INCERTITUDES DE I.'OPINION
du royaume bohème, la Silésie. La Réforme 3^ pénétra de très bonne heure et entraîna fort vite la très grande majorité des habitants ; mais il s'écoula près d'un quart de siècle avant qu'ils s'avouassent le sens et la portée de leur choix. Le schisme s'accomplit par degrés, fort lentement, avec beaucoup de prudence; non seulement les protestants prétendent fort longtemps ne pas se séparer de TÉglise, mais les prêtres mêmes, très mécontents sans doute des décrets qui menacent leurs richesses ou limitent leur influence, ne traitent pas les dissidents en révoltés et ne les retranchent pas de la communion des fidèles; jusque vers i55o, alors que la plupart des cures sont occupées par des pasteurs mariés, l'évêquede Breslau est toujours en titre le chef de tout le clergé de la province '.
Les événements se déroulèrent en Bohème dans des conditions analogues ; la doctrine de Luther, qui d'ailleurs ne se présenta pas dès le premier jour avec une rigueur absolue, n'y fut connue que peu à peu, et si les seigneurs et les villes se rapprochèrent du Protestantisme, la justification par la foi n'en fut certes pas la principale raison. La lutte s'engagea entre deux sentiments et deux tendances et non entre deux confessions, ou plutôt les différences de caractères et de natures qui existent à l'état latent dans toutes les sociétés et toutes les religions et qui s'étaient à tant de reprises déjà manifestées parmi les Hussites, trouvèrent de nouveaux éléments et comme de nouveaux prétextes dans la profession de foi de Wittenberg. Les uns, plus timorés, respectueux de la tradition, demeurèrent attachés aux anciens rites et aux cérémonies consacrées; les autres, plus hardis et plus logiques, se rallièrent avec joie aux doctrines allemandes. Ce qu'ils voyaient surtout dans cette évolution, c'était le moyen de sortir d'une situation fausse et de se soustraire à une sujétion
I. Ces faits ont été mis clairement en relief par M. Grûnhagen, Gesch. Schlesiens, II, p. 5. L'immense service que le concile de Trente rendit à l'Eglise romaine fut de « rompre le pont » entre l'hérésie et l'orthodoxie; ce n'est que vers 1 56o aussi que les progrès de la Réforme sont arrêtés.
PROTESTANTS ET UTRAQTISTES 77
qui, pour être nominale, n'en était pas moins une cause perpétuelle de difficultés et de scandales; tout au plus estil permis de dire que le caractère relativement modéré et conservateur de la Réforme allemande en facilita l'extension, en rassurant les consciences. Adversaires et partisans de Luther prétendaient d'ailleurs également être les fidèles disciples de Hus, et ils avaient en somme raison. Sans doute, en effet, Hus, tel que nous le révèlent ses écrits, aurait condamné avec indignation les conséquences que l'on tirait plus ou moins rigoureusement de ses paroles; mais, en proclamant en fait les droits de la conscience individuelle, il avait ouvert la voie à toutes les revendications, et la rénovation morale qu'il avait poursuivie était impossible si l'on ne rompait pas avec les timidités où l'on se traînait depuis un siècle.
Les progressistes n'avaient pas seulement un intérêt moral, mais un intérêt matériel évident à se donner pour les héritiers réguliers des Hussites. Jusqu'au triomphe de la réaction catholique, en eftet, bien que la grande majorité de la nation se soit en réalité convertie au Protestantisme, il n'est jamais question en Bohême de Luthériens, mais d'Utraquistes ; on conserve le nom après avoir abandonné la chose. C'est que les Réformés ne veulent pas se laisser dépouiller des avantages qu'assure toujours une possession séculaire. L'ancienne Église nationale, quelque imparfaite que fût son organisation, n'en constituait pas moins un cadre commode et une force qu'il eût été imprudent d'abandonner à des adversaires. La lutte qui s'engagea sur ce point en Bohême n'est pas sans analogie avec celle qui s'est produite en France entre les Protestants, Orthodoxes et Libéraux; en se réclamant également des anciens Calvinistes, dont les premiers maintiennent les dogmes et les seconds l'esprit, ils s'efforcent de conserver les avantages d'une constitution acquise et d'une consécration officielle. — L'Utraquisme avait conquis dans l'Etat une situation légale, les Compactats faisaient partie intégrante des privilèges du pays, tandis que la loi interdisait