‹ Les premiers hommes dans la luneChapitre 18 sur 36 · EN RELATIONS · texte numérisé non relu

EN RELATIONS

Quand enfin nous eûmes fini de manger, les Sélénites dénouè-rent les liens de nos pieds et les replacè-rent de façon à nous donner une relative liberté de mouve-ments. Ils détachè-rent aussi les chaînes qui nous tenaient la taille. Pour tout cela, ils durent nous ma-nier librement et, de

temps à autre, leur tête bizarre s'abais--

sait tout près de ma figure ou un tenta--

,, cule mou touchait ma tête ou mon cou.

JE VIS S'APPROCHER CES BOLS. 62 Les Pre-miers hommes dans la Lune Je ne me souviens pas d'avoir été alors effrayé on dégoûté de leur proximité. Je pense que notre incurable anthropomor-phisme nous faisait imaginer des têtes humaines à l'intérieur de ces masques crustacés. La peau, comme tout le reste d'ailleurs, semblait bleuâtre, mais c'était l'effet de la lumière, et elle avait un àspect dur et brillant, fort semblable à des élytres d'insecte et non pas douce,

J'APERÇUS UN GROUPE ASSEZ NOMBREUX DE SÉLINITES. moite ou-poilue comme le serait celle d'un animal vertébré. Autour de leur tète était une rangée basse d'épines blan-châtres allant d'arrière en avant, est une seconde rangée beaucoup plus large s'incurvait de chaque côté, au-dessus des yeux.

Le Sélénite qui me détacha se servit de sa bouche pour aider ses mains.

— On dirait qu'ils veulent nous relâ-cher, -dit CavÓr. Attention! Nous sommes sur la lune : ne faites pas de mouvements soudains!

— Est-ce que vous allez essayer votre géométrie?

— Si j'ai une occasion propice. Mais il ; se peut aussi qu'ils nous fassent les pre-miers des avances.

Nous demeurâmes passifs, et les Sélé--

nites, ayant terminé leurs arrangements,

firent quelques pas en arrière et parurent

nous examiner. Je dis qu'ils parurent le

faire, parce que, leurs yeux se trouvant

sur le côté et non pas de front, on avait,

pour déterminer la direction dans laquelle

ils regardaient, la même difficulté qu'on

aurait eue s'il se fût agi d'une poule ou

d'un poisson. Ils conversaient entre eux,

avec ces bruits qu'il me paraissait impos--

sible d'imiter ou de définir. La porte,

derrière nous, s'ouvrit plus grande, et,

jetant un regard par-dessus mon épaule,

j'aperçus, an delà, un vague et large

espace dans lequel se tenait un groupe

assez nombreux de Sélénites.

— Est-ce qu'ils veulent que nous

imitions ces bruits? demandai-je à Cavor.

— Je ne le pense pas, répondit-il.

— Il me semble qu'ils essayent de nous

faire comprendre quelque chose.

— Je ne puis rien deviner à leurs gestes.

Avez-Tous remarqué celui qui se dé--

manche la tête comme un homme qui

aurait un faux-col gênant?

— Faisons-lui aussi des signes de tête.

Nous gesticulâmes de la même façon; mais, voyant que cela ne produisait aucun effet, nous tentâmes une imitation des mouvements des Sélénites. Cela parut les intéresser. lin tout cas, ils refirent tous le même mouvement; mais, comme cela ne menait à rien, nous y renonçâmes; à la fin, ils cessèrent aussi et se livrèrent entre eux à une discussion animée. Alors l'un d'eux, un peu plus court et un peu plus épais que les autres, et muni d'une bouche particulièrement large, s'accroupit soudainement auprès de Cavor, mit ses mains et ses pieds dans la même posture que ceux de Cavor, puis, par un adroit mouvement, se releva.

— Cavor! criai-je, ils veulent que nous nous relevions.

Il me regarda ébahi, la bouche ouverte.

— Mais oui! C'est cela! fit-il.

Avec maints efforts et maints gémisse-ments, gênés par nos mains liées, nous réussîmes à nous mettre sur pied. Les Sélénites s'écartèrent pour faire place à nos efforts, et parurent gazouiller avec plus de volubilité. Aussitôt que nous fûmes debout, le Sélénite corpulent s'ap-procha, toucha tour à tour nos figures avec ses tentacules et s'avança du côté de la porte ouverte. La signification de ce geste était assez évidente et nous le sui-vîmes.

Nous remarquâmes que quatre des Sélénites qui se trouvaient sur le seuil étaient d'une taille plus élevée et vêtus de la même façon que ceux que nous avions vu dans le cratère, c'est-à-dire avec des casques ronds et garnis de pointes et des sortes de justaucorps cylindriques: chacun d'eux portait un aiguillon dont la pointe et la garde étaient faites du même métal terne que les bols. Ces quatre êtres vinrent se placer de chaque côté de nous au moment où nous sortîmes de notre chambre pour pénétrer dans la caverne d'où venait la lumière.

Nous ne pûmes nous faire immédiate-ment une idée de cette caverne. Notre attention était accaparée par les mouve-ments et les attitudes des Sélénites qui nous entouraient et par la nécessité de contrôler nos mouvements dans la crainte d'alarmer nos gardiens par quelque enjambée excessive. Devant nous, mar-chait le Sélénite court et corpulent qui avait résolu le problème de nous faire lever; il se livrait à des gesticulations qui nous paraissaient presque toutes intelligibles et il nous invitait à le suivre.

Sa figure, en forme d'auget, allait de l'un

à l'autre de nous d'une façon qui était

évidemment interrogative et nous fûmes

pendant un certain temps absorbés par

toutes ces choses.

Mais enfin, le vaste endroit qui formait

1 arrière-plan de nos mouvements se pré--

cisa à nos regards. Il devint apparent que

la source d'une grande partie de ce

tumulte de sons, qui emplissait nos

oreilles depuis qu'avait cessé l'ivresse

stupéfiante des champignons, était une

énorme agglomération de machines en

pleine activité, dont les parties volantes

et tournantes s'apercevaient indistincte--

ment au-dessus des tètes et entre les

corps des Sélénites qui marchaient autour

de nous. Non seulement, le réseau qui

emplissait l'air provenait de ce mécanisme,

mais aussi la singulière lumière bleue

qui se répandait en tout sens. Nous

avions accepté comme une chose natu--

relle qu'une caverne souterraine fût artifi--

ciellement éclairée, et, à ce moment

même, bien que le l'ait fût évident à mes

yeux, je n'en compris réellement l'impor--

tance que, lorsqu'au bout de peu de temps

nous lûmes arrivés dans une zone de

ténèbres.

Je ne saurais expliquer l'usage et la

structure de ces immenses appareils,

parce que ni l'un ni l'autre de nous n'ap--

prit à quoi ils servaient, ni comment ils

fonctionnaient. L'une après l'autre, de

grandes tiges de métal jaillissaient du

centre vers en haut. les extrémités décri--

vant, me semblc-t-il une ligne parabo--

lique : chacune de ces tiges laissait tomber,

en atteignant le sommet de sa course,

une sorte de bras ballant. qu'elle plongeait

dans un cylindre vertical en le chassant

avec force. Au moment où chacun de ces

bras plongeait, il se produisait un bruit

sourd suivi d'un ronflement et hors du

cylindre vertical, cette substance incan--

descente qui éclairait l'endroit débordait

et se déversait, comme du lait bouillant

au-dessus d'un pot, et tombait par flaques

lumineuses dans un réservoir placé au--

dessous. C'était une lumière froide et

bleue avec une sorte d'éclat phospho--

rescent, mais infiniment brillant, et,

des réservoirs qui la recevaient, elle

s'écoulait par des conduits à travers la

caverne.

Régulièrement jaillissaient les bras de

cet incompréhensible appareil et la sub--

stance lumineuse sifflait et se déver-sait. Tout d'abord, la chose me parut de dimensions raisonnables et assez proche de nous; mais je remarquai combien, en comparaison, les Sélénites paraissaient petits et je me fis une idée de l'immensité réelle de la machine et de la caverne. De cet extraordinaire engin, mes yeux revin-rent aux faces des Sélénites pour lesquels je me sentis des égards nouveaux. Je m'arrêtai, Cavor en fit autant et nous contemplâmes ces formidables balan-ciers.

. — Mais c'est prodigieux l m'écriai-je.

A quoi cela peut-il servir?

La figure de Cavor exprimait la plus respectueuse considération.

— Je n'y comprends rien; assurément, ces êtres sont... Les hommes n'auraient pu faire rien de semblable! Regardez de quelle façon ces manivelles sont montées sur des bielles d'assemblage!

Le Sélénite corpulent avait fait quelques pas sans que nous y ayons pris garde. Il revint en arrière et se plaça entre nous et la grande machine. J'évitai de le regar-der, parce que je devinais que son idée devait être de nous faire signe de conti-nuer à marcher. Il repartit dans la direc-tion qu'il voulait nous voir suivre, se retourna, revint et nous toucha la joue pour attirer notre attention.

Mes regards rencontrèrent ceux de Cavor.

— Ne pouvons-nous pas lui montrer que nous sommes intéressés par cette machine? demandai-je.

— Si, répondit Cavor, nous allons essayer.

Il se tourna vers notre guide, sourit, indiqua la machine, recommença ses gestes, mit un doigt sur son front, et indiqua de nouveau la machine. Par quelque aberration d'esprit, il parut s'imaginer qu'une sorte de baragouin pourrait suppléer à cette mimique.

— Moi regarder ça, moi pense ça très fort, oui!

Cette manière d'agir sembla arrêter un instant les Sélénites dans leur désir de nous faire avancer. Ils tournaient leurs faces les unes vers les autres, leur têtes bizarres s'agitaient, les voix sifflotantes-gazouillaient, rapides et liquides. Alors l'un d'eux, grande créature maigre, ayant, en plus du vêtement que portaient aussi les autres, une sorte de manteau, enroula son espèce de trompe autour de la taille de Cavor et l'entraîna doucement à la

suite de notre guide qui se remit en

marche.

Cavor résista.

— Nous pouvons aussi bien commencer

à nous expliquer maintenant. Ils pour--

raient bien penser que nous sommes une

nouvelle espèce d'animaux, un nouveau

genre de veau lunaire, peut-être. Il est

de toute importance que nous fassions

preuve, dès le début d'un intérêt intelligent.

— Non! non! criait-il. Moi pas venir de

suite, moi regarder ça.

— N'y aurait-il pas quelque théorème

géométrique que vous puissiez expliquer

à propos de cette affaire? suggérai-je,

tandis que les Sélénites conféraient de

nouveau entre eux.

— Il s'e pourrait qu'une parabole...

commença-t-il.

Soudain, il poussa un cri et fit un saut

de plus de six pieds.

L'un des quatre Sélénites armés l'avait

piqué avec son aiguillon 1

Je me tournai, faisant un rapide geste

de menace vers le porte-aiguillon qui me

suivait et il recula brusquement. Ce geste,

ainsi que le cri et le bond soudain de

Cavor étonnèrent les Sélénites. Ils s'écar--

tèrent en hâte, tendant vers nous leur

face à l'expression stupide et immobile.

Pendant un de ces moments qui semblent

n'avoir jamais de fin, nous restâmes dans

une attitude de protestation irritée, affron--

tant un demi-cercle de ces êtres inhu--

mains.

— Il m'a piqué 1 dit Cavor avec un

sanglot dans la voix.

— Je l'ai vu! répondis-je. Ah 1 mais non !

commençai-je en m'adressant au Sélénite,

nous ne voulons pas de cela! Pour qui

diable nous prenez-vous?

Je jetai promptement un coup d'oeil de

droite et de gauche. Au plus loin du bleu

désert de la caverne, je vis une quantité

d'autres Sélénites arriver en courant

vers nous.

La caverne s'étendait, large et basse,

et reculait dans toutes les directions

jusqu'aux ténèbres. Son plafond, je me le

rappelle, semblait bombé comme s'il eût

fléchi sous le poids de la vaste épaisseur

de roc qui nous emprisonnait. Il n'y avait

aucun moyen d'en sortir, aucun! Dessus,

dessous, en tout sens était l'inconnu et

nous nous trouvions — hommes sans

défense — entourés de ces créatures inhu--

maines, armées d'aiguillons qu'elles bran--

dissaient.

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