LETTRE DE M. '", PASTEUR FRANÇAIS DE L'ÉOLISE DE LAUSANNE
L'enquête que vous faites touchant M. Drousson ne me surprend point : il y a dans cet homme tant de bien et tant de mal, à mon jugement, que je puis dire qu'à mon égard il est un mystère. J'ai fait ce que j'ai pu ici pour faire au moins suspendre sa réception au ministère ; mais je n'ai pu en venir à bout, l'éclat de sa résolution à prêcher en France ayant ébloui tout le monde. Cependant on en est bien revenu, et quelques-uns des plus échauffés en sa faveur commencent à le prendre pour un visionnaire anabaptiste. Pour moi, j'ai toujours craint que, pour le moins, il ne le devînt, s'il ne l'est pas encore, et je le lui ai dit à lui-même. Mais il est trop rempli de ses bonnes intentions pour pouvoir être détrompé. En un mot, je crois qu'il a des vues bonnes, zélées et pieuses; mais il se précipite, et il est incurable par la bonne opinion même d'être sain et saint plus que les autres. Dieu veuille lui dessiller les yeux ! Le temps vous le fera connaître assez tôt pour prévenir le danger de ses saillies.
Je vois que M. Jurieu a beaucoup de faiblesse, aussi bien que de bonnes qualités. Néanmoins je suis toujours pour lui, à cause des bons ouvrages qu'il a donnés au public. Le reste lui doit être pardonné. J'espère que M. Brousson ne le trompera pas, quelque inclination qu'il ait montrée pour les prophètes de Dauphiné, et, s'il le trompe, l'erreur n'aura pas de danger en ses suites. Car M. Brousson étant un peu novateur pour de certaines petites manières, et donnant tête baissée dans quelques bagatelles et cérémonies superstitieuses, cela fera sans doute revenir M. Jurieu de la grande estime qu'il peut avoir pour lui.
Jje 8 septembre 1694.
Le vague des accusations par lesquelles débute cette lettre, faisait planer sur Brousson toute espèce de soupçon : Enquête légitime, tant de bien, tant de mal, un vrai mystère. Il a ébloui le monde un moment par Téclat de ce qu'il a fait en France ; mais sa réputation baisse, et on finira par ne plus voir en lui qu'un visionnaire anabaptiste, animé de bonnes intentions, mais précipité, entêté de la bonne opinion qu'il a de soi, et dont les saillies sont dangereuses.
A la lecture de cette pièce, Brousson perdit sa modération habituelle; il réfuta la lettre, ligne par ligne, avec indignation, en démasqua l'auteur anonyme, Merlat, qu'il avait reconnu du premier coup, fit imprimer sa réponse, sans se donner le temps d'en châtier le style, et la rendit publique à la fin de 1694 ou au commencement de 1695.
Si l'on se souvient que Brousson avait été le chef du parti des zélateurs en 1683, que, depuis ce moment, il n'avait cessé de mettre sa conduite en harmonie avec ses principes, et qu'il avait éclipsé par son dévouement bien des personnalités jalouses, on ne s'étonnera pas de ce nouvel épisode de la lutte entre politiques et zélateurs. L'auteur de la lettre était le même pasteur et professeur de théologie à Lausanne, qui avait fait, six mois auparavant, tout ce qu'il avait pu pour s'opposer à la consécration de Brousson, et qui, ayant vu son sentiment rejeté par les académies de Berne, Lausanne et Genève, n'avait voulu assister ni à la prédication d'épreuve du ministre candidat, ni à l'examen qu'il SQutint sur les matières de théologie, ni à l'imposition des mains qu'on lui donna
publiquement (1). C'était lui aussi qui, en 1688, avait insulté Brousson du haut de la chaire, sans le nommer, mais en le désignant d'une manière transparente, à l'occasion des Lettres par lesquelles celui-ci invitait les pasteurs à rentrer en France. Brousson ayant alors protesté contre ces diffamations, et « s'étant mis en état de faire voir son innocence, ce pasteur vint chez lui, et lui confessa qu'ii s'était contredit ; car, en effet, il lui avait d'abord donné de grandes louanges, qu'ii avait menti. Et là-dessus il lui donna les plus beaux éloges du monde (2) ».
Élie Merlat, pasteur de Saintes, président du synode provincial tenu à Jonzac en 1678, était un homme de mérite, mais d'un esprit mal fait, banni de France, en 1680, pour son livre contre Arnaud, Le Renversement de la morale, et pour la fermeté dont il avait fait preuve pendant les vingt années de son ministère. On l'accusait d'avoir dit, dans un sermon prononcé au mois de février 1679 : « Il faut obéir aux rois; mais il faut aussi que les rois sachent qu'ils n'ont pas affaire à des bêtes brutes, mais à des hommes raisonnables », et dans un autre sermon du mois d'avril : « que dans tous les temps il y a eu des rois tyrans, parmi les païens et parmi le peuple choisi de Dieu (3). » — Nous doutons un peu de l'exactitude de ces accusations ; parce qu'elles sont en contradiction avec un ouvrage que Merlat publia en 1685, et
(1) Voir Tappendice HI.
(2) Ibid.
(3) La France prot.
qu'il avait voulu imprimer déjà quatre ans plus tôt : Traité du pouvoir absolu des souverains^ pour servir d'instmctiorij de consolation et d'apologie . aux Églises réformées de France qui sont affligées. Cologne, in-16 (Biblioth. nation.).
L'instruction, la consolation et Tapologie des Églises affligées, ne sont que dans le titre, et ne paraissent nullement dans l'ouvrage, qui n'est qu'une abstruse démonstration de la légitimité du pouvoir absolu, d'après les Principes de la politique d'Hobbes, comme l'auteur l'avoue (p. 220). « Les souverains, dit-il (1), à qui Dieu a permis de parvenir au pouvoir absolu, n'ont aucune loi qui les règle à l'égard de leurs sujets, leur seule volonté est leur loi, et ce qui leur plaît leur est licite » ; ils n'ont de responsabilité que vis-à-vis de Dieu. David, l'homme selon le cœur de Dieu, a exercé un droit sans réserve sur les biens, sur l'honneur et la vie de ses sujets (2). « Formons donc maintenant, poursuit-il (3), sans aucune crainte notre dernière conclusion, et disons hardiment que, puisque VÉcriture sainte en général, puisque' rÉt;angfite en particu/ier, puisque le fondement du droit, puisque Vorigine des puissances, plaident pour le pouvoir absolu et pour l'impunité des princes à l'égard des peuples, on ne saurait se rebeller contre les puissances, sans se rendre coupable, sans offenser Dieu, et sans se rendre digne de la peine qui
(1) Page 59.
(2) Page 76.
(3) Page 229.
suit la rébellion. Ainsi les peuples n'ont d'autre droit à l'égard des princes, lorsqu'ils désirent quelque soulagement dans leurs charges, que celui qui se réduit à prier, à supplier, à faire compassion, à s'humilier, à s'amender. » Le martyre, dit-il encore (1), est le comble de la gloire; mais plusieurs, animés d'un faux zèle, qui croient être martyrs de Jésus- Christ, sont souvent les martyrs de leur pure opinion et de leur fausse générosité.
Jurisconsulte savant et libéral, dont les principes étaient l'opposé de ceux-là, Brousson fait justement observer que ce livre « tend à favoriser la tyrannie et les persécutions, et à condamner la conduite des protestants de Hollande, d'Angleterre, de France, d'Allemagne et de Piémont, et celle de tous les Suisses aussi ; jusqu'à vouloir insinuer que la femme d'Urie ne pécha point dans l'adultère qu'elle commit avec David, parce qu'elle ne devait pas désobéir à son roi, chap. III, p. 77 et 78 (2). » C'était pour le moins ime étrange morale.
Entre Merlat plus ou moins latitudinaire, et Brousson orthodoxe rigide, d'une piété austère et méticuleuse, la divergence religieuse était plus grande encore que la divergence politique. « Comme on est
(1) Pagre 6.
(2) Brousson n'exagère nullement; Merlat a écrit : « Aussi ne lisonsnous point que Bath-Scheba, avec qui David commit adultère, ait été considérée comme coupable dans cette action, ni qu^elle en ait été pnnie, comme fut David, parce que Tautorité royale qui l'assujettissait A ce péché, fut une couverture pour elle, par Tobéissance & laquelle elle fut forcée ».
souvent choqué, dit Brousson (1), des choses qu'il débite en chaire ou par passion, ou sur des fondements peu solides, ou d'une manière trop philosophiqucy Brousson a été un de ceux qui ont témoigné n'être pas édifiés par cette manière de prêcher, ce qui est cause que ce pasteur a toujours été son ennemi déclaré. Cela est notoire dans Lausanne et presque dans toute la Suisse ».
La discussion des faits merveilleux dont le Béarn et le Dauphiné avaient été le théâtre, aigrit encore le dissentiment. Brousson n'hésitait pas à voir dans ces faits une manifestation divine, un présage de la prochaine délivrance de l'Église et de la ruine de l'Antéchrist. Merlat, au contraire, nous l'avons dit plus haut, y voyait une manifestation diabolique.
C'est ici, dit Brousson (2), le grand mystère et l'occasion prochaine des calomnies qui sont répandues dans cette lettre. Environ le commencement de l'année 1689, l'auteur de cette lettre fit imprimer un sermon, dans lequel il décida hautement que les jeunes garçons et les jeunes filles du Dauphiné et du Yivarais, qui, dans un profond assoupissement, ont exhorté le peuple à la repentance, invoqué le nom du Seigneur et chanté ses saintes louanges, étaient inspirés du diable, et, dans ce même sermon il prononça (p. 61) anathème contre tous ceux qui en douteraient seulement, après qu'il aurait déduit les raisons qu'il allègue dans ce sermon. Ce qui imposa silence à tous ceux qui paraissaient touchés de ce prodige, attesté par plus de vingt relations bien circonstanciées et envoyées de
(1) Voir l'appendice III.
(2) Ibid,
France par des personnes sages et connues qui en avaient été les témoins.
Après quoi, les persécuteurs croyant sans doute que leur cruauté était assez justifiée par ce sermon, massacrèrent ou continuèrent à massacrer plusieurs de ces innocents, et de ceux qui allaient entendre les choses qu'ils disaient, et ils en firent prendre plusieurs qui souffrirent le martyre avec une confiance inébranlable. D'un autre côté, trois ou quatre jeunes garçons du nombre de ceux qui disaient avoir prêché dans un profond assoupissement, étaient allés à Genève, et ayant dit que cela ne leur arrivait plus depuis qu'ils étaient sortis de France, tout le monde cria à l'imposture, non-seulement contre ces trois ou quatre, qui étaient peut-être innocents par des raisons qu'il serait trop long d'expliquer ici (1), mais encore contre tous les autres, en qui ce prodige arrivait actuellement en France, et qui soutenaient leur innocence dans le supplice jusqu'au dernier de leurs soupirs. Sur cela on imputa à M. Jurieu d'avoir écrit trop légèrement sur cette matière. Lorsque Brousson a été de retour en France, on a sans doute cru qu'il pourrait avoir quelques particularités sur ce sujet, et donner peut-être au public quelques réflexions qui justifieraient M. Jurieu. Cependant quoique Brousson n'ait jamais eu la pensée de violer les lois de la charité chrétienne, avec laquelle les ministres de l'Évangile doivent écrire et parler, quelqu'un a voulu intéresser l'auteur de la lettre à l'occasion de son sermon, et l'auteur de la lettre se laissant aller à la passion, et ne pouvant rien dire ni contre la vie ni contre la doctrine de Brousson, contre lequel il avait depuis longtemps de l'aigreur, a tâché de le perdre par des calomnies vagues et détestables, sans rien marquer de précis.
Ce que Brousson ne dit pas, c'est que, dans la
(1) La meilleure preuve de rinnocence des inspirés, c'est que le phénomène cesse dès qu'ils sortent du milieu qui le produit.
seconde partie de la lettre, plus i)erfide encore que la première, et pour ôter à son adversaire l'appui de Jurieu et de ses amis, Tauteur de la lettre déguise ses véritables sentiments. A l'occasion de son fameux sermon sur les inspirés diaboliques^ Jurieu l'avait accusé publiquement et nommément d'impiété et de folie. Merlat n'était pas homme à l'oublier ; mais il feint d'avoir tout pardonné, à cause des bons ouvrages qu'a publiés le théologien de Rotterdam. Il le flatte de son mieux : Brousson, dit-il, ne réussira pas à le tromper sur le sujet des prophètes ; mais quand il y réussirait un instant, l'erreur n'aura pas de suite, car Jurieu a trop de jugement pour ne pas découvrir bientôt les superstitions dont Brousson est coiflé, et il ne peut manquer de revenir bientôt de la grande estime qu'il a pour lui. — Cette tentative de diviser le parti d'action échoua misérablement, et contribua sans doute à préparer au pasteur du Désert un triomphe plus éclatant, dont nous aurons bientôt à parler. Brousson ayant reçu d'un de ses collègues du Désert la nouvelle du martyre de Papus, exécuté le 8 mars 1695, à Montpellier, laissa déborder dans sa réponse, datée de La Haye, le 29 du même mois, les sentiments que lui inspirait cette glorieuse mort (1)-
Les juges iniques, dit-il, qui l'ont condamné à un supplice barbare, s'imaginent qu'ils en ont eu légitime prétexte, * cause que feu notre frère Vivens et ceux qui l'accompagnaiea* défendaient leur propre vie contre ceux qui voulaient les mas^ sacrer. Mais cela ne les excuse ni devant Dieu ni devant les
(1) Lettres et opuscules^ p, 284 et 288.
hommes. Ce sont eux qui ont violé les traités de pacification ; ce sont eux qui attaquent et oppriment des innocents, et qui courent sur eux à main armée lorsqu'ils ne font autre chose que de prier Dieu. Il n'y a point d'autorité plus sacrée dans le monde que celle des pères sur leurs enfants; cependant, si un père était si dénaturé que d'envoyer des scélérats pour massacrer ses enfants, personne ne trouverait étrange que ses enfants défendissent leur propre vie contre ces scélérats qui se seraient chargés d'un ordre si barbare et si inhumain. Il est pourtant mieux que nous souffrions comme des agneaux; mais il est toujours vrai que nos ennemis comblent de plus en plus la mesure de leurs péchés...
Gomme toutes choses tournent ensemble en bien à ceux qm craignent Dieu, et que Dieu tire la lumière des ténèbres, il a fait éclater sa miséricorde, la vertu de son esprit et sa profonde sagesse dans la mort de notre cher frère. Il l'a mis dans le creuset de l'affliction, mais il n'a pas permis qu'il y ait été consumé; au contraire, il l'a épuré et a rendu sa foi plus vive et plus brillante. Avec la tentation il lui en a donné une issue glorieuse. Il l'a fait entrer dans le bon combat, mais il l'a rendu victorieux. Sa foi a été la victoire du monde. Il a même été plus que vainqueur par Jésus-Christ qui l'a aimé. Il a éclaté en chant de triomphe au milieu de son angoisse, et il a senti la force et les consolations de l'esprit de Dieu, qui lui ont fait perdre le sentiment de l'amertume de la mort. Ah ! qu'il est heureux, mon cher frère ! Puisqu'il devait mourir un jour, et qu'il ne pouvait pas même prolonger sa vie au-delà du terme que Dieu lui avait marqué, sa fin pouvait-elle être plus benreuse et plus glorieuse ? Sa constance, sa débonnaireté, sa patience, son humilité, sa foi, son espérance et sa piété, ont ^ifié et ses juges et les faux pasteurs qui le voulaient séduire, et le bourreau même et les gens de guerre qui assistaient à son martyre pour faire exécuter sa condamnation, et tout le peuple tant infidèle que fidèle; ne voit-on pas en tout cela qu'il
était animé de Tesprit du Seigneur de gloire, qui, dans sa condamnation même et dans sa mort, contraignit son juge et ceux qui le firent mourir, de reconnaître son innocence? D ne pouvait jamais mieux prêcher qu'il Ta fait dans son martyre, et je ne doute point que sa mort ne produise un très-grand fruit.
Le sang des martyrs a toujours été la semence de l'Église, et il faut espérer que celui de ce fidèle serviteur de Dieu, et de tous les autres qui ont déjà souffert la mort (1) pour rendre témoignage à la vérité, sera une semence fertile dans TÉglise de Dieu.
Si les choses que j'ai à faire en ce pays pour la défense de la vérité et pour l'avancement du règne de Dieu, ne me paraissaient plus importantes que ce que je pourrais faire dans celui où vous êtes, j'irais m'exposer encore avec vous, et avec tous nos autres frères et collègues, à la misère, aux fatigues et aux dangers pour la consolation du peuple de Dieu, nonobstant les infirmités corporelles que mes fatigues précédentes m'ont attirées. . .
Dans les premiers jours d'avril, Brousson se rendit en Angleterre pour juger par lui-même de la situation des réfugiés en ce pays, et voir s'il y avait lieu de travailler à en augmenter le nombre. Il rencontra à Londres une douzaine de pasteurs français : De Joux de Lyon, Graverol de Nîmes, La Coux de Castres, Roussillon de Montredon, Thomas Satur de Montauban , Mettayer de Saint-Quentin , et les six ministres de Montpellier : Du Bourdieu père et fils, Bertheau père et fils, Sartre et Gaultier de Saint- Blancard (2). 11 s'entretint longtemps avec le révérend Quick, sur lequel il fit la plus vive impression,
(1) Papus fut le trentième prédicant martyr.
(2) Baynes, Life of Cl. Brousson^ p. 218,
CLAUDE BBOUSSON 245
et qui lui a consacré une notice (i) dans ses Icônes sacrœ gallicse et anglicanœ^ ouvrage anglais resté manuscrit.
« J'ai eu l'honneur, écrit Quick (2), de faire la connaissance de cet excellent pasteur et fidèle martyr. Le savant et judicieux M. Mettayer... l'a conduit chez moi, où j'ai été favorisé d'une conversation avec lui, laquelle a duré cinq bonnes heures. Le temps me parut court, tant j'étais heureux de posséder un tel hôte. Il me semblait être en compagnie de ces puritains de l'ancienne Église, Dodd de Langley, Grosse d'Ashburton, Vincent de Bloreflening, Wills de Morall, et de mon ancien collègue et condisciple Thomas Tregoss, dont la conversation roulait tout le jour sur Dieu et le ciel. Brousson se serait plutôt privé de sa nourriture quotidienne que de la lecture des saintes Écritures. Ce n'est point là une vaine et inutile parole tombée de sa bouche. Il semblait être un ange sous forme humaine, et n'était satisfait d'aller au ciel qu'à condition d'y pouvoir conduire avec lui ses amis, ses compatriotes et étrangers. Ce saint homme de Dieu, etc. »
. Bien avant la fin du mois (car il eut encore le temps d'aller se présenter au synode de Harlem, le 30 avril 1695, pour demander l'approbation de ses sermons), Brousson fut subitement rappelé en Hollande. L'Église wallonne de La Haye venait de le nommer pasteur. La chaire qu'elle lui offrait était la
(1) n y 6n a une copie à la Bibliothèque du protestantisme,
(2) Baynes, Life of Cl, Brousson^ p. 2Sti,
246 LES PREBilERS PASTEURS DU DÉSERT
première du pays, celle qu'avait occupée Jean Claude, le célèbre ministre de Charenton, celle que devait occuper, quelques années plus tard, le plus grand des prédicateurs protestants, Saurin, et au pied de laquelle se réunissaient les magistrats, les ministres de l'État et le prince d'Orange, roi d'Angleterre, pendant les voyages qu'il faisait sur le coijtinent. Les trois pasteurs attachés au temple de la cour du palais étaient choisis parmi les hommes de haut mérite et de réputation. Brousson ne put refuser une offre si honorable, et appela près de lui sa femme et son fils. L'humble pasteur du Désert, qui savait converser avec les tètes couronnées aussi bien qu'avec les pâtres cévenols, devint le prédicateur de l'aristocratie, et eut quelques mois pour collègue le fils de Jean Claude, Isaac, qui mourut le 29 juillet 1695. On peutjuger quels cris de colère cette nomination fit pousser au parti modéré tout entier. Brousson profita de son séjour à La Haye pour faire imprimer quelques-uns de ses ouvrages, d'abord les trois volumes de sermons (la Manne mystique du Désert) qu'il avait écrits dans les cavernes, pendant sa première mission ; puis la Relation sommaire des merveilles que Dieu fait en France dans les Cévennes et dans le Bas^ LanguedoCy pour l'instruction et la consolation de son Eglise désolée, et la Confession de foi raisonnée de ceux qui prêchent dans le Désert. En même temps il fit parvenir au synode ses Considérations sur Vexamen des livres de religion. Nul ne pouvait alors faire imprimer en Hollande un ouvrage de ce genre sans l'approbation des consistoires de deux Églises,
GLAUDK BROUSSON 247
désignées par le synode. Cette manière de faire entraînait des longueurs, et d'autres abus, contre lesquels Brousson réclamait justement. (Ses sermons étaient depuis longtemps entre les mains des pasteurs et des anciens de Harlem et d'Amsterdam, qui en signèrent l'approbation le jour même où il alla les relancer au synode). Il importe, disait-il, de laisser la liberté à ceux qui travaillent pour l'avancement du règne de Dieu, de ne pas gêner les esprits en leur imposant un joug que la Parole de Dieu ne leur impose point, de ne pas être trop méticuleux sur les mystères qui ne sont pas clairement enseignés dans la Bible, de ne nommer que des juges éclairés, judicieux, charitables, modérés et intègres, au nombre de deux seulement, et de les inviter à se hâter. Le mieux serait qu'il fût permis aux auteurs de s'adresser aux plus proches et à ceux dont ils pourraient recevoir le plus de secours.
Ces observations portèrent leur fruit; car, quelques années après, Jurieu, De Superville et Duvilaer obtinrent la permission de faire examiner par leurs consistoires des ouvrages dont la publication ne pouvait être retardée (1).
(1) Cependant les abus contre lesquels s'ëtait élevé Brousson devinrent plus choquants encore dans la suite, si nous en croyons Tillustr« Saurin : « Nous ne saurions trop déplorer, écrivait-il en 1717 a Alphonse Turettini, professeur a Genève, les ravages que le cocceianisme fait dans ce pays, et je ne vous dirai rien la-dessus parce que la matière est trop abondante, et que je ne saurais la renfermer dans les bornes d'une lettre. C'est une chose déplorable que, dans le pays <|u moQde où la tolérance est portée jusques a la licence la plus effrénée,
L'avertissement au lecteur de la Manne mystique, se termine par une pensée d'apaisement, un nouvel appel à l'union et à la charité, adressé aux luthériens : « On espère encore de la grâce du Seigneur, que les fidèles de la Confession d'Augsbourg, qui jusqu'à cette heure n'ont pas voulu reconnaître les réformés de France pour leurs frères, seront édifiés de la doctrine pure, sainte et solide de ces sermons, et qu'en même temps, faisant réflexion sur les maux et les misères que les fidèles de France souffrent depuis longtemps pour ne pas fléchir les genoux devant les idoles, sur le sacrifice que deux ou trois cent mille d'entre eux ont fait à Dieu, depuis tant d'annéeSj de tout ce qu'ils avaient de plus cher au monde, pour lui donner gloire, et pour suivre FAgneau partout où il va, et sur les grandes merles Églises wallonnes adoptent une partie des maximes de Tinquisi tion. J'en aurais été la victime plus d'une fois, si je n'avais quelques partisans dans les personnes les plus accréditées de ces provinces. Mais quelque appui qu'elles puissent me procurer, elles ne sauraient me délivrer du genre de torture par lequel j« suis indispensablement obligé de passer toutes les fois que j'ai quelque chose à imprimer. Il fautque je soumette mes manuscrits à deux Églises examinatrices, qui me nomment souvent pour les examiner des personnes dont quelques-unes n'entendent pas notre langue, et dont la plupart n'ont pas le sens commun. Ajoutez à cela les motifs dont quelques gens de notre robe sont animés. L'excès va si loin qu'on censure jusques à des expressions raisonnables, auxquelles on m'oblige d'en substituer qui ne le sont point. J'avais dit, je ne sais où, que le dogme de la Trinité était recueil de la raison humaine. Il y eut des conférences trèsvives sur ce mot dans le consistoire de Rotterdam, où il fut conclu que je mettrais au lieu du mot écueil celui &^aheur tentent. Jugez de la pièce par cet échantillon. » (Bullet.^ 2' série, I 289) ,
veilles que Dieu fait en France pour le salut de ceux qui, depuis longtemps, y sont tenus dans une dure servitude, ils reconnaîtront que tous ces fidèles sont de vrais membres du corps mystique de Jésus-Christ, et que tous les autres fidèles du monde doivent être touchés de leurs misères ».
C'est pendant ce même séjour à La Haye qu'un peintre de talent, Peter van Bronkhorst, obtint de reproduire les traits du prédicateur à la mode, dont Bâville avait donné en 1693 le signalement suivant : « Brousson est de taille moyenne et assez menue, âgé de 44 ans au moins, le nez grand, le visage basané, maigre, les cheveux noirs, les mains assez belles. Il porte une perruque. » — Le tableau du peintre hollandais a fini par trouver sa véritable place, il est au musée de Nîmes (1), et M. Jules Salles Ta apprécié en ces termes (2) : « Le portrait de Claude Brousson... se recommande par une touche énergique, un dessin correct, et une belle expression dans les traits du visage. Il n'y a pas, comme dans les portraits de Rembrandt, son compatriote, ces effets de clair-obscur qui séduisent l'œil, quand ils sont habilement rendus, mais qui permettent au pinceau de l'artiste certaines négligences de dessin et de modelé qui passent inaperçus sous la magie de la couleur. Le portrait dont nous parlons est peint en pleine lumière. La tête, vue presque de face, laisse à
(1) Imaginerait-on qu'il nous a été impossible de nous en procurer une photographie? Celui de Bâville, dont les traits sont d'une admirable régularité, est au musée de Montpellier.
(2) Bullet., VII 3.
découvert tous les traits de cette belle figure, encadrée dans de longs cheveux châtains, selon la mode du temps, et dans laquelle se reflètent toutes les vertus du glorieux martyr.
« On a souvent reproché à l'école hollandaise de manquer de noblesse, et de reproduire trop brutalement une nature dont les types étaient quelquefois même assez mal choisis ; ce défaut n'est point applicable au portrait de Brousson, et, si Peter van Bronkhorst a copié servilement le modèle qui a posé devant son chevalet, il faut reconnaître que le caractère de cette belle tête a inspiré le peintre, et qu'il a évité recueil dans lequel sont tombés beaucoup de ses compatriotes.
« Les mains, dont l'une tient un livre de prières, et l'autre invite du geste à pratiquer les enseignements qui y sont renfermés, sont remarquablement belles ».
Aimé, choyé et largement rétribué (1) dans ce poste de grand honneur et de grande influence, Brousson ne tarda pas à soupirer après les pauvres Églises de France. Les consciences énergiques et insensibles au respect humain, finissent généralement par froisser quelque passion ou quelque intérêt vulgaire, et, comme les meilleurs d'entre nous ne sont ni impeccables ni à l'abri de la malignité, on leur fait payer cher leur supériorité morale. Ce fut
(l) n recevait des Etats-Gënëraux 400 florins, et 150 de la Société de La Haye. Deux cent cinquante ministres réfugiés étaient pensionnés en Hollande : cinquante par Amsterdam, et le reste par les États,
ce qui arriva pour le petit avocat pasteur, noir, basané, toujours en mouvement, qui ne pouvait rester en place, dont la faconde ne tarissait pas, qui allait droit son chemin, ne reculait devant rien ni personne pour accomplir ce qu'il croyait son devoir, et poursuivait un but unique avec l'abnégation et le zèle d'un homme qui a fait le sacrifice de sa vie. Plus ardent que tous ses amis, qui lui paraissaient tièdes, il soufl*rait des ménagements de toutes sortes qu'il leur voyait garder, et ils souffraient de ce qu'il ne les gardait pas comme eux. Ils blâmaient sa franchise excessive, l'expression peu mesurée de sa haine pour le catholicisme, son interprétation trop allégorique des Écritures. Il n'obtenait qu'à grand'peine qu'on imprimât ses livres, et il en souffrait beaucoup, il l'avoue dans une page qu'on trouvera plus loin. Sans doute aussi, quand le premier mouvement de curiosité fut calmé, on reconnut que son accent méridional lui nuisait (1), que sa prédication peu travaillée, peu variée, n'était pas supérieure à celle de ses collègues, et qu'à la longue il aurait infailliblement le dessous. Peut-être même vit-il bientôt l'auditoire moins nombreux témoigner quelque froideur, et se rappelant alors l'enthousiasme qu'il excitait dans les assemblées nocturnes, et le besoin que celles-ci avaient de sa présence, il se dit tout à coup : Asssez de toutes ces compétitions et de ces froissements douloureux ; assez de ces auditeurs qui n'as-
(1) Il prononçait : assent pour accent; il écrivait : santifié, santification, et Pittet ^out Pictet^ etc,
sistent au culte que comme à un exercice littéraire ou à une joute oratoire; assez de cette piété mondaine et vaniteuse des salons; retournons au Désert, où Ton peut parler et agir en toute liberté, en toute simplicité de cœur.
Brousson ne resta qu'un peu plus de quatre mois au service de son Église aristocratique, et quitta La Haye en septembre. Les Etats-Généraux lui allouèrent une pension de 550 florins (690 livres), qui fut régulièrement payée à sa femme, plus 500 florins pour ses frais de voyage. On lui conseillait d'aller au camp du roi d'Angleterre et de se faire donner une escorte pour franchir la frontière ; « il aima mieux s'exposer à un grand danger, en traversant les Ardennes du côté de Sedan», afin qu'on ne pût le soupçonner d'avoir été prendre un mot d'ordre et de manquer de fidélité à son pays et à son roi. C'est pourquoi aussi il n'alla point alors en Languedoc (1).
Dès qu'il fut arrivé chez les protestants de la Thiérache, il se sépara de son guide, Bruman, pour une quinzaine de jours, (2j et écrivit à un ami, le 20 septembre (3) :
Monsieur, je suis arrivé fort heureusement, grâces à Dieu, au milieu de nos frères. Nous sommes souvent passés au milieu des voleurs ; mais Dieu leur a tenu la bride, et nous a fait franchir toutes les difficultés qui se trouvaient sur notre route. C'est pourquoi nous le bénissons maintenant de tout
(1) Lettre du 2 novembre 1698.
(2) Après avoir amené Brousson, Bruman était sans doute ailé chercher des livres qu'il introduisit en France.
(3) Lettres et opuscules^ p. 289.
notre cœur, et nous espérons de sa miséricorde qu'il nous continuera toujours le soin de sa providence. Je ne saurais, Monsieur, vous exprimer la joie et la consolation que je sentis à rentrée, la première fois que je fus obligé de marcher à pied de nuit et dans les déserts, cela me remettant d'abord dans Pesprit ridée de mes premières pérégrinations et des grâces que Dieu m'avait alors accordées. Au commencement de mon voyage, j'appréhendais de ne pouvoir pas soufiFrir la fatigue ; mais, grâces à Dieu, je suis dans une aussi grande vigueur que je l'aie jamais été dans mon précédent voyage. Nos frères ont une grande joie de nous voir, et nous en avons beaucoup à notre tour de les trouver en bon état. Nous continuons, Monsieur, à vous conjurer de vous souvenir toujours de nous dans vos prières, et je vous prie en mon particulier d'être persuadé que je suis etc.
La lettre qu'il adressa, dix jours après, à Madame Brousson n'est pas moins intéressante. Le sentiment de joie qu'il éprouve au contact d'un « grand nombre de bonnes âmes qu'on laisse assez en repos » (1) et qui sont heureuses de le voir, n'a point diminué, au contraire, et il voudrait le faire partager à sa femme, afin qu'elle fasse son sacrifice avec une franche volonté, pour être agréable à Dieu.
Cependant le repos de ces bonnes âmes ne tarda point à être troublé. Le 8 novembre 1695, Pontchar-
(1) Pour n^avoir pas été massacrées comme celles du Midi, les assemblées du Nord n*en ont pas moins fourni leur contingent aux galères. De 1684 a 1690, nous comptons quatre-vingts forçats pour la foi, de la Normandie, de llle-de-France, de la Champagne, de la Picardie, de la Flandre et du Hainaut, dont un proposant, Desgrouz, de Picardie, qui avait sans doute édifié ses frères dans quelques réunions.
train informait Lepelletier de la Houssaye, successeur de rintendant Bossuet, que plusieurs ministres venant d'Angleterre et de Hollande avaient tenté de s'introduire dans les provinces du royaume, et l'invitait à redoubler d'attention et à ne rien négliger pour être exactement tenu au courant des assemblées des nouveaux convertis. Cette recommandation ne fut pas sans effet ; car Pontchartrain écrivait encore au même intendant le 9 décembre suivant : « J'ai rendu compte au roi de ce que vous m'avez écrit au sujet des assemblées deç nouveaux catholiques qui se font dans une maison de la paroisse de Landouzy-la- Ville. Et sa Majesté m'a ordonné de vous écrire de faire arrêter tous ceux qui s'y trouveront, en prenant pour cela toutes les précautions que vous jugerez à propos, et vous vous servirez non-seulement des prévôts des maréchaux, mais des troupes qui pourraient être aux environs, en cas que vous en ayez besoin ; et lorsqu'ils seront arrêtés, vous vous transporterez sur les lieux pour les interroger, et vous donnerez ordre à ce qu'ils soient mis dans des prisons sûres. Je suis etc. » L'intendant trouva bientôt l'occasion d'obéir ; car les 3 et 4 janvier suivants le secrétaire d'État lui ordonnait de juger suivant la rigueur des ordonnant ces les personnes incarcérées. Pierre Barthe, Jérémie de Troyes, Gobert Lambert, Jean Chemin et Nicolas Nicole, tous de Landouzy, et convaincus de s'être à diverses reprises réunis dans une maison abandonnée pour y faire l'exercice de la R. P. R., furent condamnés par l'intendant et le présidial de Soissons à servir sur les galères du roi comme forçats pendant
neuf ans, peine que le roi, dans sa clémence, daigna commuer, le 26 mars, en celle du bannissement pour neuf ans du ressort des bailliages et sièges présidiaux de Laon et de Soissons.
Après avoir consacré tout un mois aux Églises de Picardie, Brousson pénétra en Champagne. Il écrivait le 25 octobre : (1)
Mon dessein n'était pas de m'arréter auprès de [Sedan]. Mais étant arrivé dans le voisinage de cette ville-là, et y ayant trouvé sept à huit villages où il y a un grand nombre de nos frères, qui depuis longtemps ont renoncé à la communion romaine, et qui étaient affamés de la parole de Dieu, je n'ai pu éviter de visiter et de consoler ce pauvre peuple, avec toute la précaution dont j'ai été capable. Mais comme le zèle de ce peuple s'est enflammé, et que je ne pouvais pas les consoler tous à la fois, la crainte qu'un grand nombre de nos frères de la ville et de la campagne ont eu de perdre l'occasion d'être reçus à la paix de l'Église, d'entendre la parole de Dieu, et de participer au sceau de son alliance, a fait qu'ils n'ont pas gardé toutes les mesures qu'ils devaient garder. Cependant n'ayant pu éviter d'aller dans le faubourg de la ville, pour y consoler ceux qui n'avaient pu venir à la campagne de peur de faire trop d'éclat, j'y fis d'abord une petite assemblée; mais le lendemain la maison où nous avions couché et où nous étions encore fut investie. Je m'adressai d'abord au premier officier qui se présenta, et lui ayant dit hardiment : Que demandezvous. Monsieur ? sans me répondre il jeta les yeux sur notre pauvre frère M. [Jacques Bruman], qui avait un bâton à la main, comme un homme qui avait du chemin à faire, et s'attacha à lui, lui faisant d'abord plusieurs questions, et le fai-
(1) Lettres et opuscules^ p. 291,
336 UES 7BEKIEHS PASTSCBS BT JSBSÊMT
«Ut ensniie urMer. Alan je lui lo&nxii le doE, fsoimnp m. ffmmt é^ It miitre âe la Tnijwfiri
Xoofi «tiaxu: fou* le âeniàY de la maisaii, oc il y srmît iok pente par laqi}el]e opq ofîBcia* étaii entré. OegwDàBHi coomiff le jùnf' puiâ oombre des; affîckns ex dec^ «aidais éaÎBQi & TwaïsB porte de la maifiazL ea que je 1«e^ entenâÎE eczansr, j'entisi 3111Bmême dauf nne petite càiamlipe liasse.. «2 me mk^ damèonp ime pcme. qrd ne me cfiiiTrait gn'esiTirun Iw deux tâerF du coKfs. Os: câhcàa^ ea quelçues soldais entrérem àMu^ ob» cbamlne, âifiani qn'ik tex&aiezii le mimstrË, ea qnlk câtfirchaisza encos W liTres^ qu'U aTaii a^ipanéF : oe gui ma itài jn^pr gne le pauvre M.. [Banman] gui en avait iaii la condidie duff âms peûtes caùscF.. n avsii paf ii«é d'asara de pradenoe a& gn^ avait été traM. D -«a lôezi oenain gne je vovsk depns gnai*
gne temps: gn'^ n'avait paF assez de pmâenoe pcnir <ftfeiv aver mai, e2 gne je «crohittaïf de trouver le mnpBD de le io»
traviiiller séparâmenl à la oonscriatifiL du j^nTÏIe. eî d'a^rir moi sptl. c:»n:mf je 2 evaif àeià ikii dcraii* gidiizf' jnnrF», dnmni If^ÇDe. teHii^f Li'^Li f^ifiiî Meii aliè.. Vdci: qx'£ ex «ciiv c» offirJftTf « w^ Sv'ùcfcis.. fii: DCïiLiàrf ôe çnaire fm cinç. i» ann» eUiiii itcii'iLT ûf 1& niitisoi.. cberdjèrenî ccraii: çneicrae temnÉje* liTTftf ànLir cem- T»etii^ cbaHiiirf.. L exeii iiresçut- impossiiik' giî'ik tonmassen; la téu- dt ccnf de It portf-.. «aitf^ me voir ; mEis je priid If- SeiimeiiT exil ici pît: df lef îraiijKîî' d'a^fo^ xrlemfïDi. wininje opiiï çni cbeTciihieaj'. aE"3Td{:iif *cjii «erviiein Li'iî fa s:ai jimiibèie Éis^e.. e: dt iaire wŒmiJîrf' çr'i: nt délivre paf seniranBL'» t»:»ilt ni. t.f<ir.T>fv. maif- cx'i- «ai": déii'vre: ;.D«qx'& it fîL. JorsçDf r es; snt î»:»l TÛEifîir. er. r»f ^rrand liiflc ie? ETenfTia. ex flffB'i,. car ii Icf £; ptriir de k riianilirf «anf ni'avcûT fc.j»p.rnii
Lnrsyjt'iif inrpx: dans une ciuaxiire vfiisinf. î dl dtsf ofbaers TTOTttn*. deci }»Ptii«- exfhLif- df cinq k ^viî anf». ien: demanda çnelie eiaii la cYiaTT.irf dt je nùnistrf fcvui: nonom; Lef jiffiiif finiaDti%, gui nf- if saTaicL*. paf. nf im rfintuidireni
lien; mais un moment après, ces deux enfants étant entrés dans la chambre où j'étais, et m'ayant vn, retournèrent incontinent à l'officier, et l'un d'eux lui dit en bégayant : Monsieur, ici, ici I ce que j'entendis fort bien; mais l'officier n'ayant pas compris ce que l'enfant lui disait, sortit de la maison avec les antres officiers et les soldats.
Yoilà sans doute, Monsieur, une des plus merveilleuses délivrances que Dieu ait jamais accordée à un de ses serviteurs. Par là, ce bon Dieu, qui est infiniment sage, a voulu donner gloire à son saint nom, en un temps où il y a si peu de gens qui aient de la foi en terre, c'est-à-dire qui se confient en lui, et qui fassent leur devoir, sans craindre le danger où leur piété peut les exposer.
Cependant, comme je vis bien que les officiers et les magistrats reconnaîtraient bientôt que celui qu'on avait pris n'était pas le pasteur, je changeai d'habit, et, prenant un équipage fort différent de mon équipage ordinaire, je passai au milieu des gardes qu'on avait posés à la sortie du faubourg. J'ai appris dans la suite que certaines choses dont on m'avait chargé pour me déguiser, pouvaient donner lieu à me faire fouiller et arrêter en deux endroits de la sortie; mais grâces à Dieu, je ne fus fouillé ni arrêté en aucun...
Je vous prie aussi, Monsieur, de faire reconmiander aux prières publiques celui de nos frères qui est tombé entre les mains des ennemis de la vérité. H n'a peut-être pas toute la prudence qui est nécessaire dans un temps si difficile ; mais il a un grand zèle, et il a le cœur droit (1). Le Seigneur veuille le fortifier par son saint esprit, et le délivrer de sa détresse. Je ne crois pas qu'on le fasse mourir. Cependant on a tout sujet de craindre de la malice des faux pasteurs, qui sont ceux qui font tout le mal. On a deux ou trois autres prisonniers ;
(1) Une lettre deSeignelaj & Tintendant de Soissons, Bossuet, en date du 7 mars 1686, nous apprend que Jacques Bruman, natif de
258 LES PREMIEBS PÂSTEUBS DU DÉSERT
mais je ne vois pas qu'on ait aucune prise sur eux, car ceux qui risquaient le plus tiennent la campagne. Les habitants de cette ville-là ont un grand zèle; mais la plupart d'entre eux n'ont pas assez de prudence, ou se laissent emporter à leur zèle.
Loin de se laisser effrayer par ce début et de retourner en Hollande, comme Ta cru Quick (1), Brousson continua de prêcher et de relever par ses lettres le courage de sa femme, qui ne voyait son dévouement qu'avec peine. « Depuis le malheur dont j'ai parlé dans ma précédente lettre, lui écrit-il le 30 octobre, les choses sont fort bien allées, grâces à ce bon Dieu. Le grand séjour que nous avions été contraints de faire dans le quartier où ce malheur est arrivé, et qui est extrêmement dangereux, nous exposait à ce danger; mais depuis que j'ai quitté ces quartiers-là, comme je suis presque toujours en marche, il en est tout autrement, grâces à Dieu... Je suis
Normandie, avait été arrêté sortant du royaume, et mis dans les prisons d^Aubenton. Selon Élie Benoit, on Ty garda deux ans, au bout desquels il fut élargi et reçut Tordre de quitter la France. Mais comme on ne lui donna ni argent ni gardes, il resta dans les environs, peutêtre à Landouzy, tout près de la frontière, et inspira son courage et son zèle à tout le monde. Il avait été chercher plusieurs ministres à l'étranger avant de servir de guide à Brousson.
(1) Ce n'est pas la seule erreur qu'il ait commise. D'après lui, Brousson serait rentré cinq fois en France, et il est indubitable qu'il n'y a fait que trois missions. Quick s'étend fort longuement sur la première, dont il tenait les détails de Brousson lui-même, et de la Relation sommaire des merveilles que Dieu fait en France dans les Cévennes, 1695, in-12, et ne consacre que quelques pages au reste de la vie du martyj*.
persuadé que, si une seule fois vous vous étiez trouvée dans nos saintes assemblées, vous en seriez vous-même remplie de consolation et de confiance, et que vous béniriez sans cesse le Seigneur de ce qu'il lui plaît de m'accorder tant de grâces. Je fais trois et quatre prédications par semaine; chaque exercice est de trois à quatre heures à cause des diverses choses qu'il y a à faire, outre trois prières par jour, et grâces à Dieu je me porte beaucoup mieux que je ne faisais dans le séjour que j'ai quitté... Je vous assure, ma chère femme,... que je m'estime infiniment plus heureux que si j'étais établi dans la meilleure Église de Hollande. Le seul regret que j'ai, c'est de savoir que vous vous affligez de ce qui devrait vous consoler et vous remplir d'une sainte joie... Je ne me propose point de m'arrêter à Paris, à cause des faux frères qu'il y a... »
A la fin d'octobre, il parcourait donc la Champagne en se dirigeant vers Paris. Sa lettre du 20 décembre nous le montre sur la route d'Orléans, c'est-àdire au sud de Paris, mais encore dans les environs, peut-être à La Norville (cant. d'Arpajon, Seine-et- Oise) : « Depuis ma dernière lettre, écrit-il, j'ai parcouru fort heureusement, grâces au Seigneur, quelques-unes des provinces voisines de la grande ville (Brie et Ile de France). Je la côtoyai sans y entrer; car tout le monde convint qu'il n'y aurait pas de prudence à m'y commettre, les commissaires et autres préposés ayant eu depuis quelques mois des ordres exprès de courir sus aux gens de ma sorte... Plût à Dieu que mes très-honorés collègues, et sur-
tout ceux des provinces que je traverse, pussent voir comme moi l'ardeur de nos pauvres frères à Fouïe de la prédication de la parole de Dieu ! Il serait impossible que leurs entrailles ne fussent émues de zèle à les venir secourir. J'en ai acquitté ma conscience, leur en ayant parlé plusieurs fois aux uns et aux autres, dans tous les lieux de notre refuge depuis notre dispersion, et surtout lorsque j'eus l'honneur d'être député de nos frères de Suisse vers les autres États protestants. »
Brousson gagna ensuite la Normandie (janvier), qu'il parcourut et visita en détail. L'une des plus nombreuses assemblées qu'il y présida, fut découverte au village de Crocy (arrond. de Falaise) et amena l'arrestation de plusieurs personnes, « qui, après avoir été promenées durant huit mois de prison en prison et de juridiction en juridiction, devant l'intendant, au bailliage, au parlement, furent délinitivement jugées au bailliage. La sentence fut confirmée par le parlement de Rouen, le 30 mars 1697. Les peines furent diverses : il y eut des hommes condamnés à l'amende, d'autres bannis, d'autres envoyés aux galères. De ce nombre furent Benjamin Germain, qui avait reçu Brousson chez lui, ainsi que Daniel et Salomon Bourguet (1). La jeune femme de Benjamin Germain, nommée Suzanne Cotterel, se
(1) Daniel Bourguet mourut à l'hôpital de Marseille, le 11 mars 1708, ayant toujours persévéré dans sa foi. (Rôle des prot, morts à V hôpital royal de Marseille^ depuis le 16 mai 1707 jusqyjCau 20 mars 1708^ dans les ms. Court). Il avait ramé sur la Vieille-Réale. — Son frère, Salomon, moins âgé de six ans, il n'en avait que qua-
trouvait au nombre des victimes et fut condamnée au fouet pendant trois jours consécutifs de marché. Elle souffrit tout avec une grande constance ; une seule chose parut l'émouvoir, c'est qu'en la faisant sortir pour l'exécution de son jugement, on lui ôta un enfant qu'elle avait à la mamelle et dont elle était accouchée en prison. Après avoir subi son jugement avec un rare courage, Suzanne Cotterel fut remise en prison, quoique la sentence portât qu'elle serait bannie. Ajoutons, à l'honneur de l'humanité, qu'elle fut visitée et consolée dans sa prison par des dames catholiques, qui firent tout ce qu'elles purent pour atténuer ses souffrances (1) ».
a Durant le même voyage (2), Brousson fut reconnu en Normandie chez un gentilhomme qui l'avait reçu
rante-huit quand il fut condamné, fut libéré en 1713. Il ramait sur ia Valeur, aussi à Marseille.
Benjamin Germain, condamné à Tâge de quarante-sept ans, et envoyé sur VAmbitieuse à Marseille, fut aussi libéré en 1713 (A. Coquerel fils, Les forçats pour la foi, p. 308 et 309).
(1) Francis Waddington, Le protestantisme en Normandie.
çy Abrégé de la vie de feu M, Brousson^ apud Lettres et opu^cules, etc.
Voici quelques autres indications se rattachant au voyage de Brousson en Normandie, que M. Fr. Waddington a trouvées dans les registres de TÉglise française de Londres :
« 2 août 1699. Charles Du Bois, d'auprès de Crocy en Normandie, nous a déclaré qu'ayant eu le bonheur de se relever de sa chute, entre les mains du bienheureux martyr M. Brousson, il a depuis été condamné aux galères pour la religion, de quoi Dieu lui a fait la grâce de s^échapper, sans avoir rien fait de contraire à notre religion. Il a demandé d'être reçu à, la communion de l'Église, ce qui lui a été accordé.
dans sa maison et qui le faisait passer pour un de ses parents. Il y avait alors une assez grosse assemblée de toute sorte de gens dans cette maison, parce que tous ceux qui avaient des biens dans le ressort de ce gentilhomme avaient été assignés à y comparaître, pour de certaines formalités de devoirs qui se renouvellent de temps en temps, ce qui s'appelle dans ce pays-là tenir ies piaids. Un avocat d'Alençon, ancien papiste, homme d'esprit et d'honneur, mais zélé pour sa religion jusqu'à l'aveuglement, s'aperçut à l'accent de M. Brousson qu'il n'était pas de Normandie, lui fit plusieurs questions embarrassantes, et fit sentir au gentilhomme par divers discours que sous ce nom de parent il voyait bien que c'était là un ministre. L'honneur et Téquité l'emportèrent néanmoins sur le zèle, et cet avocat ne déféra point M. Brousson. Au contraire, étant revenu le lendemain dans la même maison, où l'assemblée continuait, il n'y trouva plus le ministre ; et cela lui donna occasion de parler ouvertement à ce gentilhomme, de lui confesser qu'il avait reconnu le ministre, et de l'assurer qu'il n'avait rien à craindre de sa part ; mais qu'il avait à prendre garde que d'autres n'en usassent pas avec autant de discrétion que lui ».
« 19 mai 1700. Jacques Painel, Paul Badouet, Paul Painel, Matthieu Paroissian, Jean Du Bois, jeunes hommes de Crocy en Normandie, ont déclaré n^avoir jamais rien signé, ni été à la messe, et avoir paru devant M. Brousson, qui leur fit promettre de persévérer, ce qu'ils ont fait depuis. C'est pourquoi nous les recevons de bon cœur et les exhortons à s'instruire un peu mieux, pour être reçus à la sainte Cène et y participer avec plus de consolation , »
La lettre du 5 janvier 1696, dans laquelle Brousson marque qu'il a fait trente-cinq assemblées de communion, dont deux d'environ quatre cents communiaiits chacune, et celle qu'il écrivit un mois après , c'est-à-dire le 7 février, peignent l'état, des Églises du Nord moins violentées que celles du Poitou et du Midi. Sur cent personnes, dit-il, à peine s'en trouvet-il une de gâtée, qui persévère dans son péché. Tout le peuple vit en liberté chez soi, lisant la parole de Dieu avec soin, chantant les psaumes en divers lieux. II n'y a «que quelques endroits où l'on s'assemble souvent. On ne' force personne d'aller à la messe, aussi personne n'y va-t-il depuis longtemps. Mais la liberté n'est pas telle que ceux qui sont sortis doivent revenir; car ils seraient privés de la sainte Cène et de la prédication de l'Évangile. Une infmité de ma- . riages sont suspendus, parce que les réformés ne peuvent se marier sans blesser leur conscience ou sans s'exposer à voir leurs enfants bâtards. Quelques prêtres consentent à les marier dans une chambre sans publication de bans ; mais Brousson s'oppose à cette accommodation, et conseille, en habile jurisconsulte qui eut le premier l'idée du mariage civil, qu'on se tienne pour marié après avoir passé un contrat de mariage, fait publier les bans par un huissier ou un crieur devant deux témoins, et demandé acte de cette union au juge du lieu(l). Plusieurs personnes
(1) « Nous devons considérer que ie mariage n'est pas un sacrement, et que, dans toutes les divines Écritures de TÂncien et du Nouveau Testament, il n'est jamais difc que pour faire un mariage il faille se présenter devant un pasteur. Notre Seigneur dit seulement que
9^ i;es pkehiem s pasteubs tst imsBST
mariées de la sort** n'ont poin^ été poursni vies. Lepis cj • son L les baptême.- . Les prêtre? font porter les entants dans leurs éxrlises et les baptisent, quoi qu'on lasse. Plus tard, ils \eF> enleTent à leurs parents, surtout îi ceux qui sont riches ou dt- qualité, et les mettojît dans des collèges et des couvents, où ils paient ûr, fortes pensions et souffrent quelquefois des traitements inhumains.
l*hnmm<'. lai«ier:i «on pèm et ta mère ei qn il se iamdn & wê. feamt. Cto qui nnas fair voir qu'il n'y a que le consenteiMiiT de nunume fit de lu ienani:. atap nnlni de Inixr.c pèref^ «t de lenrs mères, et la eomoBBmmtion dii mariap'e qui lasuanT le mniia^ «elcm 1b Pande de Diei.
«r C'est pourquoi il fiu£6i. en ce temps de désolatiaii. que ceux qn Tnnlsnr. «e marier faiwent. un contrai de mariage dn cansenismBnt de Jnur^ paranto. qu'il ^ tà.*tsan; puiiiie? ïe> tum<- ol annoncée dans li plarv- TMiliiiniK . par un fterrenî dans \e> lieuj or cela peu: se &ir&, ov pa: nufliqur antre personne, ei. présence de deux témoinf qui en leronr leur de.r.laratioii ou certificaî pa^ écrii. ei qii'ilf- aillent ensnitc déclarer eux-mêmes rtevanT Je ju^- tenant le plaids ou en présen» de deux temomK. quii> se donnen; mutueilemenx la foi du mariage... S'iJf trouvaien: mt^me df in difficultt- a faire cette déclaration devint leju/?«î. i. Rufttraiî de hi fain* dans la place publique au milieu di peiuplfî. dans les lieux m. cehi se peut sans danirer et en présence de deux ou trois témoins réformés qui en sipueroni la déclaratian pir écrii Ryec Tepoux ei l'épouse, ou enlir; ilspourroni faire cette dédintioij au milieu des personnes invitées Ji la noce...
* Au reste, il taui que l'époux et l'épouse célèbrent ouvenemeni li noce, leu7»s parents ei amis invités selon la coutume, ei qu'ils se tiennent ouvertemejit et publiquement pour mariés. Il serait pounint bon que dans quelque assemblée des fidèles, celui qui fait les prières publiques, mi même le j^ère de l'époux ou celui rie l'épouse dans leur maiBon. le lour de la noce, en présence d'une petit.e assemblée, lew lût la lithur^rie du mariage >. ^'Lettre cTvfi liieologien jrrot.^ f>pvi Kégpe, p. 93).
Toujours occupé de son œuvre de colportage et de prosélytisme parmi les catholiques, Brousson recommande d'employer à l'impression de ses livres l'argent qu'il a laissé en Hollande, et ajoute qu'il n'en a pas besoin, parce que, s'il n'avait de la discrétion, les pauvres frères de France lui donneraient leurs entrailles. Cette impression à laquelle il consacre toute sa lettre du 22 mars, paraît avoir rencontré d'assez grandes difficultés, et, sous ce rapport, il se plaint de la Hollande : « Je suis fâché, écrit-il à un ami de La Haye, que vous n'ayez pas pu jusqu'ici faire imprimer mes Lettres aux catholiques romains. Vous me mandez qu'on y a trouvé quelque chose d'exorbitant et quelques explications mystiques trop poussées et exagérées;... qu'elles contiennent des choses qui ne sont pas de saison. Mais, mon cher Monsieur, la piété n'entre pas dans ces considérations humaines. Nous devons prêcher la Parole et insister en temps et hors de temps. Je vois bien que plusieurs ne regardent qu'aux moyens hiunains et au bras de la chair... Je crains bien que ces ménagements charnels ne seront pas agréables à Dieu... Pour moi, je bénis le Seigneur de ce qu'il me fait la grâce de tenir une conduite toute opposée dans le pays où je suis... Cependant c'est une chose triste et que j'ai sentie avec bien de l'amertume, quand j'étais auprès de vous, que dans un État où je croyais trouver le plus de facilité à travailler, selon mon pouvoir et mes faibles lumières, à l'avancement du règne de Dieu, par mes écrits , j'en ai trouvé le moins , et que les uns d'une manière , les autres d'une autre , lient les
26r) LES PREMIERS PASTEURS DU DÉSERT
mains à ceux qui ont quelque zèle pour Fœuvre du Seigneur x).
Brousson avait reçu en Normandie la lettre que Henri lui avait adressée en Hollande, le !•' janvier 1696 (1), il commit l'imprudence d'y répondre le 7 avril (2).
Je ne doute pas, mon cher frère, que vous ne soyez fort en peine de ce que vous n*avez point reçu de mes nouvelles depuis longtemps ; mais c'est que Dieu me fait la grâce de m'employerà consoler ailleurs son Église désolée... Quoique je fusse en repos dans le pays d'où je tous ai quelquefois écrit, et que je n'y fusse peut-être pas entièrement inutile, mon esprit y a été dans de si grandes inquiétudes que j'ai été de nouveau contraint de visiter le peuple de Dieu qui est dans l'affliction. C'est donc ici le huitième mois que Dieu a voulu que j'aie de nouveau mis la main à l'œuvre ; et je puis dire que Dieu répand une grande bénédiction sur mon travail. Je ne suis plus fixé dans un certain pays, je marche toujours et il y a bien peu d'Églises que je ne visite et que je ne console. Je suis maintenant dans une province où j'ai déjà fait trentequatre ou trente-cinq assemblées. Mais comme le peuple souhaite partout la communion, ce ne sont partout qu'assemblées de cette nature, et le peuple paraît être fort consolé...
J'ai longtemps hésité si je devais vous faire savoir mes occupations présentes, craignant que cela étant divulgué n'irrite ceux qui nous affligent injustement; mais enfin j'ai cru que je devais vous le faire savoir pour votre édification et pour votre
(1) Nous devons cette date à Fcbligeance de M. Nègre. — Il est évident que Henri n'a pu écrire directement en Normandie, ne sachant pas même si Brousson était en France. C'est' M« Brousson qui fit parvenir la lettre à son mari. J • , ji *''
(2^ L. Nègre, Vie et minist, de Brousson^ p. 98,
consolaticn. Je crois pourtant qu'il est bon de garder le silence sur ce sujet autant qu'il sera possible. Je vous recommande tous au Seigneur et à la parole de sa grâce.
Le 10 mai, Brousson écrit à sa femme que son esprit n'était pas content dans le repos, que c'est dans le travail (xue Dieu lui donne un vif sentiment de sa grâce et de son amour, que la tâche est si grande qu'elle semble «au-dessus de ses forces, mais que ta vertu de Dieu s'accomplit dans son infirmité, de sorte qu'il jouit d'une santé ferme et vigoureuse.
Cependant le bruit de son retour en France s'était répandu, et l'on prit des mesures pour s'emparer de lui. Pontchartrain adressa, le 20 juin, la circulaire suivante aux intendants des généralités (1) : «M. de Bâville, intendant du Languedoc, ayant fait arrêter depuis peu de jours le nommé Henri, prédicant, qui allait déguisé de lieu en lieu, pour exhorter les nouveaux convertis à faire l'exercice de la R. P. R., il a trouvé dans ses papiers une lettre qui lui a été écrite, datée du 7 avril dernier, par le nommé Brousson, qu'on a ci-devant cherché, sur les avis qu'on avait qu'il était dans ladite province, où il les avait souvent exhortés à se pervertir. Et, comme il paraît par cette lettre que ledit Brousson, qui est un homme dangereux, parcourt encore les provinces du royaume pour y faire la même chose, sans qu'on sache quelle route il a prise ni où il a passé, parce que sa lettre n'en fait aucune mention, et que Henri a assuré qu'il n'en avait aucune connaissance. Sa Majesté m'a or-
(1) Oepping, Corresp, adm,^ IV 231,
donné de vous envoyer le portrait que M. de Bâville a donné de Brousson, afin que vous fassiez toutes les diligences possibles pour découvrir s'il est dans votre département ou s'il y passe à l'avenir, et, en ce cas, le faire arrêter pour être mis dans des prisons trèssûres, dont vous me donnerez aussitôt avis, pour en rendre compte à Sa Majesté ».
Le « terrible » intendant, comme on l'appelait, confesse à Fléchier (1) à quel point il était exaspéré par l'intrépidité de Brousson : « Non-seulement La Jeunesse agit ; mais on m'assure que Brousson est revenu et qu'il a fait une grande assemblée à Cournonterral [près Montpellier, Hérault]. J'en arrive, j'ai fait prendre une femme qui dit l'avoir vu prêcher, et qui a dénoncé plusieurs accusés... Je ne sais si cette femme ne veut pas se faire valoir en nommant Brousson; il est certain que cet homme me tourmenté plv^ que jamais. Il a écrit des lettres, fait des instructions, que j'ai interceptées, il a parcouru tout le royaume, il a été absent de cette province depuis trois ans, il peut y être revenu ».
La circulaire du 20 juin eut pour résultat la découverte de l'itinéraire de Brousson ; mais averti qu'on le suivait à la trace, et que son arrestation était presque inévitable, s'il demeurait davantage dans le royaume (2), il traversa la Franche-Comté et arriva à Bâle au commencement de septembre. C'est proba-
(1) Lettre du 22 juillet 1696. Ms, de la Biblioth, du prot,^ Fonds Coquerel.
{2) Abrégé de la vie de feu M, Brousson^ apud Lettres et opus-' cules.
blement en Suisse qu'il fit imprimer Vadoration religieuse, ou traité de la génuflexion dans la prière, qui parut en 1696. Pendant sa seconde mission, qui avait duré un an, il avait visité tous les protestants du Nord, et parcouru la Picardie, la Champagne, Tlle de France, la Normandie, le Perche, les rives de la Loire, rOrléanais (1), laBeauce, le Nivernais et la Bourgogne.
Dans les premiers mois de 1696, il avait aussi composé et répandu dans les provinces du Nord (moins riches que le Midi en prédicants) la Lettre d'un serviteur de Dieu à Vglise de Dieu qui est sous la croix, sur le pouvoir d'administrer les sacrements. Cette pièce conservée manuscrite aux archives de Montpellier et imprimée par M. Nègre (2), débute ainsi : « Il y a déjà plus de dix ans que dans ce royaume les enfants demeurent sans baptême ou sont consacrés aux idoles, et par ce moyen aux démons, et que tout le peuple y est privé de la consolation de participer régulièrement à la cène du Seigneur, qui est le sceau de la rémission de nos péchés et le gage de notre salut. Ce n'est pas ainsi, mes chers frères,
(1) L'incarcération en 1699 de plusieurs personnes compromises par des lettres trouvées sur lui (Uavocat Pineau de Vendôme, La Primaudaie de Montaigu, Galleran d'Orléans, M^^** Brunier de Blois -— La France prot.,\l23Q), témoigne qu'il traversa Vendôme, Blois et Orléans.
De même, une lettre de Pontchartrain du 19 novembre 1698 annonçant la mort de Brousson à l'intendant de Soissons, contenait les noms des protestants de son département saisis sur le martyr, avec l'ordre de les arrêter s'ils faisaient l'exercice (Reg. du Secret., 42).
(2) Vie et fninist, de Brousson, p. 117.
que le peuple de Dieu doit vivre. Si Dieu permettait que son Église fût encore persécutée pendant vingt ou trente années, comme dans le siècle passé (1), faudrait-il qu'elle demeurât toujours dans ce désordre ? Non, sans doute. Il faut, dans le besoin, recourir aux moyens que Dieu nous donne pour pourvoir à notre éducation. »
L'article 31 de la confession de foi autorise l'emploi de ces moyens dans des circonstances exceptionnelles, et la bénédiction que Dieu répand sur eux témoigne qu'il en approuve l'usage. « En ce dernier temps, lorsque l'Église de Dieu a été désolée dans toute l'étendue de ce royaume, qu'on y a fermé le royaume des cieux au-devant des hommes, et que la plupart des mêmes pasteurs n'ont pas eu assez de zèle pour l'avancement du règne de Dieu, Dieu y a extraordinairement suscité un grand nombre dp fidèles serviteurs, dont plusieurs ont été des personnes viles et méprisables aux yeux de la chair, mais qu'il a fortifiées par son Esprit et qui ont travaillé avec un grand fruit à ramener le peuple dans la droite voie, à le consoler et à le fortifier en la foi.
« Lors donc que Dieu scelle le ministère extraordinaire de ces nouveaux pasteurs par l'efficace qu'fi lui donne ; lorsque leur ministère est accompagné d'une vie pure et sans reproche, que le peuple en est édifié, qu'il l'approuve et qu'il consent et souhaite même que ces nouveaux pasteurs lui administrent
(1) Nous voici loin dç Tespoir de la délivrance que devait opérer le prince d'Orange en 1689.
les sacrements, il n'y a point de doute qu'ils ne puissent le faire, c'est ce qui a toujours été pratiqué depuis la désolation de nos Églises, dans la partie méridionale de France, ce qui est un grand sujet de consolation pour tous les fidèles de l'Europe. En eflfet, d'un côté, c'est Dieu lui-même qui pousse des ouvriers dans' sa moisson (Luc X 2), qui fait même crier les pierres lorsque les ministres ordinaires de sa parole se sont tus (Luc XIX 40), et qui baille sa vigne à d'autres, lorsque les vignerons ne s'acquittent pas de leur devoir (Marc XII 9). De Tautre, le droit de choisir et d'appeler les pasteurs, quant aux hommes, appartient à l'assemblée des fidèles au milieu desquels ces pasteurs doivent exercer leur ministère. x>
Nulle part ailleurs Brousson n'a blâmé plus explicitement la conduite des pasteurs réfugiés «lui ne rentraient pas en France, et nulle part non plus il . n'a établi d'une manière aussi catégorique la nécessité du ministère des prédicants. « II est vrai, poursuit-il, que les pasteurs qui, dans les cas extraordinaires, sont ainsi établis par la seule assemblée des fidèles, n'ont pas reçu l'imposition des mains par le ministère d'autres pasteurs. Mais la grâce de Dieu n'est pas tellement attachée à cette cérémonie extérieure, que Dieu ne puisse la conférer sans celte cérémonie. Le baptême et la sainte cène sont d'excellents signes de la grâce du Saint-Esprit... Cependant la grâce du Saint-Esprit n'est pas tellement attachée à ces signes visibles, que Dieu ne puisse nous la communiquer sans ces signes, et en effet le Saint-Esprit
^^ LES PHEXEEBS PASTETBS DC DÉSERT
dépendit sur tijos «^eox ipii étaieat dans la maison de ilijmeille, avant «pi'ils eussent été baptisés ^Actes X 44 et 48i... Les réformateors que Dieu suscita extraordinairement en France, à Genève, en Suisse, en Hollande et ailleurs, n'avaient pas non plus reça l'imposition des mains des hommes ; mais la main du Seigneur était sur eux^ et c'est là la bonne imposition des mains.
t D'an autre côté^ il n*est pas absolument nécessaire que ceux qui seront ainsi choisis pour pasteurs entendent les langues, puisque la Providence divine a déjà fait traduire les Écritures en une langue qui leur est connue. Il n'est pas nécessaire non plus qu'ils soient philosophes ; au contraire, il serait à souhaiter que tous les ministres de l'Évangile reconnussent bien que c'est la philosophie qui en a toujours jeté et en jette encore plusieurs dans des erreurs pernicieuses. La philosophie, lorsque par ses frivoles raisonnements elle s'élève au-dessus de la souveraine autorité de la parole de Dieu, comme elle fait encore en ce dernier temps, est la science faussement ainsi appelée dont parle saint Paul, et de laquelle quelquesuns faisant profession se sont dévoyés de la foi (I Tim. VI 20 et 21 ; Col. II 8). Il n'est pas nécessaire non plus qu'ils soient des orateurs éloquents , ni qu'ils soient versés dans les histoires et les lettres humaines... Il suffit que les ministres de l'Évangile aient la crainte du Seigneur, que leur vie soit pure et sainte, qu'ils aient du zèle pour la gloire de Dieu et pour l'avancement de son règne; qu'ils soient propres pour instruire leurs frères, avec un esprit de dou-
ceur et de charité, et qu'ils connaissent le salut que nous avons en Jésus-Christ. »
Brousson n'entrevoit pas même les dangers de ce ministère de l'ignorance, lequel ne peut être rehaussé que par le dévouement de ceux qui l'exercent ; l'infidélité du grand nombre des pasteurs attitrés lui a donné une certaine antipathie pour le ministère régulier : il oublie que pour instruire les autres, il faut nécessairement être instruit soi-même, qu'autrement la prédication se traîne misérablement dans de .vaines redites et des formules creuses. Il avait grandement raison de vouloir qu'il y eût des prédicants à défaut de pasteurs ; mais son anticléricalisme dépassait, croyons-nous, les limites : au fond ses préférences étaient si bien pour le ministère laïque, qu'il prétendait associer les prédicants aux ministres. Il écrivait vers la Un de la même brochure : « Si dans la suite il plait au Seigneur de ramener et rétablir les pasteurs réfugiés, les uns et les autres pourront travailler à l'édification de son Église, chacun selon le talent qu'il aura reçu du Seigneur. » C'est dans* le même sentiment qu'il oppose la faiblesse du « frère Debruc qui, seul de tous ceux qui étaient retournés en France [au mois d'août 1689], avait reçu la vocation ordinaire», à l'indomptable fermeté des prédicants, «qui semblaient être plus faibles et qui n'avaient d'autre vocation que celle de l'esprit saint » (1).
Au reste Brousson pressait chaque Église de nommer des anciens pour maintenir l'ordre, et pour élire les prédicants en s'adjoignant des chefs de famille.
(i) Relat. somm. des merv., p. 17.
PAEt DE Ryswick (20 Septembre 1697).
Arrivé en Suisse, Brousson se mit à courir de ville en ville pour prêcher et s'occuper des réfugiés ; le 26 septembre 1696, il écrit qu'il ne sait pas encore quand il pourra se rendre en Hollande, près de sa femme et de son fils. « J'ai vu, dit-il dans quelques lignes éloquentes, j'ai vu le pauvre peuple de Dieu véritablement repentant de sa faute, pleurant jour et nuit et implorant le secours et les consolations de l'Évangile dans ses angoisses. Dieu certainement dont les compassions sont éternelles et infinies, tirera sa gloire de leur gémissement, et il semble déjà ne les avoir enclos sous la rébellion que pour leur faire miséricorde d'une manière plus éclatante. » Ainsi, par un mouvement de zèle et d'affection, Brousson semble s'être élancé dans l'avenir, comme les anciens prophètes, et y avoir vu les témoignages de l'éclatante miséricorde que Dieu réservait à l'Église réformée de France. Mais il fallait que le gémissement durât encore un siècle, pour que la gloire de Dieu parût. La foi et la charité de l'apôtre avaient raison contre la sécheresse orgueilleuse et l'inaction des pharisiens du temps.
Ce ne fut qu'à la fin de 1696 que Brousson gagna la Hollande (1). Depuis longtemps on parlait de la prochaine paix, qui devait mettre fin à la terrible guerre
(1) Il prêchait à La Haye le samedi 5 janvier 1697.
CLArDE BROUSSON ^5
que Louis XIV soutenait seul ccHitre l'Europe. Les réfugiés s'étaient toujours flattés du Tain espoir de rentrer dans leur patrie. La chute des Stuart parut favoriser cet espoir^ et lui donna de nouvelles forces en mettant toutes les tètes en ébullitlon. Le prince d'Orange était le nouveau Cyrus (1^ cpii devait rouvrir au peuple de Dieu les « chemins de Sion couverts de deuil. » Quand Jurieu lavait félicité de son avènement au trône, il lui avait écrit : c Sovez assuré que je ne négligerai rien de ce qui sera en notre pouvoir, pour protéger et avancer la religion protestante, et Dieu, j'espère, m'en donnera les moyens, afin que je puisse sacrifier le reste de ma vie à l'avancement de sa gloire. » Et les ministres réfugiés le priant de se souvenir des Églises de France, il leur avait répondu, le 3 février 1691 :
« J'espère que la Providence qui m'a guidé jusqu'ici, me fera la grâce de travailler au rétablissement de l'Église, pour laquelle je sacrifierai toujours ce que j'ai de plus cher au monde. » Prenant cette royale promesse à la lettre, les exilés conçurent dès lors le projet de faire insérer, par l'intervention des
(1) Bullet,^ 2« série, H 259. Négociations des réfugiés au traité de Ryswick.
Voir aussi Zorohahel ou le prince choisi de Dieu pour rétablir Jé^ salem, sur les Dersets 6 et 7 du IV^ chap, de Zacharie^ exposés dans le temps de la tenue du synode des Églises wallonnes d Mydel^ bourg par M, PA[tn^ûw] P[te/a«]. Rotterd. 1689, pet. in-8».
Ce pasteur réfugié a publié d'autres sermons. Voir À la Bihliothéq. du protestantisme le Catalog. de la biblioth, wallonne de Leyde^ 1875, in-8o, p. 156. Après la paix de Ryswick, il alla mourir À Orange où il était né.
puissances protestantes, quelque clause en leur faveur, dans le futur traité de paix.
Ce projet bientôt abandonné parce que trop de personnes en avaient été instruites, fut repris en 1693 par l'ancien pasteur de Saintes, Orillard, qui le lit approuver d'un membre influent des États-Généraux de Hollande, Dodyck, lequel était aussi confident de Guillaume. Un comité des réfugiés les plus marquants se forma à La Haye ; il était composé de trois pasteurs : Orillard, Élie Benoît, Jurieu, et de cinq laïques : le marquis de Peray, gentilhomme du Poitou, De Vrigny, gentilhomme des environs de Paris, De Chenaille, et deux conseillers au parlement de Paris : De Vrillac et Théodore de Beringhen (1). Ils se réunirent pour la première fois le 18 mars 1694. Il fut résolu d'abord qu'on s'adresserait non à Louis XIV, mais à la Hollande et à l'Angleterre. Benoît dressa le mémoire des libertés qu'il fallait réclamer : la liberté de conscience comme un droit naturel et divin, la liberté de culte, la liberté du foyer domestique, la liberté d'imprimer et de publier des livres, la liberté d'instruction, la liberté de sépul-
(1) M. de Vrillac s'était enfui avant que Tévêque de Meaux pût le faire arrêter (Mém. de Jean Rou^ I 223). Pour sortir de la Bastille, le marquis de Peray avait promis d'abjurer, et ensuite tenu sa promesse afin de pouvoir quitter la France (Ravaisson, Arch, de la Bastiile^ VIU). MM. de Vrigny et de Beringhen avaient triomphé de la Bastille, et du château de Loches où ils avaient été envoyés ensemble. Il aîait fallu permettre à ces indomptables huguenots de sortir du royaume. Le synode de Nimègue blâma De Vrigny d'avoir publié sans autorisation des observations contre les sermons de Jaquelot duement approuvés.
CLAUDE HBOUfiSOK 277
ture, la capacité de jouir des droits naturels el civils, tout cela garanti par les États-Généraux représentants de la nation. Ge mémoire, dit fort Lien M. Puaux fils, semblerait daté de 1791 et non d'un siècle plus tôt Guillaume approuva, remercia, tout en commençant à dire que les questions jiolitiques se compliquaient, et que l'exécution du projet rencontrerait de grandes difficultés.
Le comité des Huit, composé non de zélateurs, mais de modérés dont les idées s'étaient élargies sous rinfluenoe de la persécution, d'une jiart, et dt^ la liberté, de lautre, fut trouvé trop radical. Un comité rival, le comité des Dix, dont M. de Villarnoul parait avoir fait partie, et dans lequel les envoyés de Louis XIV réussirent à faire entrer quelques-unes de leurs créatures, fit opposition à Tautre, et décida que les réfugiés se borneraient à adresser au roi de France une requête pour le rétablissement de Tédit de Nantes.
Les Huit furent contraints de désavouer publiquement les Dix, le premier octobre 1696 (1), et le scandale fut grand parmi les réfugiés et au sein des cours protestantes. C'est dans ces circonstances que Brousson arrivant à La Bfaye, y prêcha, sans craindre le reproche de mêler la politique à la religion, son sermon ou ses Considérations chrétiennes sur le rétablissement de IsL Jérusalem mystique. Il y poursuit,
(1) Raisons sommaires du Juste et solennel désaveu quon fait de
ceux qui^ se mêlant des affaires des Eglises protestantes de France^ ont un commerce étroit ax>ec ceux qui les oppriment. Imprimé sans date, apudBullet,^ XI 91.
comme toujours, Funification des diverses Églises protestantes, en établissant par des arguments tirés de l'Écriture que, si Tune d'elles souffre, toutes les autres reçoivent une atteinte; qu'elles sont solidaires et doivent agir en conséquence; que l'intérêt suprême de toutes est le rétablissement de celle de France. 11 insiste fort habilement sur ce passage du psaume CXXXMI.: Si je t'oubliej Jérusalem^ que ma droite s'oublie elle-même, que ma langue s'attache à mon palais! D'après son système d'interprétation allégorique, qui permet de mettre dans la Bible tout ce que Ton veut, la main droite ou le bras droit de l'Église ce sont les princes qui la protègent ; sa langue, ce sont les pasteurs. « Le Saint-Esprit veut donc dire, poursuit-il, que, si parmi les peuples que Dieu a éclairés de sa lumière, qu'il a protégés dans leur besoin et qu'il a accablés de ses bienfaits, il y en a qui abandonnent les intérêts de la Jérusalem ruinée parBabylone, et qui ne fassent pas leur affaire capitale de son rétablissement, ils doivent craindre qu'il ne les prive de ses bénédictions temporelles, de sa force, de son secours, des protecteurs et des libérateurs qu'il leur suscite, et du pur et salutaire ministère de sa Parole...
« A Dieu ne plaise que les fidèles emploient jamais leurs forces pour faire tort à personne, ni que les ministres de la Parole de Dieu les y sollicitent jamais. Mais aussi il n'est pas juste que le peuple de Dieu soit injustement opprimé; il importe même que tonte la terre sache que tous les fidèles sont alors obligés de se secourir les uns les autres... Sou-
venons-nous que c'est Jésus-Christ lui-même qui est opprimé dans son corps mystique, et qui maudit ceux qui ne les secourent point. C'est maintenant qu'il a faim de la Parole de Dieu en la personne de ses membres ; c'est maintenant qu'il a soif des consolations célestes; c'est maintenant qu'il est étranger ^ ou qu'il gémit dans une terre d'étrangers ; c'est maintenant qu'il estnu, c'est-à-dire, c'est maintenant qu'il est dépouillé de ses droits les plus sacrés, de ses privilèges et de ses biens; c'est maintenant qu'il est malade et prisonnier dans les séminaires, dans les couvents, dans les prisons, dans les basses fosses ou dans les galères. Pourrions-nous l'abandonner dans ce déplorable état, sans nous rendre dignes qu'il nous abandonnât lui-même un jour à des tourments éternels, lorsque nous comparaîtrons devant son trône pour recevoir en nos personnes selon ce que nous aurons fait à son corps mystique ?
a Faisons donc notre capital de sa Jérusalem ruinée. Ne commençons pas par nos propres intérêts ; commençons par les intérêts de la gloire de Dieu, de son règne, de son service, du repos et du rétablissement de son Église injustement opprimée...
«( N'alléguons pas que Jérusalem est ruinée, qu'elle n'est plus, qu'il n'y a plus de peuple de Dieu sous la domination de Babylone. Ha ! ce langage nous paraît suspect : c'est le langage des oppresseurs du peuple de Dieu. » Jérusalem existe, elle se relève, elle crie à l'aide par la bouche des prisonniers, des galériens, des jeunes filles qui perdent la raison dans les couvents, etc. Ne disons pas que ceux qui affligent le
28B :jes premiebs PASTEms im \ni\i<v.wv
.peuple » le Dieu som maitrea « lana Leurs Etats. Toute ia teiTP f^at ;iu rfeigneur. Ne lisons pa& •(u'il& sont puissants: Dieu 'Sfc ;Uaa puissant. < lonMons-aou» en. Loi et «^n ia usticc le notre »*au3e. et ■* riouvenonsnoua <[ne nous sommes .ippeiés .m secown de VÈÏBrlel 1) >.
Qrousson ne rarria pas i voir «pie les- espérannes ru'on :ondait :?ar les puissances protestante» étaient [-iien .iventureea : ' Les preiiminairea «te la paix soat .iéjà sisnes . ^nyait-il -le La ^ye. le L6 février 1697 t), .-t '-ependant nous a';ipprenon& pa& ijtfoii lit r-neore parié le nos .itfeirea. On nous fiait pourtant e»apêrer 'pi'on ^n pariera lans le& conférences. Les puissances nous paraissent, en eiFet« assez bien ni- 'entionnet^s ; mai:? nous 'entendons « le temps en temps les paroles riu nous l'ont •ramdi'e .pie. .-^i nous n laissons -'i ne nous lomiuu^ même le JTan«ls moa- Ti^menis, domine s.itnssaui; le ''intei'èt de Dieu et de son Eglise injustement opprimée, -ju n -lurti pas;iS5ez le vitnieur poiu* surmonter "a n^sistance de la France, Tui. oeut-^tre. -^st .dle-^mème '.uutrrùnte. contre son propnt intérêt, de rain^ l'esiiHance pour complaire au •ienie. lux iesuites et i la '^nnr de Rome, d'oii nous vient ':out notre mai. ) Il :vmar»[ue le la froLdeur .'hez plusieui"s r^i^presentants les Eiiiises de la conr'esâion i'AJistiounr- N"t}n*seuiemeut le comité des Dix. 'pii ne L'a jamais appela lans son sein comme roraane Le plus autorise des Eglises du Mî«li, lui paraît suspect et capalDle, le «^as »ictiêant, de donner les
2 Ms, Courte 'X* 15.
mains à quelque accommodement pernicieux, comme serait la liberté de retourner en France sans exercice de religion ; mais le comité des Huit lui-même est, à ses yeux, un peu timide et retenu par de vaines considérations qui Tempêchent d'agir. Décide-t-on d'envoyer à Guillaume un mémoire fort important, où il est démontré que le traité de paix de 1626 oblige le ipoi d'Angleterre à faire rétablir en France la liberté religieuse ? Ce comité veut que Brousson, auteur du mémoire, le signe seul, et le fasse présenter en son propre nom. S'agit-il d'obtenir l'appui des princes allemands? Ce comité ne veut pas paraître davantage. « De sorte, dit Brousson dans la même lettre, que pour ne pas abandonner l'intérêt de notre pauvre Jérusalem, je suis contraint d'écrire seul en Brandebourg ». 11 supplie ensuite ses frères de Lausanne (et par eux ceux de Berne) d'apostiller ses Très-humbles remontrances à toutes les puissances protestantes réformées et évangéliques sur le rétablissement des Églises protestantes de France, et de nommer des députations qui les portent au roi Guillaume et aux princes allemands. Il réserve pour le moment de la discussion les articles distincts et précis qu'il a rédigés, concernant les conditions qu'il faudra demander et exiger.
Tandis que Brousson stimulait ainsi l'activité des réfugiés, les Dix travaillaient de leur côté et le forçaient à redoubler de zèle. C'est ce que nous apprend la lettre qu'il adressait, le 1®'' avril, à ses collègues de Lausanne (1) :
(1) Ms. Court, u? 15.
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YL 'p. narmiiB tp ?*vrsr »t 5L te Bennahmr oiu; pris b pmnft tft niK :'ain^ ^vnir. h mu mxzhizr famantft» ^*ïl a même :air mHniiiia. nin nieiime .-râuçi^ nie nui» ne «soiinaianis lai» •*nci\r^ **■ me ouiur ionDiT^timiin» lîu** pinHEnrs^ tle cmx nu ^»at Lamr .* uun» -JoeietH inimiret -^ rni 'BI Mue cisiBme la "«!«- mr au -me rrîmiete 3«jnr ^Htr ^arwpwîfî m roi de Fnnce, nar Liunu>ile im .ni 'temamtent nun» c^ôfabiiHBeiiuaii: jaifi$ rio- >!rv^aiiiia <te«f pmuwmce» iirirescaiiDB». '{ui. ienlisspffês Dieu, i«»uvf>nx rT>iiitn} âimie >iz imsbniiiiaiiie «le «çaiiii)n2i>;ser&aGei>rdé. < >a uiAurR [lie i isx: m '^x^eûienc iimgirvi par M. Caillères, L' UL ten pièiiipi)ceiiniiir«>!f le France. Jiai^ mut rxiste el fii- EieïftiR ♦îxpërienne 'ù»ir auuir iir" ifeder ib» «mMabfes cxpéliients. d';iiiianc nLu» [a* in iniz {ti'lL y 4 -pialare jésuites i la -Hiir** 'ie tr» ifestâeiirr. Jispz, <«. cela, esc. «re 'pi'ca peut atten- •i.*^ î'i.ie t^îLe aHîf.oiiirina. Er: inn rie vrns <<iypz bien periUîutes. Mes-îieui'^ -^r ■i^s-aDni.Tfîf z:^r?îf. riil v i de la réalité ►en n*,n" '!:îf:i. ; "ijouvrii rie i^Das j^^rmies inionné? de bonne par*:, -rie 'ie].i ::n it.tI^ 'îmcuie piiD?ienrv pasnenr^ en Anglererrp 'iac^^ [^leiinie .liTiionnaoïiemenr. piLrti«!aiier. eï qu'il a iiliii ipie Le H/i Lii-niènie. par la. b«:aciie «ie Milonl Gall\s-ay, lenr détienilir. (fe pîirler et. d'eiirire 5ur cecne matière.
Toan «!ela vear, .lire. >tes»sieiiri en nrèîjHitjaores frères, que non.-? deTToo* aoiL< r.enir r^ur auîf içinies. >[ai> en même temps, «lela noa.^ donne lien «ie faire une réflexion importante : c'est qiie leîf j«4snineî?. r[Tii Tn^ienn i^ne rincenrention des puissances prrjr,e^t;ant.es, «(iii est demand«êe par les Tr^s-humbles remont:rant:f.i fpie je voas ai adressées, leur ferait penire pour jamais l'espérance de n<3as p«}uvnir persécuter à Tavenir, n'oublient rien pour empêcher cette intervention et cette garantie, en nous faisant pn^poser de recourir nous-mêmes à la bonté de notre roi, et de nous contenter de ce qu'il voudrait lui-même faire en notre faveur. Mais c'est un piège où les persomies
sages ne tomberont pas. La garantie du roi d'Angleterre n'est plus révoquée en doute, et vous voyez dans les Remontrances les raisons pour rendre ces garanties générales. C'est pourquoi vous devez vous attacher uniquement à cela. Évitez Téclat et usez de diligence.
Au reste, M. l'Électeur de Saxe, se mettant à la tête des protestants de la Confession d'Augsbourg, demande que les protestants luthériens de toutes les villes et lieux que la France est obligée de rendre, soient rétablis dans leurs droits ecclésiastiques et politiques; et on m'a dit que l'Empereur consent à ce que cela soit réglé par le roi d'Angleterre. Il n'est pas nécessaire que je fasse mes réflexions sur cet article. Il suffit de dire que le zèle de toutes les puissances protestantes se réveille. C'est pourquoi nous devons agir, mais sans bruit. Je ne vous cache rien ; mais je crois qu'il importe de garder le silence et principalement à l'égard de l'affaire d'Angleterre. Je suis. Messieurs, etc.
Toujours inquiet et toujours occupé de Brousson, Bâ ville le croyait rentré en Languedoc (1), au moment où le dévoué négociateur réussissait, non sans peine, à faire présenter officiellement ses Très-hum^ blés remontrances aux plénipotentiaires réunis à Ryswick, village entre Delft et la Haye (mai 1697). Cet opuscule de six pages et demie dans le format in
(1) Bâville écrivait à Fléchier, le 10 mai 1697 : Il y a eu une trèsgcosse assemblée près de Sauve, où tous ceux de Quissac étaient. « J^ai fait arrêter une trentaine de ces fols. » Dix jours après, il lui écrit encore : « Je ne ne doute pas, Monsieur, qu'il y ait eu une assemblée aux environs de Nîmes, que Brousson ou quelque autre ministre ne soit dans le pays. Il faut éveiller vos espions et leur promettre de nouvelles i*écompenses . » Et le 1"^ juin suivant : « Brousson est certainement dans le pays et se prépare à y faire beaucoup de désordre. » (Af*. de la Bihlioth, du prot., Fo7ids Coquerel) .
16, résume la question au point de vue du, droit, et l'on y reconnaît le jurisconsulte qui ne veut point quitter le terrain strictement légal. Brousson, en effet, abandonne le projet de Benoît et le restreint à la restauration de Tédit de Nantes , en articulant nettement les droits des sujets vis-à-vis des princes.
En un sens, il est vrai de dire que la Révocation a tué l'absolutisme. Après tant d'excès et de crimes commis au nom ou par la volonté d'un seul, les plus doux, les plus débonnaires mêmes réfléchirent et nièrent le droit à la tyrannie, et de cette négation sortit le droit des peuples. La Révolution et la Déclaration des droits de l'homme sont issues de la Révocation. Dès 1686 et même antérieurement, sans remonter jusqu'au XVP siècle, le droit des peuples est proclamé par quelques-uns des meilleurs écrivains huguenots.
On ne saurait objecter, dit Brousson (1), que les sujets ne peuvent traiter avec leurs princes. Ces sujets ne sont pas des esclaves ne possédant rien en propre, et incapables de faire un contrat avec leurs maîtres. Les protestants sont d'une condition libre aussi bien que les autres sujets du roi, et « tout le monde sait qu'il n'y a point d'esclave dans la chrétienté. » Si les protestants s'engagent à être fidèles à leur prince et à porter les charges de l'État, comme il est juste, il est juste aussi que le prince les protège, les fasse vivre en repos, et tienne les engage-
(1) Lettres et opuscules, p. 278.
ments qu'il a pris avec eux (1). Il importe au repos de la chrétienté que les traités soient inviolablement observés, et que ceux qui sollicitent les puissances à les enfeindre soient punis exemplairement comme perturbateurs. Le roi de la Grande-Bretagne est garant de l'exécution de l'édit de Nantes, comme successeur de Charles P% qui intervint dans le traité de pacification de 1626 consacrant l'inviolabilité de l'édit de Nantes. Toutes les puissances protestantes doivent entrer dans cette garantie : l'intérêt de l'Église de France est le leur à toutes, puisque l'ennemi de l'une est aussi l'ennemi des autres. Ce n'est point dans le dessein de refuser obéissance au roi que les protestants français réclament l'intervention des puissances non catholiques; mais parce qu'ils n'ont d'autre moyen que cette intervention de mettre un frein à la passion de ceux qui veulent leur anéantissement.
Les jésuites ayant fait circuler un manuscrit contenant quatorze raisons qui, d'après eux, s'opposaient à ce que l'édit fût remis en vigueur, Brousson s'empressa de faire paraître sa Réponse aux objections que Von fait contre le rétablissement de l'édit de Nantes (2).
(1) % Nous n^avons point de grâce à demander, écrit Benoit (juillet 1697), et avec quelque respect que nous soyons résolus de parler, nous ne laisserons pas de crier justice. » (Bullet.^ 2^ série, II 262).
(2) Outre sa Réponse aux objections, ses Très-hutnbles remontrances et ses Considérations chrétiennes sur le rétablissement de la Jérusalem mystique, Brousson fit imprimer pendant ce séjour en Hollande, V Adoration religieuse ou traité de la génuflexion dans la
L'Électeur de Brandebourg, successeur de celui à qui Brousson avait fourni, onze années auparavant, le plan de la ligue contre Louis XIV, ne voulut pas qu'on lui présentât les Remontrances du même Brousson, quand les États ligués eurent à débattre les conditions de la paix. Il n'aimait pas qu'on fît un mérite aux protestants français de n'avoir ni trahi l'État, ni assassiné des rois, encore moins qu'on portât atteinte au pouvoir absolu, et, par-dessus tout, il ne voulait pas perdre le bénéfice d'une bonne action devenue une excellente affaire : il voulait garder et non renvoyer les émigrés qui enrichissaient son pays. Tout ce qu'il consentit à demander, ce fut qu'on leur rendît leurs biens confisqués.
La conduite de Guillaume fut analogue à la sienne. Ce prince qui devait sa couronne aux réfugiés, et qui avait promis de sacrifier au rétablissement de l'Église ce qu'il avait de plus cher, foula royalement aux pieds sa promesse et abandonna sans pudeur la cause des protestants de France (1). Tandis
prière^ ses Lettres pastorales sur le Cantiqite des Cantiques^ ses Lettres aux fidèles persécutés d V occasion des saintes assemblées^ son Epitre d tous les réformés de France qui persévèrent encore dans la révolte^ et son Instruction pour les exercices de piété des Églises réformées qui sont sous la croix,
(1) C'est ce qu'une plume habile ne manqua point de rappeler aux Camisards, pour essayer de jeter parmi eux le découragement : « Vous vous êtes fiés à un prince usurpateur d'un trône, et vous avez cru qu'il serait restaurateur de votre religion ; mais il vous a trompés. Belles apparences d'un zèle religieux, promesses captieuses de rétablir vos temples, ce n'était que des ruses subtiles pour attirer vos services et votre argent ; son seul dessein était de contenter son ambition
que les plénipotentiaires discutaient à Ryswick, il fit son traité particulier avec Louis XIV, dans de mystérieuses conférences tenues à Hall, de la fin de juin au commencement d'août, entre le maréchal Boufflers et Bentinck, "comte de Portland. Guillaume voulait que Jacques II sortît de St-Germain ; Louis s'y refusa. Louis demandait une amnistie avec restitution de biens pour les jacobites; Guillaume n'y voulut point entendre. Louis voulait que, en recouvrant sa principauté d'Orange, Guillaume s'engageât à n'y point donner asile aux protestants français ; Guillaume y consentit, après quelque résistance (1). Il ne fut pas dit un mot des réfugiés, ni des souffrances des persécutés.
Bientôt après il parut une pièce anonyme fort touchante : Requête présentée au roi de France par les protestants qui sont dans son royaume^ que Von a contraints ci-devant d'embrasser la religion romaine^ imprimée le 3 septembre 1697, dont voici quelques fragments (2) : « Sire, vos sujets qui professent la religion que les édits nomment prétendue réformée, et de laquelle vous leur avez interdit l'exercice public depuis quelques années, viennent se jeter aux pieds de Votre Majesté, pour lui faire leurs très-humbles remontrances et la supplier d'avoir pitié de leurs misères, qui sont si affreuses que Votre Majesté ne
et de s^aplanir le chemin d'un trône. » (L'Ouvreleuil, Le fanatisme renouvelé^ UI 86) .
(1) H. Martin, Hist. de France, XfV 2^.
(2) Actes et mémoires des négociations de la paix de Ryswick, Seconde édit., la Haye 1707, II 518.
pourra jeter les yeux sur leur déplorable état sans en avoir compassion. Votre Majesté, Sire, s'est toujours fait honneur d'arrêter les progrès de ses armes et de suspendre le cours de ses victoires, pour donner la paix à l'Europe. Faudrait-il que vos propres sujets.... fussent seuls privés des effets de votre bonté royale ?
« Ils sont persuadés qu'après ce qu'ils doivent à Dieu, ils sont obligés de rendre à Votre Majesté une obéissance sans bornes. Ils ne connaissent aucun homme sur la terre, qui puisse les dispenser de la fidélité qui vous est due. Craindre Dieu et honorer Votre Majesté, employer à son service leurs biens et leurs propres vies, c'est parmi eux une maxime inviolable, qu'ils ont soin d'inculquer à leurs enfants. . .
« Nous prions Dieu, Sire, pour la durée et pour la prospérité du régne de Votre Majesté ; mais enfin Votre Majesté n'est pas immortelle. Peut-être, Sire, qu'au lit de la mort, elle aura quelque crainte et quelques regrets d'avoir voulu contraindre la conscience de ses sujets, qui lui ont rendu raison de leur foi avec obéissance et avec respect toutes les fois qu'elle l'a requis d'eux. Au nom de Dieu, Sire, nous supplions Votre Majesté de faire réflexion que, peut-être aux dernières heures de sa vie, les misères affreuses d'un grand nombre de ses sujets, dans lesquelles de faux dévots ont engagé Votre Majesté de les précipiter, viendront se présenter à ses yeux, pour troubler le repos de son âme... Nous avons de la peine à croire que les violences qu'on nous a faites, soient venues à la connaissance de Votre Majesté, ni qu'elle voulût
souffrir que l'histoire de son glorieux règne en fût chargée...
« Nous sommes demeurés dans le silence, pendant que Votre Majesté était occupée d'une grande guerre. Présentement qu'on travaille à la paix de l'Europe, trouvez bon, Sire, que nous vous demandions avec tout le respect que nous vous devons, la paix de nos consciences. Les uns supplient Votre Majesté de leur rendre leurs femmes et leurs enfants. Les autres vous demandent leurs pères et leurs maris. Les uns vous prient de les tirer des cloîtres, des prisons et de ces terres barbares, où ils sont confinés parmi les sauvages ; les autres, de les délivrer des chaînes et des rames, où ils sont attachés avec les scélérats. Que nous ne soyons pas les seuls. Sire, à qui votre trône et votre bonté soient inaccessibles ! ... »
Cette éloquente requête n'a point été écrite en France, comme on l'a cru, mais en Hollande, et sous l'inspiration du comité des Dix, qui, espérant tout de la magnanimité de Louis XIV, ne voulait point entendre parler de l'intervention des puissances, et répandait le bruit insensé qu'après la paix, le roi accorderait de son propre mouvement à ses sujets réformés toutes les libertés dont jouissaient les catholiques dans les États protestants. (1)
(1) Le titre de Téditioii originale portait {Bullet,, 2« série, II 313) comme désignation de lieu : Imprimé à St^Omer. C'est grâce à cette piquante supercherie (la jésuitière de St-Omer remplissait alors TEurope du bruit de ses exploits) que nous avons découvert Fauteur de la pièce, dont le contenu s'accorde avec tout ce que nous savons des sentiments de Bayle ^dLtV Avis aux réfugiés {V&èQ). II. avait raillé dans
Au reste les vues plus nettes et les efforts plus courageux du comité des Huit, ne devaient pas plus aboutir que Toptimisme servile des Dix. Si les plénipotentiaires de Ryswick continuaient à s'occuper des protestants de France, ce n'était guère que pour la forme. En définitive, au lieu de faire du rétablissement de redit de Nantes une des conditions de la
ce déplorable pamphlet les prédictions apocalyptiques de Juriea, les espérances chimériques qu*elles avaient fait naître, en même temps qa*il affirmait les dispositions faTorables du roi & Tégard des émigrés, et qu*il invitait ceux-ci & se défaire avant leur retour en France de « Tesprit de satire et [de] certain esprit républicain qui ne va pas moins qu*à introduire Fanarchie dans le monde. » n 8*y était montré partisan du pouvoir absolu^ et, pour avoir écrit que « les rois sont faits pour les peuples et non pas les peuples pour les rois, » Juriea avait été accusé par lui de sédition.
Au point où en était la lutte entre ces deux collègues, il suffisait que Juneu fût du comité des HUIT, pour que son adversaire écrivit dans le sens des DIX. Or Touvrage dans lequel Bayle, mieux inspiré cette fois, avait poussé un cri d'indignation contre la Révocation : Ce que c*est qite la France toute catholique sous Louis le Chrand^ 1685, in-12, porte aussi la désignation de St-Omer (Amsterdam). Ce livre dont le plan compliqué rappelle singulièrement celui de VAvis^ se compose de trois pièces : !<> une lettre pleine de violence contre les auteurs de la Révocation, adressée par un protestant à un bon chanoine de St-Omer; 29 une lettre du chanoine qui envoie la précédente à un réfugié de Londres, en lui demandant ce qu'il en pense ; 3<^ la réponse du réfugié qui blâme la bile excessive de son coreligionnaire, — le tout mis au jour par un prétendu libraire de St-Omer. (Sayous, Hist. de la littér. fr, à r étranger^ I 279).
Un libraire de Lyon, trompé, ou feignant de Tétre, par ce nom de St-Omer, réimprima la Requête et en débita beaucoup d'exemplaires ; mais il ne tarda pas à recevoir l'ordre de la faire disparaître, et se le tint pour dit (Lettres et opuscules etc., p. 312).
paix et de se porter garants de sa loyale exécution, ils se bornèrent, après la signature du traité, à remettre la pièce suivante aux ambassadeurs français :
« Mémoire de la part des alués de la religion protestante, en faveur des refugies français, presente au
MEDIATEUR [LE BARON DE LiLLIEROOT] , PAR SON EXCEL- LENCE Monsieur le Comte de Pembroocke ambassa- SADEUR d'Angleterre, le 9/19 septembre 1697.
<( Les alliés de la religion protestante faisant réflexion sur les calamités qu'une grande partie des sujets de S. M. T. C, qui professent avec eux la même religion, ont souffert et souffrent encore, uniquement à cause qu'ils servent Dieu selon les lumières de leur conscience, liberté dont ces aflttigés pouvaient se flatter par la Loi divine, par les préceptes de la charité et particulièrement par les lois du royaume de France, confirmées par S. M. T. C, dont ils doivent jouir en bons et fidèles sujets, qui se sont toujours tenus envers leur souverain dans les règles du devoir et de l'obéissance,
« Lesdits alliés, touchés par ces motifs de justice ei de compassion, s'intéressent d'autant plus pour ces pauvres gens, que les maux qu'ils souffrent continuant après la paix rétablie, pourraient être attribués à une aversion de S. M. T. G. contre les protestants en général, ce qui affligerait beaucoup les puissances de cette religion, qui espèrent de rentrer par la paix et de vivre dorénavant en amitié et bonne
292 LES PREMIEBS PASTEUBS DU DÉSERT
intelligence avec S. M. T. C. Pour cet effet, il leur importe aussi de savoir quelle sera la destinée d'un grand nombre desdits sujets de France, qui ont abandonné leur patrie, et se sont réfugiés dans les États desdits alliés protestants, afin de les animer après la paix faite, de retourner chez eux, s'ils le peuvent faire en liberté et bonne conscience.
« C'est pourquoi les ambassadeurs et plénipotentiaires desdits alliés de la religion protestante légitimés pour la paix générale, se trouvent obligés de recommander au nom de leurs principaux très-instamment à leurs Excellences Messieurs les ambassadeurs de S. M. T. G., et ayant requis de joindre la médiation de ses bons offices, afin qu'il soit procuré à ces pauvres gens le soulagement après lequel ils soupirent depuis si longtemps, et qu'ils soient rétablis dans leurs droits, libertés et privilèges en matière de religion, pour jouir d'une entière liberté de conscience, et que ceux d'entre eux qui sont dans des prisons ou autrement détenus soient élargis et remis en liberté, afin que ces affligés puissent avoir part à la paix dont l'Europe, selon les apparences, va jouir ». (1)
Ces diplomates sont, en vérité, bien naïfs. Ils ont juste assez de courage pour dire à Louis XIV, en un français plus qu'étrange, que les maux des huguenots pourraient être attribués à son aversion pour le
(i) Actes et mémoires des négociations de la paix deJtywsich^ III 95.
protestantisme en général, et qu'ils en seraient affligés, et juste autant d'habileté qu'il en faudrait pour prier un loup de rendre ses droits et privilèges à l'agneau qu'il emporte presque étranglé. Au reste, ce qu'ils disent le plus clairement est un mensonge, savoir que les alliés voudraient rendre à la France ses réfugiés. Voilà le déplorable spectacle que l'égoïsme des puissances protestantes donna au monde (1). — Cependant le roi, très-irrité de ce Mémoire, fit répondre aux plénipotentiaires que, en fait de religion, il ne se mêlait pas de ce qui se passait chez ses voisins (2j, et qu'il ne consentirait pas même à la rentrée des fugitifs, qui n'étaient pour lui que des rebelles (3). Après quoi , Elie Benoît, lequel
(1) Cependant Brousson trouvait le mémoire judicieux, et Ton en faisait partout, disait-il, le même jugement. Il se réjouissait surtout de 08 qa*on n'avait pas distingué les intérêts de Tune et Tautre communion protestante (Lettres et opuscules^ p. 310). — * C'était une victoire qu*il avait remportée et dont sans doute il augurait bien pour Tavenir.
Un écrivain anglais du temps tenait le même langage : « Il est impossible de nier que ce mémoire soit vraiement bon, judicieux, sage, respectueux, et cependant aussi pressant que les circonstances pouvaient le permettre. » {The présent state of the protestants in France or on account of the violent and barbarous persécution, etc. London, 1701, petit in-4», p. 7).
(2) Rien de plus faux que cette hautaine parole. On sait les secours que Louis XXV donnait à Jacques II, et comment il avait obligé le duc de Savoie à massacrer ses sujets protestants. (Hist. de la persécution des vallées du Piémont concernant ce qui s* est passé dans la dissipation des Églises et des habitants de ces vallées, arrivée en Van i686. Rotterdam, 1688, in-18. — Collect. Gaiffe),
(3) Une crainte salutaire et le désir d*enlever des soldats et des officiers À la coalition, lui avaient fait tenir un autre langage, puisqu'une dé-
n'avait pourtant jamais compté sur la réussite de l'entreprise, et qui ne devait pas être plus heureux quinze ans plus tard, lors de la paix d'Utrecht, écrivit : « Nous avons pu lire à découvert dans le cœur du roi ; il n'y a que tromperie et fausseté. » A dater de ce jour, la guerre des Camisards fut inévitable : les Cévenols allaient être obligés de sauver le protestantisme français délaissé de toute l'Europe.
Ne devinant que trop ce qui allait se passer, Brousson n'avait pas attendu la fin de la triste comédie (20 septembre). Le 14 août (1), il était parti pour la France, et s'en allait au martyre.