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L'ARRIVÉE DANS LA LUNE

Je me rappelle qu'un jour Cavor ouvrit

brusquement six de nos-stores et m'éblouit

de façon telle que je poussai des cris. La

totalité de l'espace découvert laissait voir

la lune, prodigieux cimeterre d'aurore

blanche, dont la bordure était ébréchée

par des entailles de ténèbres, rivage

qu'abandonnait une marée d'obscurité et

hors duquel des pics et des sommets

surgissaient sous l'éclat du soleil.

Mais nous n'avions guère le loisir d'exa--

miner tout cela, car nous étions en

présence du danger réel de notre voyage.

Il nous fallait approcher de plus en plus

de la lune pendant que nous passions à

côté d'elle, ralentir notre allure et épier le moment où nous pourrions nous laisser tomber sur sa surface.

Pour Cavor, ce fut une période d'intense activité; pour moi, d'oisiveté anxieuse. Je n'avais qu'à me retirer constamment de son chemin. Il bondissait d'un point à l'autre de la sphère, avec une agilité qui eut été impossible sur terre. Pendant ces dernières heures, il ne cessa d'ouvrir et de fermer les stores le Cavorite, de se livrer à des calculs, et de consulter à chaque instant son. chronomètre à la lueur de la lampe à incandescence. Longtemps, / toutes les fenêtres furent closes et nous restâmes silencieusement suspendus dans les ténèbres, tournoyant dans l'espace.

Cavor alluma soudain la lampe élec-trique et me dit qu'il se proposait délier ensemble tous nos bagages et de les envelopper dans les couvertures,pour les protéger contre le choc dejiotre descente.

Nous nous livrâmes à ce travail pendant que les fenêtres étaient closes, car, de cette façon, les objets venaient se mettre d'eux-mêmes au centre de la sphère. Ce fut là une singulière besogne; Cavor et moi, flottant librement dans cet espace sphérique, empaquetant et ficelant.

Mais finalement tous nos objets furent liés ensemble en un ballot capitonné et nous ne gardâmes que deux couvertures, au milieu desquelles nous avions fait un trou pour passer la tête et dans lesquelles nous devions nous envelopper. Pendant l'espace d'une seconde, Cavor ouvrit une fenêtre sur la lune, et nous vîmes que nous tombions vers le centre d'un immense cratère autour duquel d'autres cratères plus petits se groupaient en forme de croix. Alors, Cavor enroula de nouveau les stores de la sphère du côté du soleil brûlant et aveuglant. Je suppose qu'il se servait de l'attraction du soleil comme dhin frein.

— Enveloppez-vous d'une couverture, me cria-t-il en se reculant vivement, et pendant un moment je restai sans com-prendre.

Je tirai ma couverture d'entre mes pieds et l'enroulai autour de moi, en me couvrant la tête. Brusquement il referma les stores, en ouvrit un autre qu'il refer-ma; puis se mit à les ouvrir tous pour les abriter chacun sur son cylindre d'acier. Il y eut un choc bruyant et nous culbutâmes en tout sens, nous heurtant contre la paroi de verre, contre le gros ballot de nos bagages, et nous cramponnant l'un à

l'autre : au dehors, une substance blanche

s'éclaboussait de toutes parts comme si

- nous roulions au long d'une pente de

neige.

.Après une série de chocs vertigineux,

il y eut un dernier coup sourd et je fus

à demi écrasé sous le poids de nos

bagages. Pendant un certain temps, tout

fut tranquille... Puis j'entendis Cavor

haleter jet grogner, ensuite le bruit d'un

store en mouvement. Je fis un effort,

repoussai le ballot et me relevai. Nos

'fenêtres ouvertes étaient visibles comme

des carreaux de noir profond, serti

d'étoiles.,

Nous étions bien vivants et la sphère

- demeurait immobile dans l'ombre épaisse,

projetée par le mur du grand cratère

dans lequel nous étions tombés.

Nous nous assîmes, reprenant haleine

et tâtant nos membres contusionnés. Ni

lui ni moi ne nous étions guère attendus

à être aussi maltraités dans notre des--

cente. Je me remis péniblement sur pieds.

— Et maintenant, dis-je, jetons un coup

d'œil sur le paysage? Mais... il fait terri--

blement sombre, Cavor?

Le verre était tout embu et, en parlant,

je l'essuyai avec ma couverture.

— Nous sommes d'environ une demi--

heure en avance sur le jour, dit-il. Nous

allons attendre.

Il était impossible de distinguer quoique

ce fût : nous aurions été dans une sphère

d'acier que nous n'aurions pas vu davan--

tage. Les frottements que je fis avec la

couverture barbouillèrent la paroi qui, à

mesure, redevenait opaque sous une

couche nouvelle de vapeur condensée, à

laquelle s'ajoutait une quantité toujours

plus grande des peluches de la couver--

ture. Il était évident que je n'avais pas

pris le bon moyen. Dans mes efforts pour

essuyer la fenêtre, je glissai sur la sur--

face humide et vins me cogner le menton

contre un des cylindres d'oxygène qui

dépassait du ballot.

C'était exaspérant et absurde. Nous étions

enfin arrivés sur la lune, au milieu d'on

ne sait quelles merveilles et tout ce que

nous pouvions voir était la paroi grise et

embue de la boule de verre dans laquelle

nous étions venus.

— Au diable 1 dis-je ; dans ces conditions

nous aurions aussi bien fait de rester

chez nous!

Je m'assis sur le ballot, frissonnant et

m'enveloppant avec plus de soin dans la

CAVOR ET MOI FLOTTIONS LIBREMENT DANS CET ESPACE. couverture ; bientôti'humidité des paroisse changea en paillettes et en fleurs de gelée.

- Pouvez-vous atteindre le chauffeur électrique? — demanda Cavor. — Oui..., ce bouton noir... ou nous serons bientôt glacés.

Je ne me le fis pas dire deux fois.

— Et à présent, fis-je, qu'allons-nous faire.

— Attendre, déclara Cavor.

— Attendre?

— Naturellement. Il nous faut attendre jusqu'à ce que notre air soit de nouveau échauffé. Après quoi nos fenêtres seront claires. Jusque-là, nous n'avons pas à bouger. Il fait encore nuit ici... Nous attendrons simplement que le jour nous rattrape. Pour occuper le temps, n'avez-vous pas faim?

Je restai un instant sans lui répondre, toujours assis et irrité. A contre-cœur, je détournai les yeux de l'énigme embrouillée du verre et regardai Cavor en face.

— Oui, dis-je, j'ai faim. Je me sens aussi extrêmement désappointé. J'avais espéré^., je ne sais pas quoi.,. mais assu-rément pas cela.

Je rassemblai toute ma philosophie et, arrangeant frileusement ma couverture, m'assis de nouveau sur le ballot et com-mençai mon premier repas dans la lune.

Je ne me souviens pas si je le terminai.

Bientôt, par endroits qui se réunirent rapidement, en espaces plus étendus, la paroi de verre se clarifia et le voile brumeux qui nous avait caché le monde lunaire se leva devant nos yeux.

Nous contemplâmes alors le paysagé de la lune.

UN LEVER DE SOLEIL SUR LA LUNE Tel que nous le vîmes d'abord, le paysage était des plus farouches et des plus désolés. Nous nous trouvions dans un énorme amphithéâtre, vaste plaine circulaire qui formait le fond du cratère géant. Ses murs, comme de hautes falaises, nous enfermaient de tous côtés. De l'ouest la lumière du soleil invisible tombait sur eux, atteignant leur pied même et laissait voir un escarpement désordonné de -rocs bruns et grisâtres, bordé çà et là de talus et de crevasser pleines de neige.

La vue s'étendait à une douzaine de

milles peut-être ; mais aucune atmosphère

interposée ne diminuait la clarté minu--

tieusement détaillée sous laquelle cette

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