EXTRAIT DES SIX PREMIERS MESSAGES
TRANSMIS PAR M. CAVOR Les deux premiers messages de M. Ca-vor relatent avec brièveté et, dans certains détails, avec des différences qui sont intéressantes mais ne présentent aucune importance essentielle, la façon dont nous construisîmes la sphère et quit-tâmes notre planète. D'un bout à l'autre, Cavor parle de moi comme d'un homme mort.
Voici comme il termine son récit :
« Nous retrouvâmes lé chemin de l'exté-rieur et nous nous séparâmes dans le cratère où nous étions tombés, pour augmenter nos chances de retrouver la sphère. Mais bientôt je fus entouré par une bande de Séléhites, conduits par deux êtres curieusement différents, même de forme, de ceux que j'avais vus jus-qu'alors, avec des têtes plus grandes, et de8 corps plus petits, bien plus soi-gneusement enveloppés. Après leur avoir échappé pendant quelque temps, je fis une chute dans une crevasse, me
blessai assez gravement à la tète et me
déplaçai la rotule; trouvant alors qu'il
m'était trop pénible de ramper, je résolus
de me rendre s'ils voulaient encore me
' permettre de le faire... Ils parurent y
consentir et, s'apercevant démon incapa--
cité de marcher, ils m'emportèrent avec
eux dans la lune. Jeûnai plus, dès lors,
rien su ni vu de Bedford, et, autant que
j'ai pu m'en assurer, les Sélénites ne
l'ont pas revu, soit. que la nuit rait
surpris dans le cratère, ou bien, ce qui
est plus probable, qu'il -ait découvert
la splière et; désirant me jouer un vilain
tour, se soit enfui "avec elle pour cons--
tater, je le crains, qu'il ne savait la
diriger ét pour trouver une mort plus
lente dans l'abîme de l'espace. »
Il faut croire que les Sélénites qui
l'avaient surpris le portèrent 't quelque
endroit de l'intérieur, descendant « un
grand puits » au moyen de ce qu'il
décrit comme « une sorte de ballon ».
Nous inférons, d'après le passage assez
confus dans lequel il raconte ce fait
et d'après un certain nombre d'allusions
occasionnelles, que ce « grand puits »
fait partie d'un énorme système de tubes
artificiels qui se dirigent vers la partie
centrale de notre satellite, partant chacun
de ce que nous- appelons un « cratère »
lunaire, jusqu'à une profondeur d'une
centaine de milles. Ces puits commu--
niquent entre eux par des tunnels
transversaux, ils ^'évasent en cavernes
immenses et en grands espaces sphé--
riques. La totalité de la substance solide
de la lune n'est, jusqu'à plus de cent
milles à l'intérieur, qu'une simple éponge
de roc.
« Cette nature spongieuse, dit Cavor,
est en 'partie naturelle, mais due, dans
une large proportion, à la gigantesque --
industrie des Sélénites des temps passés.
Les énormes monts circulaires de roc
et de terre extraits du globe lunaire
forment autour des puits ces grands
cercles que les astronomes terrestres,
trompés paru ne fausse analogie, appellent
des volcans. •»
C'est dans un de ces puits qu'on le
descendit, au moyen de cette « sorte
de ballon » dontJJ. parle: une obscurité
absolue régna d'abord, puis ils parvinrent
dans une région où la clarté phospho--
rescente augmentait continuellement. Les
dépêches de Cavor nous le révèlent
singulièrement peu soucieux de détails Les Premiers hommes dans la Lune io5
ILS M'EMPORTÈRENT AVEC EUX DANS LA LUNE. io6 Les Premiers hommes dans la Lune pour un homme de science, mais il laisse entendre que cette lumière était due aux ruisseaux et aux cascades de liquide — « contenant, sans aucun doute, quelque organisme phosphorescent » — qui cou-laient toujours plus abondants vers la mer centrale. « A mesure que je descen-dais, dit-il, les Sélénites aussi devenaient lumineux, »
Enfin, très loin au-dessous de lui, il vit pour ainsi dire un lac de feu sans chaleur, les eaux de la Mer Centrale, resplendis-sant et s'agitant dans une étrange pertur-bation « comme un lait bleu lumineux qui est juste sur le point de bouillir ».
« Cette mer lunaire, dit Cavor, dans un autre passage n'est pas un océan stagnant; une marée solaire lui fait dé-crire un perpétuel mouvement autour de l'axe de la lune; des tempêtes, des bouil-lonnements, des débordements étranges de ses eaux ont lieu, et, parfois, des vents froids et des grondements s'en élèvent jusque dans les voies affairées de l'énorme fourmilière. C'est seulement quand l'eau est en mouvement qu'elle répand une clarté; dans ses rares saisons de calme, elle est noire. Communément, quand on la voit, des flots s'élèvent et retombent dans un gonflement huileux, des flaques et des masses d'écume bouillonnante et scintillante dérivent avec le courant lent et faiblement lumineux. Les Sélénites naviguent à travers ses détroits caverneux et ses lagunes dans des petits bateaux plats d'une forme assez semblable à celle de nos canots; avant même mon voyage aux galeries environnant le Grand Lunaire, qui est maître de la Lune, on me permit de faire une brève excursion sur ses eaux.
» Les cavernes et les passages sont naturellement très -tortueux. Une large proportion de ces voies n'est connue que de pilotes experts parmi les pêcheurs et il arrive fréquemment que des Sélénites se perdènt pour toujours dans ces laby-rinthes. Dans les retraites les plus éloi-gnées, m'a-t-on dit, d'étranges créatures se cachent, dont quelques-unes sont redoutables et dangereuses et toute la science lunaire a lété incapable de les exterminer. On cite particulièrement le Rapha, masse inextricable de tentacules vôraces que l'on taille en morceaux pour les voir seulement se multiplier ; et le Tzie, créature-foudroyante-qu'on ne voit-jama-is, tant elle tue subtilement et soudaine-ment...
» La surface de cette nappe d'eau doit
se trouver à près de deux cents milles,
sinon plus, au-dessous du niveau de la
croûte extérieure de la lune; toutes les
villes, ainsi que je l'appris, sont situées
immédiatement au-dessus de cette Mer
Centrale, en des espaces caverneux et des
galeries artificielles tels que je les ai
décrits, et elles communiquent avec l'exté--
rieur par d'énormes puits verticaux qui
ouvrent invariablement dans ce que les
astronomes terrestres appellent les « cra--
tères » de la lune. J'avais déjà vu, lors des
courses qui précédèrent ma capture, le
couvercle qui fermait la bouche d'un de
ces puits.
» Sur les conditions de la partie moins
centrale de la lune, je ne suis pas encore
arrivé à savoir quelque chose dVibsolu--
ment précis. Il y a un énorme système de
cavernes dans lesquclles les veaux lunaires
s'abritent pendant la nuit; il y a des abat--
toirs et autres établissements semblables
— c'est dans l'un de ceux-ci que Bedford
et moi nous nous battîmes avec les bou--
chers sélénites — et j'ai vu, depuis cela. des
ballons chargés de viandes descendre des
ténèbres supérieures. Jusqu'ici, je ne suis
guère plus renseigné sur ces choses qu'un
Zoulou échoué à Londres ne.. le serait,
dans la même période de temps, sur les
ressources de grains de l'Angleterre. 11 est
clair cependant que ces puits verticaux et
la végétation de la surface doivent jouer
un rôle essentiel dansJa ventilation et le
rafraîchissement de l'atmosphère lunaire.
Plusieurs fois, et particulièrement lorsque
je sortis de ma prison, un vent froid
soufflait certainement de haut en lias du
puits et il y eut plus tard une sorte de
sirocco montant vers l'extérieur et qui
correspondit à mon accès de fièvre. Car,
au bout de- trois semaines environ, je
tombai malade d'une sorte de lièvre indé--
finissable et malgré le sommeil et les
tablettes de quinine que fort heureuse--
ment j'avais conservées dans ma poche, je
restai souffrant et misérablement agité,
presque jusqu'au moment où je fus mené
au palais du Grand Lunaire, qui est le
Maître de la Lune.
» Jene veuxpas,remarque-t-il, m'étendre
sur l'état pitoyable dans lequel je me
trouvai pendant ces jours de maladie. »
Etil continue à donner une quantité de
détails minutieux que j'omets ici.
» Ma température concluttil resta anor--
malement élevée .pendant longtemps et je perdis toute envie (le manger. J'eus des intervalles de veille hébétée, et des sommeils tourmentes de rêves: je me rappelle avoir passé par une crise de fai-blesse telle que j'eus la nostalgie fréné-tique de la terre. J'eprouva's l'intolérable désir qu'une autre couleur vînt rompre ce bleu perpétuel... »
Il se reprend alors à parler de l'atmo-sphère lunaire, emprisonnée dans cette éponge.
L'HISTOIRE NATURELLE DES SÉLÉNITES Du sixième au seizième, les messages de Cavor sont, pour la plupart, tellement incohérents et interrompus, ils abondent, tellement en répétitions qu'ils peuvent difficilement former une narration consé-cutive. Ils seront donnés, en entier cela va sans (tire, dans le rapport scientifique, mais il sera ici beaucoup plus commode de continuer simplement il résumer et à citer comme dans le chapitre précédent.
Nous avons soumis chaque mot à un sérieux examen critique, et mes brèves impressions et mes souvenirs des choses lunaires ont été d'un secours inestimable pour interpréter ce qui dIt été autrement impénétrablement ohscur. Lu tant qu'êtres vivants, notre intérêt naturellement, con-verge beaucoup plus sur l'étrange commu-nauté des insectes lunaires au milieu de laquelle il vit, semble-t-il, comme un hôte honoré, que sur les simples conditions physiques de leur monde.
J ai déjà clairement relaté, je pense, que les Selenites que je vis ressemblaient à 1 homme en ce qu'ils conservaient l'atti-tude debout et avaient quatre membres, et j ai comparé l'aspect générât de leur tète et les jointures de leurs membres à ceux des insectes. J'ai mentionné aussi la conséquence particulière sur leur fragile constitution de la gravitation moindre de la lutte. Cavor confirme mes dires sur tous ces points. Il les appelle «. animaux » bien qu ils ne tombent sons aucune division de la classification des créatures terrestres et il remarque que « le type insecte anato-mique n'avait jamais, heureusement pour les hommes, excédé sur la terre des dimensions relativement minimes ), Les plus grands insectes terrestres, actuels ou disparus, n'ont, en réalité, jamais
mesure plus de six pouces de longueur;
« mais ici, avec la gravitation moindre de
la lune, une créature. qui est certainement
autant un insecte qu'un verLébré. semble
avoir été capable d'atteindre et même, de
dépasser des dimensions humaines.
Il ne fait pas mention de la fourmi,
mais toutes ses allusions me suggèrent
continuellement l'idée de la fourmi, avec
son activité sans sommeil, son intelli--
gence, son organisation sociale, sa stru--
cture, et plus particulièrement à cause de
ce fait qu'elle possède en plus des deux
formes mâle et femelle, que presque tous
les animaux possèdent, un certain nombre;
d'autres créatures asexuées, travailleurs,
soldats et autres, différant les uns des
autres par la structure, le caractère, la
puissance et l'emploi et cependant tous
membres de la même espèce. Car ces
Sélénites ont une grande variété de
formes: ils ne sont pas seulement de
dimensions colossales comparés aux
fourmis, mais aussi de l'avis de Cavor, en
ce qui concerne l'intelligence, la moralité
et la sagesse sociales, ils sont colossale--
ment plus grands que les hOlllmes.
Au lieu des quatre ou cinq formes diffé--
rentes de fourmis que l'on a trouvées, il y
a des formes innombrables de Sèlenites.
Je me suis efforcé d'indiquer les différences
très considérables que l'on observe chez
les divers Sélénites de la croûte extérieure
que j'ai rencontrés. Les différences de
dimensions, de teintes, de conformation
sont certainement aussi tranchées que les
disparités entre les races d'hommes les
plus largement séparées. Mais les dissem--
blances que je vis ne sont absolument rien
en comparaison des énormes diversités
dont parle Cavor. Il semble que les Sélé--
nites extérieurs avec lesquels je fus en
contact étaient, pour ainsi dire, d'une
couleur unique et se livraient chacun à
une seule occupation — bergers, bouchers,
dépeceurs, et autres. Mais à l'intérieur de
la lune, pratiquement insoupçonnés par
moi, il se trouve, paraîtrait-il, un grand
nombre d'autres sortes de Sèlenites, diffé--
rant de dimensions, de formes, de facultés,
d'aspect, sans qu'il y ait plusieurs espèces
de ces créatures, mais seulement des
formes diverses d'une seule espèce. La
lune est, en vérité, une vaste fourmilière,
seulement, au lieu qu'il n'y ait que quatre
ou cinq sortes de fourmis — soldat, tra--
vailleur, mâle ailé, reine et esclave — il se
trouve des centaines de variétés de Sélé-nites et presque chaque gradation entre une sorte et une autre.
On peut supposer que Cavor en fit sans tarder la découverte. J'infère, plutôt que je n'apprends d'après son récit, qu'il fut capture par les bergers des veaux lunaires dirigés par ces autres Sélénites qui « avaient des boîtes crâniennes (des têtes?) beaucoup plus grosses, et des jambes beaucoup plus courtes ». S'apercevant qu'il ne pouvait marcher même avec l'aiguillon, ils l'emportèrent au milieu des ténèbres, s'engagèrent sur un pont étroit, une sorte de planche, qui peut bien avoir été celui-même que j'avais refusé de traverser, et le déposèrent dans quelque chose qui dut lui paraître tout d'abord une espèce d'ascenseur. C'était ce ballon — il avait dû sans aucun doute rester pour nous dans l'obscurité absolument invisible — et ce qui m'avait semblé n'être qu'une planche se projetant au dessus du vide était, en réalité, une passerelle d'embar-cadère. Dans ce véhicule, ils descendirent vers des couches constamment plus lumi-neuses de la lune, d'abord en silence — à part le chuchotement des Sélénites — puis ils pénétrèrent dans une confusion de mouvements. En peu de temps, les ténè-bres profondes avaient rendu son œil si • sensible qu'il aperçut de mieux en mieux les choses qui l'entouraient et finalement les contours vagues se précisèrent.
« Concevez un énorme espace cylindri-que, — dit Cavor dans son septième message, — d'un diamètre d'un quart de mille, peut-être, très confusément éclairé d'abord, puis tout à fait illuminé, avec de grandes plates-formes s'enroulant autour de ses parois en une spirale qui disparaît au-dessous dans un abîme de bleu; la clarté devenait de plus en plus brillante — sans qu'on puisse dire comment ni pourquoi. Pensez à la cage du plus vaste escalier ou montée d'ascenseur dans laquelle vous ayez jamais regardé, et agrandissez-la cent fois. Imaginez-la, vue au crépuscule, à travers des lunettes bleues; votre regard plonge dedans, et vous vous sentez, aussi, extraordinaire-ment léger et vous êtes affranchi du vertige que vous pourriez ressentir sur la terre — ainsi vous éprouverez quelque chose qui ressemble à ma première impression.
Autour de cet énorme puits, figurez-vous une large galerie descendant en une spirale beaucoup plus rapide qu'il ne serait croyable sur terre et formant un
chemin en pente, séparé du gouffre seule--
ment par un petit parapet qui s'efface
dans la perspective une couple de milles
plus bas.
» Levant les yeux, j'aperçus l'inverse de
la vision d 'en bas, et cela donnait l'effet,
naturellement, de regarder dans un cône
très pointu. Une brise s'abattait dans le
puits, et très loin au-dessus de ma tête je
crus entendre, s'affaiblissant peu à peu,
les mugissements des monstres lunaires
qu'on ramenait de leur pâturage. Et tout
au long des galeries étaient épars de
nombreux Sélénites, insectes falots et
légèrement lumineux, contemplant notre
apparition ou affairés à des occupations
inconnues.
» A moins que ce ne soit illusion de ma
part, un, flocon de neige descendit rapide--
ment avec la. brise glaciale. Puis, loin tant
comme un gtêlon, une petite ligure,
homme-insecte, cramponnée à un para--
chute, nous dépassa à toute vitesse, se
rendant vers les parties centrales de la
lune.
» Le Sélénite à grosse tête qui était assis
à côté de moi, me voyant avancer la tète,
indiqua de sa main tronquée une sorte de
jetée qu'on apercevait beaucoup plus bas,
une -sorte de passerelle de débarcadère,
pour ainsi dire, se projetant dans le vide;
à mesure qu'elle semblait monter vers
nous, notre allure diminuait sensiblement
et en peu d'instants BOUS étions arrêtés
par son travers. Une amarre fut lancée et
je me trouvai attiré au niveau d'une grande
foule de Sélénites qui se bousculaient
pour me voir.
» C'était une multitude incroyable.
Soudainement et violemment s'imposa à
mon attention l'innombrable quantité de
différences qui existent entre ces habitants
de la lune.
» A vrai dire, il ne semblait pas y en
avoir deux de semblables dans toute cette
cohue bondissante. Ils différaient de
forme, ils différaient de dimensions! Cer--
tains étaient arrondis et haut perches,
d'autres couraient entre les jambes de
leurs compagnons ou s'enroulaient et
s'entrelaçaient comme des serpents. Tous
suggéraient d'une façon grotesque et
inquiétante l'idée d'un insecte qui aurait
en un certain sens voulu caricaturer
l'humanité; tous offraient une inconce--
vable exagération de quelque trait parti--
culier ; l'un avait un vaste avant-bras
droit, une immense antenne, pouvait-on dire; l'autre semblait tout en jambes, comme équilibré sur des béquilles; celui-ci projetait un énorme organe en forme de nez à côté d'un œil vif qui lui donnait un surprenant aspect humain tant qu'on ne voyait pas le bas de sa face sans expres-sion. Il faisait penser à ces polichinelles
UNE FOULE DE SÉLÉNITES SE BOUSCULAIT POUR ME VOIR. fabriqués avec des .pinces de homard.
L'étrange tète d'insecte (à part le manque de mandibules et de palpes) des gardeurs de bétail lunaire subissait d'étonnantes transformations : ici elle était large et aplatie; là, longue et étroite; ici, le front absent était remplacé par des cornes et d'autres appendices; là, le visage était entouré d'une espèce de barbe et avait un profil grotesquement humain. Il
y avait certaines boîtes crâniennes dis--
tendues comme des vessies jusqu'à des
dimensions formidables. Les yeux aussi
étaient étrangement variés, certains tout
à fait éléphantins dans leur petitesse
alerte; d'autres, des trous de ténèbres. On
voyait des formes déconcertantes avec des
tètes réduites à des proportions micros--
copiques et des corps en boule, ainsi que
des choses fantastiques et sans consis--
tance qui paraissaient n exister que pour
servir de base à de vastes yeux fixes et
bordés de blanc. Et la chose qui me
sembla un moment la plus bizarre de
toutes ce fut de voir deux ou trois de ces
fantastiques habitants d'un monde souter--
rain abrité du soleil et de la pluie par d'innombrables milles de rochers, qui portaient des ombrelles dans leurs mains à tentacules — des ombrelles qui avaient une parfaite ressemblance à celles de la terre! Mais je pensai bientôt au parachu-tiste que j'avais vu descendre dans le puits.
» Ces gens de la lune se conduisaient absolument comme une foule humaine 1 eût fait en de semblables circonstances; ils se poussaient et se bousculaient, s'écar-taient et montaient les uns sur les autres pour jeter un coup d'œil surmoi. A chaque minute leur nombre augmentait et ils se pressaient plus violemment contre les disques de mes gardiens, » — Cavor n'ex-plique pas ce qu'il veut dire parla; — « à tout instant des formes nouvelles s'impo-saient à mon attention désemparée. Bientôt on me fit signe d'avancer et l'on m'aida à m'installer dans une sorte de litière que des porteurs aux bras solides soulevèrent sur leurs épaules et je fus emporté à tra-vers ce cauchemar vers les appartements qui m'étaient préparés. J'étais entouré d "yeux, de faces, de masques, de tenta-cules, d un bruissement, assourdi comme le frottement d'ailes de grillons et de bêle-ments et de gloussements produits par les voix des Sélénites »
Nous concluons qu'il fut mené dans un « appartement hexagonal » où il resta confiné pendant un certain temps. Plus tard, on, lui accorda une liberté plus considérable; à vrai dire, presque autant d indépendance que dans une ville civi-lisée sur la terre. Et il semble que l'être mystérieux qui gouverne et possède la lune dût charger deux Sélénites « à grosse tête » de le garder, de l'étudier et d'établir avec lui toute communication mentale qui serait possible. Si surprenant et incroyable que cela paraisse, ces deux créatures, ces hommes-insectes, ces êtres d'un autre monde, communiquaient en réalité avec Cavor au moyen d'un langage terrestre.
Cavor les désigne sous les noms de Phi-ou et de Tsi-pouf. Phi-ou, dit-il, avait environ cinq pieds de haut. Sur des jambes grêles d'environ 18 pouces de long et des pieds minces de l'ordinaire modèle lunaire se balançait un petit corps, secoué par les pulsations du cerveau. Il avait de longs bras mous à jointures nombreuses se terminant par une griffe tentaculée et son cou était articulé à la façon commune, mais exceptionnellement court et épais.
Sa tête, indique Cavor, faisant apparem--
ment allusion à quelque préalable des--
cription égarée dans l'espace — « est du
type lunaire courant, mais étrangement
modifié. La bouche a l'habituel bâillement
sans expression, mais elle est extraordi--
nairement petite et pointée vers en bas,
et le masque est réduit aux dimensions
d un large museau plat. De chaque côté,
se trouvent de petits yeux de poule.
» Le reste de la tête distendu en un
immense globe et l'espèce de cuir rugueux
des.gàrdiëns de troupeaux s'amincit en une
simple membrane à travers laquelle les
mouvements pulsatifs du cerveau étaient
distinctement visibles. Phi-ou était une
créature, à vrai dire, affligée d'un cerveau
terriblement hypertrophié et le reste de
son organisme à la fois relativement et
absolument diminué. »
Dans un autre passage, Cavor compare
Phi-ou, vu de dos, à Atlas supportant le
monde.
Tsi-pouf, semble-t-il, était un insecte
fort similaire, mais sa « face» était consi--
dérablement allongée et, ie cerveau étant
hypertrophié en différentes régions seule--
ment, la tête n'était pas ronde, mais de la
forme d'une poire dont le pédoncule
serait en bas. Il y avait aussi, au service
de Cavor, des porte-litière, êtres dejetés
aux épaules énormes, des espèces d'huis--
siers aux membres d'araignée, et un valet
de pied trapu.
La façon dont Phi-ou et Tsi-pouf s'atta--
quèrent au problème du langage est assez
simple. Ils vinrent dans l'appartement
hexagonal où Cavor était détenu et se
mirent à imiter tous les bruits qu'il faisait,
à commencer par un accès de toux. Cavor
semble avoir saisi leur attention avec une
extrême rapidité et il se décida à leur
articuler des mots en indiquant du doigt
les objets auxquels ils s'appliquaient; le
procédé fut probablement toujours le
mème. Phi-ou écoutait Cavor pendant un
instant, puis indiquait l'objet et répétait
les syllabes qu'il avait entendues.
Le premier terme qu'il apprit fut homme
et le second lunaire dont, sur l'inspiration
du moment, Cavor dut se servir au lieu
de Sélénite pour désigner la race des
habitants de la lune. Dès que Phi-ou était
certain de la signification d'un vocable,
il le répétait à Tsi-pouf qui s'en souvenait
infailliblement. Ils acquirent ainsi plus
d'une centaine de noms pendant la pre--
mière séance.
Les Premiers hommes dans la Luné III Par la suite, ils amenèrent avec eux un artiste pour les assister, dans le travail d'explication, au moyen d'esquisses et de diagrammes — les dessins de Cavor étant plutôt rudimentaires. Cet artiste était — dit Cavor — « un être muni d'un bras actif et d'un oeil pénétrant », et dessinant avec une vitesse incroyable.
Le onzième message n'est indubitable-ment qu'un court frag-ment d'une longue com-munication. Après quel-ques phrases inachevées dont le sens est inintel- -ligible, il continue :
« C'est Phi-ou qui se charge de tout ce qui est pourparler, et il le fait avec une énorme quan-ti té de provisoires et méditatifs : hum ! hum 1 et il a attrapé une ou deux phrases : — Si je puis dire, — et — si-vous comprenez, — dont il émaille ses discours.
» Imaginez-vous. ce qu'il disait pour me pré-senter l'artiste.
» — Hum! hum!...
Lui... Si je puis dire...
Dessine. Mange peu...
Boit peu... Dessine... ; Aime dessiner... Rien-autre... Déteste tous ceux qui ne dessinent pas comme lui... Colé-reux... Déteste tous ceux qui dessinent comme lui mieux... Déteste la plu-part des gens. Déteste tous ceux qui ne croient pas que le monde est. fait pour dessiner.
Coléreux. Hum... Tou-t le reste n'est rien pour lui... Seulement dessiner. Lui estime TOUS... Si vous comprenez... Nouvelle chose à dessiner. Laid... frappant... hein?
» — Lui disait-il, se tournant vers Tsi-pouf aime se rappeler les mots, se rappelle merveilleux plus que personne. Pense non, dessine jion... se rappelle, dit — (il se Téfère ici à son assistant pour le mot qui lui manque) — des histoires — toutes choses. Il entend une fois... dit toujours.
» C'est pour moi la chose la plus mer-veilleuse que j'aie jamais pu rêver, d entendre ces -extraordinaires créatures car la familiarité même ne parvient pas à
diminuer l'effet inhumain de leur aspect
— rapprocher sans cesse leurs sifflote--
ments d'une langue terrestre cohérente,
posant des questions, faisant des répon--
ses. »
Tandis que ces exercices linguistiques
se poursuivaient, Cavor semble avoir été
gratifié d'un relâchement considérable
des rigueurs de sa captivité. La méfiance