L'ÉTONNANTE COMMUNICATION
DE M. JULIUS WENDIGEE
Quand j'eus terminé le récit de mon
retour sur la terre, à Littlestone, j éciivis
en grosses lettres le mot : FIN, le soulignai
d'un paraphe compliqué et jetai ma
plume de côté, absolument persuadé que
l'histoire des « Premiers Hommes dans la
Lune » était achevée. Je ne m'étais pas
seulement borné à cela, mais j avais
Les Premiers hommes dans la Lune io3 remis mon manuscrit entre les mains d'un agent littéraire, qui l'avait placé, et j'en avais vu paraître une grande partie dans le Strand Magazine; j'allais me remettre à travailler le scénario de la pièce que j'avais commencée à Lynipne, quand je m'aperçus que je n'étais pas encore au bout de mes aventures. Car.
alors me fut renvoyée d'Amalfi à Alger (il y a de cela six semaines) l'une des plus surprenantes communications qu'il ait été en mon destin de recevoir.
En résumé, j'étais informé que M. Julius Wendigee, électricien hollandais qui expérimentait certain appareil du genre de celui employé en Amérique par M. Testa dans l'espoir de découvrir quelque méthode de communication avec Mars, recevait, jour après jour, de curieux fragments de messages, en anglais, qui devaient indiscutablement émaner de M. Cavor, dans la Lune.
D'abord, je me dis que la chose n'était qu'une farce laborieusement élaborée par quelqu'un qui avait vu le manuscrit de mon récit. Je répondis sur le ton de la plaisanterie à M. Wendigee, mais il me répliqua d'une façon qui dissipait entiè-rement tout soupçon d'imposture et, dans un état de surexcitation bien conce-vable, je quittai en toute hâte Alger pour me rendre au petit observatoire du Saint-- Gothard, dans lequel il se livrait à ses travaux. Après sa relation et en présence de son matériel et par-dessus tout des messages de M. Cavor qui nous parve-naient, mes derniers doutes s'évanouirent.
Je résolus immédiatement d'accepter la proposition qu'il me fit de rester avec lui pour l'assister dans la tâche d'enre-gistrer journellement les communications et d essayer avec lui d'envoyer un message dans la lune.
Cavor, apprîmes-nous, était non seule-ment vivant, mais libre, au milieu d'une inimaginable communauté de ces êtres au corps de fourmi et marchant debout comme les hommes, dans l'obscurité bleue des caves lunaires. Il était resté boiteux, semblait-il, mais autrement eh parfaite santé, meilleure, disait-il distinc-tement, qu'elle ne l'était habituellement sur terre. Il avait eu une fièvre qui ne lui avait laissé aucun effet fâcheux, mais, chose curieuse, il paraissait avoir la conviction que j'étais mort dans le cratère de la lune ou perdu dans l'abîme de l'espace.
Mes- connaissances scientifiques, je dois
l'admettre, ne sont pas très étendues,
mais autant qu'elles me permettent d'en
juger, les combinaisons imaginées par
- M. Wendigee pour surprendre et enre--
gistrer le moindre trouble dans les
conditions électro-magnétiques de l'es--
pace sont particulièrement originales et
ingénieuses. Par une heureuse coïnci--
dence, ses appareils furent montés et mis
en marche environ deux mois avant que
Cavor -ait fait sa première tentative de
communication avec la terre. Nous avons
donc, depuis le commencement, les frag--
ments de ces messages. Par malheur,
ce ne sont que des fragments, et les
plus importantes de toutes les -choses
qu'il avait à dire à l'humanité, —. entre
autres, les instructions qui permettraient
de fabriquer à nouveau la cavorite, si, à
vrai dire, il les transmit jamais, —se sont
perdues dans l'espace.
Nous ne réussîmes jamais à envoyer
une réponse à Cavor. Il lui est, par consé--
quent, impossible de savoir ce que nous
avons reçu et ce qui nous manque, de
même qu'il ignore certainement que
quelqu'un sur terre soit averti de ses
tentatives. Et la persistance qu'il montra
en envoyant dix-huit longues .descriptions
des affaires lunaires, — ce qu'elles seraient,
si nous les avions complètes, — indique
combien son esprit doit s'être tourné
vers sa planète native, depuis qu'il l'a
quittée il y a deux ans.
On peut s'imaginer combien surpris
dut être M. Wendigee quand il découvrit
ses enregistreurs de troubles électro-ma--
gnétiques entremêlés des phrases nettes
de Cavor. M. Wendigee ne savait rien de
notre fol voyage dans la lune et sou--
dain, ces mots anglais qui sortent ,.du
vide!
Il est bon que le lecteur comprenne
dans quelles conditions on peut supposer
que Cavor envoya ses messages. Il dut,
à coup sûr, pendant un certain temps,
avoir accès dans quelque caverne inté*
rieure de la Lune, renfermant une masse
considérable d'appareils électriques, et
il est possible qu'il ait rééquipé, peut-être
furtivement, un mécanisme transmetteur
du type Marconi, dont il eut le loisir
de se. servir à intervalles irréguliers,
parfois pendant une demi-heure au mioins,
d'autres fois pendant trois ou quatre
heures d'affilée. C'est a-ces moments
qu'il envoya ses messages vers notre planète, sans penser que la position rela-tive de la lune et des divers points de la surface de la terre se modifie constam-ment. En conséquence de cela et des imperfections inévitables de nos instru-ments, ses communications vont et viennent sur nos enregistreurs d'une manière absolument incohérente; elles deviennent tout à coup confuses, elles s'effacent d'une façon mystérieuse et réellement exaspérante. Il faut dire aussi qu'il n'était pas un opérateur très expert; il avait en partie oublié, ou même n'avait jamais complètement su, le code en usage général et, à mesure qu'il se fati-guait, il sautait des mots ou les trans-mettait incomplètement.
En somme, nous avons probablement perdu une bonne moitié de ses comlnu-nications, et une grande partie de,' ce que nous en avons est endommagée, interrompue et souvent effacée. Dans l'extrait qui suit, le lecteur doit s'attendre, par conséquent, à une quantité considé-rable d'interruptions, de lacunes, et de changements inattendus de sujet.