CAVOR ARTICULA DES MOTS EN INDIQUANT LES OBJETS
et la cràinte qu'avait soulevées, notre
malheureux conflit étaient, dit-il, « peu à
peu effacées par la logique délibérée de
tout ce que je fais »... « Je puis mainte--
nant aller et venir à mon gré, et les quel--
ques restrictions auxquelles je dois me
soumettre me sont imposées dans mon
intérêt.' C'est ainsi qu'il m'a' été possible
de découvrir cet appareil et, à l'aide d'une
heureuse trouvaille au milieu des :innom--
brables matériaux qui. encombrent cet
énorme magasin, j'ai eu le moyen d'envoyer
ces messages. Jusqu'ici on n'a nullement
essayé de se mêler de ce que je fais, bien
que j'aie nettement déclaré à Phi-ou que
je communiquais avec la terre..
» — Vous parlez à autre? demanda-t-il, examinant l'instrument.
* — A d'autres, dis-je.
» Et je continuai ma transmission. »
Cavor corrigeait continuellement ses précédentes descriptions des Sélénites à mesure qu'il connaissait de nouveaux faits qui pouvaient modifier ses conclusions; aussi donnons-nous avec certaines réserves les citations qui suivent. Nous les emprun-tons aux neuvième, treizième et seizième messages, et, si vagues et fragmentaires qu'ils soient, ils donnent probablement un tableau de la vie sociale de cette étrange communauté aussi complet que l'humanité peut en espérer maintenant avant de nombreuses générations.
« Dans la lune dit Cavor chaque citoyen connaît sa place et la discipline compli-quée de l'éducation, de l'entraînement et de la chirurgie à laquelle il doit se soumettre le dispose enfin si complète-ment à son rôle qu'il n'a ni les idées ni les organes pour aucun autre but que celui-là. Pourquoi serait-ce autrement?
demanderait Phi-ou. Si par exemple un Sélénite est destiné à devenir un mathé-maticien, ses éducateurs et ses profes-seurs l'y disposent dès le début. Ils répri-ment toute naissante disposition à d'autres poursuites; ils encouragent ses goûts mathématiques, avec une habileté psycho-logique parfaite. Son cerveau se développe ou du moins ses facultés mathématiques croissent avec juste ce qui est nécessaire de sa personne pour soutenir cette partie essentielle. Finalement, en dehors du repos et des repas, son seul délice est dans l'exercice et le déploiement de sa faculté particulière ; il s'intéresse unique-ment à son application, et fait exclusive-ment sa société des autres spécialistes de son genre. Son. cerveau s'accroît constam-ment, au moins les seules parties qui sont occupées par les mathématiques; elles se gonflent toujours plus et semblent aspirer toute la vie et la vigueur du reste de sa carcasse. Ses membres se recroque-villent, son cœur et les organes de la digestion diminuent, sa face d'insecte disparaît sous ses contours enflés. Sa voix devient un simple murmure pour l'exposé des formules, et il est sourd à tout ce qui n'est pas un problème proprement énoncé.
La faculté du rire, sauf en cas de la décou-verte soudaine de quelque paradoxe, est atrophiée chez lui; son émotion la plus profonde est Le développement d'un nou--
veau calcul, et il remplit ainsi son but.
» Ou bien encore, un Sélénite, désigné
pour être gardien de troupeaux, est, dès
ses plus jeunes années, habitué à penser
au bétail, à vivre avec lui, à trouver son
plaisir dans ce qui le concerne et à s'exer--
cer à les soigner et les diriger. On
l'entraîne pour le Tendre actif et nerveux,
son œil est endurci aux étroites enve--
loppes, aux contours anguleux qui consti--
tuent l'uniforme de l'emploi, il finit par ne
plus prendre aucun intérêt aux régions
profondes de la lune ; il regarde avec indif--
férence, dérision ou hostilité tous les
Sélénites qui ne sont pas également versés
dans l'art des troupeaux. Il ne pense qu'à
des pâturages et son dialecte est composé
des termes techniques de son métier. De
cette façon, il aime son ouvrage et remplit
avec une parfaite satisfaction les devoirs
qui justifient son existence, et il en est de
même avec les Sélénites de tout genre et
de toute condition — chacun est une
unité parfaite dans un monde méca--
nique...
» Ces êtres à grosse tête, auxquels les
travaux intellectuels sont dévolus, for--
ment, dans cette étrange société, une
sorte d'aristocratie — et comme chef, ils
ont — puissance quiatessentielle de la 1 Il ne,
ce merveilleux et gigantesque ganglion,
le Grand -Lunaire, dans la présence
duquel je dois bientôt être admis. Le
développement illimité des esprits de la
classe intellectuelle est rendu possible
par l'absence de tout crâne osseux dans
l'anatomie lunaire, de cette étrange boîte
qui jugule le développement du cerveau
humain, et signifie impérieusement « jus--
qu'ici et pas plus loin » à toutes ses possi--
bilités.
» Ces intellectuels lunaires se divisent
en trois classes principales, différant gran--
dement quant à l'influence et à la considé--
ration. Il y a les administrateurs, dont
Phi-ou fait partie, Sélénites d'une versa--
tilité et d'une initiative considérables, qui
ont à répondre d'une certaine quantité
cubique de la masse lunaire; les experts,
comme le penseur à tête ovoïde, qui sont
destinés à remplir certaines opérations
spéciales, et les érudits qui sont les dépo--
sitaires de toute science. A cette dernière
classe appartient Tsi-pouf, le premier qui
professa dans la lune un langage terrestre.
En ce qui concerne ces dernjers, il est
curieux de noter que la croissance illimitée
du cerveau lunaire a rendu inutile l'inven--
Les Premiers hommes dan's la Lunè 113
-, 8 tion de tous ces adjuvants mécaniques du travail cérébral qui ont marqué la car-rière de l'homme. Il n'y a ni livres, ni annales d'aucune sorte, ni bibliothèques, ni inscriptions. Toute connaissance s'em-magasine dans ces cerveaux disten-dus à la façon dont les fourmis du Texas emmagasinent le miel dans leurs abdomens boursouflés. Leurs bibliothè-ques sont des collections de cerveaux vivants...
(c Mais quelques-uns des plus profonds savants ont des dimensions qui leur inter-disent la locomotion et on les transporte de place en place dans une sorte de ton-neau à porteurs, ballottantes gelées, de science qui soulèvent chez moi un étonne-ment respectueux.
» ,J'ai déjà mentionné les cortèges qui accompagnent la plupart des intellectuels, huissiers, porteurs, valets qui, ainsi que des muscles et des tentacules extérieurs, remplaçaient les facultés physiques res-treintes de ces esprits hypertrophiés. Les porteurs les suivent presque invariable-ment — parfois aussi des messagers extrê-mement rapides avec, des jambes comme des araignées, des domestiques chargés de recevoir des parachutes et d'autres individus munis d'organes vocaux qui pourraient vraisemblablement éveiller les morts. En dehors de leur intelligence spéciale, ces subordonnés sont aussi inertes et impuissants que des parapluies dans une antichambre. Ils n'existent que pour les ordres auxquels ils doi-vent obéir, les devoirs qu'ils ont à remr plir.
». Cependant la masse de ces insectes, qui sillonnent les voies en spirale, remplis-sent les ballons ascendants et descendants et passent auprès de moi cramponnés à de frêles parachutes, appartiennent à la classe ouvrière. Servants ou fragments dé machines, tels sont en réalité certains de ces êtres — sans métaphore —; l'unique tentacule du berger des veaux lunaires est remplacé par d'immenses. faisceaux, uniques ou en paire, de trois, cinq ou sept doigts pour saisir, soulever, guider — le reste n'étant, autre chose que des appen-dices secondaires strictement nécessaires aux parties importantes. Certains,-,qui, je suppose, s'occupent. de mécanismes, à battements :de cloches, ont d'énormes oreilles, comme des lièvres, placées juste derrière les yeux; d'autres qui ont pour labeur de délicates opérations chimiques
projettent en, avant un vaste organe
olfactif; d'autres encore ont des ,.picds
plats commes des pédales avec des join--
tures ankylosées; et certains qui, m'a-t-on
dit, sont souffleurs de verre, ont des pou--
mons comme des soufflets. Mais chacun de
ces Sélénites ordinaires que j'ai vus est
excellemment adapté à la fonction sociale
qu'il remplit. Les ouvrages fins sont
confiés à des ouvriers affinés, miraculeu--
sement rapetissés et conditionnés. Il en
est que j'aurais pu tenir sur la paume de
ma main. Il existe même une espèce de
Sélénite tournebroche, très commun, dont
le devoir et l'unique délice est de four--
nir la force motrice à de petits appa--
reils variés. Et pour gouverner cela,
pour réprimer toute tendance fâcheuse
de quelque nature égarée, il y a les
êtres les mieux musclés que j'aie vus dans
la lune, une sorte de police lunaire,
dont les membres sont entraînés dès
leurs plus tendres années à obéir aux
tètes gonflées et à les respecter parfaite--
ment.
» La confection de ces diverses sortes de
travailleurs doit avoir lieu par des pro--
cédés curieux et intéressants. Je ne sais
encore rien de bien clair à ce sujet, mais
très récemment je tombai sur un certain
nombre de jeunes Sélénites confinés'dans
des espèces de bocaux d'où sortaient
seuls les membres supérieurs; on pré--
parait ces êtres à devenir servants de
machines d'un genre spécial. Le membre
ainsi étendu, dans ce système hautement
développé d'éducation technique, est sti--
mulé par des irritants et nourri par des
injections, tandis-que le reste du corps
est privé dé subsistance, Phi-ou, à moins
que je l'aie mal compris, m'expliqua qu'au
début ces bizarres petites créatures sont
disposées à laisser voir des signes de
souffrance dans leurs diverses positions
recroquevillées, mais ils s'endurcissent
facilement à leur sort; il m'emmena alors
dans un endroit où l'on étirait et dressait
des messagers aux membres flexibles.
C'est parfaitement déraisonnable,' je le
sais, mais ces aperçus des méthodes
d'éducation auxquelles sont soumis ces
êtres m'affecta désagréablement. J'espère
cependant que cela-me passera et qu'il me
sera possible de voir encore de sembla--
bles aspects de ce merveilleux ordre
social.
» Cette main misérable, sortant de ce
bocal, semblait en appeler faiblement de ï r 4 Les Premiers hommes dans la Lune ses possibilités perdues; j'en suis encore hanté, bien que ce soit, en somme, un procédé beaucoup moins cruel que notre méthode terrestre de laisser les enfants
QUELQUES-UNES RESSEMBLAIENT A NOS CHAMPIGNONS. devenir des hommes et de les transformer alors en machines.
» Il y a peu de temps encore, — c'était je crois lors de ma onzième ou douzième visite à cet appareil — j'eus une curieuse révélation de la vie que mènent ces
ouvriers. J'étais venu ici par un raccourci
qui m'évitait les-voies en spirale et les
quais de la mer centrale. Des sinuosités
d'une longue galerie sombre, nous émer--
gcàmes dans une ca--
verne vaste et basse
où flottait une odeur
terrestre et qui était
assez brillamment
éclairée. La lumière
provenait d'une tumul--
tueuse végétation de
formes fongoïdes livi--
des — dont quelques--
unes, à vrai dire, res--
semblaient singulière--
ment à nos champi--
gnons, mais dépas--
saient la taille d'un
homme.
»-Leslunaires man--
gent ceci? demandai--
je à Phi-ou.
» — Oui, nourriture.
» — Seigneur, m'é--
criai-je tout à coup
qu'est cela?
» Je venais d'aperce--
voir un Sélénite excep--
tionnellement grand
et mal bâti qui gisait
immobile entre les ti--
ges, la face tournée
vers le sol. Nous nous
arrêtâmes.
» — Mort? question--
nai-je. (Car jusqu'ici
je n'avais Jamais vu de
mort'dans la Lune, et
cela avait excité ma
curiosité.)
» — Nonl exclama
Phi-ou. Lui travail--
leur... pas travail à
faire — prend petite
boisson alors... l'ait
dormir... jusqu'à ce
qu'on ait besoin de
lui. A quoi bon lui
éveillé, hein?... Pas be--
soin lui aller et venir
pour rien.
» — En voici un autre! mécnai-je.
» En fait, toute cette vaste étendue de
sol à champignons était 'encombrée de
ces formes 'prostrées, endormies par un
narcotique jusqu'à ce que la lune ait de
nouveau besoin d'elles: Il y en avait des quantités do toute sorte et nous pûmes en retourner qllelques-uns et les exami-ner de plus près que je n'avais été capa-ble de li' faire auparavant. Ils respiraient bruyamment quand on les remuait, mais ils ne se réveillaient pas. Il en est un dont je me souviens très distinctement; il me laissa, je pense, une impression plus pro-fonde, parce que, par suite de quelque jeu de lumière, sa pose donnait l'idée d'une forme humaine allongée à terre. Ses membres supérieurs étaient de longs et délicats tentacules — il était manipulateur d'objets fins — et son attitude faisait penser à une souffrance acceptée avec résignat ion. Sans aucun doute, c'était de ma part une erreur absolue que dïnter-préter ainsi cette expression — mais je le lis, et tandis que Phi-ou le repoussait dans les ténèbres parmi les végétations livides et charnues, je ressentis de nouveau et très distinctement une sensation désa-gréable, bien qu'en le voyant rouler de côte on ne pût douter que ce ne lût un insecte.
» Cela ne fait qu'éclairer la façon incon-sidérée dont nous acquérons nos habitudes de penser et de sentir. Droguer l'ouvrier dont on n'a pas besoin et le mettre en réserve vaut sûrement beaucoup mieux (pie de le chasser de son atelier pour qu'il aille mourir de faim par les rues. Dans chaque communauté sociale compliquée, il y a nécessairement des intermittences dans l'emploi de toute énergie spécialisée et sous ce rapport l'inquiétude du pro-blème des sans travail est absolument abolie parles Sélénites.
» Sur la conditio)i des sexes dans la lune. sur les mariages et les naissances parmi Ins Sèlènites, je n'ai pu apprendre jusqu'à présent que fort peu de chose.
Avec t<\s progrès rapides que Phi-ou fait en langue angblise, mon ignorance dispa-raîtra sans doute bien vite. Je suis d'avis que, de même que chez les fourmis et les abeilles, il y a une grande majorité des membres de cette communauté qui appar-tient au sexe neutre. »
Juste a ce point malheureusement le message fut ititerrompu. Si fragmentée et si peu satisfaisante que soit la matière qui constitue ce chapitre. il donne néanmoins une vague et large impression d'un monde absolument étrange et passionnant — un monde avec lequel le nôtre doit maintenant se préparer à compter bien-tôt.