MA MAIN SEMBLA PASSER A TRAVERS CE CORPS
toutes les considérations qui^nous lais-saient sans résistance daps,les mains de ces ètres lunaires. Pendant une seconde au moins, je fus affolé de crainte et de colère et ne pensai nullement aux consé-quences. Ma chaîne enroulée autour de - mon poing, je frappai droit devànt^moi, en pleine face, le monstre à l'aiguillon.
Alors se produisit une de ces horribles surprises dont le monde lunaire est plein...
Ma main ainsi cuirassée sembla passer il. travers ce corps qui se brisa comme un
œuf. On eût dit que j'avais frappé sur une
de ces pâtisseries à croûte dure qui
renferme du liquide. Cela céda sous mon
poing et le corps sans consistance tourna
et trébucha pendant une douzaine de
mètres et s'affaissa comme une masse
flasque. Ma stupéfaction fut extrême, car
je ne croyais pas qu'une chose vivante
pût être aussi peu solide et j'aurais pu
aisément me figurer que j'étais le jouet
d'un rêve.
Mais tout cela redevint réel et imminent.
-Cavor ni les autres Sélénites ne semblaient
avoir bougé entre le moment où j'avais
fait volte-face et celui où le Sélénite
frappé était allé s'abattre sur le sol. Tous
ces êtres en alerte s'écartèrent de nous,
et ce moment ' d'arrêt dura au moins
quelques secondes après l'affaissement
du Sélénite. Tous devaient s'efforcer dq comprendre et je me rappelle que je restai debout, le bras demi-replié, essayant aussi de comprendre.
« Et ensuite ? Et ensuite? » était la ques-tion qui m'étourdissait le cerveau.
Puis soudain, tout se mit en branle. Je vis qu'il nous fallait détacher nos chaînes, mais qu'avant de le faire nous devions mettre en déroute ces Sélénites. Je me tournai vers le groupe des trois porte-aiguillons. Sans attendre, l'un deux me lança son arme qui siffla au-dessus de ma tète et alla tomber derrière moi, dans l'abîme sans doute.
Au moment où l'arme passa au-dessus de moi, je bondis de toutes mes forces sur le Sélénite. Quand il me vit prendre mon élan, il fit un demi-tour pour s'enfuir.
mais je le renversai à terre, tombai droit sur lui, glissai sur son corps fracassé et culbutai.
Je me remis sur mon séant et, de tous les côtés, les dos bleus des Sélénites recu-laient dans l 'ombre. Je forçai un chainon et je détachai l'entrave de mes chevilles; je me redressai aussitôt, ces liens dans mes mains. Un autre aiguillon, lancé comme une javeline, siffla auprès de moi et je fis mine de me précipiter vers les ténèbres d où il était sorti. Après quoi, je revins vers Cavor, qui était resté auprès du gouffre, à la clarté du ruisseau lumi-neux, faisant des efforts convulsifs pour libérer ses poignets.
— En avant! par ici! m'écriai-je.
— Mes mains! répondit-il.
Puis comprenant que je n'osais pas courir vers lui dans la crainte que mes sauts mal calculés pussent m'emporter par delà le bord, il vint d'un pas traînant, les bras étendus; je saisis ses chaînes pour les détacher.
Où sont-ils? me demanda le pauvre homme d'un ton pantelant.
Enfuis! mais ils reviendront!... Ils lancent des choses... De quel côté allons-nous?
Du côté de la lumière, vers le tunnel, hein ?
Oui! répondis-je au moment où je parvenais à délivrer ses mains.
Je me mis à genoux pour attaquer les entraves de ses chevilles. Quelque chose, je ne sais quoi, vint tomber dans le ruis-selet livide en lançant des éclaboussures tout autour de nous. Au loin, sur notre droite, un gazouillis et des sifflements commencèrent. Ayant alors dénoué la
chaîne des pieds de Cavor, je la lui plaçai
dans les mains.
— Frappez avec cela! dis-je.
Sans attendre sa réponse, je me lançai
à grands bonds au long du sentier par
lequel nous étions venus. J'entendais
derrière moi le bruit sourd de ses pas
chaque fois qu'il touchait terre.
Nous avancions avec des enjambées
énormes. Mais cette façon de courir, on
peut aisément le comprendre, était abso--
lument différente de ce qu'est une course
sur terre. Ici-bas, on se lance et presque
instantanément on reprend contact avec le
sol; mais sur la lune, à cause de la pesan--
teur plus faible, on partait à travers l'air
pendant quelques secondes avant de
retoucher le sol. En dépit de notre hâte
violente, cela nous faisait l'effet de longues
pauses, de pauses pendant lesquelles on
aurait pu compter jusqu'à sept ou huit.
Un coup de jarret et l'on prenait son
essor. Pendant ces intervalles, toutes
sortes de questions me traversaient l'es--
prit: « Où sont les Sélénites? Que vont-ils
faire? Parviendrons-nous jamais à ce
tunnel? Cavor est-il encore loin en
arrière? N'y a-t-il pas de danger qu'ils lui
coupent la route? »
Je touchais le sol, je me lançais et je
partais pour un nouvel élan. Je vis un
Sélénite qui s'enfuyait devant moi. ses
jambes se mouvant exactement comme
celles d'un homme sur la terre! Je le vis,
me semble-t-il, regarder par-dessus son
épaule et l'entendis pousser un cri aigu
au moment où il disparaissait de mon
chemin en s'enfonçant de côté dans les
ténèbres. C'était, je crois, notre guide,
mais je n'en suis pas sûr.
Alors, après une autre vaste enjambée,
les parois rocheuses reparurent à notre
droite et à notre gauche; deux pas encore
et je me trouvai dans le tunnel, modérant
mon allure à cause de la voûte qui était
peu élévée. J'arrivai à un coude où je
m'arrêtai. Je me retournai et Cavor appa--
rut bientôt, barbotant à chaque pas dans
le ruisseau de lumière bleue et, se préci--
sant peu à peu, il vint trébucher contre
moi. Nous nous cramponnâmes l'un à
l'autre. Pour un moment, au moins, nous
avions échappé à nos gardiens et nous
nous trouvions seuls.
Nous étions hors d'haleine et nous
parlâmes par phrases entrecoupées et
haletantes.
— Qu'allons-nous faire? — Nous cacher!
— Où?
— Dans une de ces cavernes latérales.
— Et après?
— Nous réfléchirons.
— Très bien! en avant!
Nous nous remîmes en route et arri-vâmes bientôt dans une caverne vague-ment éclairée, d'où partaient en tout sens des galeries; Cavor était en avant. Il hésita et choisit une ouverture noire qui semblait promettre une bonne cachette.
Il s'avança dans cette direction et se retourna.
— C'est tout à fait obscur, dit-il.
— Vos jambes et vos pieds nous éclai-reront. Vous êtes tout trempé de ce liquide lumineux.
— Mais...
Un tumulte de sons et, en particulier, un bruit qui semblait être le raisonnement d'un gong devint distinct du côté du tunnel principal. Nous eûmes un instant l'horrible suggestion d'une poursuite tumultueuse. Nous décampâmes immédia-tement du côté de la caverne ténébreuse et notre course était éclairée par la phos-phorescence des jambes de Cavor.
— Il est heureux, fis-je, qu'ils nous aient pris nos chaussures, sans quoi nous ferions un vacarme épouvantable.
Nous continuâmes à courir, prenant des élans aussi modérés que possible, de peur de heurter le plafond de la caverne. Au bout d'un instant, il sembla que nous avions pris de l'avance sur le tumulte qui s'assourdit, diminua et cessa.
Je m'arrêtai pour jeter un coup d'œil en arrière et j'entendis s'éloigner le bruit des pas de Cavor. Puis il s'arrêta aussi.
— Bedford, chuchota-t-il, il y a une sorte de lumière devant nous.
Je regardai et, tout d'abord, je ne pus rien voir. Puis j'aperçus sa tête et ses épaules faiblement silhouettées contre une obscurité moins épaisse. -Je vis aussi que ces ténèbres mitigées n'étaient pas bleuâtres comme l'avaient été toutes les clartés de l'intérieur de la lune, mais d'un gris pâle, d'une pâleur très vague et très faible, la couleur de la lumière du jour. Cavor remarqua cette différence aussitôt, ou même plus tôt que moi, et je pense que cela l'emplit aussi du même espoir désordonné.
— Bedford ! murmura-t-il d'une voix qui tremblait, Bedford!... Cette lumière...
Serait-ce possible?...
Il n'osa pas foi-mular --ce qu'il espérait
et nous gardàmes l'un et l'autre le silence.
Soudain, d'après le bruit de ses pas, je
compris qu'il se remettait en marche vers
cette pâleur.
Je le suivis, le cœur battant à tout
rompre.