‹ Les premiers hommes dans la luneChapitre 20 sur 36 · MA MAIN SEMBLA PASSER A TRAVERS CE CORPS · texte numérisé non relu

MA MAIN SEMBLA PASSER A TRAVERS CE CORPS

toutes les considérations qui^nous lais-saient sans résistance daps,les mains de ces ètres lunaires. Pendant une seconde au moins, je fus affolé de crainte et de colère et ne pensai nullement aux consé-quences. Ma chaîne enroulée autour de - mon poing, je frappai droit devànt^moi, en pleine face, le monstre à l'aiguillon.

Alors se produisit une de ces horribles surprises dont le monde lunaire est plein...

Ma main ainsi cuirassée sembla passer il. travers ce corps qui se brisa comme un

œuf. On eût dit que j'avais frappé sur une

de ces pâtisseries à croûte dure qui

renferme du liquide. Cela céda sous mon

poing et le corps sans consistance tourna

et trébucha pendant une douzaine de

mètres et s'affaissa comme une masse

flasque. Ma stupéfaction fut extrême, car

je ne croyais pas qu'une chose vivante

pût être aussi peu solide et j'aurais pu

aisément me figurer que j'étais le jouet

d'un rêve.

Mais tout cela redevint réel et imminent.

-Cavor ni les autres Sélénites ne semblaient

avoir bougé entre le moment où j'avais

fait volte-face et celui où le Sélénite

frappé était allé s'abattre sur le sol. Tous

ces êtres en alerte s'écartèrent de nous,

et ce moment ' d'arrêt dura au moins

quelques secondes après l'affaissement

du Sélénite. Tous devaient s'efforcer dq comprendre et je me rappelle que je restai debout, le bras demi-replié, essayant aussi de comprendre.

« Et ensuite ? Et ensuite? » était la ques-tion qui m'étourdissait le cerveau.

Puis soudain, tout se mit en branle. Je vis qu'il nous fallait détacher nos chaînes, mais qu'avant de le faire nous devions mettre en déroute ces Sélénites. Je me tournai vers le groupe des trois porte-aiguillons. Sans attendre, l'un deux me lança son arme qui siffla au-dessus de ma tète et alla tomber derrière moi, dans l'abîme sans doute.

Au moment où l'arme passa au-dessus de moi, je bondis de toutes mes forces sur le Sélénite. Quand il me vit prendre mon élan, il fit un demi-tour pour s'enfuir.

mais je le renversai à terre, tombai droit sur lui, glissai sur son corps fracassé et culbutai.

Je me remis sur mon séant et, de tous les côtés, les dos bleus des Sélénites recu-laient dans l 'ombre. Je forçai un chainon et je détachai l'entrave de mes chevilles; je me redressai aussitôt, ces liens dans mes mains. Un autre aiguillon, lancé comme une javeline, siffla auprès de moi et je fis mine de me précipiter vers les ténèbres d où il était sorti. Après quoi, je revins vers Cavor, qui était resté auprès du gouffre, à la clarté du ruisseau lumi-neux, faisant des efforts convulsifs pour libérer ses poignets.

— En avant! par ici! m'écriai-je.

— Mes mains! répondit-il.

Puis comprenant que je n'osais pas courir vers lui dans la crainte que mes sauts mal calculés pussent m'emporter par delà le bord, il vint d'un pas traînant, les bras étendus; je saisis ses chaînes pour les détacher.

Où sont-ils? me demanda le pauvre homme d'un ton pantelant.

Enfuis! mais ils reviendront!... Ils lancent des choses... De quel côté allons-nous?

Du côté de la lumière, vers le tunnel, hein ?

Oui! répondis-je au moment où je parvenais à délivrer ses mains.

Je me mis à genoux pour attaquer les entraves de ses chevilles. Quelque chose, je ne sais quoi, vint tomber dans le ruis-selet livide en lançant des éclaboussures tout autour de nous. Au loin, sur notre droite, un gazouillis et des sifflements commencèrent. Ayant alors dénoué la

chaîne des pieds de Cavor, je la lui plaçai

dans les mains.

— Frappez avec cela! dis-je.

Sans attendre sa réponse, je me lançai

à grands bonds au long du sentier par

lequel nous étions venus. J'entendais

derrière moi le bruit sourd de ses pas

chaque fois qu'il touchait terre.

Nous avancions avec des enjambées

énormes. Mais cette façon de courir, on

peut aisément le comprendre, était abso--

lument différente de ce qu'est une course

sur terre. Ici-bas, on se lance et presque

instantanément on reprend contact avec le

sol; mais sur la lune, à cause de la pesan--

teur plus faible, on partait à travers l'air

pendant quelques secondes avant de

retoucher le sol. En dépit de notre hâte

violente, cela nous faisait l'effet de longues

pauses, de pauses pendant lesquelles on

aurait pu compter jusqu'à sept ou huit.

Un coup de jarret et l'on prenait son

essor. Pendant ces intervalles, toutes

sortes de questions me traversaient l'es--

prit: « Où sont les Sélénites? Que vont-ils

faire? Parviendrons-nous jamais à ce

tunnel? Cavor est-il encore loin en

arrière? N'y a-t-il pas de danger qu'ils lui

coupent la route? »

Je touchais le sol, je me lançais et je

partais pour un nouvel élan. Je vis un

Sélénite qui s'enfuyait devant moi. ses

jambes se mouvant exactement comme

celles d'un homme sur la terre! Je le vis,

me semble-t-il, regarder par-dessus son

épaule et l'entendis pousser un cri aigu

au moment où il disparaissait de mon

chemin en s'enfonçant de côté dans les

ténèbres. C'était, je crois, notre guide,

mais je n'en suis pas sûr.

Alors, après une autre vaste enjambée,

les parois rocheuses reparurent à notre

droite et à notre gauche; deux pas encore

et je me trouvai dans le tunnel, modérant

mon allure à cause de la voûte qui était

peu élévée. J'arrivai à un coude où je

m'arrêtai. Je me retournai et Cavor appa--

rut bientôt, barbotant à chaque pas dans

le ruisseau de lumière bleue et, se préci--

sant peu à peu, il vint trébucher contre

moi. Nous nous cramponnâmes l'un à

l'autre. Pour un moment, au moins, nous

avions échappé à nos gardiens et nous

nous trouvions seuls.

Nous étions hors d'haleine et nous

parlâmes par phrases entrecoupées et

haletantes.

— Qu'allons-nous faire? — Nous cacher!

— Où?

— Dans une de ces cavernes latérales.

— Et après?

— Nous réfléchirons.

— Très bien! en avant!

Nous nous remîmes en route et arri-vâmes bientôt dans une caverne vague-ment éclairée, d'où partaient en tout sens des galeries; Cavor était en avant. Il hésita et choisit une ouverture noire qui semblait promettre une bonne cachette.

Il s'avança dans cette direction et se retourna.

— C'est tout à fait obscur, dit-il.

— Vos jambes et vos pieds nous éclai-reront. Vous êtes tout trempé de ce liquide lumineux.

— Mais...

Un tumulte de sons et, en particulier, un bruit qui semblait être le raisonnement d'un gong devint distinct du côté du tunnel principal. Nous eûmes un instant l'horrible suggestion d'une poursuite tumultueuse. Nous décampâmes immédia-tement du côté de la caverne ténébreuse et notre course était éclairée par la phos-phorescence des jambes de Cavor.

— Il est heureux, fis-je, qu'ils nous aient pris nos chaussures, sans quoi nous ferions un vacarme épouvantable.

Nous continuâmes à courir, prenant des élans aussi modérés que possible, de peur de heurter le plafond de la caverne. Au bout d'un instant, il sembla que nous avions pris de l'avance sur le tumulte qui s'assourdit, diminua et cessa.

Je m'arrêtai pour jeter un coup d'œil en arrière et j'entendis s'éloigner le bruit des pas de Cavor. Puis il s'arrêta aussi.

— Bedford, chuchota-t-il, il y a une sorte de lumière devant nous.

Je regardai et, tout d'abord, je ne pus rien voir. Puis j'aperçus sa tête et ses épaules faiblement silhouettées contre une obscurité moins épaisse. -Je vis aussi que ces ténèbres mitigées n'étaient pas bleuâtres comme l'avaient été toutes les clartés de l'intérieur de la lune, mais d'un gris pâle, d'une pâleur très vague et très faible, la couleur de la lumière du jour. Cavor remarqua cette différence aussitôt, ou même plus tôt que moi, et je pense que cela l'emplit aussi du même espoir désordonné.

— Bedford ! murmura-t-il d'une voix qui tremblait, Bedford!... Cette lumière...

Serait-ce possible?...

Il n'osa pas foi-mular --ce qu'il espérait

et nous gardàmes l'un et l'autre le silence.

Soudain, d'après le bruit de ses pas, je

compris qu'il se remettait en marche vers

cette pâleur.

Je le suivis, le cœur battant à tout

rompre.

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