EN RELATIONS
Quand enfin nous eûmes fini de manger, les Sélénites dénouè-rent les liens de nos pieds et les replacè-rent de façon à nous donner une relative liberté de mouve-ments. Ils détachè-rent aussi les chaînes qui nous tenaient la taille. Pour tout cela, ils durent nous ma-nier librement et, de
temps à autre, leur tête bizarre s'abais--
sait tout près de ma figure ou un tenta--
,, cule mou touchait ma tête ou mon cou.
JE VIS S'APPROCHER CES BOLS. 62 Les Pre-miers hommes dans la Lune Je ne me souviens pas d'avoir été alors effrayé on dégoûté de leur proximité. Je pense que notre incurable anthropomor-phisme nous faisait imaginer des têtes humaines à l'intérieur de ces masques crustacés. La peau, comme tout le reste d'ailleurs, semblait bleuâtre, mais c'était l'effet de la lumière, et elle avait un àspect dur et brillant, fort semblable à des élytres d'insecte et non pas douce,
J'APERÇUS UN GROUPE ASSEZ NOMBREUX DE SÉLINITES. moite ou-poilue comme le serait celle d'un animal vertébré. Autour de leur tète était une rangée basse d'épines blan-châtres allant d'arrière en avant, est une seconde rangée beaucoup plus large s'incurvait de chaque côté, au-dessus des yeux.
Le Sélénite qui me détacha se servit de sa bouche pour aider ses mains.
— On dirait qu'ils veulent nous relâ-cher, -dit CavÓr. Attention! Nous sommes sur la lune : ne faites pas de mouvements soudains!
— Est-ce que vous allez essayer votre géométrie?
— Si j'ai une occasion propice. Mais il ; se peut aussi qu'ils nous fassent les pre-miers des avances.
Nous demeurâmes passifs, et les Sélé--
nites, ayant terminé leurs arrangements,
firent quelques pas en arrière et parurent
nous examiner. Je dis qu'ils parurent le
faire, parce que, leurs yeux se trouvant
sur le côté et non pas de front, on avait,
pour déterminer la direction dans laquelle
ils regardaient, la même difficulté qu'on
aurait eue s'il se fût agi d'une poule ou
d'un poisson. Ils conversaient entre eux,
avec ces bruits qu'il me paraissait impos--
sible d'imiter ou de définir. La porte,
derrière nous, s'ouvrit plus grande, et,
jetant un regard par-dessus mon épaule,
j'aperçus, an delà, un vague et large
espace dans lequel se tenait un groupe
assez nombreux de Sélénites.
— Est-ce qu'ils veulent que nous
imitions ces bruits? demandai-je à Cavor.
— Je ne le pense pas, répondit-il.
— Il me semble qu'ils essayent de nous
faire comprendre quelque chose.
— Je ne puis rien deviner à leurs gestes.
Avez-Tous remarqué celui qui se dé--
manche la tête comme un homme qui
aurait un faux-col gênant?
— Faisons-lui aussi des signes de tête.
Nous gesticulâmes de la même façon; mais, voyant que cela ne produisait aucun effet, nous tentâmes une imitation des mouvements des Sélénites. Cela parut les intéresser. lin tout cas, ils refirent tous le même mouvement; mais, comme cela ne menait à rien, nous y renonçâmes; à la fin, ils cessèrent aussi et se livrèrent entre eux à une discussion animée. Alors l'un d'eux, un peu plus court et un peu plus épais que les autres, et muni d'une bouche particulièrement large, s'accroupit soudainement auprès de Cavor, mit ses mains et ses pieds dans la même posture que ceux de Cavor, puis, par un adroit mouvement, se releva.
— Cavor! criai-je, ils veulent que nous nous relevions.
Il me regarda ébahi, la bouche ouverte.
— Mais oui! C'est cela! fit-il.
Avec maints efforts et maints gémisse-ments, gênés par nos mains liées, nous réussîmes à nous mettre sur pied. Les Sélénites s'écartèrent pour faire place à nos efforts, et parurent gazouiller avec plus de volubilité. Aussitôt que nous fûmes debout, le Sélénite corpulent s'ap-procha, toucha tour à tour nos figures avec ses tentacules et s'avança du côté de la porte ouverte. La signification de ce geste était assez évidente et nous le sui-vîmes.
Nous remarquâmes que quatre des Sélénites qui se trouvaient sur le seuil étaient d'une taille plus élevée et vêtus de la même façon que ceux que nous avions vu dans le cratère, c'est-à-dire avec des casques ronds et garnis de pointes et des sortes de justaucorps cylindriques: chacun d'eux portait un aiguillon dont la pointe et la garde étaient faites du même métal terne que les bols. Ces quatre êtres vinrent se placer de chaque côté de nous au moment où nous sortîmes de notre chambre pour pénétrer dans la caverne d'où venait la lumière.
Nous ne pûmes nous faire immédiate-ment une idée de cette caverne. Notre attention était accaparée par les mouve-ments et les attitudes des Sélénites qui nous entouraient et par la nécessité de contrôler nos mouvements dans la crainte d'alarmer nos gardiens par quelque enjambée excessive. Devant nous, mar-chait le Sélénite court et corpulent qui avait résolu le problème de nous faire lever; il se livrait à des gesticulations qui nous paraissaient presque toutes intelligibles et il nous invitait à le suivre.
Sa figure, en forme d'auget, allait de l'un
à l'autre de nous d'une façon qui était
évidemment interrogative et nous fûmes
pendant un certain temps absorbés par
toutes ces choses.
Mais enfin, le vaste endroit qui formait
1 arrière-plan de nos mouvements se pré--
cisa à nos regards. Il devint apparent que
la source d'une grande partie de ce
tumulte de sons, qui emplissait nos
oreilles depuis qu'avait cessé l'ivresse
stupéfiante des champignons, était une
énorme agglomération de machines en
pleine activité, dont les parties volantes
et tournantes s'apercevaient indistincte--
ment au-dessus des tètes et entre les
corps des Sélénites qui marchaient autour
de nous. Non seulement, le réseau qui
emplissait l'air provenait de ce mécanisme,
mais aussi la singulière lumière bleue
qui se répandait en tout sens. Nous
avions accepté comme une chose natu--
relle qu'une caverne souterraine fût artifi--
ciellement éclairée, et, à ce moment
même, bien que le l'ait fût évident à mes
yeux, je n'en compris réellement l'impor--
tance que, lorsqu'au bout de peu de temps
nous lûmes arrivés dans une zone de
ténèbres.
Je ne saurais expliquer l'usage et la
structure de ces immenses appareils,
parce que ni l'un ni l'autre de nous n'ap--
prit à quoi ils servaient, ni comment ils
fonctionnaient. L'une après l'autre, de
grandes tiges de métal jaillissaient du
centre vers en haut. les extrémités décri--
vant, me semblc-t-il une ligne parabo--
lique : chacune de ces tiges laissait tomber,
en atteignant le sommet de sa course,
une sorte de bras ballant. qu'elle plongeait
dans un cylindre vertical en le chassant
avec force. Au moment où chacun de ces
bras plongeait, il se produisait un bruit
sourd suivi d'un ronflement et hors du
cylindre vertical, cette substance incan--
descente qui éclairait l'endroit débordait
et se déversait, comme du lait bouillant
au-dessus d'un pot, et tombait par flaques
lumineuses dans un réservoir placé au--
dessous. C'était une lumière froide et
bleue avec une sorte d'éclat phospho--
rescent, mais infiniment brillant, et,
des réservoirs qui la recevaient, elle
s'écoulait par des conduits à travers la
caverne.
Régulièrement jaillissaient les bras de
cet incompréhensible appareil et la sub--
stance lumineuse sifflait et se déver-sait. Tout d'abord, la chose me parut de dimensions raisonnables et assez proche de nous; mais je remarquai combien, en comparaison, les Sélénites paraissaient petits et je me fis une idée de l'immensité réelle de la machine et de la caverne. De cet extraordinaire engin, mes yeux revin-rent aux faces des Sélénites pour lesquels je me sentis des égards nouveaux. Je m'arrêtai, Cavor en fit autant et nous contemplâmes ces formidables balan-ciers.
. — Mais c'est prodigieux l m'écriai-je.
A quoi cela peut-il servir?
La figure de Cavor exprimait la plus respectueuse considération.
— Je n'y comprends rien; assurément, ces êtres sont... Les hommes n'auraient pu faire rien de semblable! Regardez de quelle façon ces manivelles sont montées sur des bielles d'assemblage!
Le Sélénite corpulent avait fait quelques pas sans que nous y ayons pris garde. Il revint en arrière et se plaça entre nous et la grande machine. J'évitai de le regar-der, parce que je devinais que son idée devait être de nous faire signe de conti-nuer à marcher. Il repartit dans la direc-tion qu'il voulait nous voir suivre, se retourna, revint et nous toucha la joue pour attirer notre attention.
Mes regards rencontrèrent ceux de Cavor.
— Ne pouvons-nous pas lui montrer que nous sommes intéressés par cette machine? demandai-je.
— Si, répondit Cavor, nous allons essayer.
Il se tourna vers notre guide, sourit, indiqua la machine, recommença ses gestes, mit un doigt sur son front, et indiqua de nouveau la machine. Par quelque aberration d'esprit, il parut s'imaginer qu'une sorte de baragouin pourrait suppléer à cette mimique.
— Moi regarder ça, moi pense ça très fort, oui!
Cette manière d'agir sembla arrêter un instant les Sélénites dans leur désir de nous faire avancer. Ils tournaient leurs faces les unes vers les autres, leur têtes bizarres s'agitaient, les voix sifflotantes-gazouillaient, rapides et liquides. Alors l'un d'eux, grande créature maigre, ayant, en plus du vêtement que portaient aussi les autres, une sorte de manteau, enroula son espèce de trompe autour de la taille de Cavor et l'entraîna doucement à la
suite de notre guide qui se remit en
marche.
Cavor résista.
— Nous pouvons aussi bien commencer
à nous expliquer maintenant. Ils pour--
raient bien penser que nous sommes une
nouvelle espèce d'animaux, un nouveau
genre de veau lunaire, peut-être. Il est
de toute importance que nous fassions
preuve, dès le début d'un intérêt intelligent.
— Non! non! criait-il. Moi pas venir de
suite, moi regarder ça.
— N'y aurait-il pas quelque théorème
géométrique que vous puissiez expliquer
à propos de cette affaire? suggérai-je,
tandis que les Sélénites conféraient de
nouveau entre eux.
— Il s'e pourrait qu'une parabole...
commença-t-il.
Soudain, il poussa un cri et fit un saut
de plus de six pieds.
L'un des quatre Sélénites armés l'avait
piqué avec son aiguillon 1
Je me tournai, faisant un rapide geste
de menace vers le porte-aiguillon qui me
suivait et il recula brusquement. Ce geste,
ainsi que le cri et le bond soudain de
Cavor étonnèrent les Sélénites. Ils s'écar--
tèrent en hâte, tendant vers nous leur
face à l'expression stupide et immobile.
Pendant un de ces moments qui semblent
n'avoir jamais de fin, nous restâmes dans
une attitude de protestation irritée, affron--
tant un demi-cercle de ces êtres inhu--
mains.
— Il m'a piqué 1 dit Cavor avec un
sanglot dans la voix.
— Je l'ai vu! répondis-je. Ah 1 mais non !
commençai-je en m'adressant au Sélénite,
nous ne voulons pas de cela! Pour qui
diable nous prenez-vous?
Je jetai promptement un coup d'oeil de
droite et de gauche. Au plus loin du bleu
désert de la caverne, je vis une quantité
d'autres Sélénites arriver en courant
vers nous.
La caverne s'étendait, large et basse,
et reculait dans toutes les directions
jusqu'aux ténèbres. Son plafond, je me le
rappelle, semblait bombé comme s'il eût
fléchi sous le poids de la vaste épaisseur
de roc qui nous emprisonnait. Il n'y avait
aucun moyen d'en sortir, aucun! Dessus,
dessous, en tout sens était l'inconnu et
nous nous trouvions — hommes sans
défense — entourés de ces créatures inhu--
maines, armées d'aiguillons qu'elles bran--
dissaient.