‹ Les premiers hommes dans la luneChapitre 17 sur 36 · AU DIABLE VOTRE SCIENCE · texte numérisé non relu

AU DIABLE VOTRE SCIENCE

lecture dût m'être d'aucune utilité maté--

rielle, et je ne lui ai pas donné, je le crains,

l'attention qu'il aurait fallu... en vue de

cet état de choses... Cependant... Attendez

donc! son idée était de commencer avec

ces grandes vérités qui doivent se trouver

à la base de toute existence mentale et

concevable, et d'établir là-dessus un sys--

tème. On débuterait avec les grands prin--

cipes de géométrie... Il conseillait de

prendre quelqu'une des propositions fon--

damentales d'Euclide et d'indiquer par sa

construction que sa vérité nous est

connue: de démontrer, par exemple, que

les angles à la base d'un triangle isocèle

sont égaux, et que, si l'on prolonge les

deux côtés égaux, les angles ainsi formés de l'autre côté de la base sont égaux; ou encore que le carré construit sur l'hypo-ténuse d'un triangle rectangle est égal à la somme des carrés construits sur.les deux autres côtés. En démontrant notre connaissance de ces choses, nous prou-verions que nous sommes en possession d'une intelligence raisonnable... Mainte-nant, supposez que je puisse dessiner une figure géométrique avec un doigt mouillé, ou même la tracer dans l'air...

Il se tut et je méditai ses paroles. Pen-dant un cértain temps, je partageai presque son espoir insensé de communi-cation, d'interpénétration avec ces êtres effrayants. Puis, ce désespoir irrité, dû à mon épuisement et à ma misère physiques, reprit son cours. Je me rendis compte avec -une netteté nouvelle et soudaine de l'extraordinaire folie de tout ce que j'avais fait jusqu'alors.

— Imbécile: Oh! imbécile! Ineffable imbécile!... On dirait que tu n'existes que pour accomplir, à chaque instant les pires stupidités!... Pourquoi aussi, nous être écartés de la sphère?... Pour sautiller et gambader à la recherche .de brevets et de concessions dans les cratères de la lune!...

Si seulement nous avions eu le bon sens de fixer un mouchoir à un bâton pour indiquer l'endroit où nous laissions la sphère!

Je me tus, rageant en silence.

— Il est clair qu'ils sont intelligents, ruminait Cavor. On peut faire certaines hypothèses. Comme ils ne nous ont pas tués tout de suite, ils doivent avoir des intentions clémentes... Clémentes-! Res-trictives, tout au moins et, qui sait? l'envie d'entrer en relations! Ils peuvent se ren-contrer avec nous... Cet appartement et les aperçus que nous avons eus de son gardien... Ces chaînes... Un haut degré d'intelligence...

— Plût au ciel, m'écriai-je, que j'eusse réfléchi à deux fois ! Plongeon après plongeon ! D'abord un pas de clerc; puis un autre ! A cause de ma confiance en vous !

Pourquoi ne suis-je pas resté à écrire ma pièce? C'est bien là un tour de ma force.

Voilà l'existence pour laquelle j'étais fait! J'aurais pu la finir, cette pièce, j'en suis certain; c'était une excellente pièce. Le scénario était pour ainsi dire terminé!

Puis..-. Imaginez-vous cela! je saute dans la lune! Pratiquement, j'ai gâché ma vie!

La vieille aubergiste des environs de Can-terbury avait plus de bon sens...

Je levai les yeux et m'arrêtai court.

Les ténèbres avaient de nouveau -fait place

à cette lumière bleuâtre. La porte s'ouvrit

et plusieurs Sélénites entrèrent sans bruit

dans la pièce. Je ne bougeai plus, fixant

l'impassibilité de leurs faces.

Soudain cette impression d'étrangeté

désagréable s'était changée en intérêt. Je

m'aperçus que le premier et le second de

ces êtres portaient des sortes de bols. Nos

esprits et les leurs avaient au moins la

compréhension commune d'un besoin

élémentaire. Les bols étaienLd un métal

qui, comme nos chaînes, paraissait noir,

dans cette clarté bleuâtre, et chacun d'eux

contenait un certain nombre de fragments

blanchâtres. Toutes les pensées sombres

et la misère qui m'oppressaient, se réu--

nirent en un seul désir : la faim. Je vis

avec des yeux de loup s'approcher ces

bols, et, bien que la chose me soit revenue

en rêve, il me sembla alors tout à fait

insignifiant qu'il n'y eût pas de main au

bout du bras qui tendit un des bols vers

moi, mais une sorte de pouce et de moi--

gnon assez semblable à l'extrémité d'une

trompe d'éléphant.

La matière contenue dans le bol était

d'une contexture peu serrée et d'une cou--

leur brun pâle, ressemblant assez à des

morceaux de soufflé froid et ayant une

vague odeur de champignons. D'après une

carcasse de veau lunaire à demi dépecée

que nous vîmes peu après, j'incline à croire

que la nourriture qu'on nous présenta

alors devait être composée de la chair de

cet animal.

Nos mains étaient si étroitement liées

que je pouvais à peine tenir le bol; mais

quand ils virent mes efforts, deux d'entre

eux, avec dextérité, desserrèrent d'un tour

la chaîne de mes poignets. Leur tentacule

fut mol et froid contre ma peau. Je saisis

immédiatement une bouchée de nourriture.

Cela avait le même manque de consistance

qui paraît être la caractéristique de toutes

les structures organiques sur la lune;

cette viande avait le goût de gaufres ou

de meringues, mais ce n'était, en aucune

façon, désagréable. J'en pris, coup sur

coup, deux autres bouchées.

— J'en avais joliment besoin, fis-je, en

mordant dans un morceau plus gros

encore.

Pendant un instant nous mangeâmes

ainsi sans avoir plus conscience de

nous-mêmes. Nous mangeâmes et bientôt

nous bûmes, comme des mendiants aux fourneaux gratuits. Jamais, ni auparavant, ni depuis, je n'ai senti une faim aussi dévorante et, si je n'avais pas subi moi-même cette expérien-ce, je n'aurais jamais pu croire qu'à un quart de million de milles de.

notre monde, dans la plus profonde angois-se, entouré, épié, par des êtres plus grotes-ques et plus inhu-mains que les pires créations d'un cau-chemar, il me serait possible de manger dans le plus complet oubli de toutes ces -choses.

Les Sélénites reS-, taient debout devant nous, nous examinant et faisant, de temps à autre, une sorte de gazouillis tremblotant qui devait, je suppose, leur servir de langage..

Je ne frissonnai même pas à leur contact, et, quand. la première ardeur de ma faim fut passée, je pus remar-quer que Cavor, lui aussi, avait mangé avec le même abandon éhonté.

ENTRÉE i,

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