AU DIABLE VOTRE SCIENCE
lecture dût m'être d'aucune utilité maté--
rielle, et je ne lui ai pas donné, je le crains,
l'attention qu'il aurait fallu... en vue de
cet état de choses... Cependant... Attendez
donc! son idée était de commencer avec
ces grandes vérités qui doivent se trouver
à la base de toute existence mentale et
concevable, et d'établir là-dessus un sys--
tème. On débuterait avec les grands prin--
cipes de géométrie... Il conseillait de
prendre quelqu'une des propositions fon--
damentales d'Euclide et d'indiquer par sa
construction que sa vérité nous est
connue: de démontrer, par exemple, que
les angles à la base d'un triangle isocèle
sont égaux, et que, si l'on prolonge les
deux côtés égaux, les angles ainsi formés de l'autre côté de la base sont égaux; ou encore que le carré construit sur l'hypo-ténuse d'un triangle rectangle est égal à la somme des carrés construits sur.les deux autres côtés. En démontrant notre connaissance de ces choses, nous prou-verions que nous sommes en possession d'une intelligence raisonnable... Mainte-nant, supposez que je puisse dessiner une figure géométrique avec un doigt mouillé, ou même la tracer dans l'air...
Il se tut et je méditai ses paroles. Pen-dant un cértain temps, je partageai presque son espoir insensé de communi-cation, d'interpénétration avec ces êtres effrayants. Puis, ce désespoir irrité, dû à mon épuisement et à ma misère physiques, reprit son cours. Je me rendis compte avec -une netteté nouvelle et soudaine de l'extraordinaire folie de tout ce que j'avais fait jusqu'alors.
— Imbécile: Oh! imbécile! Ineffable imbécile!... On dirait que tu n'existes que pour accomplir, à chaque instant les pires stupidités!... Pourquoi aussi, nous être écartés de la sphère?... Pour sautiller et gambader à la recherche .de brevets et de concessions dans les cratères de la lune!...
Si seulement nous avions eu le bon sens de fixer un mouchoir à un bâton pour indiquer l'endroit où nous laissions la sphère!
Je me tus, rageant en silence.
— Il est clair qu'ils sont intelligents, ruminait Cavor. On peut faire certaines hypothèses. Comme ils ne nous ont pas tués tout de suite, ils doivent avoir des intentions clémentes... Clémentes-! Res-trictives, tout au moins et, qui sait? l'envie d'entrer en relations! Ils peuvent se ren-contrer avec nous... Cet appartement et les aperçus que nous avons eus de son gardien... Ces chaînes... Un haut degré d'intelligence...
— Plût au ciel, m'écriai-je, que j'eusse réfléchi à deux fois ! Plongeon après plongeon ! D'abord un pas de clerc; puis un autre ! A cause de ma confiance en vous !
Pourquoi ne suis-je pas resté à écrire ma pièce? C'est bien là un tour de ma force.
Voilà l'existence pour laquelle j'étais fait! J'aurais pu la finir, cette pièce, j'en suis certain; c'était une excellente pièce. Le scénario était pour ainsi dire terminé!
Puis..-. Imaginez-vous cela! je saute dans la lune! Pratiquement, j'ai gâché ma vie!
La vieille aubergiste des environs de Can-terbury avait plus de bon sens...
Je levai les yeux et m'arrêtai court.
Les ténèbres avaient de nouveau -fait place
à cette lumière bleuâtre. La porte s'ouvrit
et plusieurs Sélénites entrèrent sans bruit
dans la pièce. Je ne bougeai plus, fixant
l'impassibilité de leurs faces.
Soudain cette impression d'étrangeté
désagréable s'était changée en intérêt. Je
m'aperçus que le premier et le second de
ces êtres portaient des sortes de bols. Nos
esprits et les leurs avaient au moins la
compréhension commune d'un besoin
élémentaire. Les bols étaienLd un métal
qui, comme nos chaînes, paraissait noir,
dans cette clarté bleuâtre, et chacun d'eux
contenait un certain nombre de fragments
blanchâtres. Toutes les pensées sombres
et la misère qui m'oppressaient, se réu--
nirent en un seul désir : la faim. Je vis
avec des yeux de loup s'approcher ces
bols, et, bien que la chose me soit revenue
en rêve, il me sembla alors tout à fait
insignifiant qu'il n'y eût pas de main au
bout du bras qui tendit un des bols vers
moi, mais une sorte de pouce et de moi--
gnon assez semblable à l'extrémité d'une
trompe d'éléphant.
La matière contenue dans le bol était
d'une contexture peu serrée et d'une cou--
leur brun pâle, ressemblant assez à des
morceaux de soufflé froid et ayant une
vague odeur de champignons. D'après une
carcasse de veau lunaire à demi dépecée
que nous vîmes peu après, j'incline à croire
que la nourriture qu'on nous présenta
alors devait être composée de la chair de
cet animal.
Nos mains étaient si étroitement liées
que je pouvais à peine tenir le bol; mais
quand ils virent mes efforts, deux d'entre
eux, avec dextérité, desserrèrent d'un tour
la chaîne de mes poignets. Leur tentacule
fut mol et froid contre ma peau. Je saisis
immédiatement une bouchée de nourriture.
Cela avait le même manque de consistance
qui paraît être la caractéristique de toutes
les structures organiques sur la lune;
cette viande avait le goût de gaufres ou
de meringues, mais ce n'était, en aucune
façon, désagréable. J'en pris, coup sur
coup, deux autres bouchées.
— J'en avais joliment besoin, fis-je, en
mordant dans un morceau plus gros
encore.
Pendant un instant nous mangeâmes
ainsi sans avoir plus conscience de
nous-mêmes. Nous mangeâmes et bientôt
nous bûmes, comme des mendiants aux fourneaux gratuits. Jamais, ni auparavant, ni depuis, je n'ai senti une faim aussi dévorante et, si je n'avais pas subi moi-même cette expérien-ce, je n'aurais jamais pu croire qu'à un quart de million de milles de.
notre monde, dans la plus profonde angois-se, entouré, épié, par des êtres plus grotes-ques et plus inhu-mains que les pires créations d'un cau-chemar, il me serait possible de manger dans le plus complet oubli de toutes ces -choses.
Les Sélénites reS-, taient debout devant nous, nous examinant et faisant, de temps à autre, une sorte de gazouillis tremblotant qui devait, je suppose, leur servir de langage..
Je ne frissonnai même pas à leur contact, et, quand. la première ardeur de ma faim fut passée, je pus remar-quer que Cavor, lui aussi, avait mangé avec le même abandon éhonté.
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