LA PASSERELLE VERTIGINEUSE
Cette pause hostile dura un court ins-tant. Je suppose que les Sélénites eurent, connue nous, quelques pensées très rapides. Mon impression la plus claire fut qu'il n'y avait rien contre quoi je puisse m'adosser et que nous allions sûrement être entourés et tués. L'absolue foiie de notre présence en cet endroit m'accabla comme un reproche énorme et noir.
Pourquoi m étais-je lancé dans cette expé-dition insensée?
Cavor s'approcha de moi et posa sa main sur mon liras. Sa face pale et terri-liée était effrayante dans cette lumière bleue.
— Nous ne pouvons rien taire! dit-il.
C'est une erreur. Ils ne comprennent pas.
Il nous faut les suivre où ils veulent nous emmener.
Je le considérai un instant, puis mes regards se tournèrent de nouveau vers les Sélénites qui venaient à la rescousse.
— Si j'avais mes mains libres...
— C'est inutile! lit-il, pantelant.
— Inutile !...
— Suivons-les.
Il tourna les talons et prit les devants dans la direction qui nous avait été indiquée.
Je lui emboîtai le pas, essayant de paraître aussi soumis que possible et tatant les chaînes qui me liaient les poignets. Mon sang bouillait. Je ne remarquai plus rien de cette caverne, bien qu'il ait dû s'écouter un long espace de temps avant que nous fussions parvenus à l'autre bout, ou, du moins, si je remar-quai quelque chose, je l'oubliai cln le voyant. Mes pensées étaient, je suppose, toutes concentrées sur mes chaînes et sur les Sélenites, en particulier sur ceux qui portaient les casques et les aiguillons.
D'abord, ils marchèrent à côté de nous à une distance respectueuse, mais bientôt trois autres vinrent se joindre à eux et les premiers se rapprochèrent alors jusqu'à ne plus être qu'a portée de la main. En les voyant si près, j'eus un mouvement d'inquiétude. Le Sélénite court et eorpu-lenl marcha d'abord à notre droite, mais il reprit bientôt sa place devant nous.
Avec quelle netteté l'image de ce groupe
s'est imprimée dans mon cerveau : le
derrière de la tète baissée de Cavor juste
devant moi, ses épaules affaissées, le
visage béant de notre guide qui s'agitait
en tout sens, les porteurs d'aiguillons
de chaque côté, vigilants et la bouche
ouverte, dans un bleu monochrome.
Pourtant, j'ai effectivement un autre
souvenir en dehors de mes impressions
purement personnelles : une sorte de
caniveau traversait le sol de la caverne et
venait courir au long du sentier rocheux
que nous suivions. Il était plein de cette
même matière lumineuse et d'un bleu
brillant qui jaillissait de la grande
machine. Je suivais le bord de ce ruisseau
et je puis témoigner que le liquide bleu
n'irradiait aucune chaleur. Il avait un
éclat brillant et n'était cependant ni plus
froid ni plus chaud que le reste de ce qui
se trouvait dans la caverne.
Nous passâmes juste au-dessous des
leviers haletants d'une autre vaste ma--
chine. et nous arrivâmes à un large tunnel
dans lequel résonna très fort le bruit que
faisaient nos pieds sans souliers; à part
le mince ruissellement de bleu sur notre
droite, la voûte n'était nullement éclairée.
Il me sembla que nous suivîmes ce
chemin pendant fort longtemps. Le filet
de lumière ruisselait très doucement et le
bruit de nos pas et leur écho faisaient une
sorte de barbotement irrégulier. Mon
esprit se fixa sur le problème de mes
chaînes.
« Si je pouvais faire glisser un tour en
ce sens, puis le tordre ainsi... Si j'essayais
cela graduellement, s'a percevraient-ils
que je délivrerais mon poing du tour de
chaîne le moins serré?... S'ils s'en aper--
cevaient, que feraient-ils? »
— Bedford ! s'écria Cavor, cela descend.
Cela ne cesse pas de descendre.
Sa remarque m'arracha à ma sombre
préoccupation.
— S'ils avaient voulu nous tuer, conti--
nua-t-il, ralentissant le pas pour marcher
au même niveau que moi, il n'y a pas de
raison pour qu'ils ne l'eussent fait encore.
— Non, c'est vrai! dus-je admettre.
— Ils ne nous comprennent pas, reprit--
il: ils pensent que nous sommes simple--
ment des animaux étranges..., quelque
espèce sauvage de veaux lunaires, peut--
être. Ce sera seulement quand ils nous
auront mieux observés qu'ils commen--
ceront à croire que nous avons des
esprits...
— Quand vous tracerez vos problèmes géométriques, fis-je.
— Cela se peut.
Nous continuâmes à traîner la jambe pendant quelque temps encore.
— D'ailleurs, vous comprenez, reprit Cavor, ceux-ci peuvent être des Sélénites d'une classe inférieure.
— Les satanés idiots! répliquai-je en jetant un regard haineux vers leurs faces exaspérantes. /
LE FILET DE LUMIÈRE RUISSELAIT; TRÈS DOUCEMENT. — Si nous endurons ce qu'il nous font...
— Nous y sommes bien forcés l inter-rompisse.
— Il peut y en avoir d'autres moins stupides. Ceci n'est que la couche exté-rieure de leur monde. Il doit s'enfoncer, s'enfoncer, par des cavernes, des passages, des tunnels, jusqu'à la mer, enfin!... à des centaines de milles plus bas !
Ces mots me firent songer à ce mille de rochers et de tunnels- qui devait déjà sans doute s'entasser au-dessus de nos têtes; ce fût comme un fardeau qui s'appesantit sur mes épaules.
— Loin d^ soleil et de l'air, fis-je, une mine qui n'srqu'un demi-mille de profon-deur est suffocante.
— Cç ne l'est pas ici, en tout cas... il est probable que... La ventilation! L'air
soufflerait du côté obscur de la lune vers
le côté éclairé et tout l'acide carbonique
s'exhalerait par là pour nourrir ces
plantes. Au haut de ce tunnel, par exemple,
on sent une véri table brise. Et quel monde
ce doit être! L'avant-goùt que nous
donnent ces puits et ces machines...
— Et l'aiguillonl -remarquai-je, n'ou--
bliez pas l'aiguillon !
Pendant quelque temps, il marcha un
peu en avant.
— Et même cet aiguillon... recommença--
t-il.
Eh bien?
— J'étais furieux sur le moment. Mais...
il est peut-être nécessaire que nous persé--
vérions. Ils ont une peau différente et
probablement aussi des nerfs différents.
Il se peut qu'ils ne comprennent pas
notre objection à être traités de la sorte...
Tout comme un habitant de Mars pourrait
ne pas goûter notre habitude de nous
pousser du coude.
— Ils feront bien de prendre garde à la
façon dont ils me pousseront du coude 1
— Et pour la, géométrie, ils procèdent
après tout d'une façon intelligente, com--
mençant avec les éléments de la vie et non
de la pensée, la nourriture, la contrainte,
la douleur. Ils s'adressent aux principes
fondamentaux. — Il n'y a pas de doute la-dessus. fis-je.
Il continua à parler du monde grandiose et prodigieux dans lequel nous nous enfoncions.
J'ai oublié beaucoup de ce qu'il disait, car mon attention était absorbée par ce fait que le tunnel que nous suivions s'élar-gissait de plus en plus, Il semblait, d'après la sensation causée par l'air, que nous arri-vions dans un espace plus vaste ; mais nous ne pouvions nous rendre compte de ses dimensions, parce qu'il n'était pas éclaire.
Notre petit ruisseau de lumière se pro-longeait en un filet aminci qui s'évanouis-sait loin devant nous. Bientôt nos regards n'aperçurent plus les parois rocheuses.
On ne pouvait voir autre chose que le sentier qui se déroulait sous nos pas et le ruisselet de phosphorescence bleue.
Bientôt je m'aperçus que nous appro-chions d'une ' déclivité, car la rigole de liquide bleu plongeait brusquement hors de vue.
Au même moment, sembla-t-il, nous eûmes atteint le bord. Le ruisseau brillant faisait un méandre, hésitait. puis se précipitait à une profondenr dans laquelle le bruit de sa chute se perdait absolument pour nous, et l'obscurité du gouffre où il tombait semblait vide et impénétrable, sauf une forme semblable à une passerelle qui se projetait, quittait le bord, s'effaçait et allait se perdre dans les ténèbres.
l'n instant, Cavor et moi restâmes aussi près du bord que nous l'osions cherchant à distinguer quelque chose dans cette insondable profondeur.
Alors notre guide vint nous tirer le bras: puis, il nous laissa, s'avança jusqu'à la passerelle et s'engagea dessus en regardant en arrière. (juand il vit que nous l'observions, il se retourna et conti-nua d'avancer, marchant avec autant de sécurité que s'il eût été sur la terre ferme. Sa silhouette resta un instant distincte, devint une tache bleue, puis s'évanouit. Il y eut une pause.
— Olli, certainement... articula Cavor.
Ln autre Sélénite fit aussi quelques pas au-dessus de l'abîme et se retourna de notre côté avec son expression indiffé-rente. Les autres semblaient prêts à s'y engager derrière nous. La face expectante (le notre guide reparut : il venait voir pourquoi nous ne l'avions pas suivi.
— Nous ne pouvons traverser cela à aucun prix! déelarai-je.
— Je ne pourrais faire trois pas là--
dessus, même si j'avais les mains libres,
déclara à son tour Cavor.
Avec une morne consternation, nous
considérâmes mutuellement nos ligures
tirées.
— Ils ne doivent pas savoir ce que c'est
que le vertige, reprit Cavor.
— Il nous est absolument impossible
de nous tenir en équilibre sur cette
planche
— Je ne crois pas qu'ils voient les
choses comme nous. Je les ai observés et
je me demande s'ils savent que cela n'est
simplement pour nous que de 1 obscurité.
Comment pourrions-nous le leur faire
comprendre?
— En tout cas. il faut essayer à toute force!
Je crois que nous échangeâmes il haute
voix ces diverses considérations dans le
vague espoir que les Sélénites pourraient,
d'une façon ou d'une autre, se douter de
ce que nous disions. Je savais tout à fait
clairement que la seule chose nécessaire
était une explication. Mais quand je vis
leurs tètes sans visage expressif, je me
rendis parfaitement compte qu'une expli--
cation était impossible. C'était là que nos
ressemblances ne pouvaient rejoindre nos
différences! N'importe! Je n'allais sûre--
ment pas m'aventurer sur cette passerelle.
Je fis très rapidement glisser ma main
hors du tour de chaîne peu serré et je
commençai à tordre mes poignets dans le
sens opposé. J'étais le plus proche du
pont et, au même moment, deux Sélénites
me saisirent en me poussant doucement
vers le gouffre. Je secouai violemment la
tête.
— Pas de ça! m'éeriai-je. C'est inutile!
Vous ne comprenez rien.
Un autre Sélénite vint joindre ses efforts
à ceux des autres et je fus contraint
d'avancer.
— Attention! criai-je. Lâchez tout ou
gare à vous! Ces tours-là vous sont
faciles, mais...
Je fis une brusque volte-face et j'éclatai
en malédictions, car l'un des Sélénites
armés m'avait frappé dans le dos avec
son aiguillon. J'arrachai mes poignets
hors de l'étreinte des petits tentacules et
je me tournai vers le porte-aiguillon.
— Espèce de brute! Je vous ai prévenu
pourtant! De quoi diable pensez-vous
que je sois fait pour m'enfoncer cela dans
la peauP Si vous me retouchez encore...
En manière de réponse, il me piqua
une seconde fois. J'entendis la voix de Cavor exprimant son alarme et ses instances. Je crois qu'il voulait, même alors, transiger avec ces créatures. Mais .cette seconde blessure sembla rendre la liberté à une réserve d'énergie accumulée en moi. Immédiate-ment,' je rompis net un anneau de ma chaîne, et en même temps disparurent