‹ Les premiers HabsbourgsChapitre 52 sur 248 · I.KS FRERES ET I.A REFORME · texte numérisé non relu

I.KS FRERES ET I.A REFORME

incncement, les Frères professent les idées luthériennes qu'ils acceptent en partie plus tard. En réalité, il y avait entre eux et le moine de Wittenberg des différences profondes : les plus apparentes, le maintien des sept sacrements, le célibat des prêtres, le second baptême qu'ils imposaient à leurs néophytes, n'étaient pas les plus sérieuses. La justification par la foi, telle que l'enseignait Loukach, était en réalité beaucoup moins éloignée de !a tradition catholique que de Luther; sur l'Eucharistie, il s'entendit avec les Protestants suisses et français, non avec les allemands. Sous ces divergences dogmatiques se cachait une sorte d'incompatibilité essentielle : en dépit de toutes les concessions, les Frères et les Luthériens seront toujours séparés par une méfiance instinctive ; au moment même où ils combattent côte à côte, ils ne triomphent pas d'une aversion involontaire. Les chefs de l'Unité ont la vague conscience qu'ils représentent autre chose que le Luthérianisme; ils poursuivent un autre but, recherchent d'autres bénédictions.

Mais, en même temps, ils ont l'esprit curieux et l'âme généreuse : ni jalousie ni amour-propre; ils n'ont jamais prétendu former à eux seuls l'Église, être les uniques dépositaires de la vérité. Ils suivent avec sympathie tout ce qui se passe au dehors, essaient de nouer des relations avec ceux qu'anime une même bonne volonté, rêvent de rétablir l'unité chrétienne dans une sorte de libre confédération des âmes. Trait caractéristique de leur histoire — et touchant : ces pauvres gens, fort ignorants, par noblesse de cœur et par humilité, deviennent les égaux des humanistes, s'élèvent au-dessus des préjugés et des haines de partis ou de races. Plus tard, cette largeur de pensée, très contraire aux habitudes des Luthériens, les éloigne de ces derniers et les rapproche des Calvinistes. Mais au début, elle les poussait vers Luther. — Le gros des fidèles, toujours assez indifférent au dogme, n'apercevait pas très bien la gravité des points sur lesquels il était en désaccord avec lui, sui-. vait avec une attention émue les efforts de ces nouveaux ouvriers du Seigneur. Quelques-uns, un peu imprudem-

LOUKACH 97

ment, se mirent en relations avec Luther, se rendirent à Wittenberg, en rapportèrent des livres. Des désillusions se produisirent vite. Le spectacle qu'offrait l'Allemagne dansces années d'ébulitionétaitpeu édifiant; les jeunes gens qui revenaient de Saxe manquaient souvent de modération, parlaient de l'Unité «comme d'une secte monastique dégénérée dont la discipline était contraire à l'Évangile », voulaient substituer aux anciennes règles la liberté chrétienne. Cependant un parti actif, sinon nombreux, demeurait partisan d'une union étroite avec les Protestants ; l'humilité des Frères en matière de spéculation théologique facilitait la propagande étrangère, et telle était alors la force d'impulsion et de conquête de la Réforme naissante que l'Unité eût probablement été emportée par le courant, qu'elle eût au moins été affaiblie par un schisme, si Loukach n'eût opposé au mouvement son autorité reconnue et son inflexible constance.

Envoyé en Italie pour étudier les diverses communautés religieuses,Loukach enétaitrevenuunpeudésenchanté(i498) : ils ont plus de raison de se joindre à nous, disait-il, en parlant des adeptes des autres sectes, que nous de nous joindre à eux '. Depuis son triomphe sur le Petit-Parti, il avait renouvelé l'Unité, lui avait donné une doctrine, avait fixé dans des traités fort nombreux les principes de sa foi ; jusqu'au moment de sa disparition, elle vécut de son esprit. Ses progrès, il les regardait comme son œuvre, en était fier à juste titre. Cette Église, sur laquelle Dieu avait si visiblement étendu sa bénédiction, l'abandonnerait-il à la division et à la ruine? Quitterait-il le terrain solide où il l'avait placée pour s'associer aux chances douteuses d'une révolution qui n'avait encore ni constitution ni programme arrêté? Sa résolution fut vite prise: sans colère, sans violence, avec tous

1. Millier, Die deiitsdicn Kalediismcn der Bœhm. Briider, Berlin 1887, dans les Monumenta Germanica pœdagogica^ iv, p. Sg. — C'est le plus important travail qui ait paru depuis longtemps sur l'histoire des Frères; la question des rapports de l'Unité et de Luther en particulier a été étudiée par M. Mùller avec autant de tinesse que d'érudition.

LOUKACH

les ménagements nécessaires pour ne pas irriter Luther ', il marqua très nettement les différences dogmatiques des Frères et des Allemands, prit position, non pas en face de l'armée protestante, mais en dehors d'elle, réclama pour l'Unité une indépendance absolue. En même temps que dans des écrits aussi nombreux que variés il maintenait les dogmes anciens, il agissait, réunissait les prêtres, les rappelait à l'observation des règles consacrées, écartait les suspects, calmait les impatients. Jusqu'à sa mort (i528), il dirigea d'une main ferme le troupeau qui lui était confié.

Le mouvement qu'il avait contenu avec quelque peine, reprit avec une nouvelle force dès qu'il eut disparu; les Frères se rapprochèrent peu à peu de la Réforme et abandonnèrent sur la plupart des points importants leurs croyances particulières ; mais les efforts de Loukach n'avaient pas été stériles. La première heure était passée, celle des entraînements irréfléchis et des sacrifices qui eussent abouti à une abdication et ressemblé à un suicide. L'Unité, alors même qu'avec Augusta elle devient presque complètement luthérienne, n'en conserve pas moins avec une vigilante jalousie ses coutumes, ses rites, sa vie propre; elle s'unit au Protestantisme, mais sans se confondre avec lui. Faut-il s'en réjouir? — La conversion pure et simple des Frères à la Réforme eût simplifié la question religieuse, en eût rendu la solution plus aisée, eût assuré sans doute aux hétérodoxes tchèques l'alliance des Réformés allemands, supprimé des causes de division dont profitèrent les Catholiques. Mais n'était-il pas nécessaire d'autre part qu'une secte, protégée par sa minorité même, conservât au milieu de la corruption morale universelle, les idées de dévouement et de sacrifice? Une Eglise luthérienne aurait-elle produit un Boudovets et un Ziérotyn, un Blahoslas et un Coménius? Et cet impérissable monument de la langue tchèque, la Bible de Kralitse, quels autres l'auraient élevé? En face des Luthé-

1. Ceci me paraît avoir été établi d'une façon désormais incontestable par MuUer, p. 40-42.

JEAN ALGUSTA 99

riens, la mission des Frères fut de représenter Une tendance à la fois plus libérale et plus sérieuse, une foi plus intime et plus large. Quoi qu'il en soit et à quelque jugement qu'on s'arrête, — que, plus préoccupé de l'issue des événements, on déplore l'obstination des Frères ou que, plus frappé de ce qu'ils ont ajouté au patrimoine d'honneur de la nation, on se félicite de leur constance, — un point est hors de doute, c'est l'influence décisive que Loukach a exercée sur les événements. C'était un homme puissant par l'action et par la parole, nous dit un de ses plus illustres successeurs, fidèle, laborieux, savant, et tel qu'il n'y en eut jamais un autre dans l'Unité. Dans cette communion de saints, il nous apparaît en effet comme une exception : il n'a ni la simplicité d'àme et la chaleur de cœur d'un Kheltchistsky ou d'un Grégoire, ni la grâce et le charme d'un Blahoslas; sa vie n'a pas été traversée par les tragiques aventures qui coupent de dramatiques épisodes l'histoire d'Augusta, mais il joint aux qualités de l'homme de gouvernement la logique et la fermeté de vues d'un théologien. Il a été deux fois le sauveur de l'Unité, lorsqu'il l'a arrachée à l'influence du Petit-Parti dont les scrupules la condamnaient à une éternelle médiocrité sinon à une prompte décadence, et lorsqu'il l'a protégée contre l'apostasie.

Le successeur de Loukach, Martin Skoda, n'avait ni ses talents, ni son autorité. Aussi les progrès du parti luthérien parmi les Frères reprirent-ils bientôt. Il y avait là tout un groupe de jeunes gens, impétueux, instruits, auxquels pesait la vie presque contemplative à laquelle se plaisaient les premiers fidèles. Une fièvre de prosélytisme se réveillait chez eux à la vue des succès miraculeux de la Réforme. Le monde était à conquérir : le laisserait-on à d'autres, peutêtre moins dignes? Resterait-on toujours sous le coup des décrets de persécution? Les nobles qui avaient jusqu'alors protégé l'Unité sans se rallier à elle, encouragés par l'exemple des princes allemands, confessaient publiquement leur foi ; ils apportaient dans la Société un esprit nouveau, moins humble, plus belliqueux, soutenaient ceux qui voulaient se

lOO JKAN AUGUSTA

rapprocher de Luther. Les rapports officiels avec le chef de la Réforme allemande, interrompus pendant les dernières années, recommencèrent.

Dans le groupe avancé se distinguait dès lors un homme qui allait être pendant un demi-siècle le chef de l'Unité, Jean Augusta. Au synode de i53i, simple prêtre, il se fit l'interprète de tous ceux qui désiraient une action plus hardie et une orientation nouvelle; le Conseil se composait en grande majorité d'amis et d'auxiliaires de Loukach : Augusta déclara qu'il était nécessaire de lui infuser un sang plus jeune, et, avec une franchise qui scandalisa plus d'un fidèle, il posa sa candidature et celle de ses amis. La majorité se déclara en sa faveur; les principaux chefs des jeunes, Benoît Bavorinsky et Jean Cornu (en bohème Roh, en allemand Horn) furent élus membres du conseil étroit; le nouvel evêque, Augusta, s'établit à Litomychl, qui devint à ce moment la capitale de l'Unité et prit la tête du mouvement.

Étrange successeur de Kheltchitsky ! plein d'idées, d'ardeur, de courage, ses adversaires mêmes éprouvent pour lui un respect involontaire et une secrète sympathie, mais sa turbulence, son indiscipline, son entêtement inquiètent et troublent souvent ses ouailles. Les premiers évêques des Frères sont des saints; Loukach est un théologien, Augusta est un chef de parti. Blahoslas, qui ne l'aimait guère, — il y avait entre eux, plus que le souvenir de luttes pénibles, une différence radicale de tempérament, — le dépeint d'un mot admirable : « c'était une âme thémistocléenne » ; rien ne saurait mieux rendre cet ensemble de qualités brillantes et dangereuses, grâce auxquelles les Frères sous sa direction allaient devenir un moment les représentants les plus en vue de l'hérésie tchèque et être exposés à de si cruelles épreuves.

Nous avons de lui deux portraits, assez semblables : visage pâle, front élevé; la bouche est fine, les yeux étincellent; toute cette physionomie respire l'intelligence et l'énergie. Il s'était formé seul, avait conquis à force de labeur et de souf-

JEAN AUGUSTA lOI

rances son instruction et sa foi : fils d'un chapelier, il avait essa3'é tout d'abord de continuer le métier de son père ; il avait été élevé dans TUtraquisme, mais il se sentait appelé à d'autres destinées, et cette doctrine timide et bâtarde ne le retint pas longtemps. Il avait la passion des grandes choses et se plaisait aux situations difficiles, parce qu'aucune ne dépassait son courage ou ne déroutait sa confiance; prompt aux revirements, avec une imagination vive et plus de hardiesse que de persévérance, les nouveautés l'attiraient. Son activité n'allait pas toujours sans agitation et il lui arrivait de prendre ses désirs pour la réalité. Il supposait volontiers aux autres la fièvre qui le briàlait et parvenait souvent à la leur communiquer. Aucun travail ne rebutait son zèle, aucune souffrance ne triompha de ses convictions, son âme était assez haute pour tous les périls et pour toutes les ambitions. Il y avait en lui de l'aventurier et de l'apôtre; tous ceux qui l'approchaient subissaient son prestige; sous la plume de ses contemporains, amis ou ennemis, son nom revient avec des apparences d'obsession. De petite naissance, il imposa aux plus illustres seigneurs un respect presque timide : il ne se contenta pas d'être le directeur de leur conscience, il voulut être l'inspirateur de leur politique et y réussit. Il n'avait jamais fait d'études régulières : il n'en fut pas moins un remarquable écrivain, un très grand polémiste surtout, friand de la lame, prompt à la riposte, aussi incapable de trouble que de mesure. Qu'il écrive ou qu'il agisse, ce qui domine en lui, ce sont les qualités d'inspiration : aussi son éloquence était-elle célèbre. Il s'était proposé Luther pour modèle, et Blahoslas, qui les avait entendus tous les deux, nous dit que jamais orateurs ne furent plus semblables ni discours plus saisissants. Les images, l'élocution, les gestes, tout s'unissait pour accroître l'effet : l'auditeur était emporté par le torrent de cette parole. Blahoslas^ dont le goût était plus délicat et qui préférait des qualités plus moyennes, éprouvait quelque regret à constater l'émotion produite par ces discours redondants et surchargés, la partageait cependant.

JEAN Al'GUSTA

Ce n'est pas seulement comme orateur qu'Augusta fait songer à Luther. Malheureusement, les forces dont il disposait ne répondaient ni à la grandeur de ses desseins ni à la nature de son esprit. Pour parler son langage, c'était un aigle égaré parmi des colombes. En dépit de toutes les transformations qu'elle avait déjà traversées, l'Unité avait gardé de son origine un caractère indélébile : c'était un petit troupeau de chrétiens timides, paisibles, qui bornaient leurs désirs à une vie silencieuse et recueillie, et quel paradoxe de vouloir faire une Église militante de cette secte qui enseignait la crainte du siècle et de la science ! De là, une opposition latente entre le chef et les soldats, qui énerve l'action et rend la défaite inévitable; l'évêque le plus extraordinaire qu'ait produit l'Unité, est celui aussi qui l'a lancée dans les pires misères. Et cependant, tel est le prestige des vanités terrestres, même pour les cœurs les plus détachés du monde, que les Frères conservèrent longtemps comme une obscure tendresse pour l'homme qui avait déchaîné sur eux la plus terrible persécution et dont le triomphe eût été la ruine même de leur Église '.

Augusta savait nettement où il allait. Il voulait tirer l'Unité de l'état de sujétion et d'humilité politique où elle continuait à végéter et qui, croyait-il, ne répondait plus à ses forces réelles, lui donner la direction de tout le mouvement religieux bohème. Il comptait pour cela sur l'appui des théologiens étrangers et songeait à le mériter par d'importantes concessions dogmatiques ; les Frères rallieraient dès lors à eux tous ceux que ne satisfaisait plus l'Utraquisme, et, forts à la fois de leurs alliances étrangères et de l'adhésion de la majorité du peuple, contraindraient le roi à accepter

I. Sur Augusta, v. outre les travaux indiqués déjà, Fiedlcr, Todtenbudi der GeisUichkeit der bœlim. Brtider, dans les Fontes revum Anslriacaritm, Scriptores, t. V, (Vienne i863) et les Qiiellen :^ia' Gesch. der bœlim. Brader, vornehmlicli iliren Zusammenliang mil Deufschland betreffend, éditées par Gindely, même collection, Diplomataria, t. XIX, Vienne 1859. — L'auteur du Todtenbudi est probablement Blahoslas; au contraire la Vie d'Augusta, — publiée en iSSy par Choumavsky et qui comprend surtout le récit de la captivité d'Augusta, — est sans doute l'œuvre de son compagnon, Bilek, et non celle de Blahoslas. (V. Goll, Journal du Musée bohème, 1877, p. 827 et sq).

JEAN AITiUSTA Io3

la liberté de la parole de Dieu. Le plan n'était pas chimérique; Boudovets et Ziérotyn le reprirent, mais ils le modifièrent et ne conçurent pas surtout pour l'Unité de si téméraires ambitions; sous sa forme primitive et dans les cir constances actuelles, il était singulièrement dangereux et téméraire.

Il fut mis en œuvre avec un peu de hâte et quelque fracas. Le Conseil suprême de l'Unité, appliquant à Loukach ses propres principes, déclara que ses écrits n'avaient d'autorité qu'autant qu'ils étaient conformes à l'Évangile, la seule règle de la foi. A l'aise désormais vis-à-vis de la tradition, Augusta et ses amis modifièrent l'ancienne confession de manière à la rapprocher insensiblement de la confession d'Augsbourg : l'habitude de soumettre les néophytes à un second baptême, qui depuis assez longtempstendait à tomber en désuétude, fut formellement abandonnée ; le célibat des prêtres fut maintenu, mais non plus comme une règle imposée par les évêques, comme une épreuve volontairement acceptée par les ministres de Dieu; sur les sacrements, la justification par la foi, la communion, la doctrine des Frères fut si profondément transformée que Luther n'éprouva plus aucun scrupule à approuver leur symbole '. En i538, il écrivit en tête de leur confession une préface très élogieuse; les longues discussions qui avaient précédé cette publication et auxquelles avaient été mêlés les théologiens les plus éminents de l'Allemagne, Mélanchton, Juste Jonas, Bugenhagen,

I. L'entente des Frères et de Luther repose encore souvent sur une confusion. Ainsi dans la confession de i535, la doctrine des Frères sur la grâce semble absolument luthérienne : « ils enseignent que les hommes sont justifiés par le Christ à cause de Sa miséricorde, que le salut et la rémission des péchés nous sont accordés sans que nos œuvres et nos mérites y soient pour rien. Ils enseignent que Sa mort seule et Son sang suffisent pour abolir et expier tous les péchés de tous les hommes! — Pergunt docendo sola fide seii fiducia in Jesiim Christum justificavi homines sine aliis eornm studiis merilis et operibus. — Si l'on va au fond des choses, on s'aperçoit sans peine que les deux partis se sont mis d'accord sur une équivoque; les Frères entendent en effet par la foi, non pas comme Luther la conscience de la réconciliation accomplie par le Christ en dehors de l'homme, mais le sentiment subjectif de l'union avec le Sauveur. Ils reviennent ainsi par un détour à leur opinion réelle et à leurs préoccupations morales. C'est aussi l'opinion de Criegern, Comeniiis als Tlieolog, p. 204.

Page 1