PAPUS DE LA VERDAUGIE
leur orgueil, dissipe leurs desseins, protège Tinnocence affligée et fais que la calomnie ne prévaille jamais contre elle. — D arriva, en s'entretenant ainsi avec Dieu, au lieu de son supplice, et ployant les genoux à terre, il demanda à Dieu le pardon de tous ses péchés, pour Tamour de Jésus-Christ notre Sauveur, et la grâce de pouvoir supporter constamment les douleurs de son martyre...
a Le bourreau était près de le rompre tout vif; mais on vint lui dire de l'étrangler auparavant. La Rouvière remit son âme entre les mains de son Sauveur, et c'est ainsi qu'il expira sous les coups d'une main barbare que l'injustice faisait agir. On jeta son corps à la voirie ; mais trois filles, dont le nom se taira maintenant, prirent son corps, le lavèrent et l'ensevelirent.
« C'est ainsi que Pierre Papus, surnommé La Rouvière, mourut [le 8 mars 1695] pour aller régner à jamais dans le ciel avec Jésus-Christ, et pour se mettre en possession du royaume céleste, qui lui avait été préparé avant la fondation du monde ».
CLAUDE BROUSSON l'avocat
Jean Brousson, marchand bourgeois de Nîmes (1), épousa, le 16 février 1643, Jeanne, fille aînée de François de Parades (2), avocat au même lieu. De ce mariage naquirent neuf enfants, presque tous morts en bas âge. Le second, né en 1647, se nommait Claude, et le troisième, né le 7 décembre 1648, Daniel; ils vécurent tous deux âge d'homme (3). Claude, à qui dès l'enfance « Dieu avait donné sa crainte et l'amour de sa Parole, qu'il méditait sans cesse avec
(1) n y avait aussi un Brousson à Marseille, ainsi que Jurieu nous rapprend dans sa lettre pastorale du 5 avril 1678 (I 400) : « Vous saurez la mort de M. Du Gros. M. Brousson Tavait cautionne, le voyant malade dans le vaisseau qui le devait conduire en Amérique. » — Est-ce de la môme personne qu*il est question dans la pièce suivante, conservée parmi les ms. Court (n® 17 B) : Mémoire qicefai recueilli de la bouche de Pierre Bastide^ qui a été avec Brousson 24 ans aux galères, le 8 Juin î 732 ? — Un Brousson, ancien de La Caune, avait assisté au synode de Castres en 1651.
(2) Pierre de Parades, seigneur de Sauzet en Bas-Languedoc, emprisonné à Pierre-Encise, le 30 mars 1691, en sortit en 1705, À condition d'avoir la ville de Lyon pour prison.
(3) L. Nègre, Vie et ministère de Claude Brousson^ p. 140.
grand soin i» (1), fit ses premières études dans sa ville natale, et après avoir pris le grade de docteur en droit, sans doute à Orange, il alla s'établir à Castres, comme avocat à la chambre mi-partie (2), puis à Castelnaudary, où elle fut transférée en 1670, et enfin à Toulouse, lorsque la chambre eut été incorporée au parlement, c'est-à-dire supprimée (1679). On peut juger de l'esprit qui animait le parlement toulousain par le seul fait que, de 1679 à 1683, il ordonna la démolition d'une centaine de temples (3). Ceux d'Uzés, de Nîmes, de Montpellier, étant rasés, il s'occupa de celui de Montauban, sous le futile et ordinaire prétexte que des relaps y étaient entrés. Trois anciens, Lugandy, Caminel, La Peyre, et les cinq pasteurs : Isaac Brassard, Thomas Satur, Pierre Isarn, Jean-Pierre St-Faust et François Repey, s'étaient constitués prisonniers volontaires ; ils furent défendus « avec une extrême hardiesse », mais inutilement par Brousson. Les ministres furent interdits et le temple montalbanais condamné à disparaître (juin 1683) (4).
Quelques semaines après, une nouvelle plaidoirie
(1) Relat, somm, des merv,^ p. 14.
(2) Les chambres mi-parties instituées par Tëdit de Nantes pour rendra justice aux protestants, se composaient par moitié de juges protestants et de juges catholiques.
(3) Nous lisons dans une correspondance de Paris du 10 avril 1683 (BulleU^ 2« série, XU 26) : « On mande de Languedoc que le parlement de Toulouse a donné un arrêt, qui porte que tous les Juifs et ceux de la religion doivent fermer leurs boutiques, et qu'on Ta déjÀ fait exécuter. »
(4) Elie Benoit, Hi9t. de V^dit de Nantes, IV 592,
plus hardie encore, appela de nouveau sur l'intrépide avocat l'attention de ses amis et de ses adversaires. La cause de quatorze autres temples était pendante, et, pour ne point faire trop d'éclat, le parlement se disposait à les supprimer l'un après l'autre, selon sa coutume. Brousson résolut de déjouer cette manœuvre. Malgré ses clients qui s'opposaient à la liaison de toutes les causes, de peur que l'une ne nuisît aux autres, et en dépit des intérêts particuliers qui, selon lui, devaient s'effacer devant l'intérêt général, il prit la question de haut et l'étudia dans toute son ampleur au point de vue du droit et de la justice. Quand la première cause fut appelée, il fit intervenir toutes les autres, et plaida éloquemment la sainteté du protestantisme, l'équité des principales dispositions de l'édit de Nantes, et niant courageusement la compétence des parlements en cette matière, il en appela au roi, c'est-à-dire au Conseil, à la grande mortification du procureur général et du parlement. Les temples sauvés par cet appel (juin 1683) ne tombèrent qu'à la Révocation ; mais l'arrestation de Brousson fut demandée par quelques conseillers. Le premier président Fieubet l'empêcha, en remontrant que cette violence jetterait les réformés dans le désespoir, et pourrait leur inspirer quelque mesure dangereuse. On résolut, au contraire, de tenter, par des flatteries et des promesses, le chaleureux défenseur des libertés protestantes. Ce fut en vain; il refusa avec indignation la place de conseiller qu'on lui offrait pour prix de son abjuration.
Insulté et en quelque sorte forcé de faire son pro-
pre éloge, il a donné plus tard quelques détails sur ce plaidoyer, qui accrut sa réputation et son influence déjà considérable. Il écrivit aux pasteurs réfugiés (1) :
«Dans le même temps que les parlements de France ne s'occupaient qu'à vous interdire la prédication de l'Évangile, et que plusieurs de vous n'avaient déjà que trop de déférence pour des arrêts qui étaient contraires aux ordres de Dieu, Dieu me faisait cette grâce que je soutenais sa cause avec une sainte intrépidité. Il me donna même le courage de confesser de ma propre bouche, à la face de l'un de ces parlements-là, cette même vérité que plusieurs de vous ne prêchaient plus. Je fis voir sommairement à ces juges prévenus, parmi lesquels il y avait de grands prélats romains, la pureté et la sainteté de la religion qu'ils voulaient abolir. Je leur représentai en même temps, qu'il n'était pas juste que nous discontinuassions à nous assembler au nom du Seigneur, pour méditer sa Parole, pour invoquer son saint nom et pour célébrer sa gloire par le chant de ses louanges, selon les préceptes réitérés du roi-prophète ; et j'eus la consolation de voir que cette confession remplit d'étonnement tout ce grand sénat, aussi bien qu'un fort grand nombre d'ecclésiastiques catholiques romains, et d'autres personnes distinguées qui étaient présentes. Il arriva même alors plusieurs choses, qui me paraissent dignes de remarque.
(1) Défense de Vauteur des lettres aux pasteurs réfugiés^ dans Lettres et qptcscules.
i^ Comme tout le monde était dans im silence extraordinaire pendant que je parlais de notre religion, un des plus célèbres avocats catholiques romains dit à ceux qui étaient près de lui : Hé ! qu'entendonsnous ? Le parlement fait tous ses efforts pour abolir la Religion Prétendue Réformée, et dans le même temps on vient la lui prêcher en face ! 2° Le procureur général du roi, qui devait me répondre, ne sachant presque par où commencer, l'esprit de Dieu lui inspira, comme autrefois à Caïphe, ce qu'il avait à dire. Il faut avouer, Messieurs, dit-il en répétant plusieurs fois les mêmes paroles, comme une personne qui était dans quelque trouble, il faut avouer, Messieurs, que ce sdht de belles idées de religion. Mais il me semble qu'on peut dire de ceux de la Religion Prétendue Réformée ce que le prophète Ésaïe disait du peuple d'Israël : Ce peuple s'approche de moi de ses lèvres, mais leur cœur est bien éloigné de moi.,. 3** Lorsque j'eus achevé déparier, un jésuite qui était derrière moi, m'embrassa fortement et me dit : Monsieur, vous m'avez fort édifié ; oui. Monsieur, vous m'avez fort édifié. 4** Enfin, comme le monde sortait du palais, les catholiques se disaient les uns aux autres : Nous n'eussions jamais cru que leur religion eût été telle que nous venons de l'entendre. Ce qui m'a fait juger qu'ils ne la connaissent point, et qu'il importe que nous la leur fassions connaître. »
C'est en mai, c'est-à-dire peu de jours avant les fameux plaidoyers, que les directeurs s'étaient réunis * chez Brousson pour formuler le projet de rési^h
tance (1). Brousson, qui était depuis longtemps ancien et avait été secrétaire d'un synode (2), remplit les mêmes fonctions dans la périlleuse adsemblée, et rédigea le projet dont il avait sans doute pris l'initiative. Il fut bientôt contraintdese réfugier à Nîmes. En juillet, les troupes marchèrent contre les protestants ; le 28 octobre, après que les notables réformés nîmois eurent courageusement adressé aux autorités une pétition réclamant le libre exercice du culte, quatre cents dragons entrèrent dans la ville, Tépée haute, et allèrent de maison en maison cherchant les prétendus coupables. Les principaux zélateurs, Broussoh, Fonfrède et les ministres Icard et Peyrol (3), se cachèrent, tandis que le duc de Noailles faisait publier une ordonnance menaçant de mort quiconque leur donnerait asile. Après avoir entendu, à travers une cloison, ses hôtes, qui étaient d'avis contraire, discuter s'ils le garderaient ou non, Brousson quitta sa retraite et erra deux nuits dans les rues. Arrêté, interrogé et relâché comme par miracle, il réussit à sortir de la ville par un égoût situé près de la maison des Jésuites, et gagna la Suisse (novembre 1683).
Il se réfugia à Lausanne, où sa femme et son flls (4)
(1) Voir ci-dessus, I 103.
(2) Celui de Saint-Antonin, ouvert le 23 septembre 1682. L'autre secrétaire était le pasteur Martin de La Caune. (La France prot., VI 57.)
(3) Peyrol, nous sommes heureux de le constater, fut sauvé par un prAtre nlmois qui le cacha chez lui, et lui fournit un déguisement ponp s'évader.
(4) En janvier 1678, Claude Brousson avait épousé a Nîmes Marie de
parvinrent à le rejoindre, et y exerça quelque temps sa profesion d'avocat ; mais il la quitta bientôt pour se consacrer exclusivement aux affaires de la religion. — Une illusion très-répandue alors parmi les protestants consistait à croire que le roi ignorait leurs souffrances, et y mettrait un terme s'il en était instruit (1). Bien que Brousson la partageât (il ne
Combelles de la yille de Bëziers ; elle lui avait donné deux fils : Barthélémy et Claude ; le dernier, resté en France, sans doute au{>rès de sa grand mère paternelle, mourut tout jeune à Nîmes, le 14 juillet 1684. Vers 1682, Brousson avait épousé en secondes noces Marthe Dol- Her de Castres, dont il n'eut pas d'enfants, et qui sortit de France avec Barthélémy, probablement au printemps de 1684. Marthe et Tenfant ne quittèrent Lausanne que le 31 mai 1695 {Bullet., IX 196), pour se rendre en Hollande. Barthélémy y suivit la profession des armes, aussi bien que plusieurs de ses descendants qui existent encore à La Haye et à Rotterdam. L'un d'eux a dressé pour l'ouvrage de M. Nègre un tableau généalogique, d'après lequel Barthélémy aurait quitté la France avec sa seconde mère, à Vâge de onze ans^ pour s'établir en Hollande. — Nous avons peine à croire que cette phrase ne renferme pas plusieurs inexactitudes. Barthélémy ne pouvait guère avoir plus de quatre ans quand il sortit de France, et ayant séjourné onze ans à Lausanne, il avait une quinzaine d'années quand il partit pour La Haye. Pour qu'il n'eût que onze ans à son arrivée en Hollande c'est-à dire au milieu de l'année 1695, il faudrait qu'il fut né en 1684, quand Brousson depuis longtemps remarié était déjà en exil.
(1) < On est persuadé que cet esprit d'aveuglement n'est point tombé sur le roi lui-même, à ce point-là; car on a peine à croire qu'il ordonne nommément ces communions forcées. Il est vrai qu'en passant par la Champagne et apprenant que personne ne communiait, il déclara qu'A son retour il voulait apprendre que tout le monde faisait son devoir. C'était dire qu'il voulait qu'on forçât tout le monde à la communion. Mais cependant c'est proprement le conseil de conscience, composé de prêtres, d'évêques^ de jésuites, de chefs de la reli-
pouvait savoir comme nous que toutes les affaires de quelque importance, et surtout les affaires religieuses, passaient sous les yeux du monarque) et qu'il ait fait à mainte et mainte reprise appel à l'équité royale, même avant la Révocation (1), un secret instinct semble l'avoir averti qu'il y avait une puissance supérieure à celle même de Louis XIV, et il en appela à la publicité, et à la sympathie de tous les protestants d'Europe. Après avoir pris l'avis des pasteurs et autres principaux réfugiés de la dispersion arrivée en 1683, il composa, en trois volumes in-12, imprimés à Lausanne en 1684 et réimprimés plus tard en Hollande, VÉtat des réformés en France, {Biblioth. du prot et Consistoire de Nîmes), dont le troisième volume est une apologie du projet de 1683. Il y joignit une dédicace au roi et une Épitre des proiesia^nts de France affligés pour la cause de l'Évangile à
gion, qui ordonne ces exécrables communions. » (Jurieu, Lettres pastorales j 11 312).
(1) Il écrivait en décembre 1692 : « On est toujours fort animé contre le très-humble serviteur de Votre Majesté, qui, avec un très-profond respect, lui présente maintenant cette requête^ et on met tout on œuvre pour le faire périr; mais plût à Dieu qu'on eût voulu faire attention aux fidèles avis qu'il a pris la liberté de donner , [(uis plus de dix ans, à Votre Majesté, soit pour la détourner du ^^^^in qu'elle avait formé d'abolir des édits de pacification qui avaient '^bli le calme dans son royaume et qui le faisaient fleurir depuis longtemps, soit pour la porter ensuite à réparer la brèche que Taboli^Q de ces sacrés édits avait déjà faite en la France, et à prévenir 166 oalamités dont elle était encore menacée. » (Dédicace des Remar" f^ iur la traduction du Nouveau Testament,., de Benys
totis les avives protestants et frères en Jésus-Christ, Il s'exprime ainsi dans la dédicace : « Vos très-humbles sujets de la Religion P. Réformée n'ont pourtant garde, Sire, d'attribuer leurs maux à leur auguste monarque. Ils sont persuadés de la bonté et de l'équité naturelle de Votre Majesté, et ils ne se plaindront jamais que du peu de charité, du peu d'équité et du peu de bonne foi de leurs adversaires, qui imposent incessamment à Votre Majesté, surprennent sa gloire, désolent, désespèrent, font périr ou chassent de son royaume ses meilleurs sujets, et ruinent visiblement son État. »
L'épitre trace le plan suivant de l'ouvrage : « On y verra les solides fondements des édits et traités de pacification qui furent accordés à nos pères, et l'extrême calamité où l'on nous plonge pourtant contre la foi de ces édits et de ces traités inviolables. On y verra que nous avons été fidèles à notre prince, et que néanmoins, par les artifices de nos adversaires, nous sommes traités comme des esclaves et des ennemis. On y remarquera la politique dont on se sert pour nous détruire sans éclat, la mauvaise foi, les stratagèmes, l'injustice et la cruauté que l'on met en usage pour nous perdre, et les vaines couleurs ou les frivoles prétextes dont on tâche de se couvrir. Dans les deux premières parties, on verra que le dessein de nos adversaires est d'abolir entièrement la Réformation dans le royaume ; que déjà ils nous ont réduits dans un état si déplorable, qu'il ne nous est plus possible de subsister, si Dieu n'a pitié de nous ; que l'on nous ôte non-seulement tous les moyens
d'avoir du pain, mais aussi la liberté de rendre à Dieu le culte que nous lui devons, et de nous acquitter des autres devoirs qu'il impose à nos consciences; que d'ailleurs nos enfants nous sont ravis à l'âge de sept ans, et qu'enfin on va nous les enlever dés leur naissance, et nous livrer nous-mêmes à une cruelle inquisition. Nous espérons que toutes, les personnes raisonnables qui sont sous le ciel, seront persuadées que dans cette terrible extrémité, le droit divin, le droit naturel et nos édits et traités de pacification si solennellement jurés et tant de fois confirmés, nous permettaient de chercher quelque remède à nos maux, et que cela seul suffirait pour justifier notre conduite. Cependant dans V Apologie de notre projet, on trouvera qu'en l'état où nous étions réduits, nous ne pouvions prendre aucune résolution ni plus sainte ni plus modérée que celle que nous avons prise ; que nous avons fait tout ce que l'esprit de l'homme peut imaginer, pour émouvoir la pitié des puissances et de Sa Majesté même; mais que la malice et les ruses de nos ennemis ont rendu tout cela inutile ; que bien que nous ne fissions que prier Dieu selon la liberté que nous en donnaient les édits et traités de pacification, non-seulement on a souffert que les catholiques romains se soient soulevés contre nous, mais l'on nous a même fait envoyer des troupes pour nous massacrer. »
Ce livre, écrit avec la plus grande modération, fit connaître des injustices et des cruautés inouïes, et contribua certainement à préparer aux protestants fugitifs un accueil favorable . Nous n'en citerons plus
que ces lignes éloquentes (1) : « Nos adversaires s'arment de rigueur contre nous avant que nous soyons nés, et nous ôtent les personnes [les sage-femmes] qui peuvent nous secourir dans la naissance. Lorsque nous sommes venus au monde, ils nous persécutent dès le berceau ; ils nous font vivre dans Tobscurité, dans les alarmes, dans la souffrance et dans la misère. Quand nous sommes prêts de sortir du monde, et d'aller chercher dans le ciel le repos que nous n'avons pu trouver sur la terre, il semble qu'ils aient du chagrin que nous échappions à leur animosité, et ils viennent nous tounnenter au milieu de l'agonie. Et lorsque nous sommes morts, ils poursuivent nos corps jusqu'au tombeau ; ils nous ravissent les lieux où ceux de nos pères reposent et où les nôtres devraient reposer avec eux ; et ils ne souffrent pas que tous nos parents et tous nos amis honorent notre sépulture de leur présence, et souvent ils exercent leur rage sur nos corps, qui seraient alors des objets de pitié pour les peuples les plus barbares. »
L'année suivante, Brousson, doué d'assez de candeur pour croire qu'on peut convertir des persécuteurs, composa, du 28 mai au 29 juin, une série de lettres destinées à prouver aa clergé catholique la pureté de la foi réformée, et les adressa l'une après l'autre, par la poste, à tous les prêtres dont il put se procurer les noms. Elles sont au nombre de six, et furent réunies en un volume sous le titre suivant : Lettres au clergé de France assemblé à Paris en Van-
née 1685 (1). Aujourd'hui, si vous entendez sa voix, n'endurcissez point vos cœurs. Hébr. IV 7. Au Désert, chez le Sincère, 1685, petit in-4*» de 140 pages. CCollect. de M. Gaiffe). Chaque lettre a sa pagination distincte. La première contient des plaintes et des remontrances à rassemblée du clergé, sur le grand nombre de maux qu'il fait souffrir aux reformés, et fait voir que la conduite qu'on tient à leur égard est entièrement opposée aux maximes de l'esprit de Dieu. La seconde et la troisième roulent sur la vérité de la doctrine des réformés, par opposition aux erreurs qui se trouvent dans l'Église romaine ; la quatrième, sur la pureté du culte des réformés, par opposition aux superstitions et aux idolâtries de l'Église romaine ; la cinquième, sur la conformité de la discipline et des fonctions ecclésiastiques de la religion réformée avec l'Écriture, par opposition à la discipline et aux fonctions ecclésiastiques de l'Église romaine, qui n'ont aucun mpport avec la parole de Dieu ; la sixième, sur la sainteté de la morale et de la religion réformée, par opposition à la morale communément reçue et pratiquée dans l'Église romaine. « Ces lettres, écrivit plus tard Brousson, ont eu l'approbation non-seulement de tous les pasteurs réfugiés qui les ont lues, mais encore de tous les pasteurs et professeurs des académies de Genève, de Lausanne, de Berne, de Zurich, de Schaffouse et de Bâle » (2) .
(1) C*est probablement ce même ouvrage, que la France prot. (VI 109) attribue à Jurieu, sous un titre diflFérent : Les lettres de quelques protestants pacifiques d rassemblée du clergé.
(2) Voir l'appendice UI,
On lit dans l'avertissement : « Puisque MM. du clergé sont maintenant occupés à dresser un formulaire de foi, qu'ensuite ceux qui refuseront de s'y soumettre, seront traités d'obstinés, de schismatiques, d'ennemis du repos public et de la paix de l'Église, comme on accusait le prophète Élie de troubler le peuple d'Israël ; et que, sous ce prétexte, contre la foi des édits et traités de pacification, on va renouveler peu à peu toutes les horreurs du siècle passé, on ne doit pas trouver mauvais que les réforinés expliquent, comme on le fait dans ces lettres, les diverses choses qui leur donnent tant d'aversion pour la religion romaine. »
Dans la première lettre, Brousson énumère tout ce que les protestants ont déjà eu à souffrir : privation d'offices et d'emplois, emprisonnement, enlèvement d'enfants, destruction des temples, etc., etc. ; puis il ajoute : « Si, dans cette extrémité, nous osons dire qu'il est juste d'obéir à Dieu plutôt qu'aux hommes , et que notre zèle nous force de nous assembler, pour invoquer son saint nom et pour chanter ses louanges, vous souff'rez que ceux de votre communion se soulèvent contre nous. Alors si quelques particuliers osent prendre des précautions pour éviter d'être égorgés, quoiqu'ils ne demandent que la paix et la liberté de servir Dieu selon les édits et traités de pacification, vous leur faites envoyer des troupes, comme l'on en fit envoyer contre les Maccabées, lorsqu'ils voulurent servir Dieu nonobstant les défenses qui leur en étaient faites ; et ces troupes pillent, saccagent, démolissent les temples et les maisons,
violent, massacrent les hommes, les femmes, les filles, les vieillards et les enfants, commettent toutes les autres hostilités dont les nations les plus barbares pourraient être capables. On pend, on brûle, on rompt tout vifs, ceux qui n'avaient pas voulu se laisser tuer. On confond même les innocents avec les prétendus coupables.. -
<c D'ailleurs pour nous forcer d'embrasser la religion romaine, vous nous faites envoyer des dragons, qui, non contents de nous réduire à la mendicité, nous tourmentent encore incessament. Croyez-vous en bonne foi que le malin esprit (1), ce dragon roux dont nous parle l'Écriture, employât d'autres apôtres pour faire des conversions à sa manière ? Ce sont pourtant là, Messieurs, les principaux missionnaires, dont on se sert aujourd'hui parmi vous, pour l'avancement de votre religion. Qui saurait exprimer tous les maux que ces scélérats nous (2) ont déjà fait souffrir, et qu'ils continuent de nous faire souffrir dans le Béarn, dans le Vivarais et dans le reste du royaume ? Il n'y a que Dieu qui en connaisse le nombre et l'énormité, comme il n'appartient qu'à sa justice de faire la punition de tant de crimes. Cependant lorsque ces dragons nous ont ruinés, et que nous sommes prêts à mourir de faim, vous nous envoyez vos Dames de miséricorde, qui nous offrent de l'argent, pour nous tenter, ce qui s'accorde fort bien avec tous les autres moyens que vous mettez en usage, pour tâcher de nous ébranler...
(1) Apocalypse, XII 3.
(2) Apol, du projet des réformés.
« Nous sommes chrétiens, nous servons Dieu avec pureté, nous ne demandons que la liberté de lui rendre le culte que nous lui devons; et vous nous opprimez! Nous ne vous faisons aucun tort, et vous nous faites souffrir mille maux! Est-ce là la charité, la bénignité, la douceur et la bonté de TEsprit de Dieu? Nous ne souhaitons que la paix et la concorde. Quatre grands rois ont employé tous leurs soins à faire des édits de pacification, pour maintenir la tranquillité dans leur État, et pour faire vivre leurs sujets comme des frères, des amis et des concitoyens. A la faveur de tous ces édits et traités de pacification, le royaume a joui de repos durant plus de cinquante ans, et ce calme l'a fait florir, et l'a élevé au-dessus de tous les autres royaumes du monde. Cependant vous ne vous appliquez qu'à faire abolir ces grands édits et traités de pacification, qu'à semer la division entre les sujets du roi, et qu'à frapper les fondements du bonheur et de la gloire de l'État, qui se ruine manifestement tous les jours. Est-ce là cette paix que le Saint-Esprit inspire et commande à tous les chrétiens, et principalement aux ministres de l'Évangile?.. Vous dites que vous observez les édits, quand vous les renversez. Vous assurez que vous mettez en usage les voies douces et légitimes, quand vous accablez les genj, quand vous les faites gémir dans les prisons, quand vous les faites tourmenter incessamment, quand vous les faites mourir de faim, ou dans les plus cruels supplices, ou quand vous les contraignez d'abandonner et biens, et femmes et enfants, pour se retirer dans les bois, dans les déserts, ou
dans les pays étrangers, où ils puissent avec liberté pousser leurs cris vers le ciel,, et réclamer la pitié et le puissant secours de leur Dieu. Est-ce là cette vérité et cette sincérité du Saint-Esprit? N'est-ce pas plutôt le caractère de celui qui est menteur et meurtrier dès le commencement? Et ne serez-vous pas vousmêmes convaincus que ce sont les maximes de ceux dont parle le prophète Ésaïe lorsqu'il dit (1) : Malheur à ceux qui appellerU le mal bien, et le bien mal ; qui font des ténèbres la lumière, et de la lumière les ténèbres »?
La sixième lettre, dans laquelle Brousson revient encore sur le préjudice mortel que VÉtat reçoit par la persécutiony et qui se fera bien mieux remarquer dans la suite, se termine ainsi : « Nous finissons, [Messieurs], en priant le Seigneur, qu'il veuille vous faire reconnaître l'extrême malheur où votre Église est tombée. Dieu veuille vous donner une sainte horreur pour les cruelles maximes de Rome, et une salutaire componction pour la dure oppression que vous nous faites souffrir. Dieu veuille vous faire comprendre que vous persécutez les fidèles; que vous lui faîtes la guerre à lui-même, et que la Réformation que vous voulez abolir, est son ouvrage que vous ne sauriez détruire. Nous prions ce grand Dieu, qu'il vous pardonne tous les maux dont vous nous accablez contre la foi publique et la religion du serment. Nous le prions qu'il vous retire à votre tour de la communion de cette grande prostituée, afin que vous ne
a) Ésaïe, V 20.
soyez pas enveloppés dans sa condamnation, et qu'il VOUS rende d'excellents vaisseaux de sa grâce et de sa miséricorde. Mais surtout nous le prions qu'il fléchisse le cœur de notre monarque, envers tant de pauvres chrétiens, à qui la piété attire mille calamités, et qui gémissent jour et nuit en France ou dans l'exil ; qu'il bénisse et qu'il conserve sa personne sacrée; qu'il fasse prospérer son royaume; qu'il le remplisse lui-même de ses plus vives lumières, et qu'il le rende un puissant instrument pour l'avancement du règne de son fils, notre Sauveur, et pour la destruction de celui de l'Antéchrist, dont les prédécesseurs de ce grand prince ont éprouvé la tyrannie ».
La Révocation, que Brousson voyait venir depuis longtemps, le trouva debout et résolu à la lutte. 11 fut l'un des membres les plus actifs et les plus dévoués du comité formé à Lausanne, pour subvenir aux besoins des innombrables huguenots qui y accoururent. Ce comité le délégua en Allemagne et en Hollande, ainsi que La Porte, ancien pasteur du Colletde-Dèze, condamné à mort comme zélateur, avec la mission de chercher des protecteurs et des asiles à ceux qui abandonnaient toutes choses pour conserver leur foi. Ils partirent de Lausanne au mois de novembre 1685, et se dirigèrent sur Berlin. Ayant appris, avant de sortir de Suisse, que les députés des cantons évangéliques étaient assemblés à Arau, ils passèrent par cette ville, remercièrent ces cantons de la charité qu'ils avaient déjà témoignée aux réfugiés et les supplièrent de la leur continuer. « Ce dis-
cours, dit Brousson (1), fut fait en des termes pathétiques, et Leurs Excellences témoignèrent en être si touchées qu'elles voulurent qu'on le leur laissât par écrit ».
De là ils allèrent à Stuttgart, capitale du Wurtemberg, et sollicitèrent du prince régent des terres à défricher pour les réfugiés qui voudraient s'établir dans ses États, et des subsides pour ceux qui ne feraient que les traverser. Le prince leur envoya un de ses secrétaires, pour les assurer qu'il était fort touché des maux des protestants français, « que pour des établissements dans les États de sa régence, il les priait eux-mêmes de considérer si leurs frères pourraient être en sûreté dans un pays tout ouvert, au voisinage de Strasbourg, dont le gouverneur avait déjà témoigné que le roi, son maître, trouverait fort mauvais qu'on y donnât retraite à ses sujets, qu'il traitait de rebelles et de déserteurs. Cependant S. A. leur faisait savoir qu'à l'égard de ceux qui passeraient dans ses États, 'elle ferait en sorte qu'on exercerait envers eux la charité (2) ».
Le sénat de Nuremberg auquel ils s'adressèrent ensuite, leur paraissant assez mal disposé, ils obtinrent qu'il différât sa réponse jusqu'au moment où il
(1) Sommaire relation du voyage des précédents députés. Ms. Courte n® 17, t. L. — Ce mémoire de quelques pages a été rédigé pour mettre les nouveaux députés, c'est-à-dire MM. de Mirmand et Bernard, qui allèrent en Allemagne après Brousson et La Porte, au courant de ce qui avait été fait dans la première mission, et de ce qui restait k faire.
(2) Ms, Courte n» 17, t. L.
aurait reçu de Sélecteur de Brandebourg, des recommandations qui pourraient modifier ses dispositions.
Le margrave do Bayreuth leur accorda des lettrespatentes, qui permirent à un grand nombre de français do s'établir dans sa principauté.
Knlln ils arrivèrent à Berlin, où ils reçurent Faccuoil le plus chaleureux de Frédéric-Guillaume le Grand, prince généreux, éclairé, et dévoué au principe môme de la Réforme. Non-seulement il offrit de grands privilèges aux réformés qui voudraient se i*ôfugier en Brandebourg; mais il promit à Brousson et La Porto son appui auprès des autres cours allemandes. Il les dissuada de s'adresser à Télecteur de Saxe, auquel il avait déjà écrit, et dont la réponse avait laissé percer « la haine » des pasteurs luthériens pour les calvinistes (1). La scolastique du XVIP siècle avait, en effet, engendré des haines fanatiques. Les théologiens de Wittemberg préféraient les catholiques aux réformés. Les États luthériens ne recevaient pas sans difficulté les réfugiés calvinistes, et lie les i\>cevaient que par humanité, non dîins un sentiment de confraternité religieuse. En certaines couti'ées^ ils leur fermaient les corporations, leur
(l) A la tin de la Smrmiaire l'^îation^ Brousson donne aux nouveaux députéi> le conseil suivant, qui témoigne de son habileté comme négociateur : < Comme ce sont les pasteurs luthériens qui nous font tout le mal, il importe beaucoup de les voir et d'implorer leur charité et leurs services^ aiin qu'ils sollicitent eux-mêmes les princes et les magistrats À nous accorder le* grâces que nous leur demandons. Pour cet ett'et, il est bon de leur témoigner que c'est principalement de leur intercession qu'on attend le service des très-humbles prières que nous faisons pour nos pauvres frères. » [2£s. Courte n« 17, t. L) .
refusaient le culte public et jusqu'au droit de posséder des biens-fonds (1). Ce fut Taccord de Louis XIV et de Jacques II pour la destruction du protestantisme, qui obligea les trois Églises sœurs à se supporter et à se rapprocher, au lieu de s'anathématiser Tune l'autre (2). Brousson eut le mérite de travailler
(1) Erman et Reclam, Mém,pour servir à Vhist, des réf, fr. dans le Brandebourg^ I 276 et IV 301. — A Erlangen, un grand nombre de réfugies moururent de misère, « faute de logement et peut-être même d^aliments » (Bullet., 2« série, H 129). Dans le duché de Wurtemberg, les calvinistes ne pouvaient obtenir rentrée des auberges ni des hôpitaux, même pour de Targent. Le duc, à qui le pasteur Dolympie proposait de recevoir des familles aisées qui établiraient des manufactures, y consentait volontiers ; mais il redoutait Topposition de son clergé, lequel mettait pour condition que les réfugiés se fissent luthériens, c'est-à-dire abjurassent à Tétranger la foi à laquelle ils avaient tout sacrifié en France (Ibid, IV 283).
Il n'y eut que peu de réfugiés en Suède, parce qu'ils étaient obligés d'y faire baptiser leurs enfants par des pasteurs luthéiiens (Weiss, Hist. des réfugiés prot., II 313).
La reine de Danemark, nièce de la princesse de Tarente, fonda une Église française de réfugiés, en 1688 ; « mais elle ne fut pas toujours assez puissante pour défendre cette faible communauté contre l'inimitié persistante de l'évêque de Seeland et du prédicateur de la cour. Un édit publié en 1690, sur les instances de ces deux zélateurs, ordonna que les enfants nés de mariages mixtes [réformé et luthérien] seraient élevés dans la religion de l'État, et défendit expressément de sonner les cloches pour appeler les réformés au service divin » (Ibid . n290).
Les réformés qui voulaient communier étaient tenus, en certains lieux, de signer une espèce de profession de foi [Bullet,, 2» série, V et VI 281).
(2) Le comte d'Avaux, ambassadeur en Hollande, ne cacha point à Louis XIV que son dessein de détruire le protestantisme, avait pour résultat de réconcilier avec le prince d*Orange ses ennemis les plus
à faire cesser des divisions funestes à la cause commune.
cf II dit à S. A. E. qu'il serait à souhaiter qu'on fît quelques lettres qui seraient adressées à tous les fidèles protestants et évangéliques, dans la première desquelles on ferait une sommaire relation des maux que nous souffrons, pour ne pas fléchir les genoux devant les idoles et pour ne pas entrer dans la communion de l'Antéchrist; dans la seconde, on ferait un abrégé de la religion réformée à l'égard de ses dogmes, de son culte, de son régime ecclésiastique et de sa morale, et on ferait voir sa parfaite conformité avec l'Évangile. Dans la v troisième, on examinerait les divers points sur lesquels les protestants de l'une et de l'autre confession sont dans quelque dissentiment, et on montrerait que, ces questions ne touchant pas l'essence et les fondements du christianisme, le dissentiment où sont les protestants sur ce sujet, ne doit pas empêcher qu'ils ne se reconnaissent pour frères, et qu'ils n'aient entre eux une charité et une tolérance mutuelle. Et enfin dans la quatrième, qui pourrait être adressée aux Rois, Électeurs, Princes et Magistrats protestants, on leur mettrait devant les yeux les graves motifs qui doivent les porter à faire cesser un schisme si préjudiciable à l'Église, et on les exhorterait puissamment à l'union des fidèles.
ardents, Amsterdam, Leyde, les États-Généraux, et de les jeter dans une alliance avec l'Angleterre (De Noailles, Hist. de M^^ dn Main-' tenon^ U 547, et Weiss, Hist, des réfug.prot.^ U 39).
« S. A. E. ayant goûté cette proposition, ordonna sur-le-champ au député qui la lui avait faite de travailler à ces quatre lettres, et de les faire incessamment imprimer à Berlin, auquel effet elle pourvoirait aux frais de Fimpression, et ferait ensuite envoyer les lettres dans tous les États protestants, ou les baillerait elle-même aux ambassadeurs ou envoyés des princes et des républiques protestantes (1) ». Les Lettres des protestants de France qui ont tout abandonné pour la cause de l'ÉvangilCj à toits /es autres prof estants, évangéliques et frères en JésuS'Christ, avec une lettre particulière aux rois, électeurs, princes et magistrats protestants, parurent donc en 1686, in-12 (Biblioth. du protest.), aux frais de l'Électeur, « qui voulut bien lui-même les faire distribuer dans toute l'Europe, et qui furent ensuite plusieurs fois réimprimées en Hollande et en Allemagne, en français, en flamand et en allemand (2) ». Voici quelques lignes de la quatrième (p. 246) :
a II est certain, augustes monarques, sérénissimes électeurs, grands princes, hauts, puissants et trèsillustres magistrats, que le schisme est un des plus grands malheurs qui puissent arriver à l'Église. En effet, notre Seigneur nous assure que tout royaume divisé contre soi-même ne peut subsister, et la funeste expérience que nous en faisons tous les jours ne confirme que trop cette vérité.
« Le pape, lesjésuites et le clergé romain, qui sont
(1) Sommaire relation, Ms, Couri, n® 17, t. L,
(2) Voir rappendice HJ.
les communs ennemis des protestants, travaillent incessamment à les opprimer, et à les remettre sous le joug et sous la tyrannie de ce fils de perdition, qui a si longtemps fait gémir leurs pères, et qui souvent a traité en esclaves les princes, les rois et les empereurs. Et comme les enfants du siècle sont plus prudents que les fidèles, ces cruels persécuteurs n'ont qu'un même cœur et un même conseil, agissant de concert dans toute l'Europe pour l'exécution de leur dessein. Mais parce que les protestants ensemble ont encore trop de puissance pour pouvoir être opprimés conjointement,... on ne songe maintenant qu'à les détruire les uns après les autres. C'est une vérité dont les moins éclairés sont convaincus. Cependant, comme si les protestants avaient aujourd'hui oublié l'intérêt de leur propre conservation, ils vivent dans le schisme et dans la discorde, et par là ils fournissent à leurs ennemis l'occasion de les perdre séparément sans beaucoup de peine... » (1)
Ainsi de la tolérance religieuse, principe toujours fécond, devait sortir l'union politique, une sorte de confédération protestante, dont Brousson communiqua le plan à Frédéric-Guillaume d'abord, et ensuite au prince d'Orange, véritable auteur de la ligue d'Augsbourg. La première idée de la coalition euro-
(1) Jurieu écrivit dans le même esprit : Jugement sur les méthodes rigides et relâchées d! expliquer la Providence et la grâce. Pour trouver un moyen de réconciliation entre les protestants qui suivent la Confessiond* Augsbourg et /e5iî^/brme*.Rotterd.l686,in-12. — De Pace inter protestantes ineundâ consultatio. Ultraj. 1688, in-8o.
claude[brousson 1 57
péeniie de 1689, qui fit reculer la politique envahissante et sans foi de Louis XIV, appartient donc à Brousson. (1)
Ayant séjourné cinq mois à Berlin et refusé la place de professeur que lui offrait TÉlecteur, il se rendit à La Haye, où il arriva en avril 1686, et tout en poursuivant ses délicates négociations près du prince et de la princesse d'Orange, il pressa l'organisation des secours de tout genre qu'on accordait aux réformés et aux pasteurs réfugiés en Hollande. 11 demeura jusqu'à la fin de l'année chez son frère, négociant réfugié à Amsterdam (2), et regagna ensuite Lausanne.
« Après son retour en Suisse, il fit imprimer des Lettres aux catholiques romains, et, comme il avait des correspondances bien établies, il en fit passer en France environ sept mille paquets, qu'il adressait à toutes sortes de personnes, et qu'il avait l'adresse de faire tomber entre les mains des premiers ministres de l'État, des principales têtes du clergé, et de ceux qui étaient dans les premières magistratures. Ce fut à quoi il passa les années 1687 et 1688 (3).
(1) Ch. Weiss, Sist, des réfugiés prot,, H 41.
(2) Daniel Brousson avait quitté MontpeUier à la Révocation, et en se rendant en Hollande, il était allé serrer la main de Claude à Lausanne, le 1^ novembre 1685. Sa femme et Tun de ses fils, Claude, furent arrêtés plusieurs fois se dirigeant vers la frontière; mais ils réussirent à la franchir, aussi bien que ses filles, retenues par Bâville dans des couvents (Hist, de la sortie de France de Daniel Brousson^
par Claude Brousson, son fils, apu4 L. Nègre, Vie et minist, de Brousson, p. 40).
(3) Depuis trois ou quatre ans, écrit-il en 1688, il a distribué en
« Dès le commencement de sa retraite en Suisse, il avait aussi envoyé dans les pays où il était le plus connu, plus de trois mille paquets, contenant de petits imprimés qui tendaient à réveiller le zèle de ceux à qui la persécution avait fait perdre courage *. (1)
Croyant à la puissance de la vérité, tandis que tout cédait à la force, il ne cesse d'écrire et d'imprimer, et, comme fera plus tard Voltaire pour les Galas et les Sirven, il veut fatiguer le monde entier des affaires protestantes, pour lui faire ouvrir les yeux et changer le cours de l'opinion. Il écrit à son frère, en date du 28 novembre 1687 :
n y a euTiron un mois et demi,... que j'ai envoyé à M... libraire de votre ville, la première partie de mes Lettres aux catholiques romains, pour la faire imprimer comme on Pavait souhaité. Je suis en peine de savoir s'il l'aura reçue. Le soin que je prends de faire imprimer ici ces sortes d'ouvrages à mes dépens, et de les envoyer en différentes villes et provinces, aux personnes les plus considérables du royaume, est cause que j'en reçois beaucoup de satisfaction. Jusqu'à présent, ceux à qui je les adresse ne se lassent point de les recevoir et de les communiquer à leurs amis; et ce qu'il y a de plus étonnant, c'est qu'au lieu qu'autrefois la plupart de ces Messieurs auraient cru être excommuniés, s'ils avaient prêté l'oreille aux prétendus hérétiques, et que, d'un autre côté, on prenait toutes les mesures possibles pour empêcher l'entrée des lettres que j'adressais à nos frères, on me
France environ 10,000 copies de diverses lettres ou exhortations aux protestants et au clergé catholique.
(1) Abrégé de la vie de feu M. Brousson, apud Lettres et opus" cilles, etc.
CLAUDE BRÔUSSON 159
laisse depuis huit ou neuf mois une entière liberté de faire entrer chaque semaine par la poste cent ou six vingts de celles que j^écris aux catholiques romains. Quand j'envoyais ci-devant des lettres d'exhortation à ceux qui ont succombé, on les renvoyait en ce pays, et les maîtres des bureaux de France en faisaient de continuelles plaintes. Mais aujourd'hui celles aux catholiques romains passent : il n'en revient aucune et on ne dit mot, preuve évidente que Dieu commence à donner à ces ^ns-là la grâce de la vérité. En effet, j'ai appris de plusieurs endroits, et des gens qui sont venus ici me Pont confirmé, qu'on lit avec plaisir mes lettres. C'est ma semence qui germe maintenant, et qui, avec l'aide de Dieu, produira son fruit en sa saison. Depuis que j'ai fait joindre les six premières lettres, où toute notre religion est expliquée, et que j'y ai ajouté l'épitre au roy de France, il paraît qu'on les recherche avec empressement. Chacune de ces lettres que j'adresse à différents particuliers, est accompagnée d'un petit compliment pour disposer [le destinataire] à la lire, et l'émouvoir à quelque pitié, en lui représentant la pureté de la religion que nous professons, les raisons qui nous empêchent d'embrasser la romaine, et les maux qu'on nous fait souffrir, quoique nous ne fassions tort à personne (1). S'il y avait en Hollande de nos réfugiés qui eussent bien à cœur l'avancement du règne de Jésus-
(1) Voici riin de ces compliments, extrait des Archives de Montpellier, n est inédit et du commencement de juin 1698 : « Monseigneur,
« Gomme on nous traite d'hérétiques et de schismatiques, et que, sous ce prétexte, on rend notre condition extrêmement triste et lamentable, nous avons pris la liberté, dans le mois de mars et d*avril dernier, d^envoyer à la cour cinq requêtes, qui ont été adressées à MM. de Pontchartrain et de Barbezieux, ministres d'État, et dans lesquelles nous avons justifié notre religion par la parole de Dieu, d'une manière simple et précise. Depuis Tenvoi de ces requêtes, un évêque catholique ayant adressé une lettre pastorale à ceuï qu'il appelle nou-
Christ et notre rétablissement, pour le servir encore une fois dans notre patrie, ils pourraient faire facilement et à moindres frais ce je fais ici...
Si le malheur voulait qu'il n'y eût pas parmi vous de gens assez zélés et pieux pour faire ce petit commerce de lettres, chacun recevra selon ses œuvres ; je voudrais être dans vos provinces, pour y faire moi-même ce que je fais ici. Si je composais une gazette, tout le monde s'empresserait de la lire et de l'envoyer. Gela fait bien voir que Dieu est juste, quand il déploie ses jugements sur des gens ainsi faits. Gens tièdes, paresseux et délicats, qui ne veulent pas monter à la montagne, apporter du bois, et rebâtir la maison de Dieu; gens, en un mot, qui n'ont point peur de la présence de rEternel...
veaux catholiques, nous prenons la liberté, Monseigneur, d'envoyer à Votre Grandeur une autre lettre pastorale, qui sert de réponse & celle-là, et sur laquelle nous supplions très-humblement Y. G. de vouloir jeter les yeux à quelque heure de son loisir. Comme nous n'avons plus d'accès au trône du roi, que ceux qui nous affligent ont, au contraire, une pleine liberté de faire entendre à S. M. tout ce qui leur plait, sans que personne les contredise , et que cependant les maux qu'on nous fait souffrir font une grande brèche à l'État, il serait à souhaiter, Monseigneur, que les écrits qui contiennent notre justification, passassent par les mains des principaux seigneurs de la cour, qui ont des lumières, de la droiture et du zèle pour le service du roi, afin qu'ils pussent soutenir la cause des innocents, et représenter à S. M. ce qui est du véritable intérêt de son royaume. C'est pour cela. Monseigneur, que nous supplions très-humblement V. G. de nous pardonner la liberté que nous prenons à cette heure, et d'avoir pitié de nos misères. Cependant nous prierons toujours le Seigneur pour la conservation, la gloire et la prospérité de V. G. et de tous ceux qui peuvent lui appartenir.
« A Monseigneur, Monseigneur le duc de Boufflers, maréchal de France, en cour. — Un pareil paquet a été- envoyé en même temps à Monseigneur le duc de Villars, maréchal de France. — Signé Brousson ».
Brousson eut beau se plaindre et exhorter; une partie de ses Lettres arxx catholiques romains n'avait pas encore vu le jour en 1697 (1) et ne le vit sans doute jamais. 11 avait eu soin, du reste, de les envoyer toutes à la cour, aussi bien celles qui restèrent manuscrites que celles qui furent imprimées.
Quand l'inépuisable charité des Suisses fut reconnue impuissante à subvenir aux besoins de l'énorme quantité de Français qui franchissaient la frontière, nus et dépourvus de tout (2) , Brousson pressa l'envoi d'une nouvelle députation aux princes et aux États protestants, afin d'obtenir la création de nouvelles colonies ou lieux de refuge, et des secours sur la route pour ceux qui iraient s'y établir. Il écrivait, le 16 mars 1688, la lettre suivante à M, de Mirmand, gentilhomme et ancien de la ville de Nîmes, réfugié à Zurich (3) :
A Lausanne, le 6/16 mars 1688.
Monsieur^ Gomme on prétend faire bientôt partir notre peuple de ce pays, sans que ces pauvres gens sachent où donner de la tète, il importe extrêmement que Messieurs de TËglise française de Zurich, aient la bonté d'user de diligence pour la députation. J'ai appris aujourd'hui. Monsieur, que M. Bernard, ministre (4), se résoudrait à accepter cette députation,
(1) Avertissement des Remarques sur la traductien du Nouveau Testament.,, de Denys Amelote.
(2) n en était passé près de 4,000 à Zurich dans un seul mois de l'année 1687.
(3) Ms. Court, n« 17, t. O.
(4) Voir ses mémoires, Bulletiyi^ VII, et ci-dessus, I 165.
s'il ne fallait pas aller plus loin que le Brandebourg; mais qu'il ne saurait s'engager à passer la mer. Il me semble qu'oa peut pourvoir à cet inconvénient, en vous priant, Monsieur, avec M. Bernard, de prendre la route d'Ulm, Nuremberg, Saxe et Brandebourg, et d'aller même dans les États voisins, comme sont ceux d'Anhalt, Cassel, Hanovre, Zell, etc., et en nommant deux autres députés pour prendre la route de Wurtemberg, Heidelberg, Francfort, Nassau, Hollande, Frise, Brème, Hambourg, Danemark et Suède, et les autres petits États ou républiques qui sont sur cette route-là.
En effet. Monsieur, ces deux routes où tous nos pauvres frères se partageront, s'éloignent tellement l'une de l'autre, qu'il me semble qu'il est absolument nécessaire de pouiVoir à toutes les deux. Or, comme on ne peut envoyer moins de deux députés ensemble pour un voyage et pour une commission aussi importante que celle dont il s'agit, je crois qu'il serait bon de nommer deux autres députés pour la route de Hollande, Danemark et Suède. Pour cet efiTet, comme il y a peu de temps à perdre, je suis persuadé que, si nos Messieurs de Zurich veulent faire la nomination, tout le monde l'approu» vera. La question est de trouver des sujets propres et disposés à accepter la députation. Je crois que pour les pasteurs, Messieurs Dolympie (1) et De La Porte seraient fort propres. M. Dolympie est un homme de fort bon sens et beaucoup d'adresse; outre cela, il a extrêmement à cœur l'intérêt public, et comme il a une grande ferveur d'esprit, il est autant pathétique qu'aucun autre que je connaisse. Lequel des deux qu'on choisisse, je crois qu'on fera un fort bon choix. A l'égard des laïques, il serait fort à souhaiter que M. Saurin (2) fût en
(1) Voir cî-dessus, I 110.
(2) Père de l^illustre prédicateur. Il s'était joint, avec ses deut fils, ù son ami M. de Mirmand, pour sortir de France par la Catalogne (Bullet., Yll 46).
état de faire ce voyage; mais s'il ne peut le faire, je crois qu'il ne serait pas mal que M. de Lange voulût le faire; mais je doute fort qu'il voulût aller aussi loin et laisser ici M»"» sa femme. Il est présentement à Genève, où apparemment il y a des affaires pour quinze jours ou trois semaines; cependant la chose presse. Nous avons en Hollande M. Yerdier, avocat de Montauban, qui a été autrefois député à Paris pour les affaires de la religion, et qui est un très«bon sujet. Je suis sûr qu'il accepterait la députation, si l'autre député avait ordre de le prendre en Hollande. M. Duroy qui est maintenant à Nuremberg» sehiit assez propre pour cette commission. C'est un homme qui a du zèle et du bon sens. Il est vrai qu'il a un peu du [sic] feu ; mais outre qu'il est nécessaire d'avoir un peu de vigueur pour des affaires de cette nature, il ne laisse pas d'avoir de la prudence, et la confiance qu'on prenait en lui dans le Haut-Languedoc, où tout fe monde lui rendait un fort bon témoignage, le fait assez connaître.
Quoi qu'il en soit, il importe beaucoup. Monsieur, comme je vous ai dit, que les députés partent bientôt, afin que leur départ donne le courage à notre pauvre peuple de passer en Allemagne, et de continuer à sortir du royaume. Cependant, Monsieur, je vous prie d'être persuadé que je suis. Monsieur,
votre très-humble et très-obéissant serviteur,
Brousson.
Je prends la liberté d'assurer ici tous ces Messieurs, de mes
très-humbles respects.
La nomination des députés n'eut pas lieu à Zurich, et le projet d'une double députation parut sans doute d'une exécution difficile. Le 25 mars, quarante-deux des principaux réfugiés de Lausanne se réunirent, et donnèrent plein pouvoir à M. de Mirmand et à Jean Bernard, ex-pasteur de Manosque en Provence.
Brousson fut chargé de rédiger l'adresse, signée de
164 LES PBEMIEBS PASTEUBS t»U DÉSERT
cin(iuante-six noms, dont ils sejraient porteurs (1). La voici en partie :
... Nous vous conjurons au nom du Seigneur, grands mo« narqueSy augustes électeurs, sérénissimes princes, hauts, puissants et excellents magistrats, et vous tous nos très-chers et bien-aimés frères, d'être touchés de notre lamentable état, et de considérer qu'il n'y a point de douleur pareille à notre douleur. Nous portons maintenant l'indignation de l'Eternel, parce que nous avons péché contre lui ; mais nous sommes pourtent ses enfants, et c'est pour son nom que nous souffrons tant d'outrages de la part des hommes.
Si nous voulions recevoir les traditions humaines, vivre dans la communion de l'Antéchrist et nous prosterner devant les idoles, le monde nous aimerait. Mais il nous perséciite et nous opprime, parce que notfs ne voulons avoir d'autres règles de notre foi et de notre culte que la parole de Dieu ; que nous ne voulons adorer, servir et invoquer que ce grand Dieu ; que nous ne voulons reconnaître d'autre chef de l'Église, d'autre roi des rois, d'autre médiateur, d'autre intercesseur et d'autre patron que Jésus-Ghrist, d'autre sacrifice expiatoire que son sang et d'autre rançon que la sienne ; que nous ne reconnais-^ sons aussi d'autre principe de notre illumination et de notre sanctification que le Saint-Esprit; qu'aussi c'est en Dieu seul, Père, Fils et Saint-Esprit, un seul Dieu béni éternellement, que nous voulons nous glorifier, donnant à lui seul toute la gloire de notre salut et mettant en lui seul notre confiance; et que enfin, considérant que le baptême et la sainte
(1) C^est à tort que le Bulletin (IX 149) attribue cette pièce au pas^ teur Barbeyrac ; elle est incontestablement de Brousson, ainsi que le dit la France protestante. Il n'y a, du reste, pour s'en convaincre, qu'à la comparer avec les Lettres des protestants de France qui ont tout abandonné pour la cotise de V Évangile,
Gène sont les deux seuls véritable» bacreiueuu «h ; <ii>x.iii'.< '■ grâce, qui contiennent le grand $nyslert d*: rvuit» lo^ni^i.. • qui sont les sceaux de la rémiiwioQ de uoc peoa^r i.- i... p^,de la vie éternelle, que Dieu accuminif^ufr o uu»; ^iu-^^v ^i*-' cnliere du 6aint-£sprit pour 1 auiazieiiiaiioi. o-^ ki^'^- ^ nous avons besoin, et dans ta parii/otpoioji. uc^v»*'-'-^ wmmês faits partieipanu de Jtttu^Hrt&i mm:»!-. •; *-. ^j . béoéfioes de sa mon, nuu^ uk wuioilt l^^ obACA/i*: ^» <. simplicité et en la isacn^e iuruir uu-r >t i>9ù«-:^ ^.-. ^ j- crite.
C'est donc pour la gi«-«rr t-. l#j-. - •-^- u. . *j^-
dans cette assurancv iiuur %(.•.- &u;*k^a .. ..-.-•
de nous recevoir cimn^e lUtaiiAfi-:- •^:^'.^.^.
Gbrist lui-même qui *^ |it«M9i«i^ '- •■... - ^ »«--
qui. au jour du icraiiG ei «emii^' ju^fs^Ai»' . -
auront exerce c^^Hrr^ ijuut •«il.-c um.:*.-
mon l^èri pas»éia.z tt. *Hr*'%m*-:. ■ *- .- «/jri*i.
jNm' dés ic /QMaoûi •. u» ftMMM-
donne c' moM^r?* ,. l- n. ë.- ^^u. ... ^.'-.. ^
j'Uaîs uumÊÔ". *.'•* vvs^. >fi im'U ia:..wnii^ ivf'5 i*t-." ■?■*. w?**'- ,'■- i'i**». fc. . -• Tun d^. cti mu: $f»bi^ Ck ««fi;. " r .. — mes les omAa^rrt^ o^ ^t j^. -. u-.' «u^^.-.
d'haï disfiiBffM:^ .^HL' m- Iam^j^^. «. . -
JBrer ôfr xxrurr -«mi' .. -&•. «â .-:.
de^ iiainft-' <.r- roiiB'/Ai*i ..^
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surtout nous conjurons, par les compassions de Christ, nos très-honorés frères de la confession d'Augsbourg, de considérer que les petits dissentiments qui sont entre nous, sur des points qui ne touchent pas l'essence et le fondement du salut, ne doivent pas empêcher que nous n'ayons entre nous une mutuelle charité et une chrétienne fraternité et tolérance, nous supportant les uns les autres, selon le précepte de St-Paul ; que, puisque nous convenons tous dans les points fondamentaux du salut, nous devons, selon Texhortation du même apôtre, cheminer tous d'une même règle en ce à quoi nous sommes parvenus; que les uns ne doivent pas dire : Nous sommes de Paul, ni les autres : Nous sommes d'Apol* los, car nous sommes tous de Christ; et que enfin ceux qui persécutent les Églises de France, de Piémont et de Hongrie, sont nos ennemis communs, qui se réjouissent de notre division, et, comprenant fort bien que tout royaume divisé contre soi-même ne peut subsister, comme dit notre Seigneur, ne pensent qu'à nous détruire les uns après les autres, etc.
Tandis que, d'après le dogme romain de la trans" substantiation, le pain de la cène est miraculeusement transformé en Dieu, malgré l'apparence; tandis que le dogme luthérien de la consubstantiation veut que, par un autre miracle. Dieu et le* pain coexistent dans l'hostie ; selon Calvin, Dieu n'est présent que spirituellement dans le pain et le vin de la cène (1). Ce spiritualisme irritait les luthériens étroits et leur faisait détester les calvinistes. Brousson ne se contente pas d'atténuer habilement cette divergence dogmatique avec une largeur chrétienne
(l)Zwingle, allant encore plus loin, enseignait que la Cène n^est quMne pieuse et sainte coi^iuémori^tioq do la mort du C)^'is(.
qui l'honore, il accorde aux luthériens tout ce qu'il pouvait leur concéder sans blesser sa propre conscience, savoir que la cène contient le mystère de la Rédemption et nous rend participants de Christ luimême (1).
Pendant que les deux députés faisaient leurs préparatifs de départ, on apprit que le roi de Suède avait rendu une déclaration, portant que tous les enfants nés dans ses États seraient baptisés par des pasteurs luthériens, et que l'électeur de Brandebourg s'efforçait de le faire revenir sur cette intolérante résolution. Quelques personnes auguraient mal du succès de la nouvelle députation, et demandaient qu'elle fût retardée, au moins jusqu'à ce qu'on sût l'effet qu'auraient produit les représentations de l'électeur. Brousson n'était point de cet avis. Aussi s'empressa-t-il de rédiger la Sommaire relation que lui avait demandée M. de Mirmand, et de lui écrire, le 23 avril (2), pour presser son départ et celui de Bernard, que le succès de la députation dépendait de Dieu seul ; que la déclaration du roi de Suède était un motif de plus d'aller promptement se jeter aux pieds du monarque, pour lui faire connaître que les réfugiés étaient « de véritables chrétiens et con-
(1) U exprime de nouveau la même pensée dans son quinzième sermon, sur « ce sacrement qui contient le mystère de la mort de notre Sauveur » (m 29).
(2) î\ ajoutait que la commission chargée du soin des affaires des réfugiés, à la tète de laquelle se trouvait le pasteur Barbeyrac, avait été renouvelée, et qne les pasteurs Murât, Paradez et Jordan, en faisaient partie.
fesseurs de rÉvangile » ; que le désespoir d'un trèsgrand nombre d'entre eux qui retournaient en France, à cause des tristes nouvelles qu'ils apprenaient tous les jours d'Allemagne, exigeait que Ton se hâtât, aussi bien que les intrigues que la cour de France pouvait tenter dans les cours allemandes (1). Les députés se rangèrent à l'avis de Brousson, et l'un d'eux, M. de Mirmand, dit dans ses Mémoi" res (2) : « Nous partîmes donc de Zurich le 10 de mai 1688, et nous nous rendîmes à Berlin, après avoir passé en plusieurs cours d'Allemagne . Pour le fait de notre députation, j'appris, dans la route, avec un déplaisir extrême, la mort de notre incomparable Électeur. Mais j'eus la consolation de trouver, en la personne de son successeur, les mômes sentiments de charité qu'avait son auguste père. Le nouvel Électeur nous assura, avec une bonté dont il nous a donné des marques pendant tout son règne, qu'il voulait faire, pour le bien des réfugiés, tout ce qui dépendrait de lui tant dedans que dehors ses États. Étant donc assuré de sa recommandation auprès des puissances protestantes, il fut résolu, dans une assemblée de l'Église de Berlin, où se trouva M. le maréchal de Schomberg et le comte Charles, sgrn fils, avec un grand nombre de gens de distinction, qu'on diviserait tous les pays protestants en cinq départements; que, dans chacun de ces départements, on enverrait des députés et des lettres de recommanda-
(1) Ms. Couft, no 17, t. 0.
(2) Bullet., VU 53.
tion de S. S. E., pour y recevoir des réfugiés, s'ils s'y pouvaient établir, ou pour y faire des collectes afin de faciliter leur établissement ailleurs. La Hollande et quelques autres États furent le partage de M. Bernard et le mien. Nous nous y rendîmes dans le mois d'août ou de septembre de 1688, dans le temps que le prince d'Orange était sur le point de s'embarquer pour l'Angleterre. Je fus attaqué de la lièvre d'accès d'abord après mon arrivée, en sorte que je fus hors d'état d'agir pour nos affaires (1). Me trouvant donc inutile en Hollande, et voyant que tous les réfugiés espéraient beaucoup plus du succès de l'entreprise du prince d'Orange que de toutes nos négociations, je pris la résolution de retourner en Suisse. D
(1) Le synode assemblé à La Haye, le 15 septembre, ne pouvait se montrer indifférent à la mission des deux députés. En effet, Tarticle 9 de ses délibérations est ainsi conçu : « Notre très-cher frère M. Bernard, ci-devant pasteur à Manesco en Provence, député des frères réfugiés en Suisse..., s'est présenté à cette assemblée pour la saluer, tant en son nom qu'en celui de M. de Mirmand, son condéputé, et même de la part des pasteurs et des autres réfugiés, qu'il représente par la députation, et après un discours fort chrétien et fort touchant sar rétat présent de l'Église que Dieu appelle à l'épreuve dans des endroits, et à la compassion et à la commisération en d'autres, il nous a demandé que les députés à ce synode aient la charité d'appuyer en toutes occasions, soit auprès des Puissances, soit auprès des familles particulières, quand il s'agira de collectes, les intérêts de la communion des saints ; à quoi notre très-honoré frère M. Carré, modérateur, a ré{)ondu au nom de notre compagnie, que nous ne manquerons pas, avec la grâce de Dieu, ft un devoir qui nous est si foi^t recommandé et par notre christianisme et par notre ministère » (Actes du synode wallon^ t. IV)*
Brousson ne pensait pas seulement aux réfugiés, il enveloppait dans la même sympathie tous les protestants restés dans le royaume, et écrivait, le 10 septembre, une pièce toute pleine de foi et d'ardeur, intitulée : Lettre à chaque Église réformée de France qui a succombé sous la persécution^ pour Vexhorter à se relever et à donner gloire à Dieu. Il y invite énergiquement les nouveaux convertis à sortir incessamment du royaume ou à souffrir toute espèce de maux, plutôt que de continuer à porter la marque de la Béte en persévérant dans la religion qu'ils ont embrassée par force. « N'espérez pas, leur dit-il (1)», que Dieu soit apaisé envers vous et qu'il voua délivre, pendant que vous ne cessez de l'offenser. L'unique moyen d'émouvoir ses compassions et d'obtenir sa protection et son secours, c'est d'exposer vos biens et vos vies pour réparer l'outrage que vous* avez fait à sa gloire, et le terrible scandale que vous avez donné à tous les fidèles qui sont au monde. C'est de vous laisser emprisonner et piller, ou d'abandonner même vos maisons lorsqu'on vous envolera des troupes.
« Cela même est absolument nécessaire à l'égard de vos ennemis. Comme ils voient avec regret (2) la grande brèche que la persécution a faite à TÉtat, il n'y a pas d'apparence que lorsqu'ils verront votre fermeté, ils veuillent achever de détruire le royaume.
(1) Lettres et opicscules^ p. 61.
(2) Brousson prête ici aux persécuteurs de louables sentiments qu'ils n'éprouvaient certainement pas ; le poëte les a plus fidèlement peints dans ce vers ; Abîmons tout plutôt^ c*est r esprit de VEglise>,
Si la cour eût cru que la persécution eût dû produire les mauvais effets qu'elle a produits jusqu'à présent, elle n'aurait eu garde de faire ce qu'elle a fait. Vous devez donc espérer qu'on vôtis redonnera la liberté qu'on vous a ôtée, lorsqu'on verra que votre zèle se réveille, et qu'il faudrait achever de perdre l'État, si on voulait envoyer des troupes par tout le royaume, ou emprisonner tant do gens. D'ailleurs quand les hommes ne se lasseraient pas d'eux-mêmes de vous affliger, Dieu saura bien trouver le moyen de les retenir. L'heure de ses jugements approche. Qu'est-ce, dit l'Écriture, qui s'est jamais roidi contre Dieu, et s'en est bien trouvé ?
« En un mot. Dieu ne vous promet de délivrance dans sa Parole, que lorsque vous vous mettrez en état de le glorifier. Vous étiez les témoins de Dieu^ dont il est parlé dans le chapitre XI de l'Apocalypse ; vous rendiez témoignage à la vérité par la publique profession que vous en faisiez ; mais la Bête vous a vaincus et tués, c'est-à-dire qu'elle vous a contraints de renier cette même vérité, à laquelle vous deviez rendre témoignage jusqu'au dernier moment de votre vie. Il est vrai que, dans la même prophétie, le Dieu de miséricorde vous promet de vous rétablir, de vous élever même dans un état de gloire, de détruire une partie des persécuteurs, et de convertir les autres. Mais cela ne doit arriver que lorsque vous aurez été rsuiimés, que vous vous serez relevés, que vous vous tiendrez fermes sur vos pieds, et qu'une grande crainte saisira ceux qui vous auront vus,
« Nç vous attachez point, mes très-chers frères, à
une trop curieuse supputation des trois jours et demi mystiques, après lesquels les témoins de Dieu doivent ressusciter. Peut-être que ces trois jours et demi mystiques finissent plus tôt que vons ne pensez. Je suià persuadé que leur supputation peut être faite diversement. J'ai d'ailleurs souvent remarqué que les promesses de Dieu s'accomplissent par degréSj en divers sens et en divers temps, etc. (1) ».
Il nous parait probable que des exemplaires de cette circulaire, dont le premier paragraphe tout personnel avait été modifié, furent adressés par les pasteurs de Lausanne à tous les groupes de pasteurs réfugiés, notamment h ceux de Rotterdam, avec prière de la faire tenir à leurs ouailles. Les pasteurs de Rotterdam, en effet, répondirent que quelque belle et touchante que fût la lettre qu'ils avaient reçue, ils ne jugeaient pas convenable de l'expédier. Les raisons de ce refus sont exposées dans la pièce suivante, que son importance nous oblige à transcrire en entier :
(1) « Je n'ai cessd de travailler, écrivait-il encore le !«' septembre 1688, on pour la défense des droits et privilèges de nos Églises opprimées, ou pour le soulagement et la consolation de nos frères dispersés, ou pour lé salut de ceux qui étaient ou qui sont encore en France, ou pour la justification de notre créance envers ceux de nos frèrèà protestants qui n'en avaient pas une juste idée, ou pour la conviction du clergé persécuteur, ou pour Tinstruction des catholiques romains en général. De sorte qu'à l'égard de la France en particulier, j'estime que depuis trois ou quatre ans, j'y ai répandu environ dix mille copies de diverses lettres ou exhortations, qui sont autant do continuelles prédications de la vérité, dont les persécuteurs croyaient avoir aboli la connaissance. » [Lettres et opuscules ^ p. \ZI) .
Rotterdam, ce 23« septembre 1688 {{),
Messieurs et très-honorés frères.
Nous recevons avec bien de la joie et de la reconnaissance rhonneur que vous nous faites de nous communiquer vos sérieuses et charitables résolutions en faveur de nos troupeaux désolés; nous louons Dieu et vous félicitons des beaux mouvements de zèle qu'il vous met au cœur, pour le relèvement des mines de notre pauvre Sion; nous jugeons que ce bon Dieu aura bientôt compassion de son triste état, et que le temps qu'il a assigné à sa délivrance est prochain, voyant que ses serviteurs s'affectionnent si fort à ses pierres et ont tant de pitié de sa poudre. Nous entrons tout'^-fait, Messieurs et trèshonorés frères, dans vos sentiments à l'égard de l'encouragement que l'on doit donner à nos frères tombés. ^ Il n'est aucun de nous qui n'ait souvent écrit, et qui n'écrive encore souvent aux membres de son troupeau, pour les éveiller par de salutaires et de judicieux avertissements, et les obliger à l'un ou à l'autre des partis que vous voulez qu'on leur propose, c'est à savoir de se transporter dans des lieux de liberté, ou de servir Dieu en pureté là où ils sont, avec un actuel renoncement aux superstitions du papisme, et nous sommes fort d'avis que l'on continue à leur écrire, mais avec les précautions que la conjoncture présente demande de nous, évitant avec soin de donner lieu à leurs persécuteurs de les accuser d'intelligence et de commerce avec les ennemis de l'État, ee qui leur attirerait sans doute de nouvelles et trèscruelles persécutions, et nous n'estimons pas que, quand ces affaires seraient encore sur le même pied qu'elles étaient il y a six mois, l'on dût leur écrire la lettre circulaire que vous nous avez envoyée, quelque belle et touchante qu'elle soit. Gomme nos troupeaux ne sont pas tous dans de mêmes
(1) Ms, Courte no 15.
situations, ni dans les mêmes dispositions, aussi n'est-il pas à propos de leur dire les mêmes choses à tous; et il ne faut pas douter que chacun d'eux, étant persuadé que c'est l'esprit et le cœur de son pasteur qu'il entendra lui parler en particulier dans la lettre qu'il recevra, n'en soit touché plus vivement et n'en profite mieux que s'il voyait que c'est la production de quelques autres que son pasteur aurait copiée, et qui serait adressée également et indifféremment à tous les troupeaux. Nous ne manquerons pas cependant, puisque vous le désirez, de communiquer votre lettre et votre formulaire (1) à Messieurs nos frères, qui sont dans les villes que vous nous marquez.
Pour ce qui est des offres que vous désireriez que l'on fît à nos tristes brebis de ne les laisser pas destituées de pasteur, au cas qu'elles se relèvent, l'on estime encore que pour cela il faut avoir égard à la diversité des temps, des lieux et des dispositions des* troupeaux. Et l'on espère qu'il se trouvera dans le pays où vous êtes, comme il se trouve dans celui-ci, quelques pasteurs qui se sentiront appelés de Dieu, par les dons qu'il leur a départis et par un instinct particulier de son Esprit, à s'exposer pour leur édification, lorsqu'il y aura apparence de le faire avec fruit, et que l'on n'aura point plus de sujet d'en appréhender, pour les brebis aussi bien que pour lespasteurs, de fâcheuses suites à tous égards, que d'en espérer de favorables effets. Et c'est ce qui doit être remis à la prudence et aux mouvements secrets de ceux qui formeront cette courageuse entreprise, et non pas aux sollicitations de leurs frères. Dieu veuille nous bien inspirer tous, nous sanctifier par ses châtiments, consoler tant de fidèles affligés pour son saint nom, hâter la délivrance de son Église, relever nos tombés, fortifier en la foi contre toute sorte de tentations ceux
(1) Sans doute un formulaire d*abjuration du catholicisme, dans le genre de celui que nous avons cité plus haut, tome I, page 178.
de nos réformés qui sont encore debout, et répandre sur vous ses meilleures bénédictions. Nous sommes, Messieurs et trèshonorés frères, vos très-humbles et très-obéissants serviteurs et frères au Seigneur. Les pasteurs français réfugiés à Rotterdam, et pour tous,
SAUVAGERIE DE LA PLACE (1), pasteur de Ghantonnay en Bas-Poiton; BRIAND, ministre du Haut- Poitou; LEGENDRE, ministre de Rouen; DE LA JUGANIÈRE, ministre de Laigle [en Normandie] ; CHAUVAIN, m. [d'Uzès]; DE SU- PERVILLE, pasteur de l'Église de Loudun.
Bien que le ton en soit fraternel, celte réponse avait, il nous semble, pour but de faire sentir aux réfugiés de Lausanne que leur zèle et leurs exhortalions avaient un peu excédé la mesure. Les deux traits suivants nous ont frappé plus encore que le fefus d'envoyer partout la circulaire : 1° C'est aux mouvements de leur conscience, et non à la sollicitalion de leurs frères, que les ministres disposés à rentrer en France doivent obéir. 2° L'on espère qu'il ^ trouvera en Suisse, comme il se trouve en Hol- '^nde, de$ pasteurs disposés à repasser la frontière ^pandils le croiront possible (2). De la Place et ses
(1) Jean de la Place, sieur de la Sauvagerie.
(^ILa Hollande a fourni, en effet, plus de pasteurs sous la croix que «^ Suisse, d*où ne revinrent, à notre connaissance, que Debruc et Gnion.
Bïousson les mentionne tous deux, après avoir commence par écrira («e/at, somm, des merv., p. 17) que « de tous les pasteurs réfugiés en
collègues ne disent point que des pasteurs de Hollande ont déjà commencé à prêcher en France depuis plusieurs années, sans doute dans la crainte que leur réponse ne tombe entre des mains infidèles.
On a vu plus haut (I 146) que, dans le même mois de septembre 1688, Brousson fit imprimer, mais sans les rendre publiques, les quatre lettres par lesquelles il invitait les pasteurs réfugiés à rentrer en France pour obéir à leur vocation, et que, sommé peu civilement de donner l'exemple, il tomba dans une grande perplexité d'esprit à ce sujet, se demandant si, au lieu dé se borner à défendre l'Église de loin par ses publications, il n'était pas tenu de repasser en France au péril de ses jours. « Il avait toujours, nous dit-il lui-même (1), ces paroles dans l'esprit ; Israël, tes, prophètes ont été comme les renards au désert. Vous n'êtes point montés aux brèches et vous n'avez point réparé les cloisons pour la maison d'Israël, pour vous trouver au combat en la journée de V Étemel (Ézéchiel XIII 4, 5), et ces autres terribles paroles : Maudissez Méroz^ a dit Vange de VÉter* nel, maudissez à bon escient ses habitants; car ils ne sont point venu^ au secours de l'Eternel, au secours de l'Éternel avec les forts (Juges V 23) ».
, Cette lutte intérieure de plus en plus violente, dura près d'uu an, et ne prit fin que lorsqu'il eut fait le sacrifice de sa vie. L'arrivée à Lausanne de Vivens,
Suisse Debruc fut le seul qui se trouva disposé à retourner en France ».
Voir a ce propos Touvrage de M. Nègre, p. 48.
(1) Relat, somm, des merv.y p. 15.
Papus, Lapierre, etc., acheva de décider de sa vocation; il résolut de partager les périls de ces hommes de cœur et de foi. « J'ai plusieurs fois protesté, écrivait-il à Bâville (1), et je le fais encore comme devant Dieu...., que ce n'a été ni par l'ordre ni par le conseil d'aucune puissance étrangère, directement ni indirectement, que je suis revenu en France;.... mais que c'a été uniquement par le mouvement de ma conscience et de l'Esprit de Dieu, que je suis jevenu dans ce royaume, ce mouvement intérieur ayant été si violent, que j'en étais consumé, jusque-là qu'ayant différé deux ou trois mois de suivre cette vocation intérieure, je tombai dans une maladie qui paraissait mortelle à tout le monde, et dont les médecins ne connaissaient pas la cause. Mais comme je vis bien que Dieu ne manquerait pas de me faire mourir, si je résistais plus longtemps au mouvement de son Esprit, qui m'appelait à venir consoler son peuple , je me mis en chemin au milieu de ma maladie, sans consulter la chair et le sang, et Dieu me rétablit la santé dans mon voyage. Maintenant je puis bien encore prendre à témoin ce grand Dieu, qui connaît mes plus secrètes pensées, que c'est uniquement par la crainte de son nom, et pour les intérêts de sa gloire, de son service et du salut de son peuple, que je m'expose depuis si longtemps à tant de misères, à tant de fatigues, à tant d'alarmes, à tant de dangers dans ce royaume ».
(1) Lettre du 10 juillet 1693 {Lettres et opicscules, p. 104).
Nous n'avons pas vu les Lettres aux réfugiés «c qui furent imprimées en Suisse en 1689 (1) ».
PREMIERE Mission (1689-1693).
Après s'être préparé à ce voyage par des jeûnes fréquents et des prières continuelles, après avoir énergiquement combattu Thésitation bien naturelle que ses compagnons éprouvaient au dernier moment, et qui faisait reculer le départ de semaine en semaine, Brousson quitta Lausanne le 22 juillet 1689, et gagna heureusement les Cévennes, avec l'intention d'y travailler au relèvement de l'Église par la distribution de ses écrits. Cependant les ballots qu'il en avait expédiés par des voies différentes en Languedoc, avaient été saisis et n'étaient pas arrivés à destination (2). Il n'eut donc d'autre ressource que
(1) Voir l'appendice III.
(2) Plus tard, Broasson réussit à établir un dépôt à Romans (Drôme), d'où les livres se répandaient en Dauphiné et en Languedoc. Un ballot à destination de cette yille fut saisi & Marseille en 1696.
Antoine Court se plaignit si vivement, à son tour, du manque d'ouvrages religieux, que les réfugiés firent un fond spécial destiné à envoyer en France des ouvrages choisis, surtout des Nouveaux Testaments et des Psautiers. Et le même Court put bientôt écrire, en remerciant cette Société biblique : « Quelques livres parsemés ont réveillé un grand nombre d'âmes qui dormaient, tellement que les noises, les discordes, les procès, les querelles, commencent à perdre leur force. » (Edm. Hugues, Ant, Court, I 60).
En 1744, Jacques Guillot, voiturier de Menglon en Dauphiné, était condamné aux galères & vie, pour avoir introduit en France des livres A
d'écrire, dans les bois et les cavernes qui lui servaient d'asile, « sur un petit ais, qu'il portait toujours et qu'on appelait la table du Désert (1) » , des instructions, des exhortations et des prières, en un mot, de petits traités d'édification qui répondaient aux besoins du temps. Il en faisait de nombreuses copies, qu'il distribuait, en recommandant qu'on se les passât de main en main. L'un de ces ouvrages est la Confession de foi raisonnée de ceux qui prêchent dans les Déserts, dressée en 1689, envoyée à la cour et au clergé en 1691, et imprimée en Suisse en 1694 (2).
Les autres pasteurs du Désert cachaient avec soin leur rentrée en France, et le séjour qu'ils y faisaient; cependant ils ne tardaient généralement guère à être arrêtés. Brousson fit le contraire, il agit, semble-t-il, de manière à se faire prendre au bout de quinze jours ; cependant son ministère sous la croix fut un des plus longs du XVIP siècle.
A peine arrivé, il n'hésite pas à déceler sa présence, en écrivant à Bâville que sa conduite et celle des prêtres ne sont propres qu'à désespérer le peuple. Bientôt il s'aperçoit que cet avis sincère n'a fait que rendre plus active la poursuite des assemblées. Alors il reprend la plume, et s'adressant de nouveau à l'intendant persécuteur, il lui écrit, le 1" octobre 1689 (3) :
Tnsage de la religion, n fut libéré dix ans plus tard (Â. Coquerel fils. Les forçats pour la fbi^ p. 343) .
(1) Relat. somm. des merv., p. 25,
(2) Voir Fappendice HI.
(3) Ms. inédits de Brousson conservés aux Arch. de THérault.
On fait entendre à Votre Grandeur que ceux qui sont revenus dans ce pays pour y prêcher TÉvangile, ont été envoyés par les puissances étrangères, et qu'ils n'ont d'autre dessein que d'y mettre tout dans la confusion. Mais autant qu'on peut connaître les personnes revenues dans les Gévennes, on peut protester avec vérité, et on peut en prendre Dieu à témoin, qu'ils sont revenus sans aucun ordre des puissances étrangères (1), et que c'est leur propre zèle et le devoir de leur conscience qui les a portés à rentrer dans le royaume, pour y travailler au salut de leurs frères, et au rétablissement du véritable service de Dieu, tel que Dieu le prescrit dans sa parole et qu'il lui était rendu selon les édits de pacification. On ne doit pas se flatter> Monseigneur : il n'y a point de pasteur exilé qui ne se croie obligé de rentrer dans le royaume pour la même fin, et qui n'ait résolu de lé faire. Si la plupart d'entre eux ont suspendu jusqu'à présent l'exécution de cette entreprise, c'est qu'ils espèrent de pouvoir le faire bientôt avec plus de sûreté. Ainsi on peut compter là-dessus, que tôt ou tard ils rentreront tous, s'il plait au Seigneur. Et plût à Dieu qu'ils l'eussent déjà fait, et que le ïèle que le peuple eût témoigné à leur retour, eût déjà porté la cour à rétablir les choses, sans attendre qu'il en eût coûté à l'État ce qu'il pourrait bien lui en coûter dans la suite!...
Il faut que l'État périsse ou que la liberté de conscience soit rétablie. On n'a jamais bien connu le danger qu'il y avait à forcer deux millions de personnes d'abjurer une religion qu'ils sont persuadés être la seule qui est conforme à la parole de Dieu... (2).
(1) Il résulte de ces lignes que, non-seulement Brousson ne s'était pas engagé à provoquer un soulèvement, mais aussi que Vivens ne lui avait pas encore fait part de ses projets.
(2) V Histoire des réfugiés protestants étant un petit chef-d'œuvre, il nous parait d'autant plus nécessaire de signaler une erreur grave
Ainsi, Monseigneur, il est certain que, si cette persécution durait un siècle, on verrait durant tout ce temps-là qu'une très-grande partie des sujets du roi, dont la conscience serait gênée, continueraient à sortir de ses États, et que les autres 8'exposeraient tous les jours aux plus terribles dangers pour rendre à Dieu le culte qui est prescrit dans sa parole. Les supplices ni les massacres ne les arrêteraient point, comme ils n'arrêtèrent point leurs pères dans le siècle passé, et comme ils n'arrêtaient pas les premiers chrétiens.
Bâville est donc bien averti : c'est un duel à mort cpii est engagé entre la conscience et la tyrannie. Les consciences ne reculeront pas, elles n'ont jamais reculé et elles ont toujours triomphé. La Révocation a déjà fait une « grande brèche à l'État » ; la continuation de la persécution ne pourrait que l'agrandir
commise par Tinfortuné Charles Weiss, lequel a eu le tort de ne pas lire Jorifiu et de croire Bossuet sur parole.
« L'Église protestante, dit-il (I 52), contrairement & son intérêt et P&r un scrupule qui Thonorera toujours aux yeux de la raison, inclinât & admettre que Ton peut être sauvé dans les deux communions. 1^ ministre Jurieu soutenait ouvertement cette doctrine avec cette connction vigoureuse qu'il apportait dans les questions de contro- ^we. Il avait, selon rèxpi*es8ion de Bossuet,. ouvert la porte du ciel à ceux qui vivaient dans la communion de V Église romaine, H n^avait pas craint de déclarer que Topinion contraire était inhumaine, ^«lle, barbare, et qu'il la considérait comme une opinion de hour^ reau, i — Or Jurieu, d'accord sur ce point avec Claude aussi bien qu'avec Brousson et tout le protestantisme orthodoxe d'alors, a donné P^ur titre à sa lettre pastorale du 1"" février 1689 ces lignes : Que '«fon nous on ne se peut sauver dans V Église romaine. Réfutation <fe quelques sophismes deM.de Meaux. Que V Église romaine est *^Babylone antichrétienne, l/où est venu que quelques protestants ^m douté.
et jeter dans la révolte et dans le parti de l'étranger, s'il venait à pénétrer dans le royaume, des malheureux que l'on tourmente sans relâche. Au mois de septembre, il avait été question que les troupes protestantes envahissent les Cévennes, pour secourir leurs coreligionnaires ; Brousson ne le dissimule paç, il dit tout, dans l'espoir que le despotisme réfléchira et qu'il rétablira l'édit, «pour éviter la ruine du royaume ».
Il est toujours étrange, dira-t-on, que des sujets prennent les armes contre leur prince. Mais ils ne les prennent que pour la défense de leur propre vie, lorsqu'ils voient qu'on se met en état de les massacrer. La patience des plus modérés se change en fureur lorsqu'elle est poussée à bout. Les plus pacifiques se lassent enfin d'être dévorés sans sujet, d'être traités en esclaves, et d'être égorgés comme des bêtes. . .
Que veut-on que fasse ce misérable peuple ? H est au désespoir d'avoir été forcé d'abjurer sa religion ; il a plus d'horreur que jamais pour celle qu'on lui a fait embrasser, et il ne peut plus vivre absolument dans la religion romaine. Quel parti peut-il donc prendre ? Il a tenté inutilement une infinité de fois la voie des supplications et des remontrances. Lorsqu'il veut s'assembler sans armes pour prier Dieu, on le massacre inhumainement. Faut-il donc trouver étrange qu'il prenne quelques précautions pour éviter d'être égorgé ? Veut-on qu'il attende que les puissances étrangères se soient fait ouverture dans le royaume, pour se jeter entre leurs bras, et mettre fin par ce moyen à toutes les misères et à toutes les calamités qu'il souffre depuis si longtemps ? Certes, il vaut bien mieux que ce pauvre peuple, en faisant connaître qu'il aime mieux mourir que de vivre plus longtemps dans une religion qu'il croit contraire à la parole de Dieu; tâche de porter la cour s^
lui redonDer la liberté de conscience, dont on Ta fait dépouiller, que d'attendre une occasion plus favorable pour lui, mais plus funeste pour l'État.
Mais qui donc, si ce n'est les proscrits, songeait alors à l'État (1) ? Il y avait longtemps qu'un homme avait dit : L'État, c'est moi. Depuis on ne voyait plus que cet homme, ce demi Dieu, dont les caprices et les passions les plus insensées tenaient lieu de loi, de justice, de patrie et de religion.
En composant des opuscules destinés à réveiller les consciences, et en plaidant auprès de Bâville la cause des persécutés, l'apôtre ne sortait pas du rôle tout laïque qu'il s'était tracé ; il va nous dire comment les circonstances, l'appel des fidèles et l'appel de Dieu le firent prédicateur et ministre (2) :
(1) Ainsi 8*exprimait Claude dans les Plaintes des prot, cruellement opprimés : « Comment n'ont-ils pas vu dans cette affaire, ce qui n*est que trop visible, que TÉtat se trouve percé d'outre en outre par le même coup qui traverse les protestants, et qu'une révocation de redit faite avec tant de hauteur, ne laisse plus rien d'immobile ou de sacre?»
Jurieu disait dans la Politique du clergé^ p. 197 : « n est contre les intérêts du roi de dépeupler le royaume. Il y a encore en France près de deux millions d'âmes de la religion réformée. » — - De Malzac se louait d'avoir empêché d'émigrer nombre d'ofâciers et de civils nouveaux convertis. Givry signalait à La Reynie le préjudice considérable que l'État recevait de la nécessité imposée aux protestants de se faire marier par les prêtres, et de faire baptiser leurs enfants catholiques. Et Bâville lui-même écrivait, en 1697 : « Généralement parlant, tous les nouveaux convertis sont plus à leur aise, plus laborieux et plus industrieux que les anciens catholiques. » (Mém. pour servir à rhist. du Languedoc^ Amsterd. 1734, in-12, p. 79.
(2) ^lat, somm, des Tn^rv*% p* 19.
« Cependant lorsque Brousson fut dans les Cévennes, ne trouvant point de moyen pour faire entrer en France les imprimés qu'il avait préparés avant son départ de Suisse, et qu'il espérait de pouvoir répandre dans le royaume, il s'occupa d'abord à instruire et à consoler quelques-uns de ses frères par de petites exhortations, en leur lisant et paraphrasant l'Écriture sainte, ou en répandant de côté et d'autre de petits écrits, qu'il composait pour leur instruction et dont il faisait plusieurs copies. Quelques mois après son arrivée en ce pays-là , c'est-à-dire au mois de décembre 1689, se trouvant en une petite assemblée de fidèles, sur une des plus hautes montagnes des Cévennes couvertes de neige, et dans une bergerie où il habitait depuis quelques jours avec plusieurs de ses frères, tous ces fidèles le prièrent et le conjurèrent unanimement au nom du Seigneur de leur prêcher l'Évangile et de leur administrer ensuite la sainte Cène. Le frère Vivens, qui était avec lui dans la même bergerie, l'exhorta aussi à cela luimême.
« Il y avait longtemps que Brousson se sentait poussé à travailler par écrit, selon son pouvoir, à l'avancement du règne de Dieu ; qu'il s'y appliquait même avec ardeur, comme savent ceux qui ont été les témoins de sa conduite depuis l'année 1683, et qu'il s'était consacré à cette œuvre sainte pour toute sa vie. Mais d'un côté, il n'avait pas encore entièrement renoncé aux occupations du siècle; car dans le pays de son exil il avait de temps en temps fait les fonctions de son ancienne profession d'avocat, quoi-
qu'il ne l'eût fait qu'à regret et autant qu'il lui avait été nécessaire pour subsister, étant dépouillé de tous ses biens. Et de l'autre, il ne s'était pas encore appliqué à prêcher publiquement de vive voix le saint Évangile. Voyant donc que ses frères l'exhortaient et le conjuraient unanimement de leur prêcher la parole de Dieu, et de leur administrer ensuite le sacrement de la sainte Cène, et qu'un serviteur de Dieu l'y sollicitait aussi, il leur dit qu'il voyait bien que Dieu leur mettait cela au cœur, et qu'il l'appelait à se consacrer à son œuvre et à son service d'une façon plus particulière qu'il ne l'avait fait jusqu'alors. C'est pourquoi il le priait de tout son cœur qu'il lui plût de lui accorder les grâces qui lui étaient nécessaires pour ce grand emploi ; il se prépara donc pour. leur donner la consolation qu^ils souhaitaient.
» Mais avant que de commencer sa prédication, le frère Vivons demanda à Dieu par une prière ardente qu'il lui présenta au milieu des autres fidèles, qu'il lui plût de lui accorder le secours de son Saint-Esprit, afin qu'il pût travailler fidèlement et avec succès à une œuvre si sainte et si excellente. Laquelle prière il réitéra même souvent dans la suite » (1). Quand les fidèles furent assemblés, quelques jours après, pour entendre la parole de Dieu, Brousson leur demanda si c'était bien leur désir qu'il leur annonçât l'Évangile et leur administrât le sacrement de l'alliance de
(1) Diaprés M. Peyrat [Hist, des past, du Désert. I 214), le prophète Gabriel aurait pris part à cette consécration ; mais il n'était pas luimême consacré, et de plus, Brousson ne Tavait jamais vu; car il ne fait nuUe part mentign de lui.»
186 LES PREMfïERS PÂSTEUBS DU DÉSERT
Dieu, et, sur leur réponse affirmative, il fit lui-même la prière de consécration, puis il prêcha et donna la communion.
Le nouveau pasteur était âgé de quarante-deux ans; il prononça, le jour de Noël, son premier sermon (imprimé en tête du troisième volume de ia Manne mystique). Au commencement de janvier 1690, ayant choisi pour l'accompagner Henri Guérin, dit Portai et Pohtaut ou Foutant, et Vivens ayant pris avec lui Papus, « ils descendirent tous quatre de la haute montagne où ils avaient passé une partie de l'hiver et souffert de grandes misères, et Brousson prêcha l'Évangile de Désert en Désert dans les Cévennes et dans le Bas-Languedoc. — Après que le frère Vivens et lui eurent été quelques mois ensemble, il dit au frère Vivens qu'ils devaient se séparer, afin que chacun travaillât de son côté au salut du peuple » (1). — Deux pasteurs et plus de vingt prédicants, presque tous destinés au supplice, prêchaient alors dans le Midi. Avec Vivens : Papus, Carrière, Capieu, Delors, Masbernard et Gavanon ; les deux jeunes filles Isabeau Redostière et Pintarde ; puis Lapierre,- Souveiran, Mazel, Astier, Quet, Bonnemère, Roman, Dumas, les trois frères Plan (2), le second Gazan, Dauphiné, Jean Mognier (3), Laporte et Roussel.
(1) Relat. somm. des merv,^ p. 22.
(2) Baynes, Life of Cl. Brousson, p. 115.
(3) Le galérien Élie Neau écrivait, le 7 janvier 1698, du fond de son cachot (Bullet.y 2« série, IX 540) : « M. Jean Mognier est un homme de vingt-six ans, qui était avec M. Brousson dans les Cévennes, et parce qu'il exhortiùt les fidèles ^ servir Dieu uniquement, on Ta coq-
Le cévenol Henri avait suivi Vivens en Espagne et en Hollande, et, s'étant procuré un passeport, avait servi de guide à l'un des quatre groupes de prédicants rentrés par la Suisse en juillet 1689. Il avait alors environ vingt-cinq ans. Brousson lui apprit à écrire dans les bois, et lui fit ensuite copier les sermons qu'il répandait partout. Quand il en eut copié une douzaine, Henri offrit au pasteur, alors retiré à Nîmes pour s'y remettre d'une maladie de poitrine, d'aller visiter les Églises à sa place et de lire ses sermons dans les assemblées. Brousson accepta, et voyant que Dieu bénissait les travaux de son fidèle compagnon, et qu'un grand nombre d'âmes soupirait après la manne céleste, il l'engagea à se séparer de lui et à se rendre où le devoir l'appelait. Ils ne se quittèrent cependant que vers le milieu de l'année 1692. Devenu prédicant, Henri ne cessa de parcourir le midi de la France et de tenir des assemblées, que quand les dragons eurent mis la main sur lui. Il écrivait à Brousson, à la fin de l'année 1695 (1) :
L'intendant a dit que je serais capable de soulever la province, qu'il fallait m'avoir mort ou vif, ajoutant qu'il donnerait xnille livres à qui me livrerait entre ses mains ; mais le bon Dieu, qui connaît le fond de n^on cœur, le désir que j'ai de lui plaire, et qui sait bien qu'il n'y a rien du monde ni do la chair, qu'il n'y a que l'intérêt de sa gloire et le salut de
damné aux galères. Il y a deux ans qu*il est avec nous. » Ath. Coquerei rappelle Maunier de la Croixy détenu au château d'If, condamné en 1695 {Les forçatspour la foi^ p. 306). Il mourut à l'hôpital le 4 mars 1709. Il y a une lettre de lui dans les Ms. Courte n« 11 f« 1259. (1) L. Né^re, Fi> et minUt, de Brousson^ p, 97.
mon prochain qui m'aient porté à m'exposer à de si grands dangers, a débattu la cause de mon âme; il m'a fait justice jusques à cette heure et le fera encore à l'avenir, s'il lui plait, parce que j'ai mis en lui toute ma confiance, et nonobstant toutes les menaces du Diable et de l'enfer, j'ai continué de travailler à la consolation de mes frères... Il y a deç endroits dans les Gévennes où les gens se sont relâchés dans la piété et tellement pervertis, qu'ils vont en foule dans le temple des idoles pour faire bénir leurs mariages, pour faire baptiser leurs enfants, pour éviter de souffrir quelque chose pour la gloire de Dieu...
En vérité. Monsieur, quand je vois la malheureuse conduite de ce peuple impénitent, je tremble et je crains. bien que Dieu n'achève de le détruire en sa colère, comme il a commencé de le faire à cause de sa révolte, de son impénitence et de l'horrible corruption dans laquelle il est tombé, sans que rien soit capable de l'en détourner. C'est pourquoi voyant qu'il n'y a point de ressource pour le ramener de son égarement, j'exhorte le peu de fidèles qu'il y a encore dans cette nouvelle Egypte à sortir promptement du milieu des infidèles... Pour moi, si je ne vois du changement, et si ce malheureux peuple ne profite pas mieux de nos remontrances, nous serons contraints de nous retirer, après avoir exhorté les bons à suivre l'exhortation du Saint-Esprit : Sortez de Babylone, mon peuple; car je ne crois pas que Dieu prenne plaisir à voir souffrir toujours ses enfants dans la persécution.
Bâville ne crut pas suffisant de condamner au plus cruel supplice Thomme courageux et dévoué qu'il avait longtemps cherché en vain ; il essaya de déshonorer, en l'accusant, sans ombre de preuve (le dossier et l'interrogatoire existent encore à Montpellier et ont été examinés par M. le pasteur Corbière),
d'avoir pris part au meurtre du curé de St-Marcel-de- FonsfouîUouse (1). Henri nia jusqu'à sa dernière minute toute participation à cette vengeance, et marcha à la mort portant deux écriteaux, l'un devant et l'autre derrière, où on lisait : Prédicant et assassin. Il fut roué vif à Montpellier, le 22 juillet 1696 (2).
C'est lui que nous avons vu porter à Nîmes et remettre à Gabriel Picq, le plan de campagne dressé par Vivens. On verra plus loin que ce plan avait été recopié de la main de Brousson, un instant entraîné dans le parti de la résistance active, contrairement aux principes qu'il pratiqua toute sa vie. Henri était aussi porteur de la lettre suivante que Brousson adressait à Pictet (3) :
A Monsieur P., ministre du saint Évangile, proche de Saint-Pierre.
(1) Voir ci-dessus, page 108.
(2) La France prot, ; Bullet,^ XII 540 et Ms, Court, — Le jour de Texécution, Bâyille ëcrivit à Fléchier : Henri a été roué aujourd'hui, convaincu, par une preuve très-ciaire, d'avoir pris part, en 1691, à Tassassinat de Vernède, curé de St-Marcel-de-Fonsfouillouse. « Ce pauvre prêtre avait trois hommes avec lui lorsqu'il fut assassiné; ils ont reconnu sans hésiter Henri : ils avaient fait son portrait, il y a cinq ans, dans leurs dépositions. Il y en a deux nouveaux convertis, et ils sont tous trois des environs de Saumane, où Henri a été élevé. . . Je lui ai fait avouer qu'il avait été avec Vivens dans le temps du meurtre et sur le lieu; il a dénié le reste... Il est mort avec une fermeté pleine d'orgueil, et ne voulant ni écouter aucun prêtre, ni faire aucun acte de religion, disant qu'il avait fait sa paix avec son Dieu... Je ferai quelque chose a part pour celui qui m'a apporté la nouvelle delà prise d'Henri; il sera content de moi » {Ms. de la Bihlioth, du proU; Fonds Coquerel),
(3) Bullet., XII 533 et Brueys, I 250.
190 LES PRElflERS PASTEUBS DU DÉSERT
Monsieur et très-honoré frère, Après vous avoir assuré de la continuation de mes trèshumbles respects, je vous fais ces lignes pour vous prier d'avoir la bonté de procurer cinq écus au donneur de ce billet, que j'ai été obligé d'envoyer de là pour quelques affaires. Si j'eusse su une adresse sûre pour vous écrire, il y a longtemps que je me serais donné Thonneur de vous apprendre mes aventures, sachant la part que vous prenez en tout ce qui regarde la gloire de Dieu. La postérité aura de la peine à croire de la manière que ce bon Dieu m'a délivré de tant de dangers, et n'était le risque qu'il y a qu'une grosse lettre ne fût trouvée au porteur de celle-ci, je vous aurais fait un abrégé de mon histoire, et si je savais une adresse sûre pour cela sans vous compromettre, je le ferais par le courrier. Cependant le donneur vous en dira une partie, si vous avez le temps de lui parler. Ayez aussi la bonté de me donner de vos chères nouvelles par sa voie, comme aussi des deux amis de la rue des Chanoines, que je prends la liberté de saluer, et le neveu de l'un de ces Messieurs aussi, si vous jugez à propos qu'ils le sachent : le tout à votre prudence. Si vous écrivez à M. Gassenec de Zurich, vous aurez de même la bonté de lui présenter mes respects. Pardonnez encore un coup tant de liberté, et après vous avoir souhaité toutes sortes de bénédictions, je me recommande à vos bonnes prières, et vous conjure de me croire, avec respect, votre très-humble et trèsobéissant serviteur.
8 mars 1691.
Olivier (1).
Pendant les deux premières années de son apostolat, Brousson tint un grand nombre d'assemblées. « II
(1) Olivier était Tundes pseudonymes de Brousson, qui ne prit peut être que dans sa dernière mission celui de Paul de Beauclose. (Brueys, Hist, du fanatisme^ I 222) .
en faisait souvent trois ou quatre chaque semaine, jusques à ce que le mauvais état de sa santé et de sa poitrine, qu'il ruina par ce travail continuel, le fit arrêter durant quelques mois. L'extrême désolation où le peuple de Dieu était réduit, le touchait d'une telle sorte, qu'il ne pouvait modérer son zèle : ce qui le consumait entièrement. Il partait d'un lieu après y avoir pris quelque repos et parcourait un grand pays, faisant des assemblées de lieue en lieue, ou d'une moindre ou plus grande distance, selon qu'il était nécessaire pour l'instruction et la consolation du peuple. Avant que de s'arrêter en quelque lieu pour y reposer sept ou huit jours, il faisait quelquefois dix, douze, quinze et jusqu'à vingt assemblées. Quelquefois il lui est arrivé durant quinze nuits consécutives, excepté deux, de faire des assemblées de deux en deux nuits, et d'employer encore une partie de la nuit d'intervalle à se transporter d'un lieu à l'autre.
« Dans les assemblées ordinaires, il était obligé de parler avec véhémence durant trois heures, et dans les assemblées de communion, durant quatre heures ou quatre heures et demie, soit pour les prières qui étaient plus étendues que les prières ordinaires, à cause de la désolation où l'Église de Dieu se trouvait alors, soit pour le chant des psaumes qu'il était souvent obligé de conduire et de soutenir, soit pour la prédication dans laquelle il traitait à fond des matières du salut soit pour une exhortation qu'il faisait encore après la prédication, mais d'un ton plus familier, pour porter le peuple à retourner dans le sein
de l'Église, en renonçant à tous les dérèglements du siècle et aux abominations de Timpure Babylone, et en promettant à Dieu de lui être désormais fidèle et d'obéir à ses saints commandements, — soit pour recevoir à la paix de l'Église ceux qui donnaient des témoignages publics de leur repentance et de leur foi, soit enfin pour administrer la sainte cène lorsqu'il était nécessaire. Pour les enfants qu'il fallait baptiser, on ne les portait pas de nuit dans les Déserts où se faisaient les assemblées nombreuses ; mais ils étaient baptisés ailleurs dans de petites assemblées.
a Outre ce travail continuel, chaque jour Brousson faisait trois grandes prières : une le matin, une autre à trois heures après midi et une autre le soir, pour la consolation des familles dans lesquelles il se trouvait en passant de lieu en lieu, ou qui prenaient soin de lui dans les Déserts, et pour celle des autres fidèles qui pouvaient assister à ces exercices particuliers. Ces prières étaient même souvent accompagnées d'une exhortation qu'il faisait à ces fidèles. Tous les dimanches il faisait encore deux exercices de piété, un, le matin, et l'autre, l'après-dîner, avec les fidèles qui savaient le lieu de sa retraite et qui pouvaient venir prier Dieu avec lui et entendre la lecture et l'explication de la Parole de Dieu, ou la lecture de quelques-uns de ses sermons, laquelle lecture était aussi suivie d'une exhortation qu'il leur faisait sur les choses qu'il leur avait lues....(l).
« Il y avait dans les Cévennes et le Bas-Languedoc
(1) Relat, somin. des merv,^ p. 22.
quatre ou cinq régiments dont les compagnies étaient dispersées par tout ce pays-là, et que le clergé payait... pour empêcher qu'on n'y serve Dieu selon ses commandements. Outre cela, il y avait encore dans les Gévennes et dans le Bas-Languedoc les garnisons des forts d'Alais, de St-Hippolyte et de Nîmes, lesquelles avec les régiments dont il a été parlé faisaient des courses et des recherches continuelles pour surprendre les saintes assemblées, et pour saisir ou massacrer ceux qui y prêchaient l'Évangile, et particulièrement le frère Vivons et Brousson. On fit même publier une ordonnance, en l'année 1691, par laquelle on promettait cinq mille livres à quiconque prendrait morts ou vifs ces deux derniers, et trois cents ou cinq cents livres à quiconque prendrait quelqu'un des autres serviteurs de Dieu. De sorte que par là on permettait à toutes sortes de personnes de les tuer, et on promettait même une grande récompense aux meurtriers et aux assassins.
« Le frère Vivons faisait quelquefois éclater son indignation contre ceux qui lui avaient déclaré la guerre, qui le cherchaient pour le massacrer, qui faisaient ainsi la guerre à Dieu et qui opprimaient son pauvre peuple. Ce qui était cause qu'on n'oubliait rien pour le perdre.
« Pour Brousson il ne se proposait de combattre qu'avec l'épée de l'Esprit, qui est la parole de Dieu. Il est vrai que, comme il était aussi environné d'un prodigieux nombre d'ennemis qui le cherchaient sans cesse pour le tuer, Brousson prit au commencement quelques précautions pour la défense de sa
pi*opre vie. Mais toutes ces précautions n'étaient rien. C'est pourquoi considérant que d'ordinaire il n'avait qu'un homme ou deux pour l'accompagner, qu'au contraire ses ennemis étaient sans nombre, qu'ainsi il n'y avait que Dieu qui pût le délivrer de leurs mains, et que d'ailleurs il était nécessaire qu'il édifiât tout le monde par l'innocence de sa conduite, il marcha toujours dura'nt les dernières années sans épée ni aucunes autres armes, et il ne souffrait pas non plus qu'on en portât dans les saintes assemblées qui se faisaient par son ministère. Les puissances en étaient informées et édifiées. Mais cela n'empêchait pas qu'elles ne fussent transportées de colère contre lui, lorsqu'elles considéraient que Dieu répandait sa bénédiction sur son travail, et que le zèle du peuple se réveillait d'une manière éclatante, ce qui arriva principalement dans l'année 1692...
« Outre les troupes dont il a été parlé, on fit encore des milices bourgeoises dans tout le royaume, c'est-àdire on arma dans tout le royaume presque tous les catholiques romains qui pouvaient porter les armes. Et ces milices bourgeoises se joignirent aux autres troupes pour empêcher que les fidèles ne s'assemblassent, et pour chercher ceux qui prêchaient l'Évangile. De sorte que, depuis ce temps-là, ils ont été beaucoup plus à l'étroit qu'ils étaient au commencement (1). »
Les assemblées continuaient malgré tous les obstacles. A la suite de celle que Brousson tint dans le bois
(1) Relat, sonini, desmerv,^ p. 26.
leBoucoiran en janvier 1691, et à laquelle, chose excessivement rare, avait assisté une personne de ïualité, les six principaux propriétaires des environs furent arrêtés, bien qu'ils ne s'y fussent pas trouvés : les barons de Fons et d' Aigrement, MM. de Sauzet, le Gajan, son fils, de Domessargues et du Fesq. !4M. de Gajan et de Domessargues furent condam- Qés aux galères; les quatre autres qui, depuis la désolation de l'Église, n'avaient pas non plus mis le pied dans une assemblée, furent envoyés au château de Pierre-Encise de Lyon ; les biens de tous furent confisqués. Au contraire, celui qui avait été serrer la main de Brousson n'eut rien à souffrir, parce qu'il était resté inconnu.
Tandis qu'on jouait à Versailles les chefs-d'œuvre de la scène française, Esther (1689) et Athalie (1691), le huguenot qui n'avait pas abjuré, le prédicant surtout, étaient passés à l'état de gibier humain, qu'il était permis, ordonné, de traquer et de tirer comme la bête fauve. Le procès-verbal d'une de ces chasses à l'homme nous a été conservé (1), et nous en extrayons ce qui suit : Le 25 février 1691, à quatre heures du matin, Lambert, premier consul d'Anduze, accompagné de cinq autres personnes, armées comme lui, part pour un bois situé à une lieue et demie de la ^iUe, dans lequel il a été averti qu'un prédicant fait sa retraite. Ils arrivent au point du jour, pénètrent dans un fourré très-épais, et découvrent entre des rochers, des buissons coupés qui couvrent en partie
(1) Hugues, Hist. de VÉgl. réf, éCAnàuze^ p. 692.
l'entrée d'une caverne. Un homme est dans cette caverne avec un jeune enfant ; ils l'obligent d'en sortir en le menaçant de faire feu sur lui, puis ils commencent à le lier solidement. Ayant obtenu de satisfaire un besoin naturel, il se retourne, s'élance en bas du rocher et se met à fuir. Le consul, qui avait lâché la corde pour n'être pas précipité avec lui, épaule tranquillement son fusil, ajuste et tire. L'homme tombe, la tête tout ensanglantée, on le saisit, on trouve dans ses poches « treize livres nommés Testaments, psaumes ou prières huguenotes, » et, dans la caverne, de la paille, deux draps, un méchant manteau, du pain, du lard, une lampe, une cruche, une hache, une serpe et un mauvais sac. C'est là qu'habitait depuis des années le malheureux Poujol, du Vigan, dont la femme avait été déportée en Amérique. Pendant qu'on l'emmène brutalement, celui-ci loue et bénit Dieu de ce que l'heure est enlin venue de le glorifier, en mourant pour sa religion.
Brousson va achever le récit : « J'ai appris, écrit-il à un ministre de Louis XIV (1), que l'on tâchait de nous rendre fort odieux à la cour au sujet de la mort du sieur Lambert, l'un des consuls d'Anduze... C'était un homme sans jugement, sans conscience, ardent après la proie, vivant de cela, renieur et blasphémateur du saint nom de Dieu. Il n'y a pas longtemps qu'un des principaux seigneurs qui sont
(1) Ms. des arch. de Montpellier. — Cette lettre sans date est adressée à un secrétaire d'État, que Brousson traite d'Excellence, et non à Bâville, qui y est deux fois mentionné à la troisième ][^ersonne et auauel il disait habituellement : Votre Grandeur,
revêtus de Tautorité publique dans cette province, disait en parlant de cet homme : Nous savons bien que c'est un coquin; mais nous en avons besoin. C'était l'homme du jésuite Ribot, fameux persécuteur, qui ... mourut désespéré, ayant toujours devant lui des hommes pendus. » Poujol, au contraire, poursuit Brousson, vivait dans les déserts pour conserver sa conscience pure ; il était âgé d'environ cinquante ans, et faisait quelquefois la prière avec ceux qui avaient la charité de lui apporter à manger; mais il ne se mêlait pas de prêcher au peuple. Il est mort aux galères, où Lambert l'avait fait envoyer. Quant à l'indigne consul, il faisait métier de vendre le sang innocent, afin de vivre du salaire de l'iniquité : ce fut ce qui le perdit. « Car la grande envie qu'il avait de toucher seul la récompense de la capture d'un jeune homme fugitif, qui était dans la maison d'une veuve, fut cause qu'il y alla seul pour le prendre. Ce jeune homme le voyant sur la porte, fit effort pour sortir, et comme Lambert le saisit et qu'il commença à appeler quelque soldat de milice, le jeune homme, qui mit quelque couteau à la main, le menaça de le tuer, s'il ne le laisait aller ; il lui scia même la main avec le couteau, et voyant qu'il ne voulait pas le lâcher, et que le danger était grand pour lui, il lui donna dans le ventre et le tua ».
Brousson termine sa lettre en suppliant le ministre de représenter à Sa Majesté qu'il était bien loin d'Anduze lorsque le fait arriva, et que son compagnon ^t lui, ennemis des violences et ne faisant de mal à personne, marchent sans armes d'aucune sorte, ne
108 LES PREMIEBS PASTEUHS DU DÉSERT
mettant leur coniBance qu'en leur innocence, en la justice de leur cause, en la miséricorde et en la protection de Dieu.
Une autre lettre de Brousson, datée du 20 décembre 1691 (r, nous apprend que De la Haye, gouverneur de St-Hippolyte, avait écrit peu auparavant à l'un des pasteurs du Désert, pour le solliciter, ainsi que ses collègues, de cesser leurs assemblées, s'engageant à les faire sortir du royaume et à les conduire lui-même en sûreté jusqu'à (îenève. Cette proposition rappelait trop le guet-apens dont Vivens et ses amis avaient failli être victimes, en 1687. Toutefois Brousson adressa sa réponse à la cour et en donna avis à Bàville, en ajoutant que la promesse de De la Haye lui inspirait d'autant moins de confiance, que ce gouverneur venait tout récenmient de violer la parole qu il avait donnée à une jeune fille de Lasalle. Après ravoir autorisée à voir sa mère dans la prison, en lui jurant qu'elle en sortirait dès qu'elle le voudrait, il l'y avait gardée, sur l'ordre de Daudé, juge du Vigan.
Brousson data du Désert, le 20 février 1692, une Lettre à tous ceux qui craignent Dieu et qui veulent se sauver, sur la corruption et Vimpénitence générale qu'on remarque en France; du 28 août, La nécessité des saintes assemblées, en réponse à la lettre d'un modéré qui avait écrit, sans doute de l'étranger, pour blâmer des réunions si dangereuses. L'Épitre à tous les réformés de France qui persévèrent encore dans leur révoltCj est sans doute aussi de la même année,
(1) Ms. des Arch, de Montpellier,
de même que la Lettre de consolation et d instruction aux fidèles persécutés, du 15 avril, sans millésime, et l'Instruction pour les exercices de piété des Églises réformées de France qui sont sous la croix.
Après la mort de Vivens, les dangers que courait son collègue devinrent plus grands, parce que Tattention des ennemis qui le cherchaient nuit et jour fut dirigée uniquement sur lui. Bâville prétendait avoir mis à ses trousses huit cents espions dans les Cévennes et le Bas-Languedoc ; on dépensait des sommes immenses pour s'emparer de lui : il coûtait déjà, dit-il, huit cent mille livres à la province six mois avant qu'il quittât de nouveau la France.
a II avait toujours la mort devant les yeux et une mort même fort cruelle... Mais Dieu le fortifiait par sa grâce. Une infinité de fois il lui a semblé que tout moyen d'échapper lui était ôté. Il a fallu qu'une infinité de fois il ait envisagé le martyre le plus inhumain et qu'il se soit disposé à le souffrir, comme si la sentence de mort lui eût déjà été prononcée.
« De temps en temps Dieu lui faisait bien luire quelques rayons d'espérance, et alors il était persuadé que Dieu ne permettrait jamais qu'il tombât entre les mains de ces cruels oppresseurs, qui lui préparaient un supplice et des tourments inouis. Mais peu de temps après il rentrait dans les ténèbres et dans les alarmes. Il lui arrivait même souvent, comme autrefois à Job et à David, que Dieu Vétonnait par des songes et qu'il le troublait par des visions {Job, VII 14; Psaumes, LXXXVIII 16, 17). Mais alors il disait en soi-même : Ma vie
est entre les mains de Dieu; s'il veut me faire mourir, personne ne saurait Ten empêcher. Et s'il faut mourir, il vaut bien mieux que je meure en m'acquittant de mon devoir qu'en ne le faisant point. C'est pourquoi il allait prêcher l'Évangile comme il l'avait promis...
« Durant quatre ou cinq mois, il n'a pas eu la liberté de marcher de jour, et il a toujours été contraint de marcher de nuit, si l'on excepte quelques occasions particulières, dans lesquelles le grand danger où il était exposé le forçait de marcher de jour. Il a bien été quelquefois dans Nîmes, où il a fait plusieurs assemblées, pendant même que les ennemis savaient qu'il y était et qu'ils y faisaient diverses recherches. Mais d'ordinaire il faisait son séjour dans les bois, sur les montagnes, dans les cavernes et dans les trous de la terre, et il couchait souvent sur la paille, sur le fumier, sur des fagots, sous des arbres, dans des buissons, dans les fentes des rochers et sur la terre (1). Durant l'été, il était consumé par les ardeurs du
(1) TeUe fut la vie des pasteurs du Désert jusqu'au milieu du XVIII® siècle et au-delà. « La tradition, écrit M. Poug^nard, notaire à La Tremblade, et une tradition sacrée pour moi, — elle me vient de mon père, le fils du pasteur du Désert et pasteur lui-même, — la tradition me donne la certitude des faits suivants :
« Jusqu'au moment de son départ pour la Suisse, mon père n'a pas connu le sien, bien qu'il le vU souvent, la blouse de roulier sur le dos et le fouet à la main; car ce n'était pour lui qu'un commissionnaire, ami de sa famille et tout dévoué.
> La vie de mon grand père n'était pas celle d'un fugitif qui passe d'une maison amie dans une autre maison, amie aussi. Les amis d'un pasteur étaient suspects comme lui; leur hôtellerie était dans les
soleil, et durant l'hiver, il a souvent souffert un froid extrême sur des montagnes couvertes de neige et de glace, n'ayant pas quelquefois de quoi se couvrir durant la nuit, et d'ordinaire n'osant pas faire de feu pendant le jour, de peur que la fumée ne le découvrît, ni n'osant pas sortir de sa cachette pour jouir de la chaleur du soleil, de peur de se faire voir aux ennemis et aux faux frères. Quelquefois aussi il était exposé à la faim et à la soif, et souvent à des fatigues accablantes et mortelles. . . Mais toutes ces misères lui étaient douces lorsqu'il considérait qu'il les souffrait pour la gloire et le service de Dieu, et pour la consolation de son pauvre peuple ». (1)
Les terreurs qui assaillaient le proscrit, et s'évanouissaient dès qu'il posait sur ses genoux la table du Désert ou qu'il prenait la parole dans une assemblée, étaient loin d'être vaines. Depuis son retour, douze prédicateurs, sans compter Vivens, avaient subi le martyre : Boisson et Dombres (1689), Souveiran, Mazel, Astier, Quet et Bonnemère (2) (1690), Rous-
forêts. Le moment du passage d'un pasteur était secrètement annonce au troupeau, et de lieu en lieu des tonneaux défoncés, placés dans les bois & des points indiqués, étaient son refuge. Il y trouvait un matelas et du pain ; il faisait dans le voisinage son service au Désert et allait ainsi, d'Église en Église, prêcher TÉvangile, porter des paroles d&paix, et des exhortations à, Tobéissance au pouvoir temporel qui le faisait traquer. » (Eug. Pelletan, Le pasteur du Désert, édit . de 1877) .
(1) Rèlat. somm, des merv., p. 40.
(2) Le proposant Bonnemère, né àMontpellier, avait quitté la l<rance à la Révocation. A peine y était-il rentré pour exercer le saint minis-
sel (1) (1691), Capieu, Carrière, Delors et Masbernard (1692), et le placard qui mettait sa tête au prix de cinq mille livres (2), était sans cesse affiché partout et renouvelé constamment. Voici une de ces pièces où, à la honte de l'humanité, le premier magistrat d'une province offrait une prime pour l'assassinat de quinze prédicateurs de l'Évangile :
Nicolas de Lamoignon etc.
Nous déclarons que nous donnerons à ceux qui prendront le nommé Brousson, mort ou vif, la somme de cinq mille livres, comme aussi que nous donnerons la somme de trois cents livres à ceux qui prendront, morts ou vifs, les nommés Henric, valet de Brousson, La Jeunesse, Laporte, Lapierre, Labric, Roman, La Bouvière, Gavanon dit La Vérune, Golognac dit Dauphiné, les trois Plans frères, La Victoire et Villemejane dit Gampan (3), tous meurtriers, assassins et pertur-
tère qu'il fut arrêté, condamné et exécuté au lieu de sa naissance. II subit le supplice avec le courage et la constance des martyrs qui l'avaient précédé.
(1) Roussel, jeune garçon de dix-sept ans, fils d'un paysan de Ste-Croix de Caderle (cant.deLasalle, Gard), souffrit le martyre à Montpellier après avoir travaillé quelque temps à la consolation et à l'édification des Cévenols. Bàville l'accusa, dit Brousson (Relat. somm, des merv,^ p. 27), d'avoir été « complice de la mort d'un scélérat et fameux Judas, qu'il y avait sur le penchant de la montagne de Lirou, du côté de Valleraugue. » Il s'agit évidemment du meurtre de Séverac. Brousson ajoute qu'il ignore si l'accusation était fondée, mais qu'il sait bien qu'on s'est souvent servi de faux témoins pour condamner des gens qui n'avaient pas seulement pensé à, faire ce qu'on leur imputait.
(2) A 2000 1. en novembre 1691, 6lle avait été portée à 5000, avec celle de Vivons, au commencement de l'année 1692.
(3)^Campan doit être le prédicant que Brousson appelle Compan;
bateurs du repos public, et que nous ferons payer les cinq mille livres pour ledit Brousson et trois cents livres pour chacun desdits Henric, La Jeunesse, Laporte et autres susnommes avec la même ponctualité que nous avons fait payer cinq mille livres pour le nommé Vivens.
Portraits de Brousson et autres susnommés :
Brousson est de taille moyenne et assez menue, âgé de 40 à 42 ans, le nez grand, le visage basané, les cheveux noirs, les mains assez belles.
Henric, valet de Brousson, natif de Saumane, d'assez grande taille et assez pleine, les cheveux roux, frisés et longs, le visage plein, piccoté de vérole, fort taché de rousseur, le nez grand, les yeux petits, la barbe rousse et assez épaisse, vêtu de gris fer, les dents blanches.
David Gazan, dit La Jeunesse, âgé de 23 ans ou environ, de petite taille, assez gros, les cheveux noirs un peu crêpés, le visage court et rond, les yeux noirs et enfoncés, le nez un pou plat, la bouche assez petite, le bas du visage assez bien fait.
Laporte, d'assez bonne taille, les cheveux châtains bruns et frisés, âgé de 24 ans, le visage assez plein, les yeux un peu enfoncés, le nez de moyenne grandeur, les dents gâtées, vêtu de gris brun.
Lapierre est de petite taille et menue, le visage rond et pâle, le nez long, les cheveux noirs, bouclés et longs. Il est cordonnier, ce qui parait à ses mains, âgé de 35 ans ou environ.
Labric, assez grand, point gros, âgé de 20 ans ou environ, les cheveux châtains clairs, le nez assez grand, la bouche petite, les yeux gris, le visage un peu long, habillé d'un drap gris de fer, la veste de même, de petits boutons d'argent.
Roman est petit, âgé de 24 ans, les cheveux châtains bruns,
quant à Labric et à La Victoire, il ne les mentionne pas, non plus ^u'Antf Court t
le visage rond et brun, les yeux gris, le nez médiocre, la bouche grande.
La Bouvière, natif de Guyenne, âgé de 25 à 26 ans, assez grand, de taille menue, les cheveux noirs, fort longs et point frisés, le col fort long et le visage assez maigre, la barbe fort épaisse et fort noire, du rouge aux joues, une dertre (sic) au menton du côté gauche, les dents blanches, le nez aquilin et mince.
Gavanon, dit La Vérune, âgé de 23 ans, de moyenne taille, pas gros, les cheveux noirs assez plats, le visage maigre et long, le nez de moyenne grosseur, peu de barbe, le teint un peu pâle, Thabit d'étoffe mêlée de brun.
Colognac, dit Dauphiné, du lieu de Gros, âgé de 22 ou 23 ans, de petite taille, les cheveux noirs un peu crêpés, le visage long, maigre, les yeux noirs et enfoncés, le nez médiocre, la bouche grande.
David Plan, de taille moyenne, pas gros, âgé de 30 ans, les cheveux noirs, plats et longs, le visage long et brun, marqué de vérole, les dents gâtées, le nez assez grand, la bouche fort grande ; il porte quelquefois une manière de futaine, les yeux noirs.
Daniel Plan, de taille moyenne, point gros, âgé de 23 ans, les cheveux noirs, plats et longs, le visage long, brun et marqué de vérole, les yeux noirs, le nez assez grand, la bouche grande, les dents moins gâtées que son aîné.
Pierre Plan (1), d'assez grande taille et menue, les cheveux châtains bruns, plats et longs, le visage long, les yeux gris, point marqué de vérole, âgé de 20 ans, la bouche assez grande.
La Victoire, de St-Félix de Palières, d'assez grande taille, pas fort gros, les cheveux noirs et longs, point frisés, le visage assez plein, peu de barbe, âgé de 22 ans, vêtu de gris peu brun.
(1) Court nomme les trois frères : Etienne, Paul et Pierre.
Yillemejane, dit Gampan, assez grand et fort épais, les cheveux noirs un peu frisés, la barbe noire et fort épaisse, le visage assez plein, le nez médiocre mais un peu serré, vêtu de gris plomb.
Souvent ils prennent des perruques sous lesquelles ils cachent leurs cheveux.
Ce placard sanguinaire n'est point daté ; mais il fut rédigé entre la mort de Vivens et le martyre de deux des frères Plan, c'est-à-dire entre le commencement de mars et le 16 juin 1692. Il est conservé à la Bibliothèque du protestantisme, avec l'enveloppe scellée de cire rouge portant l'adresse des consuls de Montdardier (cant. du Vigan, Gard), qui n'ont eu garde de le faire afficher.
Cependant Brousson, épuisé par tant d'alarmes, de fatigues, de privations et de souffrances de tout genre, était tombé malade et avait cherché un asile à Nîmes. Il s^y trouvait encore au moment où ses collègues Etienne et Paul Plan furent exécutés à Montpellier. Ce ne fut qu'au mois de juillet, qu'il convoqua de nouveau les saintes assemblées. « Mais comme sa poitrine était encore fort tendre, il ne put en faire dans la suite que de huit jours en huit jours ou environ. Cependant il trouva que le zèle du peuple s'était fort enflammé pendant qu'il avait été malade (1) ». Dès qu'il avait pu tenir une plume, il s'était mis à écrire, et avait entrepris ses Remarques sur la traduction du Nouveau Testament d'Amelote^ qui ne furent imprimées qu'en 1697.
(1) Relat, somm, des merv., p. 45.
« Ayant trouvé, dit rAvertissement de cet ouvrage, qu'on avait distribué à ceux qu'on appelait nouveaux catholiques, le Nouveau Testament traduit en français par ordre du clergé de France et par le ministère de Denys Amelote^ il l'examina dans les déserts où la violence des troupes qui le cherchaient jour et nuit, le contraignait de se retirer, et y ayant remarqué un grand nombre de passages obscurcis ou entièrement falsifiés, il en fit une liste. Après quoi étant allé dans une des villes du Bas-Languedoc, il se fit prêter une Vulgate, un Nouveau Testament grec, et quelques autres livres qui lui étaient nécessaires ; et en ayant tiré les passages qu'il avait notés, il retourna dans les déserts, où il composa le traité dont il s'agft. Il l'envoya ensuite en manuscrit à la cour, pour servir d'apologie au peuple que Ton opprimait en France, et il l'adressa au roi lui-même par la requête qui est mise à la tête de ce traité. Depuis, ayant été contraint de sortir pour la seconde fois du royaume, il retoucha cet écrit, dont l'impression a été ensuite commencée en son absence, pendant qu'il travaillait de nouveau en France à l'instruction et à la consolation de ses frères, ce qui est cause qu'il s'y est glissé quelques petites fautes d'impression... »
Les versions de la Bible et surtout celles du Nouveau Testament, étaient alors en quelque sorte des œuvres de controverse : les protestants y atténuaient ce qui semblait s'approcher du catholicisme, et les catholiques finirent par y mettre sans pudeur la messe, le purgatoire, les pèlerinages, les processions, le culte de latrie etc. La traduction d'Amelote (1666)
était honnête et modérée relativement à celle qui parut à Bordeaux en 1688, et dont Brousson entendit parler sans pouvoir se la procurer (i). C'est donc une OBuvre de polémiste, plutôt qu'une œuvre purement scientifique et désintéressée, que fit le pasteur du Désert en dévoilant les altérations d'un Nouveau Testament dans lequel on avait, selon lui, « falsifié plus de deux cents passages importants. » C'est ainsi (pi'Amelote écrit que Corneille adora saint Pierre, cpie les apôtres offraient le sacrifice au Seigneur^ et que, dans le dessein d'établir la virginité de Marie, il transforme en parents et en cousins les frères du Seigneur. Brousson signale comme catholicisés 8 passages relatifs à la traditionj 41 qui parlent de pénitence, 43 des pontifes, 85 de la qualité de sacrificaleur attribuée aux prêtres, etc. , et tire du tout cette conclusion : Qu'on ne saurait se sauver dans V Église romaine. Tel est le titre du chapitre XX de l'ouvrage, et il suffit à nous faire mesurer le chemin que les idées protestantes ont fait depuis.
La dédicace des Remarques, datée du Désert le 31 décembre 1692 (2), est un morceau remarquable. Le langage de Brousson ordinairement terre à terre,
(1) « Au reste, Tauteur n*a pas vu une nouvelle traduction francise du Nouveau Testament que les jésuites ont fait imprimer en ^nnoe, mais que peut-on attendre des jésuites sur cette matière f » (Avertissement).
i^.C*68t par erreur que M. Nègre, dont nous déplorons la fin pré- ^turée, donne (p< 143) le 1er janvier 1092 pour date à cette Requête ^ loi, dont le ms. est aux archives de Montpellier. L'imprimé et la ^pie que nous en avons reçue de Montpellier portent : Dernier iourderani69».
se relève et s'ennoblit quand il peint à Louis XIV la misère des persécutés et leur ferme résolution, aussi bien que quand il oppose la volonté divine à la volonté royale, et fait retentir les menaces des prophètes d'Israël :
Au Roi.
« Sire,
« Claude Brousson, par la grâce du Seigneur, ministre du saint Évangile, votre très-humble sujet, a recours encore, avec une humilité profonde, tant en son nom qu'au nom de ses frères, à la clémence, à l'équité et à la piété de Votre Majesté. Le Dieu du ciel et de la terre, que nous servons avec pureté selon son commandement, a couvert Votre Majesté de vertus héroïques, et l'a élevée à un si haut degré de gloire et de puissance, qu'elle est devenue l'objet de l'étonnement et de l'admiration de tout le monde; mais ce grand Dieu qui est le roi des rois et le Seigneur des seigneurs, et de la bouche de qui Votre Majesté a reçu toute cette gloire et cette puissance, veut. Sire, que vous ayez pitié de ceux qui le craignent et qui le servent ; il veut que vous gouverniez son peuple avec douceur et avec équité...
« Cependant, Sire, nous avons la douleur de voir que, sous le règne de Votre Majesté, nous sommes abandonnés à des juges suspects et passionnés et à des troupes violentes et cruelles... On nous pille, on nous enlève nos enfants, on nous accable de maux, on nous disperse par toute la terre, et on confisque tous nos biens comme si nous étions chargés de crimes ; et lorsque nous voulons rendre à Dieu les hom-
mages religieux qui lui sont dûs, on nous condamne aux galères, on nous fait pendre, on nous massacre inhumainement.
« Dieu nous ordonne de nous assembler au nom de son Fils Jésus-Christ, pour l'adorer en esprit et en vérité, pour invoquer unanimement son saint nom, pour célébrer sa gloire par le chant de ses louanges immortelles, pour méditer sa Parole et pour participer aux sacrements de son alliance, qui sont le gage de son amour et le sceau de notre salut ; la Parole de Dieu est expresse sur ce sujet et en un très-grand nombre d'endroits que nous marquons à la marge, et cependant Votre Majesté nous le défend; Dieu le veut, et Votre Majesté ne le veut point. A qui devonsnous plutôt obéir? Que Votre Majesté, s'il lui plaît, le juge elle-même. Dieu n'est-il pas jaloux de sa gloire ? Ne nous ordonne-t-il pas de lui obéir plutôt qu'aux hommes?... Nous souhaiterions bien. Sire, de ne pas déplaire à Votre Majesté; mais nous ne pouvons pas révoquer les lois de Dieu, qui est le souverain maître du monde, et qui nous commande de lui rendre dans nos saintes assemblées les services religieux que nous lui devons.
« Votre Majesté peut nous affliger et nous faire souflTrir de grands maux, comme elle a fait jusqu'à cette heure ; pour ce, nous n'avons pu nous dispenser d'obéir à ce grand Dieu ; mais ce grand Dieu écoute nos cris et nos gémissements, notre voix monte jusqu'à lui, notre sang crie devant son trône comme celui d'Abel; il connaît notre douleur, il voit du palais de sa gloire la dure servitude sous laquelle
nous gémissons jour et nuit dans votre royaume; c'est pour cela, Sire, que sa colère est embrasée contre vos États, et qu'il consume continuellement votre peuple...
« Le prophète Ésaïe, dans sa révélation au chapitre XLIII, verset 14, avait prédit que le cri des Chaidéens serait dans les navires. Les Ghaldéens étaient les enfants de Babylone, leur nom signifiait destructeur, et, en effet, ils désolèrent autrefois beaucoup de pays, mais surtout ils détruisirent Jérusalem, ils ruinèrent le temple de l'Éternel, ils abolirent son saint service, ils firent servir une grande partie de son peuple, et ils tinrent longtemps le reste dans une dure captivité. Cette prophétie, dans son sens mystique et mystérieux, se rapportait aux Ghaldéens mystiques, qui sont les enfants de la nouvelle Babylone... Dans le siècle passé, les Espagnols, qui étaient alors fort puissants, étaient les principaux instruments dont la nouvelle Babylone se servait pour affliger le peuple de Dieu ; mais lorsqu'ils voulurent achever de le détruire, et que, dans ce dessein, ils eurent équipé une armée navale formidable [l'invincible Armada], Dieu fit périr cette grande flotte qu'ils appelaient l'invincible ; alors le cri des Chaldéens fut dans les navires.
« Dans ce siècle, permettez-nous, Sire, de dire à Votre Majesté ces vérités sur lesquelles il importe qu'il lui plaise de faire de sérieuses réflexions, dans ce siècle, votre royaume est devenu d'une façon particulière la nouvelle Ghaldée ; il a désolé plusieurs pays, mais surtout il a ruiné la Jérusalem du Dieu
vivant, il a démoli ses sanctuaires, il a aboli son saint service, il a fait périr une grande partie de son peuple, il en a dispersé une autre par toute la terre, et depuis longtemps il fait gémir tout le reste dans une dure captivité; c'est pourquoi lorsque Votre Majesté a formé des desseins pareils à ceux de Philippe II, roi d'Espagne, et que pour cet effet elle a équipé une puissante armée navale. Dieu a aussi dissipé cette belle flotte [bataille de la Hogue, mai 1692]; alors le cri des Chaldéens a de nouveau été dans les navires^ les Chaldéens ont de nouveau été engloutis par la mer teinte de leur sang, comme autrefois l'armée des Égyptiens, qui avaient aussi opprimé le peuple de Dieu, fut engloutie par la mer Rouge... »
Il nous semble que le fait suivant, dont Brousson n'indique pas la date, dut se passer en 1692 :
«Une nuit, allant vers un lieu qu'il avait marqué pour une assemblée, comme il en approchait, il entendit la voix d'une personne qui parlait au milieu du peuple. Il en approcha de plus près, et voyant que celui qui parlait priait Dieu, il se mit à genoux selon la coutume qui est constamment pratiquée dans les saintes assemblées qui se font en France, et il entendit une grande et belle prière dont il fut fort édifié. Après quoi s'approchant de celui qui l'avait faite et qui était un jeune homme et un pauvre artisan, il lui dit : Mon frère, si vous souhaitez de faire quelque exhortation au peuple, vous pouvez le faire. Hélas! lui répondit ce pauvre artisan, comment le ferais-je? je ne sais ni lire ni écrire. Cependant il
venait de faire au milieu du peuple une prière admirable. Quelque temps après, ce jeune homme (1) qui allait de lieu en lieu en faisant des prières pour la consolation du peuple, ayant été pris avec un autre jeune homme appelé Compan, qui travaillait avec lui à la consolation de ses frères, l'un et l'autre furent condamnés aux galères et subirent cette peine en confessant hardiment le nom du Seigneur (2) ».
Au mois de février 1693, Brousson tint dans le colloque d'Uzès, entre Brignon, Valence et St-Maurice, une assemblée composée de 4000 personnes accourues de trente-cinq villes ou villages. Celles qui étaient venues de loin et que Brousson avait prudemment défendu d'inviter, avaient été obligées de partir de chez elles avant la nuit, ce qui fut cause qu'on découvrit l'assemblée, et qu'un fameux apostat nommé Darcis se plaça, avec une troupe armée, dans un bois qu'une partie des assistants devait traverser en se retirant. Les soldats laissèrent approcher la foule sans défiance, et tirèrent presque à bout portant huit à dix coups de fusil. Un paysan fut tué raide ; d'autres, blessés, s'échappèrent comme ils purent, et dans la crainte de pis n'eurent garde de se plaindre de leurs blessures. Une quarantaine
(1) Ce jeune homme dont Brousson ne dit pas le nom, serait-il un de ceux (Labric ou La Victoire) qui figurent dans le placard de Bâville du printemps de 1692 ?
(2) Relat. somm, des merv.y p. 43. — Compan ne se trouve pas dans les listes des Forçats pour la /bt d'Ath. Coquerel fils.
Il y eut plus tard un autre Compan, prophète dans la troupe de Cavalier (N. Peyrat, H^st, des pasteurs du Désert^ Il 538).
de personnes furent prises ; les hommes allèrent aux galères et les femmes dans le donjon de Garcassonne.
Peu après, une autre assemblée fut découverte à Sommières. Un soldat voyant une femme, qui en venait, ouvrir la porte de sa maison pour rentrer chez elle, lui tira un coup de fusil . La malheureuse tomba, puis se releva et essaya de nouveau d'ouvrir, mais le monstre lui écrasa la tête à coups de crosse. « Elle véquit encore deux jours, et durant tout ce temps-là elle consola toujours son mari et sa famille, et dit des choses si pieuses que tout le monde fondait en larmes. Quelques jours après sa mort, M. Tintendant Bâville étant allé à Sommières, fit venir ce soldat et, au lieu de témoigner de l'horreur pour l'action barbare et infernale qu'il avait commise, et de punir ce scélérat comme son crime le méritait, il se contenta de lui demander si la femme qu'il avait tuée avait laissé des enfants, et ce scélérat lui ayant répondu qu'elle en avait laissé plusieurs, même des fils qui étaient déjà grands, il lui dit : Tant pis pour toi ! Ces enfants pourraient bien venger la mort de leur mère : tu dois y prendre garde (1)...
a Après la grande assemblée dont il a été parlé, M. l'intendant ayant été averti qu'il y avait apparence que Brousson s'était retiré dans les grands bois qu'il y a entre les villes d'Uzès, Alais et Bagnols, et au milieu desquels il y a une petite montagne appelée Bouquet, dans laquelle il y a plusieurs ca-
(1) BelaL 9omm, ^ merv,^ p. 56.
vernes, crut qu'il fallait attendre la pluie et qu'alors Brousson, ne pouvant pas tenir les bois, serait contraint de se retirer dans ces cavernes. Dès qu'il commença donc à pleuvoir, il envoya seize compagnies pour investir les cavernes et faire des recherches fort exactes dans ces quartiers-là. Brousson fut d'abord averti de la marche de ces troupes, qui témoignaient avoir un autre dessein. Mais au lieu d'aller vers les cavernes, il s'en éloigna. Les troupes furent trois nuits en campagne, et souffrirent de si grandes fatigues et une pluie si froide et si incommode, que plusieurs soldats en furent malades et moururent. Les deux premières nuits la pluie ne fut pas trop forte ; mais Brousson ne laissa pas de souffrir de grandes misères, ayant été contraint de coucher dans des buissons et sur le terrain mouillé. Mais la troisième nuit la pluie fut très-forte, et comme il fut contraint de passer cette nuit-là sous un rocher, il y fut toujours dans une position extrêmement gênée, n'ayant pu de toute la nuit ni se tenir debout, ni se coucher, ni étendre tant soit peu ses jambes. Le lendemain, comme il était tout engourdi de froid et d'humidité, il dit au fidèle qui l'accompagnait qu'il fallait aller au prochain village pour se sécher et se réchauffer un peu. Mais dès qu'ils furent sortis de leur tanière et qu'ils eurent fait trente ou quarante pas, ils entendirent à leur côté, dans l'épaisseur du bois, un détachement de douze soldats et d'un sergent qui venait vers eux, et qui était déjà à un port de pistolet. A peine eurent- ils le temps de retourner sur leurs pas et de se cacher dans un buisson. Peu de temps après,
ils entendirent un plus grand nombre d'ennemis qui, par le même sentier, vinrent aussi passer fort près d'eux en défilé. Us en comptèrent jusques à 104. Après quoi ils cessèrent de les .compter, parce qu'ils virent qu'ils s'arrêtaient fort près d'eux. C'étaient quatre compagnies de celles qui cherchaient Brousson. Les officiers de ces compagnies conféraient là entre eux, pour savoir où ils le chercheraient encore. Brousson n'était éloigné d'eux que d'un jet de pierre, et l'endroit où il était était fort dangereux, à cause qu'il y avait là quelques rochers qui pouvaient servir d'asile, et que dans ces quatre compagnies il y avait beaucoup de gens de ces pays-là qui connaissaient bien le pays, et qui avaient même des chiens pour chercher Brousson dans les bois. Cependant Brousson ne pouvait pas s'éloigner davantage de peur de se découvrir. Il se mit donc à genoux pour prier Dieu, et Dieu frappa d'aveuglement ses ennemis et les dissipa. Ils se séparèrent en plusieurs troupes, et allèrent investir et fouiller tous les villages et granges du voisinage, et particulièrement le village où Brousson s'était proposé d'aller (1).
« Chacun peut assez imaginer qu'un serviteur de Dieu contre lequel les ennemis de la vérité étaient si animés, a été sans cesse dans des dangers effroyables, et que sa conservation au milieu des flammes de cette horrible persécution a été une continuelle suite
(1) Relat,somm. des merv., p. 57, et Dax Lebeti Claudii Brous^ sons, à la fin de Claudii Brousson Erklœrung des Hohen Liedes SeUomonis etc., Dantzig, bey Georg Marcus Knochen, m-12 sans date.
de miracles. Il marchait comme un agneau au milieu d'une infinité de loups ravissants. Il faisait des assemblées fort fréquentes au milieu d'une armée d'ennemis cruels et furieux, qui l'ont cherché un million de fois ; mais Dieu les a toujours couverts de confusion... Il a fait plusieurs centaines d'assemblées grandes ou petites ; mais grâces à Dieu, jamais aucune n'a été surprise » (1).
Au milieu des merveilles que Dieu opérait continuellement en sa faveur et en faveur de son peuple désolé, Brousson, qui croyait fermement à l'action directe et pratique de l'Esprit-Saint sur les âmes, se souvint que, en 1689, le roi avait promis une somme considérable à qui lui expliquerait un rêve étrange qu'il avait fait, et pensa que, nouveau Daniel, il aurait peut-être quelque influence sur Nebucadnetzar. Il lui envoya donc (avril 1693) (2) l'explication de ce songe dont « Dieu, disait-il, lui avait révélé le mystère. » Elle est écrite d'un style qui rappelle celui de la lettre anonyme de Fénelon au même Louis XIV : « Le cœur de Votre Majesté s'est élevé à cause de la grande puissance que Dieu lui avait donnée. Elle a voulu faire la guerre à Dieu, et Dieu veut lui faire voir qu'il est infiniment plus puissant que les plus grands princes de la terre, qu'il est VÉternel des armées, que toute les armées du monde sont à son commandement^ et qu'il dissipe comme il lui plaît
(1) Relat. somm, des 'inerv.y p. 58.
(2) Cette date est indiquée par la lettrç à Bâville dont il va êtrç parlé.
celles qui lui sont contraires. Votre Majesté a voulu détruire la vraie Église de Jésus-Christ, laquelle adore Dieu avec pureté selon sa parole ; elle a même fait souiller dans l'idolâtrie les vases mystiques de la maison du Dieu vivant, et ce grand Dieu a fait soulever tous les autres peuples, afin qu'ils engloutissent vos grandes armées et qu'ils désolent vos États. Le conseil de Votre Majesté n'est pas touché d'un grand nombre de prophéties de la parole de Dieu, qui lui ont été mises devant les yeux, et Dieu vous marque la même chose dans les révélations qu'il donne à Votre Majesté par des songes, que Daniel appelle les visions ou les révélations de la nuit, etc. » (1)
Trois mois après (10 juillet 1693), ayant lu lui-même la nouvelle affiche qui promettait 5000 livres et un secret absolu au dénonciateur anonyme qui indiquerait le moyen de s'emparer de lui (2), Brousson si-
(1) Interprétation ancienne et nouvelle du songe de Louis X/F, p. 19.
(2) « Nicolas de Lamoignon, chevalier, comte. . ., conseiller d'État, intendant en la province de Languedoc^
« Étant informe que le nomme Brousson continue d'inspirer un esprit de révolte aux peuples, et les porte, autant qu'il lui est possible, À contrevenir aux ordres du roi, ce qui mérite qu'il soit puni comme un perturbateur du repos public ,
« Nous déclarons de rechef que nous donnerons la somme de ^000 livres & quiconque nous découvrira le dit Brousson et nous doni^era les moyens de le faire arrêter, sans que celui qui nous donnera ^'avis soit obligé de paraître et de se déclarer à Nous qu'après que le dit ^]X>U8son auira été pris, en nous faisant connaître que l'avis a été uonn^ par lui, et sans qu'il soit obligé de nous donner aucune reconi^aissance du paiement de la dite somme. Lui promettant que nous ^^ )e Recouvrirons jamais, ce qui sera par nous ç^écuté ^ussi exacte-
gnifia à Bâville qu'il appelait de son ordonnance homicide au souverain juge :
Monseigneur,
J'ai vu une de vos ordonnances du 26 juin 1693, que vous avez fait placarder dans la province de Languedoc, et dans laquelle vous dites qu^étant informé que je continue d'inspirer un esprit de révolte aux peuples, et que je les porte, autant qu'il m'est possible, à contrevenir aux ordres du roi, ce qui mérite que je sois puni comme perturbateur du repos public, vous promettez de donner la somms de cinq mille livres à quiconque me découvrira à Votre Grandeur et vous donnera le m^yen de me faire atTêter.
Mais permettez-moi, Mgr, de représenter à Votre Grandeur avec une humilité profonde, et dans la nécessité d'une légitime défense, que je ne puis pas vous reconnaître pour mon juge,... parce que depuis l'abolition des édits et traités de pacification, qui étaient perpétuels et irrévocables, qui d'ailleurs étaient très-justes en eux-mêmes, qui étaient même très-nécessaires pour la prospérité, la gloire et la puissance de l'Etat,... nous sommes privés de la protection de nos juges légitimes, et traités non pas en personnes libres, mais en esclaves ; et, en effet, on dispose de nos biens, de nos enfants et de nos vies, comme si nous étions tels, quoiqu'on ne paie pas des
ment que le paiement des 5000 livres qui ont été données après la prise de Vivens .
« Promettons aux mêmes conditions de faire payer la somme de 1000 livres à celui qui nous fera prendre le nommé La Jeunesse.
« Ces avis nous pourront être donnés par des lettres non-signées qui seront mises à la poste, ou par toute autre voie que Ton jugera à propos. Fait à Montpellier ce 26 juin 1693, signé De Lamoignon, et plus bas : par Monseigneur, Letellier ».
Suivent les signalements de Brousson et La Jeunesse (L. Nègre, Vie et jninist, de Brousson^ p. 169).
tailles et des impôts pour être traité de la sorte. C'est pourquoi nous ne pouvons regarder que comme des violences et des oppressions, tous les maux qu'on nous fait souffrir... Je ne suis pas un méchant homme... Je ne suis pas non plus un perturbateur du repos public; mais je suis un fidèle serviteur de Dieu qui travaille à Tinstruction, au salut et à la consolation de son peuple désolé.
Votre Grandeur est assez informée que je ne fais mal à personne, que je fais mes assemblées sans armes, et que je marche aussi sans armes et comme un agneau, au milieu d'une infinité d'ennemis armés et furieux qui cherchent continuellement ma vie. On nous défend de nous assembler au nom du Seigneur Jésus; mais j'ai déjà montré que Dieu nous l'ordonne dans sa Parole... C'est pourquoi je supplie très-humblement Votre Grandeur de cesser enfin de persécuter un innocent, et un fidèle serviteur de Dieu, qui ne peut se dispenser de s'acquitter des devoirs de son ministère, et à qui vous avez pourtant déjà fait soufTrir des misères et des calamités qui n'ont point d'exemple. Autrement je déclare que j'appelle de vos ordonnances devant le tribunal de Dieu, qui est le roi des rois, le créateur du ciel et de la terre, le souverain juge du monde, et un juste juge, qui est le maître que je sers, pour les intérêts duquel je souffre depuis longtemps tant de martyres, dont je réclame sans cesse les compassions et le secours, qui m'a conservé jusqu'à cette heure au milieu des fhimmes de cette horrible persécution, qui ne m'abandonnera point, s'il lui plaît, à l'avenir, qui enfin aura pitié de ma misère, qui débattra ma cause, qui fera connaître mon innocence, et qui me fera justice, etc.
Douze jours plus tard, le 22 juillet, Brousson adressait à Pictet, professeur de théologie à Genève, la suite de ses Lettres aux catholiques romains, pour la faire imprimer en y joignant les trois parties déjà publiées. Il le priait en même temps d'offrir à Tim-
220 LES PRElflERS PASTEURS DU DÉSERT
primeur Ritter ses sermons et ses Remarques sur le Nouveau Testament d'Amelote, et de fixer le nombre d'exemplaires qui lui reviendrait. Une lettre de dix pages contenait réloge prolixe et naïf de ces deux ouvrages. « On pourra voir dans tous ces sermons, disait-il (1), que je ne parle que les paroles de Dieu, que Dieu me fait la grâce de mettre aussi partout la vérité dans une telle évidence, que les plus idiots et les plus habiles en sont également convaincus ; que je rejette entièrement les citations des anciens docteurs, qu'on appelle abusivement les Pères de TÉglise, et qui, au contraire, ont été les pères de la tradition, de Terreur, de la superstition, de l'idolâtrie et du régime tyrannique, qui ont entièrement défiguré la religion de Jésus-Christ. On verra aussi que je rejette tous les vains ornements de l'éloquence et de la sagesse du siècle, qui consiste à mêler dans la prédication de l'Évangile quelques traits de l'histoire profane, ou quelque point de philosophie et des autres sciences, afin de paraître savant, ce qui me paraît un pur abus du saint ministère ; car cet impur mélange, d'un côté, fait juger que celui qui parle cherche plutôt sa vaine gloire que la gloire de son maître et le salut de ses élus, et, de l'autre, corrompt la parole de Dieu et lui fait perdre son efficace, le peuple s'accoutumant même par ce moyen à chercher dans la prédication de cette divine parole ces vains ornements de la sagesse du siècle, qui chatouillent l'oreille et qui éteignent la solide piété ».
(1) Ms, Courty no 17, t. IJ.
CLAUDE BROUSSON 22t
Un court passage de la préface du Nouveau Testament d'Amelote tend à établir que, dans tous les endroits où le grec vulgaire s'éloigne de la Vulgate, la Vulgate est conforme à de plus anciens manuscrits grecs, qui remontent à douze ou treize cents ans. Brousson s'indigne à ce propos et écrit : « Dans le traité que Dieu m'a fait la grâce de faire là-dessus, et que j'ai envoyé en cour, je fais voir manifestement l'impureté de la Vulgate, l'inutilité de tous ces anciens manuscrits grecs, à l'égard des erreurs, des superstitions, de l'idolâtrie et du régime tyrannique, qui ont eu lieu dans l'Église romaine, et la divinité de l'original que nous avons et qu'on appelle le grec vulgaire. » — Inutilité des anciens manuscrits, divinité du textvis recepttJLs ! voilà qui dépasse peut-être encore la rotation du soleil autour de la terre. Brousson n'avait jamais ouvert une édition critique du Nouveau Testament, et nous ne songeons nullement à lui en faire un crime, bien que celles de Leusden, d'Ét. de Gourcelles, de Fell et de Cocceius eussent déjà paru, et que Mill préparât son Apparatus critieus renfermant plus de 30,000 variantes, qui parut en 1707. Mais le pasteur du Désert aurait sagement agi en ne se hasardant pas à parler d'une science dont il ignorait jusqu'aux rudiments, et en laissant à Richard Simon le soin d'apprécier à leur juste valeur les prétendues recherches d'Amelote sur des manuscrits qui n'existaient que dans son imagination (1).
Après l'emprisonnement d'Isabeau Redostière et
(1) R. Simon, Hist, critiq, duN. T., p. 370.
le Bas-Languedoc vers la fin de 1689. Il n'avait alors que vingt ans. Au bout de quatre années d'un ministère de plus en plus dangereux, il fut vendu par une femme de St-Gilles (arrond. de Nîmes), que ses mœurs relâchées avaient conduite à l'abjuration avant les dragonnades, mais qui affectait une si grande repentance, qu'elle trompait tout le monde.
Au lieu de condamner purement et simplement le jeune homme en qualité de prédicant, Bâville préféra, comme il avait déjà fait pour Roussel et comme il en prit bientôt l'habitude, l'accuser en même temps d'avoir trempé dans un meurtre, celui de Bagard. Brousson qui, depuis ce meurtre, avait plusieurs fois vu de près Colognac, croyait l'accusation fausse (1) et rendait au prédicant le témoignage qu'il lui avait toujours paru fort sage, d'une vie pure et sainte, plein de zèle et de piété. Entre l'affirmation de Brousson et celle de Bâville il n'y a pas à hésiter. Condamné au supplice de la roue, Colognac soufi^rit d'abord avec courage et fermeté la question ordinaire et extraordinaire; puis on le conduisit à Marsill argues, près Lunel (Hérault) (2), où il devait être rompu vif, parce qu'il y avait fait sa dernière assemblée. Il marcha au supplice avec un visage serein. Après lui avoir brisé
(1) « Je renvoie le lecteur touchant ce meurtre, dit un autre contemporain, à VHistoire de Paul Coulougnac surnommé Bauphinè^ imprimée à Amsterdam. » {Bullet.^ X 275).
(2) Court et la France protestante disent Massillargues (près d'Anduze, Gard) ; mais Borrel {Hist. de VÉgl. réf, de Nîmes^ p. 338), le ms. de Quick (Bihlioth, du prot.) et Brousson (Relat, somm. des merv.^ p. 53) disent Marsillargues.
tous les os, on lui fit attendre le coup de grâce deux ou trois heures. Durant tout ce temps et au milieu des plus hombles souffrances, le martyr ne cessa de chanter des psaumes, de prier ou d'exhorter, jusqu'à son dernier soupir. « C'est dans ces sentiments de piété et d'héroïsme, dit Antoine Court (1), qu'il finit sa courte et glorieuse carrière, le 13 d'octobre de 1693 ».
Cependant Bâville donnait des ordres de plus en plus sévères pour l'arrestation de Brousson, et le comte de Broglie, lieutenant«-général du Languedoc, faisait fermer toutes les cavernes ou baumes du pays, dans lesquelles les « prédicants vagabonds et malintentionnés » trouvaient une retraite. « Enfin la fureur de ses ennemis augmentant de plus en plus, de sorte que vers la fin il ne lui restait presque plus de liberté de travailler au salut du peuple, et considérant, d'un autre côté, que presque toutes ses retraites étaient découvertes, que cependant on avait résolu de mettre encore à son occasion quatre régiments dans ce pays-là pour y faire entièrement finir les assemblées ; qu'ayant plusieurs fois tenté de passer en d'autres pays, il n'avait pu exécuter ce dessein à cause que son portrait [signalement] était répandu partout; qu'il ne pouvait marcher que la nuit, et qu'il lui fallait des retraites de deux en deux lieues ou de trois en trois lieues, pour s'y arrêter lorsque le jour arrivait, ce qu'il n'avait pu trouver au-delà des pays où Dieu lui faisait depuis longtemps la grâce de prêcher
(1) Ms, Court, no 39.
rÉvangile; que sa poitrine était même tellement ruinée que désormais il ne pouvait guère travailler de vive voix ; que d'ailleurs sa famille qu'il avait abandonnée en Suisse depuis si longtemps, et qui était dépouillée de ses biens et privée de son secours, y était dans une grande misère (1) ; que son fils imique, qui était encore jeune, était même privé depuis longtemps de l'éducation dont il avait besoin ; que, d'un autre côté, il avait en son pouvoir quelques ouvrages de piété et de religion qu'il croyait devoir donner au public, et qui lui semblaient pouvoir, avec l'assistance du Seigneur, contribuer à l'édification de bonnes âmes et à l'avancement du règne de Dieu; que cependant il y avait encore dans les Cévennes et le Bas-Languedoc plusieurs serviteurs de Dieu ex-
traordinairement suscités qui travaillaient au
salut du peuple ; qu'il y laissait une infinité de copies de ses sermons et d'autres écrits qui peuvent servir
(1) Dès le !«" septembre 1688, Brousson parlait déjà de cette misère dsmsssiDéfensede V auteur des lettres atuc pasteurs réfugiés \%\ j'étais possédé par Tambition ou par le démon de la vaine gloire, comme on m'en accuse, « depuis même que je suis sorti de France, je n'aurais pas négligé, comme j'ai fait, tous les moyens de m'établir et de m'élever dans le monde ; je ne ramperais pas maintenant sur la poudre et dans la misère » (Lettres et opusculesy p. 131).
En son absence, sa femme recevait du comité qui recrutait les pasteurs du Désert une faible pension, dont le chiffre ne nous est pas connu et qui cessa le jour où elle quitta Lausanne. On lit dans le Journal de MM. les directeurs des réfugiés à la date du 31 mai 1695 : « M^i« Brousson, femme de M. Brousson, ministre, qui est en Hollande, allant joindre son mari, n'aura plus de pension. Elle recevra pour viatique 50 livres (Bullet,^ IX 196).
Claude broussôn 227
à instruire ce pauvre peuple et à le fortifier, et que, lors même qu'il serait sorti de France, il pourrait encore travailler par d'autres voies pour sa consolation.., il fut enfin contraint de prendre ce parti-là. Il sortit donc du royaume au mois de décembre 1693 » (1), et arriva le 17 de ce mois à Lausanne. Il avait consacré quatre ans et cinq mois à son extraordinaire entreprise.
Si nous en croyons une lettre écrite de Montpellier (2) à l'occasion de son martyre, il aurait, durant cette première mission, assisté sa mère malade dans une métairie des environs de Nîmes, et ne l'aurait quittée qu'après avoir eu la consolation de la voir remettre son âme entre les mains de son divin Sauveur.
SÉJOUR EN Hollande et Seconde Mission
La femme, le fils et les nombreux amis de Brousson, qui avaient longtemps pensé ne plus le revoir, saluèrent son retour de mille et mille bénédictions. Il demeura quelques mois en Suisse (3), toujours
(1) Relat, êomm, des merv,, p. 59.
(^Imprimée & Erlangen en 1699, et dont une copie ms. se trouve •^8 les papiers Court, n» 17 1. U. Cette relation de la mort de Brouswndiffère d*une autre datée de Montpellier le 6 novembre 1698, conwrrée dans les Ms, de la bihlioth, du prot, et dans les Ms, Courte ùaprimée par M. L. Nègre.
(3]M. Baynes s*est trompé en affirmant (p. 204) que Broussôn
occupé des affaires des pauvres réfugiés et de celles du Désert, prêchant à Lausanne, à Genève, à Zurich, à Berne (1) et à Bâle. Tout le monde voulait entendre le courageux prédicateur, que la Providence avait comme arraché de la gueule des lions, et le récit des merveilles qui s'opéraient en France. Ce triomphe de rhomme d'action excita de nouveau l'animosité du parti modéré et clérical, qui se résignait trop facilement à l'abstention. Ce parti demanda bien haut si la consécration que Brousson avait reçue de Vivens était valable, et si la vocation ordinaire ne lui était pas nécessaire dans les pays où le ministère ordinaire était établi. « Les académies de Berne, de Lausanne et de Genève, après avoir bien examiné la chose, jugèrent que, la vocation de Brousson étant légitime, et Brousson ayant, durant quatre ans entiers, fait toutes les fonctions du saint ministère, comme prêché publiquement la Parole de Dieu, administré les sacrements du baptême et de la sainte Gène, exercé la discipline, et servi par ce moyen un grand nombre d'Églises, qui en avaient été édifiées, il n'était pas raisonnable de le recevoir au saint ministère comme un simple proposant; mais qu'il suffisait de le con-
demeura environ quinze mois en Suisse, au retour de sa première mission, et qu'il partit de Lausanne avec sa femme et son âls, au mois de mars 1695 (p. 209), pour se rendre en Hollande. M« Brousson ne partit pour aller retrouver son mari, qui Tavait devancée de beaucoup, que le 31 mai (Bullet.^ IX 196).
(1) Le 25 février, il écrit de Lausanne à son cousin D'Abrenéth^ pasteur à Orbe, qu'il vient de faire un séjour de cinq semaines & Berne.
finner dans le ministère par l'imposition des mains, après avoir examiné sa conduite et sa capacité, (i) Ce qui ayant été exécuté [à Lausanne, le 24 mars 1694], on lui en donna un acte authentique » (2).
De son côté, Bâville écrivait à Tévêque de Nîmes, Fléchier, les billets suivants (3) :
a 10 février 1694.
« Je ne doute point, Monsieur, que Brousson ne revienne au printemps avec des prédicants; mais nous leur ferons bonne guerre. »
« 24 mai 1694.
« Je sais que Brousson est revenu et qu'il est apparemment à Nîmes ; c'est à vous de voir s'il convient dans ce temps d'y faire revenir ses émissaires femelles. »
«19juilletl694(4).
« Je vous envoie le nouvel ouvrage qu'a fait Brousson, qu'il fait débiter dans le pays. Ce qui me surprend, c'est que ces lettres viennent dans le paquet des étrangères, ce qui ferait croire que Brousson, s'il les envoie, n'est pas dans ce pays » .
(1) Ici Brousson, auquel nous empruntons ces lignes, se fait illusion; sa réception fut absolument semblable & celle d'un simple proposant.
(2) Voir l'appendice HI.
(3) Ms. de la Biblioth. duprot,; Fonds Coquerel.
(4) La même lettre porte que Bâville vient de condamner aux gale- ^) pour avoir assisté à une assemblée près de Milhan et' de Langlade (arroûd. de Nîmes, Gard), les nommés Bourdic, Roussel, Misson et Vidal avertisseur. Ces noms manquent à la liste des Forçats pour la /*>tcl'A. Coquerel fils.
Qu'était-ce que ce nouvel ouvrage? — Nous le savons grâce à Tobligeance de M. Gaiffe, dont la splendide bibliothèque huguenote nous est gracieusement ouverte. Il avait pour titre : Lsettre de ** serviteur de Dieu et de notre Seigneur Jésus^Christ, et par sa grâce fidèle ministre de sa parole^ à tous les élus de Dieu sur la nécessité qu'il y a de sortir de h communion de Vimpure Babylone, et des pays où elle exerce sa tyrannie. Au Désert, 1694. Brochure in- 16 de 29 pages. A la fin : Au Désert, le 22 avril i69k. On pourrait croire que Brousson a daté du Désert cette pièce, écrite en Suisse ou en Hollande, pour se donner le malin plaisir de tourmenter Bâville, qu'elle a, en effet, trompé quelque temps ; mais comme les Lettres au clergé de France, imprimées en 1685, portent déjà : Au Désert, chez le Sincère, il en résulte que les mots : Au Désert (1), sont tout simplement la marque adoptée par Brousson.
Il résume dans ce sermon de controverse violente, - et qui ne témoigne d'aucune tendresse pour les sociniens ni pour les autres hérétiques, tout ce que la science du temps croyait voir dans la Bible contre la Babylone de l'Apocalypse ou l'Église romaine, et renvoie au traité qu'il a adressé en cour pour la justification de sa doctrine, et à deux de ses sermons sur les idoles et le mystère de la Bête (le 4® et le 5", qui n'étaient pas encore imprimés). On vivait alors de cette étrange théologie, et rien n'était plus propre à
(1) Expression déjà usitée du temps des guerres de religion (Anqnez, Un nouveau chapitre de Vhist,- ^olitiq, des réformés de FfOii^y
p. xxrv).
détourner du catholicisme; le lecteur en jugera par quelques lignes : « Le Saint-Esprit dit encore à ce sujet, que la Babylone mystique est enivrée du sang des saints et du sang des martyrs de Jésus. Âpocal. ch. XVII, V. 6. En effet, pourrait-on exprimer le prodigieux nombre de fidèles que l'Église romaine a fait mourir dans toute l'Europe depuis cinq cents ans, ou par des massacres horribles ou par toutes sortes de supplices inhumains, ou dans les prisons et par les mains de ses barbares inquisiteurs, ou par des guerres cruelles et sanglantes, ou par d'autres voies iniques, parce qu'ils n'ont pas voulu fléchir les genoux devant les idoles? Cette cruelle Église n'est pas animée de l'Esprit de Dieu, qui prend pour symbole unecolombe; mais elle est poussée par le malin esprit, qui est meurtrier dès le commencement....
« Sortez donc, mes chers frères, sortez d'un malheureux pays où vous n'avez pas la liberté de servir Dieu selon ses commandements, de chanter ses saintes louanges, de vous repaître de sa parole, et de participer au sacrement de son alliance ; où vous ne pouvez pas môme vous marier ni marier vos enfants sans être infidèles à votre Dieu ; où vous êtes encore contraints de sacrifier vos fils et vos filles aux diables^ en les sacrifirant aux idoles, comme il est dit dans le psaume CVI v. 37 et 38, et où par conséquent vous êtes dans le danger d'être consumés par les fléaux épouvantables dont Dieu va accabler cette cruelle Babylone, cette Sodome, et cette Egypte spirituelle, et dont il a déjà commencé de la frapper. Sortez de
Babylonej mon peuple^ vous crie la voix du ciel, afin que vous ne participiez point à ses péchés, et que vous ne receviez pas de ses plaies; car ses péchés se sont entresuivis jusqu'au ciel, et Dieu s'est souvenu de ses iniquités. Fuyez hors de Babylone, vous dit encore ce grand Dieu, dans le chapitre LI de Jérémie; que chacun sauve sa vie, et ne soyez point exterminés dans son iniquité, car c'est ici le temps de la t>engeance de VÉtemeL II lui rend selon ses œuvres. Mon peuple^ vous crie-t-il encore dans le même chapitre, sortez du milieu d'elle, et que chacun sauve sa vie hors de Vardeur de la colère de VÉtemeL Le Seigneur, mes chers frères, vous en fasse à tous la grâce ».
Peu après sa seconde consécration, Brousson était parti pour la Hollande, où il fut agrégé, le 10 août 1694 après midi, par le synode des Églises wallonnes réuni à Tergoes, dont voici la 14® résolution : « Notre très-cher frère le sieur Claude Brousson, ayant présenté à cette compagnie un acte de l'académie de Lausanne, par où il paraît que les pasteurs et les professeurs de cette académie Font reconnu pour ministre du saint Évangile, et Font confirmé par l'imposition des mains dans le saint ministère, il a demandé que la Compagnie le voulût déclarer appelable parmi nous en cette qualité. Sur quoi plusieurs personnes de cette assemblée ayant rendu de très-bons témoi- I gnages à son zèle et à sa piété, et nous ayant beaucoup édifiés par le récit des choses extraordinaires que Dieu a faites par son ministère, la Compagnie, considérant les circonstances tout à fait singulières
de la vie et de la vocation de ce fidèle serviteur de Dieu, qui a été délivré par sa grâce de tant de dangers et qui a soutenu par sa grâce de si grands travaux , on lui a accordé sa demande et il a été déclaré appelable au saint ministère dans nos Églises. Mais parce qu'il n'a eu jusqu'à cette heure qu'une consécration au saint ministère d'une manière et dans des formes qui ne sont point estimées suffisantes pour ceux qui exercent le ministère parmi nous selon nos règlements, la Compagnie ne voulant pas que personne puisse requérir quelque formalité de celles qu'on exige parmi nous, a trouvé bon de le consacrer au milieu de nous, et de l'agréger par l'imposition des mains, qui lui a été donnée dans ce synode, qui fait des vœux ardents pour la bénédiction de sa personne et de son ministère, l'assurant que, selon notre pouvoir, nous nous emploierons à lui faire trouver dans ce pays de la consolation et des secours pour sa subsistance. L'Église de La Haye aura soin de lui faire signer le formulaire d'union
^||tt^la coutume » .
^PMlrticle suivant porte que Théophile Blanc, cidevant pasteur à Chalançon, aussi déclaré appelable, étant <« fort destitué après le long voyage qu'il vient de faire, on lui a fait présent de dix ducatons (31 florins 10 sous), aussi bien qu'à M. Brousson. » Celui-ci,
^dont le désintéressement égalait le dévouement, et
^^y, comme il le rapporte lui-même, avait « fait la
^«re à sa propre solde, » ne vécut en Hollande,
^Vant plus d'un an, que du produit des collectes que
"r)rincipaux réfugiés organisaient entre eux pour
le faire subsister (1) . Le même empressement qui s'était produit, en 1687, autour de Vivens, se renouvela dans de plus vastes proportions, sept ans après, pour Brousson, et accentua la mésintelligence qui régnait entre les politiques et les zélateurs . Autant les uns aimaient et glorifiaient le pasteur du Désert, autant les autres cherchaient des prétextes pour le décrier et le perdre de réputation. Averti de la guerre sourde que lui faisaient les modérés, il dut en quelque sorte se défendre, dans un sermon qu'il prononça, vers le premier août, à Rotterdam, et ensuite en d'autres lieux, « à cause des contradictions qu'il souflFrait touchant son ministère » (2). Rien n'y fit. Bientôt même l'apôtre entendit « de certaines paroles mystérieuses et dénigrantes, qui étaient jetées en l'air : il connaissait bien que ces paroles tombaient sur lui ; mais il n'en comprenait pas la cause. Enfin la divine providence, qui manifeste les choses lesplus cachées, lui fit tomber entre les mains une copie^ de la lettre qui donnait lieu à tous ces mauvais discours » (3) .
Voici cette lettre, qu'un pasteur réfugié en Hollande, peut-être l'un de ceux qui avaient pris part à la rédaction de la réponse quelque peu piquante adressée, le 23 septembre 1688, aux ministres réfugiés à Lausanne (4) , s'était empressé de se faire écrire, et
(1) Lettre du 2 novembre 1698, apud Corbière, Hist. de VEgU de Montpellier.
(2) Voir Tappendice III.
(3) Ibid.
(4) Voir ci-dessus, pa^e 173.
dont il colportait des copies jusqu'auprès des puissances :