‹ Les premiers hommes dans la luneChapitre 34 sur 36 · CAVOR ARTICULA DES MOTS EN INDIQUANT LES OBJETS · texte numérisé non relu

CAVOR ARTICULA DES MOTS EN INDIQUANT LES OBJETS

et la cràinte qu'avait soulevées, notre

malheureux conflit étaient, dit-il, « peu à

peu effacées par la logique délibérée de

tout ce que je fais »... « Je puis mainte--

nant aller et venir à mon gré, et les quel--

ques restrictions auxquelles je dois me

soumettre me sont imposées dans mon

intérêt.' C'est ainsi qu'il m'a' été possible

de découvrir cet appareil et, à l'aide d'une

heureuse trouvaille au milieu des :innom--

brables matériaux qui. encombrent cet

énorme magasin, j'ai eu le moyen d'envoyer

ces messages. Jusqu'ici on n'a nullement

essayé de se mêler de ce que je fais, bien

que j'aie nettement déclaré à Phi-ou que

je communiquais avec la terre..

» — Vous parlez à autre? demanda-t-il, examinant l'instrument.

* — A d'autres, dis-je.

» Et je continuai ma transmission. »

Cavor corrigeait continuellement ses précédentes descriptions des Sélénites à mesure qu'il connaissait de nouveaux faits qui pouvaient modifier ses conclusions; aussi donnons-nous avec certaines réserves les citations qui suivent. Nous les emprun-tons aux neuvième, treizième et seizième messages, et, si vagues et fragmentaires qu'ils soient, ils donnent probablement un tableau de la vie sociale de cette étrange communauté aussi complet que l'humanité peut en espérer maintenant avant de nombreuses générations.

« Dans la lune dit Cavor chaque citoyen connaît sa place et la discipline compli-quée de l'éducation, de l'entraînement et de la chirurgie à laquelle il doit se soumettre le dispose enfin si complète-ment à son rôle qu'il n'a ni les idées ni les organes pour aucun autre but que celui-là. Pourquoi serait-ce autrement?

demanderait Phi-ou. Si par exemple un Sélénite est destiné à devenir un mathé-maticien, ses éducateurs et ses profes-seurs l'y disposent dès le début. Ils répri-ment toute naissante disposition à d'autres poursuites; ils encouragent ses goûts mathématiques, avec une habileté psycho-logique parfaite. Son cerveau se développe ou du moins ses facultés mathématiques croissent avec juste ce qui est nécessaire de sa personne pour soutenir cette partie essentielle. Finalement, en dehors du repos et des repas, son seul délice est dans l'exercice et le déploiement de sa faculté particulière ; il s'intéresse unique-ment à son application, et fait exclusive-ment sa société des autres spécialistes de son genre. Son. cerveau s'accroît constam-ment, au moins les seules parties qui sont occupées par les mathématiques; elles se gonflent toujours plus et semblent aspirer toute la vie et la vigueur du reste de sa carcasse. Ses membres se recroque-villent, son cœur et les organes de la digestion diminuent, sa face d'insecte disparaît sous ses contours enflés. Sa voix devient un simple murmure pour l'exposé des formules, et il est sourd à tout ce qui n'est pas un problème proprement énoncé.

La faculté du rire, sauf en cas de la décou-verte soudaine de quelque paradoxe, est atrophiée chez lui; son émotion la plus profonde est Le développement d'un nou--

veau calcul, et il remplit ainsi son but.

» Ou bien encore, un Sélénite, désigné

pour être gardien de troupeaux, est, dès

ses plus jeunes années, habitué à penser

au bétail, à vivre avec lui, à trouver son

plaisir dans ce qui le concerne et à s'exer--

cer à les soigner et les diriger. On

l'entraîne pour le Tendre actif et nerveux,

son œil est endurci aux étroites enve--

loppes, aux contours anguleux qui consti--

tuent l'uniforme de l'emploi, il finit par ne

plus prendre aucun intérêt aux régions

profondes de la lune ; il regarde avec indif--

férence, dérision ou hostilité tous les

Sélénites qui ne sont pas également versés

dans l'art des troupeaux. Il ne pense qu'à

des pâturages et son dialecte est composé

des termes techniques de son métier. De

cette façon, il aime son ouvrage et remplit

avec une parfaite satisfaction les devoirs

qui justifient son existence, et il en est de

même avec les Sélénites de tout genre et

de toute condition — chacun est une

unité parfaite dans un monde méca--

nique...

» Ces êtres à grosse tête, auxquels les

travaux intellectuels sont dévolus, for--

ment, dans cette étrange société, une

sorte d'aristocratie — et comme chef, ils

ont — puissance quiatessentielle de la 1 Il ne,

ce merveilleux et gigantesque ganglion,

le Grand -Lunaire, dans la présence

duquel je dois bientôt être admis. Le

développement illimité des esprits de la

classe intellectuelle est rendu possible

par l'absence de tout crâne osseux dans

l'anatomie lunaire, de cette étrange boîte

qui jugule le développement du cerveau

humain, et signifie impérieusement « jus--

qu'ici et pas plus loin » à toutes ses possi--

bilités.

» Ces intellectuels lunaires se divisent

en trois classes principales, différant gran--

dement quant à l'influence et à la considé--

ration. Il y a les administrateurs, dont

Phi-ou fait partie, Sélénites d'une versa--

tilité et d'une initiative considérables, qui

ont à répondre d'une certaine quantité

cubique de la masse lunaire; les experts,

comme le penseur à tête ovoïde, qui sont

destinés à remplir certaines opérations

spéciales, et les érudits qui sont les dépo--

sitaires de toute science. A cette dernière

classe appartient Tsi-pouf, le premier qui

professa dans la lune un langage terrestre.

En ce qui concerne ces dernjers, il est

curieux de noter que la croissance illimitée

du cerveau lunaire a rendu inutile l'inven--

Les Premiers hommes dan's la Lunè 113

-, 8 tion de tous ces adjuvants mécaniques du travail cérébral qui ont marqué la car-rière de l'homme. Il n'y a ni livres, ni annales d'aucune sorte, ni bibliothèques, ni inscriptions. Toute connaissance s'em-magasine dans ces cerveaux disten-dus à la façon dont les fourmis du Texas emmagasinent le miel dans leurs abdomens boursouflés. Leurs bibliothè-ques sont des collections de cerveaux vivants...

(c Mais quelques-uns des plus profonds savants ont des dimensions qui leur inter-disent la locomotion et on les transporte de place en place dans une sorte de ton-neau à porteurs, ballottantes gelées, de science qui soulèvent chez moi un étonne-ment respectueux.

» ,J'ai déjà mentionné les cortèges qui accompagnent la plupart des intellectuels, huissiers, porteurs, valets qui, ainsi que des muscles et des tentacules extérieurs, remplaçaient les facultés physiques res-treintes de ces esprits hypertrophiés. Les porteurs les suivent presque invariable-ment — parfois aussi des messagers extrê-mement rapides avec, des jambes comme des araignées, des domestiques chargés de recevoir des parachutes et d'autres individus munis d'organes vocaux qui pourraient vraisemblablement éveiller les morts. En dehors de leur intelligence spéciale, ces subordonnés sont aussi inertes et impuissants que des parapluies dans une antichambre. Ils n'existent que pour les ordres auxquels ils doi-vent obéir, les devoirs qu'ils ont à remr plir.

». Cependant la masse de ces insectes, qui sillonnent les voies en spirale, remplis-sent les ballons ascendants et descendants et passent auprès de moi cramponnés à de frêles parachutes, appartiennent à la classe ouvrière. Servants ou fragments dé machines, tels sont en réalité certains de ces êtres — sans métaphore —; l'unique tentacule du berger des veaux lunaires est remplacé par d'immenses. faisceaux, uniques ou en paire, de trois, cinq ou sept doigts pour saisir, soulever, guider — le reste n'étant, autre chose que des appen-dices secondaires strictement nécessaires aux parties importantes. Certains,-,qui, je suppose, s'occupent. de mécanismes, à battements :de cloches, ont d'énormes oreilles, comme des lièvres, placées juste derrière les yeux; d'autres qui ont pour labeur de délicates opérations chimiques

projettent en, avant un vaste organe

olfactif; d'autres encore ont des ,.picds

plats commes des pédales avec des join--

tures ankylosées; et certains qui, m'a-t-on

dit, sont souffleurs de verre, ont des pou--

mons comme des soufflets. Mais chacun de

ces Sélénites ordinaires que j'ai vus est

excellemment adapté à la fonction sociale

qu'il remplit. Les ouvrages fins sont

confiés à des ouvriers affinés, miraculeu--

sement rapetissés et conditionnés. Il en

est que j'aurais pu tenir sur la paume de

ma main. Il existe même une espèce de

Sélénite tournebroche, très commun, dont

le devoir et l'unique délice est de four--

nir la force motrice à de petits appa--

reils variés. Et pour gouverner cela,

pour réprimer toute tendance fâcheuse

de quelque nature égarée, il y a les

êtres les mieux musclés que j'aie vus dans

la lune, une sorte de police lunaire,

dont les membres sont entraînés dès

leurs plus tendres années à obéir aux

tètes gonflées et à les respecter parfaite--

ment.

» La confection de ces diverses sortes de

travailleurs doit avoir lieu par des pro--

cédés curieux et intéressants. Je ne sais

encore rien de bien clair à ce sujet, mais

très récemment je tombai sur un certain

nombre de jeunes Sélénites confinés'dans

des espèces de bocaux d'où sortaient

seuls les membres supérieurs; on pré--

parait ces êtres à devenir servants de

machines d'un genre spécial. Le membre

ainsi étendu, dans ce système hautement

développé d'éducation technique, est sti--

mulé par des irritants et nourri par des

injections, tandis-que le reste du corps

est privé dé subsistance, Phi-ou, à moins

que je l'aie mal compris, m'expliqua qu'au

début ces bizarres petites créatures sont

disposées à laisser voir des signes de

souffrance dans leurs diverses positions

recroquevillées, mais ils s'endurcissent

facilement à leur sort; il m'emmena alors

dans un endroit où l'on étirait et dressait

des messagers aux membres flexibles.

C'est parfaitement déraisonnable,' je le

sais, mais ces aperçus des méthodes

d'éducation auxquelles sont soumis ces

êtres m'affecta désagréablement. J'espère

cependant que cela-me passera et qu'il me

sera possible de voir encore de sembla--

bles aspects de ce merveilleux ordre

social.

» Cette main misérable, sortant de ce

bocal, semblait en appeler faiblement de ï r 4 Les Premiers hommes dans la Lune ses possibilités perdues; j'en suis encore hanté, bien que ce soit, en somme, un procédé beaucoup moins cruel que notre méthode terrestre de laisser les enfants

QUELQUES-UNES RESSEMBLAIENT A NOS CHAMPIGNONS. devenir des hommes et de les transformer alors en machines.

» Il y a peu de temps encore, — c'était je crois lors de ma onzième ou douzième visite à cet appareil — j'eus une curieuse révélation de la vie que mènent ces

ouvriers. J'étais venu ici par un raccourci

qui m'évitait les-voies en spirale et les

quais de la mer centrale. Des sinuosités

d'une longue galerie sombre, nous émer--

gcàmes dans une ca--

verne vaste et basse

où flottait une odeur

terrestre et qui était

assez brillamment

éclairée. La lumière

provenait d'une tumul--

tueuse végétation de

formes fongoïdes livi--

des — dont quelques--

unes, à vrai dire, res--

semblaient singulière--

ment à nos champi--

gnons, mais dépas--

saient la taille d'un

homme.

»-Leslunaires man--

gent ceci? demandai--

je à Phi-ou.

» — Oui, nourriture.

» — Seigneur, m'é--

criai-je tout à coup

qu'est cela?

» Je venais d'aperce--

voir un Sélénite excep--

tionnellement grand

et mal bâti qui gisait

immobile entre les ti--

ges, la face tournée

vers le sol. Nous nous

arrêtâmes.

» — Mort? question--

nai-je. (Car jusqu'ici

je n'avais Jamais vu de

mort'dans la Lune, et

cela avait excité ma

curiosité.)

» — Nonl exclama

Phi-ou. Lui travail--

leur... pas travail à

faire — prend petite

boisson alors... l'ait

dormir... jusqu'à ce

qu'on ait besoin de

lui. A quoi bon lui

éveillé, hein?... Pas be--

soin lui aller et venir

pour rien.

» — En voici un autre! mécnai-je.

» En fait, toute cette vaste étendue de

sol à champignons était 'encombrée de

ces formes 'prostrées, endormies par un

narcotique jusqu'à ce que la lune ait de

nouveau besoin d'elles: Il y en avait des quantités do toute sorte et nous pûmes en retourner qllelques-uns et les exami-ner de plus près que je n'avais été capa-ble de li' faire auparavant. Ils respiraient bruyamment quand on les remuait, mais ils ne se réveillaient pas. Il en est un dont je me souviens très distinctement; il me laissa, je pense, une impression plus pro-fonde, parce que, par suite de quelque jeu de lumière, sa pose donnait l'idée d'une forme humaine allongée à terre. Ses membres supérieurs étaient de longs et délicats tentacules — il était manipulateur d'objets fins — et son attitude faisait penser à une souffrance acceptée avec résignat ion. Sans aucun doute, c'était de ma part une erreur absolue que dïnter-préter ainsi cette expression — mais je le lis, et tandis que Phi-ou le repoussait dans les ténèbres parmi les végétations livides et charnues, je ressentis de nouveau et très distinctement une sensation désa-gréable, bien qu'en le voyant rouler de côte on ne pût douter que ce ne lût un insecte.

» Cela ne fait qu'éclairer la façon incon-sidérée dont nous acquérons nos habitudes de penser et de sentir. Droguer l'ouvrier dont on n'a pas besoin et le mettre en réserve vaut sûrement beaucoup mieux (pie de le chasser de son atelier pour qu'il aille mourir de faim par les rues. Dans chaque communauté sociale compliquée, il y a nécessairement des intermittences dans l'emploi de toute énergie spécialisée et sous ce rapport l'inquiétude du pro-blème des sans travail est absolument abolie parles Sélénites.

» Sur la conditio)i des sexes dans la lune. sur les mariages et les naissances parmi Ins Sèlènites, je n'ai pu apprendre jusqu'à présent que fort peu de chose.

Avec t<\s progrès rapides que Phi-ou fait en langue angblise, mon ignorance dispa-raîtra sans doute bien vite. Je suis d'avis que, de même que chez les fourmis et les abeilles, il y a une grande majorité des membres de cette communauté qui appar-tient au sexe neutre. »

Juste a ce point malheureusement le message fut ititerrompu. Si fragmentée et si peu satisfaisante que soit la matière qui constitue ce chapitre. il donne néanmoins une vague et large impression d'un monde absolument étrange et passionnant — un monde avec lequel le nôtre doit maintenant se préparer à compter bien-tôt.

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