‹ Les premiers hommes dans la luneChapitre 9 sur 36 · scène nous apparaissait. Toutes les sur · texte numérisé non relu

scène nous apparaissait. Toutes les sur

faces se dessinaient claires et éblouis--

santes contre un fond d'obscurité étoilée

qui semblait, à nos yeux terrestres, un

rideau de velours glorieusement pailleté,

plutôt que la vaste étendue du ciel.

La falaise orientale ne fut, tout d'abord,

que la simple lisière sans étoiles du dôme

parsemé d'astres. Aucune teinte rosée,

aucune pâleur naissante n'annonçait la

venue du jour. Seule, la lumière zodia--

cale, brume immense et lumineuse en

forme de cône pointé vers la splendeur de

l'étoile du matin, nous avertit de l'approche

imminente du soleil.

Toute la lumière était réfléchie par les

falaises de l'ouest. Nous apercevions une

vaste plaine onduleuse, glaciale et grise,

d'un gris qui se fonçait vers l'est et rej oi--

gnait les absolues ténèbres qu'abritait la

falaise; nous apercevions d'innombrables

sommets gris et arrondis, des protubé--

rances énormes et fantastiques, des

vagues d'uné substance neigeuse, s'éten--

dant de crête en crête jusqu'à la lointaine

obscurité, nous donnant le premier indice

de la distance qui nous séparait de la

paroi du cratère. Ces énormes protubé--

rance semblaient être faites de neige, et

je le crus alors. Mais non... C'étaient des

monts et des masses d'air congelé 1

Tel fut d'abord le paysage : puis

soudain, rapide et prodigieux, vint le jour

lunaire 1

La lumière du soleil avait descendu la

falaise : elle toucha les masses confuses

de sa base et immédiatement s'avança

vers nous avec des bottes de sept lieues.

La lointaine muraille sembla remuer et

frissonner et, au contact de l'aube, un

nuage de brume grise s'éleva du fond du

cratère, tourbillons, bouffées, guirlandes

traînantes et grisâtres plus épaisses, plus

denses, jusqu'à ce qu'enfin, de toute la

plaine de l'ouest, une vapeur monta,

comme d'un lingè mouillé que l'on tient

devant le feu, et, par delà, les falaises ne

furent plus qu'un éblouissemeht réfracté.

— C'est de l'air, dit Cavor, ce doit être

de l'air... ou cela ne monterait pas ainsi

au simple attouchement d'un rayon de

soleil... et avec cette vitesse...

Il leva les yeux au-dessus de, nous.

— Regardez !, fit-il. — Quoi? demandai-je.

— Dans le ciel... Déjà... sur le noir...

une petite tache de bleu. Voyez! Les étoiles semblent plus larges. Les plus petites... et toutes les vagues nébulosités que nous apercevions dans l'espace vide ont disparu!

De sa marche rapide et régulière, le jour s'approchait. Les sommets gris étaient tour à tour rejoints par le flamboiement et se changeaient en une blanche inten-sité vaporeuse. Finalement, il n'y eut plus rien à l'ouest qu'un nuage de brouillard montant, la marche tumultususe et le jaillissement d'une épaisse brume. La falaise éloignée s'était reculée de plus en plus, s'était imprécisée dans le tourbil-lonnement pour sombrer et s'évanouir dans sa confusion.

De proche en proche, gagnait l'envahis-sement vaporeux, s'avançànt aussi vite que l'ombre d'un nuage chassé par le vent d'ouest. Déjà autour de nous s'élevait une mince buée.

Cavor me saisit le bras..

— Quoi? questionnai-je.

— Regardez! Le soleil! Le soleil!

Il me fit retourner et m'indiqua la crête de la falaise de l'est, indécise au-dessus du nuage qui nous entourait, à peine plus distincte que les ténèbres du ciel. Mais maintenant son contour se marquait par d'étranges formes rougeâtres, langues de flamme vermillon qui se tordaient. Je m'imaginais que ce devait être des spirales de vapeur qui, en passant à la lumière, formaient contre le ciel cette ligne de langues furieuses : mais c'était, en réalité, les proéminences solaires que je voyais, couronne de feu autour de l'astre, toujours cachée, par le voile atmosphérique, aux yeux des habitants de la terre.

Puis, le soleil!

Inévitable et sûre, parut une ligne bril-lante, une mince bordure d'un éclat into-lérable, qui prit une forme circulaire, devint un arc, un spectre flamboyant, et lança vers nous, comme un javelot, son ardente chaleur.

Cela sembla véritablement me crever les yeux. Je poussai un cri et me retournai, aveuglé, cherchant à tâtons ma couver-ture.

Avec cette incandescence nous arriva un son, le premier qui nous fût parvenu de l'extérieur, depuis que nous avions quitté la terre, un sifflement et un bruis-sement, le froissement tempétueux du

manteau aérien du jour nouveau. Au

moment où nous vinrent le son et la

lumière, la sphère bascula, et, éblouis et

aveuglés, nous trébuchâmes désespéré--

ment l'un contre l'autre. Elle bascula de

nouveau et le sifflement devint plus

violent. J'avais, par force, fermé les yeux :

je faisais des efforts maladroits pour me

couvrir la tête avec ma couverture, et

cette seconde secousse me fit perdre

l'équilibre. Je tombai contre le ballot, et,

ouvrant les yeux, j'entrevis ce qui se

passait au dehors de notre enveloppe.

L'air se précipitait... il bouillait... comme

de la neige dans laquelle on plonge une

tringle chauffée à blanc. Ce qui avait été

de l'air solide devenait soudain, au contact

des rayons du 'soleil, une pâte, une boue,

une liquéfaction flasque qui sifflait et

bouillonnait en se -transformant en gaz.

Une fois encore, la sphère tournoya

plus violemment, mais nous nous étions

cramponnés l'un à l'autre. Une minute

après, nous subîmes encore un chavire--

ment, nous culbutâmes, et je me retrouvai

à quatre pattes. L'aube lunaire nous

empoignait et semblait avoir l'intention

de nous montrer ce qu'elle pouvait faire

de deux misérables terriens.

Je pus jeter un coup d'œil sur ce qui se

passait au dehors; des bouffées de vapeur,

une boue à demi liquide, montait, glissait,

tombait. Nous dégringolions dans les

ténèbres. J'y descendais avec les genoux

de Cavor sur la poitrine. Puis, il sembla

s'envoler et je restai un moment étendu,

à demi étouffé, les yeux fixés vers en haut.

Un immense éboulement de ces matières

confuses s'était abattu sur nous, nous

ensevelissait, bouillant, s'amincissant

autour de nous. Je voyais des bulles

danser au-dessus de la paroi supérieure

et j'entendis Cavor gémir faiblement 1 Une

seconde avalanche d'air en dégel nous

avait attrapés, et bredouillant des plaintes,

'nous commençâmes à rouler au long

d'une pente de plus en plus vite, franchis--

sant des crevasses, et bondissant contre

des talus, vers l'ouest, dans le bouillon--

nement tumultueux et ardent du jour

lunaire.

Cramponnés l'un à l'autre, nous ne

cessions de tournoyer, lancés de-ci de-là,

avec notre ballot qui nous heurtait et nous

meurtrissait. Nous nous entre-choquions,

nous étreignant un instant : puis nous

étions de nouveau violemment séparés,

nos têtes se cognaient, et l'univers entier dansait, devant nos yeux, en étoiles e't en traits de feu!

Sur la terre, nous nous serions mutuel-lement broyés une douzaine de fois, mais, sur la lune,' heureusement pour nous, nous n'avions plus qu'un sixième de notre poids terres-tre, de sorte que nos heurts et nos chutes , étaient fort cléments. Je me sou-viens d'avoir éprou-vé une sensation d'intolérable -malai-se, d'avoir eu l'im-pression que mon cerveau était sens .

dessus dessous dans mon crâne, et puis...

Quelque chose semblait être fort occupé sur ma figu-re : de faibles attou-chements agaçaient mes oreilles. Je découvris que la splendeur éclatante du paysage était mitigée par les ver-- ■ res de lunettes tein-tées. Cavor était pen-ché sur moi; je voyais sa figure à l'envers et ses yeux étaient protégés par des bésicles bleues.

Il respirait irrégu-lièrement et ses lè-vres étaient ensan-glantées.

— Ça va mieux, fit-il, en essuyant le sang de son menton avec le dos de sa main.

Tout, autour de moi, semblait s'agi-ter pour trouver une place, mais c'était simplement l'effet de mon étourdisse-.

ment. Je m'aperçus que Cavor avait clos . quelques-uns des stores de la sphère intérieure pour m'a--

briter de la clarté directe du soleil. Je

me rendais compte que tous les objets

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