‹ Les premiers hommes dans la luneChapitre 6 sur 36 · JE REGARDAIS EN BAS · texte numérisé non relu

JE REGARDAIS EN BAS

quand tous les stores de Cavorite étaient clos, en bas signifiait vers le centre de notre sphère, et en haut, vers sa partie extérieure.

C'était là une expérience curieuse, ne ressemblant en rien aux choses de la terre, de recevoir la lumière par en bas.

Sur la terre, la lumière tombe d'en haut, ou nous arrive de biais, mais là, elle nous arrivait entre nos pieds, et, pour voir nos ombres, il nous fallait regarder au-dessus de nous.

D'abord, j'éprouvai uno sorte de ver-tige, à reposer seulement sur cette paroi de verre épais, et de contempler au-dessous de moi la lune à travers des centaines de. milliers de milles d'espacé

vide. Mais ce malaise s'évanouit aussitôt,

devant la splendeur du coup d'œil.

— Est-ce que l'on peut nous voir de la

terre? — demàndai-je.

— Pourquoi?

— Je connais quelqu'un.., qui s'inté--

resse à l'astronomie... et je pensais... que

ce serait plutôt drôle si... mon ami...

était, par hasard.,., en train de regarder

dans son télescope.

— Il faudraitHe plus puissant des téles--

copes de la terre pour nous apercevoir

actuellement, et nous serions seulement

un point infime.

Pendant quelque temps, je restai silen--

cieux, regardant fixement la lune.

— C'est un monde, dis-je. On en a une

impression infiniment plus vive que de la

terre. Des habitants peut-être..,

— Des habitants? s'écria-t-il. Non!

Chassez cette idée. Considérez-vous comme

une sorte de voyageurultra-arctiquc, allant

explorer les endroits désolés de l'espace.

Il agita sa main en montrant sous nos

pieds l'éblouissante blancheur. — Elle est morte... morte! De vastes volcans éteints, des déserts de lave, des bouleversements de neige, d acide carbo-nique gelé ou d'air solidifié, et partout des éboulements, des crevasses, des 1issurcs et des gouffr.-s. Rien ne s'y passe. Depuis plus de deux cents ans, les astronomes l'observent systématiquement avec des télescopes. Quels changements pensez-vous qu'ils y aient vus?

— Aucun.

— Ils ont découvert deux indiscutables éboulements, une crevasse douteuse et un léger changement périodique de couleur.

Et c'est tout.

— Je 11e savais même pas qu'ils y avaient découvert cela.

— Oh! si. Mais quant à des habitants...

— A propos, demandai-je, quelles sont les choses les plus petites que les téles-copes permettent d'y voir?

— On pourrait apercevoir, s'il y en avait, une église de dimensions ordi-naires, et, certainement, on y verrait les villes, les édifices ou tOlites autres cons-tructions ducs n la main de ses habi-tants.

c Ceux-ci, peut-être, sont des espèces d'insectes, quelque chose dans le genre des fourmis, par exemple, qui peuvent se cacher dans de profonds terriers pendant la nuit lunaire, ou bien quelque autre sorte de créature n'ayant aucun équiva-lent terrestre. C'est la chose la plus pro-bable, au cas où nous y trouverions de la vie. Songez combien différentes y sont les conditions! La vie doit s'y adapter à une journée aussi longue que quatorze jours terrestres, un soleil flamboyant sans nuage pendant quatorze jours; puis une nuit d'égale longueur et de plus en plus froide sous ces «'-toiles glaciales et après. Pendant ces nuits-là, le froid est inouï, l'extrême froid, le zéro absolu — 273 de-grés centigrades au-dessous du point de congélation de l'eau sur la terre. Quelle que soit la vie qui s'y trouve, il faut qu'elle hiverne à travers cela et se réveille de nouveau chaque matin.

Il resta un instant méditatif.

— On peut s'imaginer des êtres vermi-formes, reprit-il, absorbant de l'air solide, connue des lombrics mangent de la terre, ou des monstres à la peau épaisse...

— Mais alors, dis-je, pourquoi n'avons-nous pas apporté un fusil?

Il ne répondit pas à cette question.

— Non, conclut-il, nous devons y aller

comme cela. Nous verrons quand nous y

serons.

Je me souvins de quelque chose.

— En tout cas, j'y trouverai des miné--

raux, quelles que soient les conditions,

déclarai-jc.

Bientôt, il me dit qu'il désirait modifier

quelque peu notre direction, en laissant

la terre nous attirer un instant. Il allait

ouvrir, pendant trente secondes, un des

stores ayant vue sur la planète, Il

m'avertit que la tête me tournerait et me

conseilla d'étendre les mains contre la

paroi pour parer ma chute. Je fis selon

ses indications, et posai mes pieds contre

les ballots et les cylindres à air, pour les

empêcher de choir sur moi. Alors, avec

un déclic, la fenêtre s'ouvrit toute grande,

je tombai gauchement sur les mains et la

figure, et je vis un moment, entre mes

doigts noirs et aplatis, notre mère, la

planète terrestre roulant dans le ciel.

Nous étions encore très près; Cavor me

dit que la distance parcourue devait être

d'environ huit cents milles, et l'immense

disque terrestre obstruait le ciel. On

voyait distinctement que notre monde

était un globe. Le continent au-dessous

de nous était vague et crépusculaire,

mais, vers l'ouest, les vastes étendues

grises de l'Atlantique brillaient comme de

l'argent fondu sous le jour qui s'éloignait.

Je crus reconnaître, entre les nuages, la

ligne des côtes de France et d'Espagne, et

celles du Sud de l'Angleterre: puis, avec

un nouveau déclic, le store se ferma, et

je me trouvai dans un état d'extraordinaire

confusion, glissant lentement sur la paroi

lisse.

Quand enfin mes idées s'ordonnèrent

de nouveau dans mon esprit, il me parut

hors de doute que la lune était en bas, et

que la terre était quelque part, au niveau

de l'horizon, la terre, qui avait été en bas

depuis le commencement des choses, pour

moi et ma race.

Si minime était notre activité, si aisé

devenait tout ce que nous avions à faire,

à cause de l'annihilation pratique de notre

poids, que la nécessité de prendre de la

nourriture ou du repos ne se présenta

pas à notre esprit pendant près de

six heures après notre départ, comme

l'indiqua le chronomètre de Cavor.

J'éprouvai quelque surprise de ce laps de

temps. Même alors, je fus satisfait de fort

peu de chose. Cavor examina l'appareil

qui absorbait l'acide carbonique et la . vapeur d'eau, et déclara qu'il fonctionnait

d'une façon satisfaisante, notre consom--

mation. d'oxygène ayant été extraordinai--

rement faible.

Notre conversation se trouvant épuisée,

et n'ayant rien de plus à faire, nous

cédâmes à une curieuse torpeur qui

Page 1