LES INITIATEURS
Le tableau chronologique établi, nous arrivons à la partie essentielle de cette étude : comment les quelques poètes, dont nous venons de dater les premiers bons à tirer vers-libristes,sont-ils arrivés à leur formule?
A côté d'eux, il ne serait pas moins intéressant d'examiner le cas d'autres poètes qui, ayant également cherché, ont abouti autrement ; tel, René
(i) Toutes ces œuvres de Gustave Kahn, Mor(5as, Vielc-Griffin, Edouard Dujardin et Laforjçuese trouvent en rééditions au Mercure de France.
Dans an article paru dans un journal hebdomadaire de Tonlouse, le Travait.en igai. M, Louis Gracias note que le vers libre ne fut jamais en faveur dans le Midi, Et, en effet, des vers-libristes qui viennent d'être nommés aucun n'est né dans le midi ni n'est originaire du midi... Kapprocher les résultats de l'enquête ouverte par les Marges : « Pourquoi aucun grand pcète français n'est-il du Midi ? »
Ghil ; tel, LouisDumur.René Ghil mériterait d'autant plus une place dans cette étude que son influence a été sensible sur les poètes du vers libre ; mais en continuant à s'attacher au nombre des syllabes, le système deRenéGhilest trop diamétralement opposé à la conception du vers libre, quelques affinités qu'il puisse avoir par ailleurs. Aussi bien, si nous devions étudier ici tous les écrivains qui ont influencé l'évolution vers-libriste, nous faudraitil passer en revue la plupart des maîtres de la poésie et de la prose française et même étrangère. Rendons donc à René Ghil, puisqu'il est de ceux qui ont combattu près de nous, le haut hommage qui lui estdii, en lui assurant que nous sommes au moins quelques-uns qui savons ce que nous lui devons.
Bien qu'il ait abouti à préconiser le moins libre des vers, Louis Dumur, de son côté, partait de principes qui étaient, au fond, les nôtres. Au commencement de l'année 1890, Louis Dumur publiait une plaquette de vers, la Névay précédée d'une préface où il exposait son système ; dans le Mercure de France de mai suivant, Edouard Dubus en faisait une critique assez superficielle, à laquelle Dumur répondait dans le numéro suivant du Mercure ; en 1891, il publiait une seconde plaquette de vers écrits suivant la même technique, Lassitudes,
A première vue, la tentative de Dumur semble
( iisister en une adaptation de la métrique latine
'a poésie française ; ainsi présentée, l'idée peut
laître arbitraire; les formes poétiques, nous
nous lasserons pas de le répétei*, ne sont pas
produit de volontés individuelles, mais d'évolu-
iis collectives. En réalité, la tentative de Dumur
fondée sur la conception du pied rythmique
erminée par l'accentuation des syllabes et non
i sur leur numération, ce qui est la formule
i même du vers libre.
Il existe pourtant d^importantes nuances entre
conception de Dumur et celle qui a été adoptée
jir la majorité des vers-libristes. Le pied ryth-
{ue, pour Dumur, ne consiste pas dans un mot
un groupe de mots portant un accent principal
:c possibilité d'un ou plusieurs demi-accents ;
onsiste en un groupe de syllabes dont l'une est
mtuée. Dumur n'a donc aucun égard à la si-
jtfnitîcalion, c'est-à-dire à ce minimum d'arrêt du
sens et de la voix qui, à mon avis du moins, et à
l'avis d'André Spire, est essentiel (i).
I Pour Dumur, le mot «métamorphose w.par exemple, formerait \ pieds ; il n'en forme qu'un pour nous.
V plus forte raison, Dumur scsndcrait-il en cinq pieds le vers n de Iluîro :
Que peu — de temps — suflit — poar changer — toutes choses. .
Tandis que nous scandons, ce qui est certainement plus musical :
Que peu de temps — sufflt. . .
Quant à Tassemblage de pieds rythmiques que constitue le vers, au lieu de laisser le poète les assembler selon la musique qui chante dans son esprit, il prétend Tobliger, comme les Latins et les Grecs, à n'employer les pieds rythmiques que suivant un ordre déterminé par avance, ce qui est bien le contraire même du vers libre (i).
La tentative deDumurn'a pas eu de succès. Pour
Dans les cas d'E muet réellement prononcé, nous scandons, par exemple :
Le tendre — baiser. . .
Il trancherait à môme le mot, à la façon latine et grecque : Le ten — dre baiser...
(i) Dans l'article de juin 1890, Dumur cite des vers de Moréas qui se trouvent (évidemment par ha'«ard) répondre à sa théorie, en ce sens qu'ils sont (du moins les cinq premiers) rigoureusement anapestiques (on se rappelle que l'anaspeste comporte deux brèves suivies d'une longue) :
Chère maia aux longs doigts délicats, Nous versant l'or du sanj; des muscats, Dans la bonne fraîcheur des tonnelles, Dans la bonne senteur des moissons, Dans le soir où languissent les sons Des violons et des ritournelles.
et Louis Dumur ajoute :
« Dans cette strophe il y a pourtant un vers qui détonne, un seul, qui heurte désagréablement l'oreille, au point que l'on se prend à compter les syllabes pour voir s'il est just»; : c'est le dernier. Ce vers est, en effet, faux ryihiniquement ; l'accent tonique, qui devrait tomber sur la troisième syllabe, tombe sur la quatrième. Pour rétablir le rythîT.e, il faudrait transporter l'accetit sur la troisième syllabe, eu changeant la quatrième en atone, et dire :
Des violes et des ritournelles. »
Mais précisément ces vers de Moréas me semblent à moi anlimusicanx, à cause de la terrible monotonie de ces quinze anapestes successif», et le seraient plus encore si cette monotonie n'était
la faire réussir, me disait récemment celui-ci, il eût fallu une œuvre, et la Neva, pas plus que Lassitudes, n'eut cette ampleur. Dumur est certainement trop modeste ; je ne dirai pas que les mes de la Neva avaient la valeur décisive des dilations ou des Orientales ; mais ce sont de aux poèmes et très supérieurs à une grande I rtie de la production symbolico-décadente de I ^S6-i888. L'insuccès de sa tentative, je ne l'ex- [ue aucunement par Tinsuffisance des poèmes la Neva et de Lassitudes, mais *par le vice nieine du système. A une époque où l'évolution était vers une plus grande liberté, Dumur avoulu, it au contraire, ramener le vers àxdes entraves T. lus rigoureuses : il était d'avance condamné. Il n'en doit pas moins être considéré comme un frères d armes des vers-libristes, pour avoir combattu pour le grand principe d'une prosodie foni sur le pied rythmique et non plus sur le nom-
• des syllabes.
rompue par le commencement du sixième vers. Et comme je faisais part de celle impression à Dumur :
■ C'est justement ce que me disait Moréas », me répondit Dumur.
. outonsque le système de Dumur n'obligt; aucunement à ces jtonics et incite plulùt à des co>ubinaisons d'iainbes et d'anas qui sont d'un effet musical sf^irenl excellent, mais toujours
• le caractère d'au»; disposition imposée.