scène nous apparaissait. Toutes les sur
faces se dessinaient claires et éblouis--
santes contre un fond d'obscurité étoilée
qui semblait, à nos yeux terrestres, un
rideau de velours glorieusement pailleté,
plutôt que la vaste étendue du ciel.
La falaise orientale ne fut, tout d'abord,
que la simple lisière sans étoiles du dôme
parsemé d'astres. Aucune teinte rosée,
aucune pâleur naissante n'annonçait la
venue du jour. Seule, la lumière zodia--
cale, brume immense et lumineuse en
forme de cône pointé vers la splendeur de
l'étoile du matin, nous avertit de l'approche
imminente du soleil.
Toute la lumière était réfléchie par les
falaises de l'ouest. Nous apercevions une
vaste plaine onduleuse, glaciale et grise,
d'un gris qui se fonçait vers l'est et rej oi--
gnait les absolues ténèbres qu'abritait la
falaise; nous apercevions d'innombrables
sommets gris et arrondis, des protubé--
rances énormes et fantastiques, des
vagues d'uné substance neigeuse, s'éten--
dant de crête en crête jusqu'à la lointaine
obscurité, nous donnant le premier indice
de la distance qui nous séparait de la
paroi du cratère. Ces énormes protubé--
rance semblaient être faites de neige, et
je le crus alors. Mais non... C'étaient des
monts et des masses d'air congelé 1
Tel fut d'abord le paysage : puis
soudain, rapide et prodigieux, vint le jour
lunaire 1
La lumière du soleil avait descendu la
falaise : elle toucha les masses confuses
de sa base et immédiatement s'avança
vers nous avec des bottes de sept lieues.
La lointaine muraille sembla remuer et
frissonner et, au contact de l'aube, un
nuage de brume grise s'éleva du fond du
cratère, tourbillons, bouffées, guirlandes
traînantes et grisâtres plus épaisses, plus
denses, jusqu'à ce qu'enfin, de toute la
plaine de l'ouest, une vapeur monta,
comme d'un lingè mouillé que l'on tient
devant le feu, et, par delà, les falaises ne
furent plus qu'un éblouissemeht réfracté.
— C'est de l'air, dit Cavor, ce doit être
de l'air... ou cela ne monterait pas ainsi
au simple attouchement d'un rayon de
soleil... et avec cette vitesse...
Il leva les yeux au-dessus de, nous.
— Regardez !, fit-il. — Quoi? demandai-je.
— Dans le ciel... Déjà... sur le noir...
une petite tache de bleu. Voyez! Les étoiles semblent plus larges. Les plus petites... et toutes les vagues nébulosités que nous apercevions dans l'espace vide ont disparu!
De sa marche rapide et régulière, le jour s'approchait. Les sommets gris étaient tour à tour rejoints par le flamboiement et se changeaient en une blanche inten-sité vaporeuse. Finalement, il n'y eut plus rien à l'ouest qu'un nuage de brouillard montant, la marche tumultususe et le jaillissement d'une épaisse brume. La falaise éloignée s'était reculée de plus en plus, s'était imprécisée dans le tourbil-lonnement pour sombrer et s'évanouir dans sa confusion.
De proche en proche, gagnait l'envahis-sement vaporeux, s'avançànt aussi vite que l'ombre d'un nuage chassé par le vent d'ouest. Déjà autour de nous s'élevait une mince buée.
Cavor me saisit le bras..
— Quoi? questionnai-je.
— Regardez! Le soleil! Le soleil!
Il me fit retourner et m'indiqua la crête de la falaise de l'est, indécise au-dessus du nuage qui nous entourait, à peine plus distincte que les ténèbres du ciel. Mais maintenant son contour se marquait par d'étranges formes rougeâtres, langues de flamme vermillon qui se tordaient. Je m'imaginais que ce devait être des spirales de vapeur qui, en passant à la lumière, formaient contre le ciel cette ligne de langues furieuses : mais c'était, en réalité, les proéminences solaires que je voyais, couronne de feu autour de l'astre, toujours cachée, par le voile atmosphérique, aux yeux des habitants de la terre.
Puis, le soleil!
Inévitable et sûre, parut une ligne bril-lante, une mince bordure d'un éclat into-lérable, qui prit une forme circulaire, devint un arc, un spectre flamboyant, et lança vers nous, comme un javelot, son ardente chaleur.
Cela sembla véritablement me crever les yeux. Je poussai un cri et me retournai, aveuglé, cherchant à tâtons ma couver-ture.
Avec cette incandescence nous arriva un son, le premier qui nous fût parvenu de l'extérieur, depuis que nous avions quitté la terre, un sifflement et un bruis-sement, le froissement tempétueux du
manteau aérien du jour nouveau. Au
moment où nous vinrent le son et la
lumière, la sphère bascula, et, éblouis et
aveuglés, nous trébuchâmes désespéré--
ment l'un contre l'autre. Elle bascula de
nouveau et le sifflement devint plus
violent. J'avais, par force, fermé les yeux :
je faisais des efforts maladroits pour me
couvrir la tête avec ma couverture, et
cette seconde secousse me fit perdre
l'équilibre. Je tombai contre le ballot, et,
ouvrant les yeux, j'entrevis ce qui se
passait au dehors de notre enveloppe.
L'air se précipitait... il bouillait... comme
de la neige dans laquelle on plonge une
tringle chauffée à blanc. Ce qui avait été
de l'air solide devenait soudain, au contact
des rayons du 'soleil, une pâte, une boue,
une liquéfaction flasque qui sifflait et
bouillonnait en se -transformant en gaz.
Une fois encore, la sphère tournoya
plus violemment, mais nous nous étions
cramponnés l'un à l'autre. Une minute
après, nous subîmes encore un chavire--
ment, nous culbutâmes, et je me retrouvai
à quatre pattes. L'aube lunaire nous
empoignait et semblait avoir l'intention
de nous montrer ce qu'elle pouvait faire
de deux misérables terriens.
Je pus jeter un coup d'œil sur ce qui se
passait au dehors; des bouffées de vapeur,
une boue à demi liquide, montait, glissait,
tombait. Nous dégringolions dans les
ténèbres. J'y descendais avec les genoux
de Cavor sur la poitrine. Puis, il sembla
s'envoler et je restai un moment étendu,
à demi étouffé, les yeux fixés vers en haut.
Un immense éboulement de ces matières
confuses s'était abattu sur nous, nous
ensevelissait, bouillant, s'amincissant
autour de nous. Je voyais des bulles
danser au-dessus de la paroi supérieure
et j'entendis Cavor gémir faiblement 1 Une
seconde avalanche d'air en dégel nous
avait attrapés, et bredouillant des plaintes,
'nous commençâmes à rouler au long
d'une pente de plus en plus vite, franchis--
sant des crevasses, et bondissant contre
des talus, vers l'ouest, dans le bouillon--
nement tumultueux et ardent du jour
lunaire.
Cramponnés l'un à l'autre, nous ne
cessions de tournoyer, lancés de-ci de-là,
avec notre ballot qui nous heurtait et nous
meurtrissait. Nous nous entre-choquions,
nous étreignant un instant : puis nous
étions de nouveau violemment séparés,
nos têtes se cognaient, et l'univers entier dansait, devant nos yeux, en étoiles e't en traits de feu!
Sur la terre, nous nous serions mutuel-lement broyés une douzaine de fois, mais, sur la lune,' heureusement pour nous, nous n'avions plus qu'un sixième de notre poids terres-tre, de sorte que nos heurts et nos chutes , étaient fort cléments. Je me sou-viens d'avoir éprou-vé une sensation d'intolérable -malai-se, d'avoir eu l'im-pression que mon cerveau était sens .
dessus dessous dans mon crâne, et puis...
Quelque chose semblait être fort occupé sur ma figu-re : de faibles attou-chements agaçaient mes oreilles. Je découvris que la splendeur éclatante du paysage était mitigée par les ver-- ■ res de lunettes tein-tées. Cavor était pen-ché sur moi; je voyais sa figure à l'envers et ses yeux étaient protégés par des bésicles bleues.
Il respirait irrégu-lièrement et ses lè-vres étaient ensan-glantées.
— Ça va mieux, fit-il, en essuyant le sang de son menton avec le dos de sa main.
Tout, autour de moi, semblait s'agi-ter pour trouver une place, mais c'était simplement l'effet de mon étourdisse-.
ment. Je m'aperçus que Cavor avait clos . quelques-uns des stores de la sphère intérieure pour m'a--
briter de la clarté directe du soleil. Je
me rendais compte que tous les objets