‹ Les premiers principesChapitre 10 sur 77 · A. COMTE ET M. H. SPENCER · texte numérisé non relu

A. COMTE ET M. H. SPENCER

Lxm

anoées en France à donner aux auteurs qui soutiennent cet ensemble de doctrines, ou au moins celles que l’on considère comme fondamentales, le nom de positivistes; on les regarde comme des disciples d'A. Comte. Le public au milieu duquel ce puissant esprit avait eu peine à rassembler un petit cercle d'initiés, l'avait laissé vivre, penser et mourir, sans accorder à son œuvre l’attention qu’elle méritait, et sans porter à sa personne d’autres sentiments qu’une indilTérence complète. Nous n'oublierons pas la stupéfaction profonde avec laquelle on reçut, peu d’années après la mort de Comte, la nouvelle étrange révélée par un économiste, que ses doctrines tendaient ^remplacer les vieilles croyances dans certaines parties delà dasse ouvrière. Depuis, et sans y mieux regarder, on lui a fait honneur du grand mouvement de la pensée contempo* raine, qu'il n’a pas créé et qui parait suivre une voie où il n’eût pas voulu l’engager. Cette appellation de positivistes est excellente : elle convient à cet ensemble de penseurs, de savants, et même de simples curieux, qui basent leurs idées générales sur l'ensemble des sciences positives, et regardent comme insolubles les problèmes que les sciences positives ne peuvent servir à résoudre. Pourtant on ne peut pas dire que ces savants et ces penseurs soient de l’école de Comte. Une école suppose un maître qui l’a fondée, et des disciples qui ont pour principal souci de reproduire Gdèlement les idées et les procédés du maître, en se permettant tout au plus quelques libertés de détail. Ici nous avons bien de grandes lignes, des doctrines fondamentales, mais on ne peut appeler détails les points de divergence. D’ailleurs, les grandes lignes sur lesquelles on s’accorde étaient déjà tracées avant Comte. Si donc, on a bien fait de donner le nom do positivistes à tous ceux qui adoptent ces points essentiels, on aurait tort de les rattacher à Comte comme des disciples à ua

INTRODUCTION

maître. On commettrait par légèreté une confusion qui fausserait l’idée qu’on doit se faire de leurs relations respectives. Ceux qui l’ont déjà commise se sont étonnés d'une polémique récente qu’ils ont prise pour une querelle intestine de disciples d'une même école, prélude d’une dissolution de la doctrine commune. Pour ne s’étre pas assez approchés des opinions en conflit, ils ne se sont pas aperçus des graves dissentiments qui les séparent ; pour n’avoir pas assez bien étudié les origines du courant philosophique contemporain, iis ne voient pas bien les points où il s’est divisé en divers bras. 11 ne s’agit point ici de décider du litige, ni d’estimer la valeur comparée des doctrines spéciales de Comte, et de celles des penseurs qui ne veulent point se rattacher à son école, ou qui ne lui ont jamais accordé qu'une adhésion partielle; nous voulons seulement rappeler que malgré les ressemblances et les analogies que le lecteur peut trouver entre les écrits de divers auteurs contemporains et les idées de Comte, celles-ci, celles du moins qui lui appartiennent en propre, forment un système assez distinct pour que ceux qui les rejettent aient bien le droit de revendiquer leur indépendance ; le titre de disciples de Comte ne leur convient nullement. À ceux qui n’ont pas une connaissance exacte des doctrines, les documents de la polémique, entre autres les écrits consacrés par M. Robinet, Bridges, Littré, J. S. Mill, à l’exposition, à la critique, à l’apologie des idées de Comte, auraient pu apprendre qu’à côté d’un accord sur les points essentiels, il existe entre les diverses classes de partisans de la philosophie expérimentale, un dissentiment profond sur les points qui sont les caractères propres de la philosophie de Comte.

C’est parce que ce dissentiment est mal connu ou mal a(>précié qu’on a regardé comme des disciples de Comte la plupart des hommes éminents qui manifestaient leur adhésion

A, COMTE ET M. B. SPEMCEB. LXY

aui principes de la philosophie expérimentale, et confondu celle philosophie avec celle qu’on appelle positive. De là des réclamations légitimes qui se sont produites de tous côtés, , notamment chez M. J. S. Mill avec une bienveillance fondée sur l’acceptation de plusieurs idées qui appartiennent à Comte, chez M. H. Spencer avec une impatience qui s’allie i un respect profond pour l’illustre penseur dont il entend bien se séparer, chez M. Huxley avec des boutades qui vont jusqu'à l’injustice.

Malgré les titres incontestables de M. H. Spencer à l’originalité, il est peu surprenant que la confusion dont nous parlons ait été commise, surtout en France ; mais il l’est davantage qu'elle y ait été propagée par un écrivain distingué que son savoir étendu et sa connaissance des œuvres deM.H. Spencer auraient dù préserver de celte méprise (1). Il nous semble utile de la relever et de la détruire au moment où, pour la première fois, un ouvrage important de M. H. Spencer va paraître dans notre langue.

< Ce que Comte a voulu, nous dit M. Spencer, c’est une coordination systématique de nos connaissances qui servit à rinlerprétation des classes de phénomènes qui n’ont pas été ' étudiés d’une manière scientifique ; idée élevée, digne d’encouragements et d'éloges. lia rajeuni la conception de Bacon, déjà bien faite pour nous étonner à une époque où les connaissances étaient si peu avancées, et qui ne visait pas à moins qu’à organiser les sciences en un vaste système où la science ' sociale apparût comme un rameau de l'arbre delà nature. Au lieu d’une conception vague, indéfinie. Comte a donné du monde une conception définie, très-soigneusement étudiée : dans son œuvre, il a fait preuve d’une portée, d’une fertilité et d’une originalité d’esprit fort grandes, aussi bien que d'une

(1) M. Laugel, Revue des deux monçks, 15 février 1864.

SPt5CER.

LXVl INTBODUCTION.

rare puissance de généralisation. Abstraction faite delaques> tion de vérité, son système de philosophie positive est un immense progrès. Mais après avoir payé à Comte un juste tribut d’admiration pour ses idées et pour les efforts qu’il a faits en les mettant en œuvre, il reste à se demander s’il a réussi. Ceux qui pensent qu’il a réorganisé la méthode et les connaissances, et qui admettent sa réorganisation, méritent réellement le nom de ses disciples ; mais ceux qui n’acceptent pas cette réorganisation ne sauraient le porter. Quand on n’admet pas les doctrines propres à Comte, on est son adversaire ; on se trouve dans la môme situation que s’il n’avait jamais écrit. Ceux qui rejettent sa réorganisation de la doctrine scientifique et adhèrentà cette doctrine, tellequ’elleétaitavantComte, professent avec lui des opinions que le passé a léguées au présent ; mais cette adhésion ne saurait être comptée en faveur des doctrines propres à Comte. Telle est la position du corps des savants : c'est la mienne » (1).

Comte, d’ailleurs, n’avait pas les prétentions que certains de ses disciples laissent paraître. Il reconnaissait que le mode positif de philosopher avait mis des siècles à se développer, et que c’était un héritage commun à tous les hommes de science. Les principes qui composent cet héritage commun, la relativité de la connaissance, et son corollaire, le principe qui défend de recourir à des entités métaphysiques pour expliquer les phénomènes, enfin la fixité des lois de la nature. Comte n'a rien fait pour les rendreplus forts qu’il ne les avait reçus. Il s’en est servi, mais par cela seul qu’il a interdit toute analyse subjective de la pensée, il s’est opposé à leur démonstration définitive. Nous n’examinerons pas tous les points do

(1) Herbert Spencer, Reasotu for dissenting from the philosophy of M, Comte,

LOI DYHAMQLE DE LA SOCIOLOGIE (a. COMTE). tSVll

dissidence: nous nous arrêterons seulement aux trois princifsus, la loi dynamique de la sociologie, la hiérarchie encyclopédique ou classification des sciences, et la constitution de la société humaine.

Les variations des opinions humaines, dit Comte, ne sauraient jamais être purement arbitraires. Elles obéissent à une loi qui fait passer toute conception théorique par trois états successifs : le premier, qui donne à la cause absolue des événements des formes concrètes par une pure fiction de l’esprit, c’est l’état théologique ; le second, qui donne à cette même cause absolue une forme abstraite purement idéale, c’est l’état métaphysique; le troisième enfin, qui renonce à n la recherche de l’origine et de la destination de l’Univers », à la connaissance c des cau.ses intimes des phénomènes », et ne s'attache qu’à découvrir c leurs lois effectives , c’est-à-dire leurs relations de succession et de similitude » , c’est l’état positif ou réel. Le premier état, adopté d’abord comme système général d'explication, a marché de concentration en concentration, et a atteint c la plus haute perfection dont il soit susceptible, quand il a substitué l’action providentielle d’un être unique au jeu varié des nombreuses divinités indépendantes qui avaient été imaginées primitivement. » Le second état, i'état métaphysique, qui suit pas à pas le premier, substituant à une divinité un être de raison, suit à son tour la même marche vers l’unité, et arrive à la perfection, quand toutes les unités sont résumées en une seule, la ^ature, grande entité, c envisagée comme la source unique de tous les phénomènes». Le troisième, enfin, l’état positif, dans lequel l’esprit ne

urin

INTBODUCTIOR.

cherche que l’expression des relations, rapporte les faits à des faits plus généraux, dont ils ne sont que des cas particuliers, ccux-ci à d’autres plus généraux encore, en sorte que < sa perfection vers laquelle il tend sans cesse, quoiqu’il soit trèsprobable qu’il ne doive jamais l’atteindre, serait de pouvoir se représenter tes divers phénomènes observables, comme des cas particuliers d’un seul fait général, tel que celui de la gravitation, par exemple. >

Telle est la loi des trois états destinée à jouer dans le système de Comte un rôle de premier ordre, puisqu’on assignant le terme définitif du progrès de la pensée humaine, elle pose la base des constructions pratiques de la société finale. C’est elle qui détermine le principe de la classification des sciences, qui fournit une marche pour l’éducation, suivant laquelle «on fera désormais sciemment ce qui jadis s’accomplit aveuglément >. Bien que Comte nous y montre l’application de trois méthodes de philosophie, dont le caractère est, dit-il, essentiellement différent, et même radicalement opposé, il ne voit au fond dans la méthode métaphysique qu’une simple modification générale de la méthode théologique, très-propre à servir d’intermédiaire entre les deux états extrêmes, et à conduire c par degrés insensibles à la philosophie positive..., un instrument puissant pour dissoudre les conceptions tbéologiques, habile même à masquer quelque temps leur absence par des conceptions vagues qui font illusion, mais incapable d’organiser le domaine de la métaphysique et de résister à la pression de la philosophie positive ». Il n’y a donc au fond que deux modes essentiellement opposés : le mode théologique et le mode positif; l’esprit humain va du premier au second, quels que soient les accidents du passage ; il doit commencer par le premier et finir par le second, abandonnant le premier comme radicalement incapable de donner à

LOI DYNAMIQUE DE LA SOaOLOGlE (a. COMTE). LXCC

l’homme le pouvoir de modifier le milieu oti il est placé.

De toutes les parties que Comte a ajoutées de son propre fonds au fonds commun, nulle n’a excité de plus vives protestations que la loi dynamique de la physique sociale , tant delà part de la théologie et de la métaphysique absolutiste» que des représentants d’une école d’ailleurs très-rapprocbée du positivisme, l’école critique, qui refusent de laisser enfermer dans une loi rigide quelconque la marche de l'humanité qu'ils estiment indéterminée. Comte a bien senti que cette loi avait besoin d’ètre expliquée, qu’elle n’acquerrait jamais l’autorité scientifique qu’il voulait lui donner, tant qu’elle n’exprime^ ndt qu’un simple fait général. Il a compris qu’il fallait « caractériser les divers motifs généraux puisés dans l’exacte connaissance de la nature humaine, qui ont dù rendre, d'une part inévitable, d’autre part indispensable, cette succession nécessaire de phénomènes sociaux directement envisagés quant à l’évolution intellectuelle, qui domine essentiellement leur marche principale >. Les divers procédés scientifiques qui servent à la confirniation définitive d’une vérité empirique étaient trop bien connus à l’homme qui avait tracé la philosophie des sciences positives, pour qu’il crût avoir assez fait en énonçant une simple généralisation historique. Ces sortes d’inductions , il le savait et le disait , avaient besoin, pour devenir irrécusables, du contrôle de la c propriété éminente > par laquelle nous concevons c à priori toutes les relations fondamentales des phénomènes, indépendamment de leur exploration directe, d’après les bases indispensables fournies d’avance par la théorie biologique de l’homme ». Indépendamment des causes secondaires, le mouvement qui s’accomplit d’après la loi dynamique, reconnaît deux causes universelles, c les conditions naturelles de l’organisme humain et celles du milieu où il se développe ». Mais ces deux

LXX IHTHODlICnON.

causes sont toujours à l’œuvre, et si l’on peut toujours sou-r tenir avec certitude qu’elles déterminent l’évolution et sa viiesse , on ne peut jamais dire la part que chacune d'elles f rend dans cette œuvre commune, ni montrer quelles lois du milieu, quelles lois de l’organisme humain, se vérifient dans telle manifestation de la dynamique sociale. Devant cette difficulté qu’il ne pouvait certainement pas surmonter , Comte était réduit à recourir pour vérifier sa loi à tous les procédés d’investigation à sa portée, à l’observation directe, à l’observation indirecte, f aux nombreuses formes de la méthode comparative » , et surtout aux raisons logiques. Malgré ces ressources, la loi dynamique, sans lien déductif qui la rattache à une loi plus compréhensive, reste une pure généralisation empirique ; l’adhésion de c tous les esprits avancés > ne saurait la protéger contre r l’irrationnelle érudition » de ces esprits moins avancés que Comte récusait avec tant de hauteur, se faisant lui-mème juge do la compétence de ses contradicteurs.

L'homme, nous dit-il, n’a pu comprendre les événements qui l’environnent qu’en douant de conscience et de volonté chaque groupe permanent de phénomènes. Il a cru se connaître et connaître en lui-même un type d’unité ; il l’a transporté « aux autres sujets qui attiraient son attention naisante ». Il a dû débuter par un anthropomorphisme universel. Gela est possible. Nous voyons autour de nous encore assez d’exemple de ce procédé d’explication tout enfantin ; nous entendons encore assez souvent affirmer que ce que l’homme connaît le mieux c'est lui-même, pour comprendre qu'un des premiers offices de la raison, au sortir de cette période immense, durant laquelle, les impressions n’étant pas coordonnées, nulle connaissance n’avait reçu sa forme, ait été celte œuvre de personnification. Mais celte induction toute mêla-

LOI DYNAMIQUE DE LA SOCIOLOGIE (A. COMTE). UXt

phTsique, si semblable à celles qui ont souvent égaré les penseurs qui ont voulu plier les faits aux vues de l’esprit, ne saurait se passer de l’appui d’une vériûcation historique complète. Il est bien vrai qu’à la naissance de toutes les sociétés , les conceptions théologiques dominent ; mais il est des cas oè les premières notions Ihéologiques que nous présente l’histoire n’ont plus le caractère fétichiste. L’induction rationnelle de Comte n’a donc pas la vérification rigoureuse dont elle a besoin.

La difficulté qui se présente au passage de l’état théplogique à l’étal positif est bien plus grande encore. Comte l’attribue en définitive à f la prédilection de l’intelligence pour les conceptions positives ; surtout d’après leur supériorité pratique, qu’elles ne doivent qu'’à ce qu’elles sont mieux adaptées aux prévisions qu’exige notre activité. > Celte raison, vraie en elle-môme, ne nous semble pas contenir tout ce que Comlq veut en tirer. Elle suffit à merveille pour motiver des changements toujours plus grands dans la conception de la Divinité, qui jusque là a dominé notre entendement ; mais, va-t-elle jusqu'à l'anéantir? Persuadé désormais de la supériorité pratique des conceptions positives, l’homme demandera son bonheur et la sécurité de son avenir à la science positive ; il ne cherchera plus à se concilier par des ( sollicitations convenables > l’intervention arbitraire de puissances idéales. Il cherchera le secret de la nature par tous les moyens de l’investigation scientifique; et, pour assurer sa propre destinée,, il s’appliquera à modifier, avec toute la force que lui donne son savoir, les conditions naturellement indépendantes qui la déterminent. Il ne priera plus ; mais cessera-t-il de croire à l’existence et à la présence de la divinité? C’est une opinion assez commune qu’un dieu qui 'ne confère pas de grâce, qui ne met pas son doigt sur chaque événement, n’est pas

LXXn INTRODUCTION.

Dieu ; c’esl l’opinion des adhérenls des Eglises chrétiennes comme de la plupart des hommes qui en repoussent les symboles ; c’était assurément celle de Comte. Aussi no croyait-il pas nécessaire de démontrer que le plein avènement du régime positif dût effacer le dernier vestige des conceptions théologiques. A défaut de l’expérience spécifique que l’avenir tient en réserve, laquelle vérifiera ou ne vérifiera pas l’affirmation positiviste, des motifs rationnels peuvent seuls lui donner l’autorité provisoire d’une croyance acceptée, interdire la contradiction, et rendre impossible ou improbable toute autre théorie de l’évolution mentale.

Les conceptions générales, nous dit M. Spencer, ne passent pas par trois états différents et opposés, ni môme par deux ; elles restent toujours les mômes : leur compréhension seule varie, et, avec leur compréhension, mais d’une manière inverse, leur netteté.

L’esprit humain n'a jamais cessé de se poser la question de la cause : il a cherché à la résoudre par deux voies différentes, la religion et la science : de là l’illusion de deux objets de recherches, de là un antagonisme apparent entre les deux procédés, qui cache le sens profond de leur commune tendance. Les défenseurs de la religion et les amis de la science n’ont cessé de se combattre, et cependant ils n'ont pas laissé de faire une œuvre commune profitable à la religion comme à la science. Dans cette lutte, aussi vieille que la civilisation, à travers tant de vicissitudes, il n’y a pas eu de vaincu.

« Toute religion est une théorie à priori de l’Univers. > Toutes les religions se proposent d’expliquer le Monde par un pouvoir qui le cause ; toutes affirment qu’il y a quelque chose à expliquer par une cause, et toutes proposent une conception de cette cause, c Dans le plus grossier fétichisme, qui suppose derrière chaque phénomène une personnalité dis-

LOI DE L'ÊTOLDTION DES CROYANCES (iL H. SPENCER). LXXtU

tÎDcte 9 , c’est-à-dire qui représente la force directrice du monde sous des formes muUipIei « parfaitement arrêtées et vulgaires >, et les assimile aux puissances visibles, hommes et animaux; dans le polythéisme où ces personnalités subissent an commencement de généralisation, et sont de plus en plus reléguées < dans des régions lointaines >, d'où elles influencent l’ordre des choses par des moyens qui échappent à la connaissance de l’homme; > dans le monothéisme, où la généralisation devient complète, où la personne divine perd peu à peu tous ses attributs anthropomorphiques et devient, faute de qaaliBcation possible, le c dieu inconnu »; enfin, dans cette dernière période, où la religion prend déQnitivement conscience de l’impossibilité de douer l'objet de son culte d'un attribut quelconque, c'est-à-dire en un mot de le concevoir, où les penseurs religieux répètent avec Hamilton : « un dieu qu’on comprendrait ne serait pas Dieu »; dans toutes ces formes si multiples, sous des symboles si différents, la religion n’a fait qu’afhrmer toujours davantage la transcendance de la cause de l’univers, et son développement consiste précisément à se débarrasser de symboles qui déguisaient le mystère insondable de cette cause; c'est ce que les théologiens les plus éclairés de nos jours reconnaissent. D'après eux, la lutte et les revers n’ont été pour la religion que des épreuves d’où elle est sortie toujours plus épurée.

Et la science? C’est aussi une théorie de l’univers. La science représente la somme de < connaissance positive et définie de l’ordre qui règne parmi les phénomènes environnants 9. A l’ordre indéterminé qu'exprimaient les conceptions ihéologiques, elle a substitué graduellement un ordre déterminé; mais elle ne s’est avancée qu’en affirmant des puissances d’une espèce radicalement différente de celles des dogmes religieux, entités, esprits, forces, conceptions de plus

LXXiT

IHTBODOCIION.

en plus abslrailes, au moyen desquelles elle prétendait représenter ce qu’elle ne connaissait pas et ne pouvait connaître. Aujourd’hui seulement, par l’organe des savants les plus avancés, elle reconnaît que les dernières forcessur lesquelles elle fondait son explication universelle ne sont point des forces distinctes, mais des modes de manifestations d’une force universelle unique, désormais reconnue incompréhensible. La science a marché comme la religion, en posant des explications superficielles, qu’elle absorbait peu à peu dans des explications plus profondes et plus générales, pour aboutir après une lutte où la victoire semble ne l’avoir jamais abandonnée, à reconnaître le même mystère devant lequel s’arrête la religion; une cause transcendante, c’est-à-dire inconcevable, de l’univers.

Si l’esprit, dans son évolution, ne suit pas trois procédés distincts, mais un seul, il n’aboutit pas à trois résultats, mais à un seul. Le Dieu unique qui, dans la religion, absorbe tous les autres dieux; la nature, entité unique qui, eu métaphysique, absorbe toutes les autres entités ; le fait général auquel tous les faits peuvent se ramener comme des cas particuliers, ne sont pas trois conceptions différentes, mais une seule conceptiou. et Quand l’idée théologique de l’action providentielle d’un être unique est arrivée à la forme dernière de son développement par l’absQrplion de toutes les puissances secondaires indépendantes, elle devient la conçeption d’un être immanent dans tous les phénomènes, ce qui explique l’évanouissement de tous les attributs anthropomorphiques qui leur servaient jadis de caractère. Le dernier terme du système métaphysique, la nature, est une conception identique avec la précédente, c’est la notion d'une source unique qui, dès qu’on la regarde comme universelle, cesse d’être concevable, et ne dillère en rien que par le nom, de 1a conception d’un être

LOI DE l’évolution DES CBOT&NCBS (M. H. SPENCER). LXXt

se manifesle dans tous les phénomènes. De même l’état défi* nitif de lascience, la réduction de tous les phénomènes observa* blés â d^ cas particuliers d’un fait générai unique, implique le postulatd’une existence dernière auquel ce fait puisse être rap* porté ; postulatq ui ne saurai t se dis tinguer des deux conceptions identiques de la théologie et de la métaphysique (1). »Le con* Ail jusqu’ici permanent de la religion et de La science ne peut cesser que par une pleine adhésion de ces deux puissances au principe de la transcendance de la cause du monde ; il ne peut prendre fin par la suppression de l’une des deux : elles sont destinées à vivre autant que la conscience. C’est en vain que la science se flatterait d’atteindre par ses explications tout l'inconnu, ses conquêtes, quelque immenses qu’on les suppose, laisseront toujours intact l’éternel problème. Le sentiment religieux ne périra pas faute d’aliment. Retranché, comme il l’est maintenant, dans une région où la science ne saurait l’atteindre, il voit son domaine s’étendre même à mesure que s’étend celui de sa rivale. < Si nous considérons la science comme une sphère qui s’agrandit graduellement, nous pouvons (lire que son accroissement ne fait qu’accroître les points do contact avec l'inconnu qui l’environne (2). > L’objet du sentiment religieux restera ce qu’il a toujours été, la source inconnue des choses. Les formes sous lesquelles les hommes conçoivent la source inconnue des choses peuvent s’eiTacer, l’Être absolu, la substance de la conscience, est permanent. Le sentiment religieux a commencé à se représenter la cause universelle sous forme d’agents imparfaitement connus, puis sous forme d’agents moins connus et moins connaissables, pour arriver enfin à la concevoir comme une cause tout à fait

(1) H. Spencer, Reasons for dissenting from lhe philotophy of U. Comte,

(2) Herbert Spencer, Premitrt princes, p, 10.

LXXVl WTRODÜCnO».

inconnaissable; mais il n’a cessé un instanl d’en faire l’objet de ses spéculations, que pour y revenir avec une ferveur nouvelle; il s’en occupera toujours. Maintenant, qu’en agrandissant son objet il en est venu à contempler l’inconnaissable infini, il est au terme le plus élevé de son évolution, nul être fini ne saurait le satisfaire, pas plus l’objet que Comte propose à la vénération de ses disciples, le Grand Être Humanité^ que toute autre conception finie connaissable (1).

C’est une nécessité pour tout philosophe dogmatique ou critique de s’attacher à la question de l’ordre de nos connaissances. Le fondateur du positivisme pouvait d’autant moins s’y soustraire qu’il croyait l’ère de la critique décidément fermée et l’heure des constructions positives sonnée. Malgré ses dénégations souvent faites d’un ton tranchant. Comte admettait qu’on peut, en se plaçant à un point de vue convenable, et avec des connaissances suffisantes, se représenter l’enchaînement des idées scientifiques les plus générales, c’est-à-dire concevoir la recherche comme achevée dans ses grandes lignes : il croyait que ce qui reste encore à explorer de vérités de détail, quoique d’une grande étendue et d’une grande importance pour la pratique, n’était plus capable d’influer sur l’économiedu système spéculatif. C’est pour cela qu’il préféra le mode dogmatique au mode historique quand il voulut exposer la hiérarchie encyclopédique. Il reconnaissait suffisamment que ces deux modes ne concordent pas, que le développement des sciences a été simultané et s’est opéré par un échange réciproque de services. Toutefois, il voulut consi-

(1) V07. Reasom for dùmting from the jihilotophy of St. Comte,

LA HIÉRARCHie ERCTCLOPÉDIQCE D’a. COMTE. LXXVU

dérer comme plus anciennes les plus avancées, subordonnant ainsi un témoignage irrécusable à un principe de classiPicalion qu’il emprunte aux relations des faits : il détermine l’ordre et la dépendance des sciences d’après la dépendance des faits dont elles s’occupent. Un autre point capital de la doctrine de Comte, c’est la division des sciences en abstraites et concrètes, les premières, systèmes des lois qui gouvernent les faits élémentaires ou événements tels qu’ils existent ou se présentent à l’observation, mais d’une portée plus compréhensive que l'existence réelle ; les secondes, coordinations des existences, qui ne sont que des superpositions de faits ou d’événements, combinaisons que l’expérience révèle. Ces événements présentent entre eux des relations qui permettent de les classer en c catégories naturelles disposées d’une telle manière que l’étude rationnelle de chaque catégorie soit fondée sur les lois principales de la catégorie précédente, et devienne le fondement de l’étude de la suivante > (1). Chaque catégorie dépend de celle qui précédé, et, à son tour, sert d’introduction à celle qui suit ; c’est une échelle oh chaque catégorie de faits représentée par les lois correspondantes systématisées en sciences abstraites est plus générale et plus simple que celle qui vient immédiatement après. Cet ordre de généralité décroissante corrélative d’une complexité croissante, constitue l’unité de la doctrine philosophique et donne à la classiOcation des sciences une homogénéité que nul autre essai n’a présenté.

Les êtres de la nature nous offrent deux grandes divisions. Tous sont le siège de propriétés de gravité, de chaleur, etc., de combinaison et de décomposition, mais l’un seulement des deux groupes présente des phénomènes de croissance et de

(1) Aug. Comte, Coun de philosophie positive, 1. 1, p S8.

IHTKODÜCTIOR.

reproduction. Les premiers qui possèdent les propriétés communes aux deux divisions, c’est-A'dire les plus générales, sont les plus simples : ils forment la classe des corps bruts. Les seconds, qui à ces propriétés communes en ajoutent de particulières, sont moins généraux et plus complexes; ils forment la classe des corps organisés. La première division se subdivise encore, au nom du même principe de généraUté décroissante, en trois groupes auxquels répondent trois sciences : l’astronomie pour les phénomènes les plus généraux et les plus simples, < assujettis à des lois qui influent sur celles de tous les autres dont elles-mêmes sont au contraire indépendantes » ; la physique, où les corps sont considérés au point de vue plus général et plus simple de la mécanique ; la chimie où l’on étudie les lois des combinaisons des corps. La seconde classe, à son tour, peut être divisée en deux groupes distincts, selon qu’on considère les lois physiologiques de l’individu ou celles moins générales qui, s’ajoutant aux premières, conditionnent l’évolution sociale. Ces deux groupes correspondent aux sciences appelées biologie et physique sociale.

' Si, maintenant, on fait des sciences mathématiques un groupe qui comprenne tous les phénomènes des catégories de nombre, d’espace et de force, on aura une science dont les lois sont les plus générales et les plus simples de toutes, ce qui lui permet d’occuper le premier rang dans la hiérarchie scientilique. « La science mathématique est moins une partie constituante de la philosophie naturelle proprement dite, qu’elle n’est depuis Descartes et Newton la vraie base de cette philosophie,... l'instrument le plus puissant que l’esprit humain puisse employer dans la recherche des phénomènes narurels > (1). «En résultat définitif, la mathématique, l'astro-

(1) Aug. Comte, Cot<r« de phHvtophie poeitive, 1. 1, p, 86,

CRITIQUE DE LA HIÉHARCRIE PAR M. H. SPENCER. LXXtX

nomie, la physique, la chimie, la physiologie, la physique fociale, telle est la formule encyclopédique qui, parmi un très>grand nombre de classifications que comportent les six sciences fondamentales est seule logiquement conforme à la hiérarchie naturelle et invariable des phénomènes > (1). Le même principe de généralité décroissante préside au développement des sous-sciences, subdivisions des six sciences fondamentales. Indépendamment du grand avantage de réunir dans un système méthodique toutes les vérités qui composent la connaissance, l'échelle encyclopédique jouit d’une propriété éminente; elle fournit une base rationnelle à un système d’éducation qui fera désormais parcourir méthodique ment aux générations à venir là voie que l’humanité a suivie d’une manière inconsciente.

M. H. Spencer n'admet pas qu'il soit possible de ranger les sciences dans un ordre sériaire qui exprime, soit leur dépendance logique, soit leur développement historique. Si un tel ordre était possible, c’est la classification de Comte qu'il voudrait adopter. Mais pourquoi cet ordre? Est-ce parce que notre pensée est constituée de telle sorte que nous ne pouvons nous représenter les choses qu’en séries ? Cette raison, toute métaphysique, qui fait reposer le fondement des choses sur des formes logiques, devrait être sans valeur pour l’esprit positif de Comte. Un Allemand seul, capable de concevoir la nature comme l’intelligence pétrifiée, pourrait s’y appuyer. D’ailleurs Comte, en reconnaissant que les sciences sont les branches d’un tronc unique, se privait du droit de les ranger en séries. Il entrevoyait la vérité, mais il ne la vayait pas tout entière. Les sciences ne sont pas seulement les branches d’un tronc commun, elles se soutiennent, s’entr’ aident, s’ana-

(t) Auf. Comte, Court de philotophie potitive, U 1, p. ItS.

mx

INTRODCCTION.

stomosent, comme dirait un anatomiste: elles ne suivent pas seulement un mouvement de la simplicité à la complexité, de la généralité plus grande à la généralité moins grande, elles suivent aussi la marche inverse. L’histoire et les tendances qui prévalent de nos jours nous montrent que ie développement des sciences se fait dans le sens d’une généralité toujours plus grande, que la science générale devient toujours plus indépendante des connaissances spéciales. Comte n’a mis dans son système que la moitié de la vérité. Le progrès est à la fois analytique et synthétique : une analyse plus profonde prépare la voie à une synthèse plus complète; une synthèse plus complète permet de concevoir et d’eifecluer une analyse encore plus profonde. La science, nous l’avons vu, est un organisme. A mesure qu’elle croit, il s’y forme des départements avec des fonctions spéciales. Mois chaque département prête à tous les autres et reçoit de tous les autres. Ils sont tous unis par un consensus intime, dont l’effet est qu’une science ne marche qu’autant que les autres se développent aussi. L’évolution des sciences ne s’est donc pas faite dans l’ordre sériaire indiqué par Comte, ni dans tout autre : il n’y a pas de filiation des sciences proprement dite. Depuis le commencement, les sciences abstraites, les sciences concrètes, et un ordre intermédiaire qui unit ces caractères extrêmes les abstraites-concrètes, ont progressé ensemble.Les premières n’ont progressé qu’en résolvant les problèmes que les secondes et les troisièmes leur présentaient ; les troisièmes n’ont marché de même qu’en résolvant les problèmes soulevés par les secondes. 11 y a toujours eu entre ces trois grandes classes de sciences un échange de services, une action et une réaction continues. Des faits concrets on a passé aux abstraits, qu’on a appliqués ensuite à l’analyse des nouveaux ordres de faits concrets. Cet ordre. Comte l’avait fait reoiar>

CRlTlOl'E DE LA IIIÊRARCHIE PAR M. H. SPENCER. L.\X.VI

qoer. Il avait reconnu que le développement des sciences amène d’abord à la connaissance des événements, lesquels servent û composer les sciences abstraites, et qu’ensuite les sciences concrètes sc complètent sous la direction des abstraites, et achèvent la coordination des combinaisons d’événements. Mais ü n’avait pas attaché assez d'importance à cette remarque ; il l’avait oubliée, comme le principe du développement simultané et solidaire.

L’autre base de la théorie de Comte, l’ordre de développement des parties d’une science d’après le principe degénéra- IL-ation décroissante, n'a pas plus de vérité. La mathématique va nous en donner la preuve. On n’aurait du reste qu’à prendre dans Comte même les objections qu'on peut faire à sa théorie ; il les a toutes reconnues. De son propre aveu, «l’analyse mathématique semble avoir pris naissance dans la contemplation des failsgéométriques et mécaniques ; » c’est-à-dire que la science la plus générale est née après la moins générale et à propos de celle dernière. Depuis lors, n’a-t-on pas vu l’algèbre, science abstraite, ne se former qu’après que la géométrie eût reçu un haut degré de développement : l’algèbre elle-même est postérieure à l’arithmétique qu’elle embrasse, et l’analyse transcendante, plus générale que l’algèbre, est une science toute récente. Les mathématiciens sont même appelés à inventer des généralités encore plus grandes. Voilà pour la science du calcul. En géométrie , même progrès vers le plus général : les anciens ne s'occupaient que des corps ; les modernes s’élèvent à des abstractions plus hautes ; ils s’occupent de questions qui s’appliquent à des figures quelconques. En mécanique , même procédé : la science la plus générale, la statique, n’avance qu’après la moins générale, la dynamique, qui lui fournit par le principe des forces virtuelles une théorie abstraite de ré(|uilihre, suscep-

Page 1