CHARLES-QUINT ET LES PROTESTANTS
gusta. Il eut un moment de découragement. Comment lutter d'ailleurs contre le courant général ! Il changea subitement d'attitude, étala une grande admiration pour Loukach, vanta ses sermons, ses livres, insista sur la nécessité du célibat des prêtres. Quelle était dans cette brusque palinodie la part de la conviction? La fin de la vie de l'évêque montre du moins qu'il n'abandonna pas pour longtemps ses projets : il préférait pour TUnité une moindre autonomie et une plus grande influence.
Au moment même où se produisait dans l'Unité ce revirement anti-luthérien, les événements politiques se précipitaient; le repentir des Frères était tardif; tous d'ailleurs ne le partageaient pas. Les nouveau-venus, recrutés en général parmi les chevaliers et les seigneurs, n'étaient pas disposés à jeter Tépée ; les conciliabules avec les princes étrangers continuaient, et si l'on n'y préparait pas, du moins l'on y discutait des éventualités que tout le monde prévoyait. La bataille, si souvent ajournée entre le Catholicisme et l'hérésie, était imminente : les Bohèmes, Utraquistes ou Frères, assisteraient-ils dans une lâche neutralité à une lutte dont l'issue les touchait de si près?
A la veille de la tempête, le monde se recueillait. Un grand silence s'était fait. Rassasié de victoires, obligé de détourner contre les Perses une partie de ses armées, Soliman avait laissé à Ferdinand un morceau de la Hongrie et signé avec lui un armistice (ib^S), qui fut bientôt transformé en paix ( 1 647). Le traité de Crespy, conclu avec François P'" (1544) rendait à l'Empereur la libre disposition de ses forces : il vieillissait, il ne pouvait plus guère ajourner la tâche devant laquelle il avait reculé jusqu'alors, l'écrasement des rebelles. Tant que les Protestants n'étaient pas soumis, tous ses succès étaient à la merci d'un hasard. Leur défaite livrait le monde aux Habsbourgs.
Depuis longtemps les Luthériens prévoyaient l'attaque et organisaient la défense. Lorsque Charles-Quint les invita à envoyer leurs représentants au concile qui allait se réunir à Trente (i545), il fut évident pour tous que l'heure déci-
IIO CHARLKS-QUINT ET LES PROTESTANTS
sive avait sonné. Les négociations traînèrent, mais aucun des deux partis ne désirait sincèrement la paix : ils voulaient gagner du temps pour terminer leurs préparatifs. Enfin, le 20 juillet 1546, l'Empereur mit au ban de l'Empire l'Électeur de Saxe, Jean Frédéric et le landgrave Philippe de Hesse, et, pendant que les évêques d'Italie et d'Espagne se rendaient à Trente, les mercenaires italiens et espagnols traversèrent les Alpes pour marcher à la conquête de l'Allemagne.
La campagne militaire de Charles-Quint avait été précédée d'une campagne diplomatique fort bien conduite. Au moment du danger les Protestants s'étaient divisés : intimidés ou gagnés, quelques-uns de leurs princes s'étaient déclarésneutres ou mêmeavaientprisparti pour l'Empereur, — parmi eux Maurice de Saxe, à qui Charles-Quint avait promis pour prix de sa défection l'Électorat de Jean-Frédéric. Les ennemis de Charles cherchèrent au dehors les secours qui leur manquaient en Allemagne. Déjà Ferdinand levait une armée pour soutenir son frère : le meilleur moyen d'arrêter cette diversion était de lui susciter des difficultés dans ses propres États.
Les hérétiques bohèmes s'étaient habitués à se regarder comme solidaires des Protestants d'Allemagne, et le péril des Saxons ne les laissait pas indifférents. L'Électeur ne négligea rien aussi pour entraîner l'opinion ; les pamphlets, fort nombreux, répandus alors dans le royaume, étaient en général imprimés en Saxe ou même dans le camp de Jean- Frédéric '. Un parti s'agitait en sa faveur : l'occasion était propice pour conquérir la liberté religieuse et faire expier à Ferdinand ses usurpations ; ne la saisirait-on pas? L'inaction n'était-elle pas la plus dangereuse des résolutions? Si les Catholiques remportaient en Allemagne, quelle destinée menaçait la Bohême ?
L'opinion générale était certainement fort mal disposée
1. V. sur ces pamphlets, un article de Jos. Jiretchck, dans le Jour», du Musée bohème, 1875, p. 95.