OBJECTIONS DE M. LITTBÊ. LXXXV
dépende de celle qui la précède, et lienne sous sn dépendance celle qui la suit. La série instituée par Comte remplit cette condition ; elle en remplit une bien plus importante encore, sans laquelle l’œuvre entière étant arbitraire devrait être abandonnée; elle est conforme à la série de l’objet qui est c naturellement hiérarchisé, ce qui donne en faveur de la série de Comte une excellente raison à priori, appuyée d’ailleurs sur une vérification à postériori, tirée de l'iinpossibilité de connaître l’objet autrement qu’en parcourant la série des sciences d’après l’ordre de généralité décroissante. »
L’évolution des sciences, qui conduit la connaissance à des vérités de plus en plus générales et abstraites, se fait, d’après Comte, selon l’ordre sériel, et, d’après M. H. Spencer, simultanément pour toutes les sciences, qui se prêtent une assistance mutuelle. Ici encore M. Littré croit expliquer le dissentiment entre Comte et M. H. Spencer par une confusion de ce dernier. Il accorde que M. H. Spencer a raison quant à l’évolution des sciences, mais non quant à la constitution des sciences, que la hiérarchie de Comte exprime seule correctement. Lue science est constituée quand elle reconnaît « quelqu’une des propriétés fondamentales de la matière, et établit sur cette propriété une doctrine abstraite susceptible d’évolution ». Par exemple, la biologie n’a eu de doctrine possible que du jour où elle a reconnu les propriétés vitales inhérentes aux tissusetaux éléments morphologiques. Avant cette époque, elle n’en pouvait avoir qui ne fût une émanation des doctrines des sciences physiques et chimiques, ou qui ne reposât sur quelque conception métaphysique de finalité. Désormais c’est sur la reconnaissance des propriétés de tissus que reposeront les hypothèses qui doivent marquer les [las de révolution, laquelle se fait, il est vrai, par le concours mutuel des sciences.
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INTBODUCTiON.
Ccsl ainsi que M. LiUré croit concilier deux points de vue aussi opposés.
Rien n’en fera mieux comprendre l'opposition , après ce que nous avons dit déjà de l’évolution des sciences, que l’exposé de la classification de M. H. Spencer. En conformité avec le principe logique qui commande d’unir ensemble dans une môme classe les choses qui se ressemblent plus qu’elles ne ressemblent aux autres. M. H. Spencer forme d'abord deux grands groupes de sciences. 11 met dans le premier les sciences qui traitent des « relations abstraites sous lesquelles les phénomènes se présentent à nous », c’està-dire des relations d’espace et de temps; c’est le groupe des formes, qui comprend les sciences abstraites, la logique, les mathématiques, sciences qui diffèrent plus des autres que les autres ne diffèrent entre elles. Il met dans le second groupe les sciences qui traitent des existences représentées sous les relations de temps et d'espace. Ce groupe se subdivise en deux classes qui diffèrent grandement, c Tout phénomène est plus ou moins composé, c’est-à-dire une manifestation de force sous plusieurs modes distincts; delà deux objets d’étude. «Une promicro classe étudie les modes composants isolément, et en donne les lois, abstraclioti faite des cas particuliers : c’est la classe des facteurs. Les sciences abstraites-concrètes qui la composent sont abstraites dans la classiGcalion de Comte ; elles le sont sans doute puisque leurs théorèmes expriment des lois de force dont nul fait n’est l’expression pure, mais ei.es sont concrètes aussi parce que ces modes de force expriment des relations réelles. «De môme que les sciences abs- Irailcs snnt idéales relativement aux autres sciences, les sciences abstraites-concrètes sont idéales relativement aux sciences concrètes. Du môme que la logique et les mathématiques ont pour objet la généralisation dus lois de relations.
CLASSIFICATION DES SCIENCES D’APBÈS M. H. SPENCER, LXXXYII
9«]aiitativeet quantilalire, abstraction faite des choses qui en sont les termes, de même la mécanique, la physique, la chimie, ont pour objet la généralisation des lois de relation auxquelles les différents modes delà matière et du mouvement obéissent, quand ils sont dégagés de ces phénomènes actuels dans les* quels ils subissent des modiScations. >» En mécanique on exprime « les lois du mouvement sans tenir compte du frottement eide la résistance du milieu. Les théorèmes ne nous disent pas ce que le mouvement est, mais ce qu’il serait s’il n'y avait pas de force retardatrice; ou bien quel devrait être reflet de telle force retardatrice, abstraction faite des autres forces retardatrices >. En physique, on pose les lois de rayonnement sans tenir compte des milieux qui en troublent l’effet, et quand on recherche l'action des milieux a on les considère comme homogènes, ce qu’ils ne sont jamais », et alors même qu'on tient compte des changements de densité, de l’atmosphère, par exemple, quand il s’agit de la lumière, on ne s’occupe pas des courants qui la traversent et qui dérangeraient encore l’effet annoncé dans le théorème. Enfin, en chimie, on ne prend jamais < une substance telle qu’elle est dans la nature ». — « Le problème de la chimie est de constater les lois de la combinaison des molécules, non comme elles s’exercent actuellement, mais comme elles se manifesteraient en l’absence de ces interventions minimes qui ne peuvent jamais être complètement écartées. » — « Toutes les sciences abstraites-concrètes ont pour objet \' interprétation ancUytique (1). >
La seconde classe étudie ces modes de force composants dans leurs rapports, dans leur coopération pour la production des phénomènes, des cas particuliers. Les sciences qui la
(1) Herbert Spencer, Ciassificahon ofthe sciences, p. 16.
tXXXTlH
INTRODOCTION.
composent sont concrètes en ce qu’elles s’occupent des choses telles qu’on les rencontre dans la nature, « du réel en tant qu’opposé à ce qui est totalement ou partiellement idéal > . Leur but est « \' interprétation synthétique >. — « La construction des phénomènes qui résultent des facteurs sous les diverses conditions que nous offre l’univers. > C’est la classe des produits; elle comprend l’astronomie, la géologie, la biologie, la psychologie, la sociologie. Pour Comte la géologie est bien une science concrète, mais la psychologie n'a pas d’existence indépendante et n’est qu’une partie delà biologie, science abstraite comme l’astronomie et la sociologie.
Lcsdincrences sur lesquelles M. H. Spencer fait reposer ses divisions ne portent que sur le degré d’abstraction ; le degré <lo généralité des lois dont s’occupent les sciences est un principe secondaire qui sert à subdiviser les trois groupes principaux. Ainsi il y a dans chaque groupe des sciences plus générales et dessciences moins générales, celles quis’occupentde relations qui s’étendent à tous les faits ou à un plus grand nombre de faits, et celles qui s’occupent de relations qui s’étendent à un moins grand nombre de faits. Nous n’avons point à entrer dans le détail de la classification, ni à en suivre les subdivisions secondaires, tertiaires, etc.... Nous n’en devons donner que ce qui peut en faire saisir le caractère. Rien ne fait mieux comprendre combien les différences sur lesquelles elles repo* sent f sont fondamentales» que les fonctions qu’elles remplissent. La classe des sciences abstraites-concrètes et celles des sciences concrètes fournissent des matériaux à la classe des sciences abstraites, la classe des concrètes fournit des matériaux à la classe des abstraites-concrètes; les deux premières classes servent d’instrument pour la troisième, la première pour la seconde, mais c nul théorème de la seconde et de la troisième ne peut servir do clef pour résoudre les problèmes de
CO.NSTmmON sociale d’a. coûte. lxxxix Il première, pas plus que nul ihéorème delà troisième ne peut -Wïir de clef pour résoudre les problèmes de la seconde. » Il y a des rapports constants entre les trois classes, directs rt indirects, mais ces rapports ne peuvent s'exprimer dans onesérie linéaire, un arrangement à trois dimensions pourrait seul les exprimer convenablement et faire disparaître ce qu’il y a de choquant dans un tableau qui a la prétention do représenter une classification et qui n’arrive à remplir son olBco qu’en mutilant l’objet dont il doit être l’image (1).
On a jugé, sans en donner la démonstration, que la tonlalWe de M. H. Spencer avait échoué et qu’elle pouvait servir à son tour à montrer la difficulté qu’il y a à faire une classification irréprochable (2). Nous l’avons donnée dans ses grandes lignes pour montrer combien elle sc sépare de celle de Comte, et combien les deux points de vue sont inconciliables.
Quelque graves que soient les deux questions sur lesquelles nous venons de voir Comte ctM. H. Spencer en désaccord coin plel, celle qui nous reste à examiner l’est bien plus encore.
Au cummencement do ce siècle, iiprès une révolution sans exemple, qui avait offert le spectacle d’un peuple renversant loules scs institutions et essayant d'en élever J’antrcs avec les seuls instruments que lui fournissaient une science incomplète et des théories prétendues rationnelles sur 1a nature de I homme, il était resté dans l’esprit des Français quelque idée que cette construction n’était pas faite sur un plan définitif,
(1) Herbert Spencer, Chssificalion of the science.
(2) Levies, Hislory of philosophy, l. II.
IMTRODDCTION.
qu’il fallait le reprendre sur des bases et avec des matériaux d'une certitude scientifique. Aussi a-l-on vu nombre de théoriciens présenter des systèmes d’organisation sociale, comme moyen infaillible de réaliser promptement le bonheur général, mais trop souvent au prix de la liberté. Comte, élève de Saint-Simon, accepta de son maître l'idée que la société était à faire et pouvait être faite. Le temps présent n’était pour lui qu’une époque de critique attardée et d'anarchie, avec lesquelles il fallait en finir au plus tôt pour sauver le progrès. Il combina un système où les détailsminuticux de la vie n'étaient même pas à l’abri de la réglementation, et qui étendait sur la pensée comme sur les actions une surveillance jalouse. Une société où chaque individu agirait d’après une inspiration commune, comme à la belle époque do la domination catholique, au xi‘ et au xii° siècle, serait In forme la plus propre à assurer la marche de l’humanité. Ce miracle de la foi révélée, la foi démontrée devait le renouveler sous la direction d’un clergé de savants composé des hommes les plus capables par leur savoir encyclopédique de connaitre le but qu’il est le plus important d’atteindre et investi d’une autorité morale suD5sante pour rallier en faisceau les activités égarées et les diriger dans l’action.
C’est à l'action que le genre humain est appelé par sa propre constitution. Mais de même que dans la religion chrétienne, le fidèle reçoit d’une autorité compétente et reconnue les dogmes qu’il doit croire et les commandements auxquels il doit conformer sa conduite ; de même dans la société conçue par Comte, l’homme qui ne peut, soit par incapacité naturelle, soit parce que son activité trouve un meilleur emploi dans une autre œuvre, découvrir et vérifier les principes qui servent de hase à la pratique, les recevra d'une autorité supérieure. L’autorité du savant sur les choses qui sont de sa spé-
CONSTITUTION SOCIàLE D’a. COMTE. XCt
dililé, D'est contestée de personne : il en doit être de même du savant qui a pénétré les lois des sciences sociales. Obtenir ooe notion claire des relations de l’homme avec le reste de l'univers, afin de résoudre par la science les problèmes qui se posent journellement dans la pratique, tel est le but de la plus haute activité humaiip. Celle œuvre est évidemment audessus de la capacité de la grande généralité des hommes. Il convient donc d’instituer une classe d’esprits spéculatifs voués à la solution de ces problèmes ardus avec mission de découvrir ce qu’il faut faire, de formuler les règles de l’action, et de les interpréter au besoin par des éclaircissements dans ce qu’elles pourraient présenter d’obscur à ceux qui auraient à les suivre. Si les hommes sont trop souvent incompétents pour découvrir les principes de leurs actions, c’est surtout en morale qu’ils montrent leur radicale insuffisance. Non-seulement ils ont bien de la peine à apercevoir nettement les vrais principes moraux qui doivent les guider, mais ils ont peu de penchant à les suivre s’ils ne sont soumis à quelque contrainte, soit une contrainte physique représentée par ce mal nécessaire qu'on appelle gouvernement, et qui ne s’applique qu’au.v actions extérieures, celles qui intéressent directement les membres de la société, soit une contrainte d’une autre nature, l’influence morale. Ces deux ordres de contrainte sont pour ainsi dire complémentaires ; où la morale est faible et mal écoulée, il faut recourir à la force, au détriment de l’humanité, car il y a toujours dans l’emploi de la force quelque chose qui dégrade la dignité de l’homme. Cependant, les opinions anarchiques des savants d’aujourd’hui, et notamment celles des personnes qui soutiennent la cause du progrès contre les défenseurs de l’aulonlé catholique, ne tend pas à moins qu’à susciter à la société des maux si inlolorables que le despotisme de la furce bru-
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INTBODCCTIOtl.
taie pourrait seul la sauver. Un remède existe : une forte constitution d’un pouvoir spirituel basé sur la philosophie positive, qui fasse incessamment appel aux sentiments des hommes, en assume la direction, et fasse converger vers le but commun, le bien de l’humanité, les pensées et les actions de ses membres. Le pouvoir moral auq^à prévenir deux sortes de misères sociales : chez tous les hommes en générai, la prépondérance des instincts égoïstes qui, satisfaits, dimi> nuent la somme de bien et de force d'où sort le progrès, et, réprimés, portent une atteinte cruelle au bonheur de l’individu ; chez les savants en particulier, le goût des éludes inutiles, l’excès de la spécialité dispersive qui détourne de la contemplation de la grande unité subjective et des fins de riiumanilé.'Le premier but sera atteint par une éducation qui subordonne les sentiments égoïstes aux sentiments désintéressés, et réalise, autant que le permet notre nature, l’idéal de l’unité où notre existence personnelle dans sa plus grande activité est en harmonie avec la société et concourt avec elle à une fin commune. Le second le sera par la systématisation de la recherche scientifique qui fera converger vers un but commun d’utilité reconnue, sous la direction du plus haut savoir théorique, toute cette activité qui s’éparpille, faute d’un plan préconçu, et se perd en de vaines spéculations sur des problèmes insondables et inutiles, tels que l’origine des espèces ou la synthèse objective de l’univers. Si les idées de Comte étaient appliquées, elles soumettraient l'homme tout entier aune réglementation officielle : une autorité incontestée réglerait toute chose; l’idéal catholique de la suppression de la liberté de l'erreur se réaliserait et l’humanité pour prix de la soumission absolue de l’individu à la société n’aurait qu’a recueillir les fruits d’un progrès conçu dans son plan et ses moyens par la classe spéculative. Décidé,
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COSSTITDTION SOCIALE D'a. COMTE. XCIII •
comme l’était Comte, à confier l’exercice de la contrainte physique et la direction industrielle à une oligarchie de riclies, l’exercice de la contrainte morale et la direction scientilique à une oligarchie de savants, il n’est pas surprenant qu'il ait conçu le dernier mépris pour le gouvernement parle- I mentaire et qu’il ait vu d’abord dans la révolution de février ' 1848, puis dans la révolution autoritaire de décembre 1851,
I des événements heureux qui devaient supprimer de misérables et dégradantes fictions, et des occasions favorables d’entreprendre la mise en pratique d’un système social que le bavardage pédantesque des orateurs des assemblées électives ne pourrrail plus gêner.
Il y a certainement un avantage à confier l’autorité morale à un corps composé de vrais savants prescrivant au nom de la science incontestée, au lieu de prêtres qui ordonnent au nom de conceptions .transcendantes. L’institution d’un pouvoir sacerdotal théologique a merveilleusement servi le progrès en fournissant aux connaissances mal définies des hommes une synthèse telle quelle qui servit de base de la moralité. L’institution d’un pouvoir sacerdotal scientifique le servirait bien mieux encore en faisant disparaître toute contradiction dans les prescriptions de l’éthique. Mais sans parler de l’intervention toujours puissante des passions, qui ont corrompu l’institution théologique et en ont fait depuis trois siècles le plus grand obstacle au progrès dans l’Occident, et qui ne manquerait pas de corrompre aussi l’institution scientifique, une raison d’une grande valeur milite contre l’organisation que Comte voulait donner à la société à venir. Ce qui fait le fond de la doctrine de Comte, c’est la croyance que l’homme est toujours le même, qu’il a toujours eu besoin d'ëlre mené dans le passé et qu’il aura toujours besoin d’être mené dans l’avenir, c’est l’idée que le principe d’autorité doit
IflTBODL'CTlON.
à perpétuité s'incarner dans quelque corps visible. L'Iiisloiro qui nous fournit des inductions, et la tliéoric de l’évolulion qui les étend et les confirme, n’autorisent pas cette croyance. L’iiistoire montre dans les sociétés civilisées une décadence graduelle des diverses institutions gouvernementales ; la théorie de l'évolution nous montre comment, à l’influence de l’autorité visible qui décroît, se substitue l’influence d’une autorité invisible d’une puissance bien plus elficace. De ce que l’action d’un gouvernement temporel et celle d’un gou* vernement spirituel ont été nécessaires et légitimes, et le sont encore, on conclut à tort qu’elles le seront toujours. Cette erreur provient de ce qu’on se fait une idée fausse de la fonction sociale du gouvernement sous l’une et l’autre de ses formes. On croit que le gouvernement est destiné à diriger les citoyens dans l’action. Rien n’est moins vrai, selon M. H. Spencer. L’origine de celte erreur remonte à l’ancienne conception anthropomorphique, qui a jadis donné sa forme à toutes nos explications des choses, et qui exerce encore de notre temps un empire si étendu. L’homme qui croyait que le soleil et la lune avaient été lancés dans l’espace par une main toute-puissante, que l’homme avait été modelé en argile par un artiste d'une habileté surnaturelle, croyait d’après le même mode de penser que la société à laquelle il appartenait avait été façonnée et réglée, soit directement par la Providence, soit indirectement par la sagesse suprême qui inspirait un législateur tout-puissant. Ce mode de penser se retrouve encore de nos jours. On est encore tenté d’attribuer aux institutions du passé un caractère auguste qui les élève au-dessus de nos critiques. « C’est la sagesse du souverain, c’est la sagesse de nos pères, dit-on, qui a créé telle ou telle institution, t II en est qui pensent qu’un état social est l’œuvre des gouvernants, le résultat
l’organisme social d'après m. a. spencer. xcv
bmreux des pensées des hommes de génie que les nations ont eo le bonheur de posséder, ou le produit corrompu des vices et des passions mauvaises de ceux qui les ont gouvernées. C’est une erreur. Une société comme toute existence concrète est le produit d’un développement soumis A des lois fixes. Les institutions qui en constituent l’essence ont d’abord existé en germe, puis, par un développement lent et sourd sous la pression des besoins et par l’activité des individus intéressés, elle est arrivée à frapper les regards des contemporains qui l’ont consacrée par un acte de la puissance législative; mais personne ne l’a préconçue ni instituée tout d’une pièce. Les fûts sociaux les plus considérables l’attestent, il en est de même des moins importants. Les changements législatifs qui viennent renverser une institution séculaire, semblent contredire cette opinion. Une loi est décrétée, des fonctionnaires sont nommés pour la faire exécuter; voilà, semble-t-il, une série qui commence. C’est encore une erreur : cette nouveauté a une racine plus profonde que la volonté des législateurs. Ceux-ci, qu’ils s’en doutent ou qu’ils le méconnaissent, sont les porte-voix de la volonté nationale, résultante des sentiments qui dominent dans le pays. « La loi n’est pas une création, c’est un produit naturel du caractère du peuple (1) » . Cela nous fait comprendre pourquoi la constitution aristocratique et réactionnaire de Sylla, les réformes essentiellement sages et utiles de Cromwell, les institutions démocratiques fondées par les auteurs de la révolution française ont si tdt péri. Les hommes de génie peuvent « déranger, retarder ou aider le travail intime qui s’effectue naturellement dans la société, ils n’ont pas le pouvoir d’en déterminer le cours,... les grands hommes sont le produit de la société où ils appa-
fl) Herbert Spencer, Essays t The social organim.
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xr.vi
iNTRODDCTIOfr.
naissent. Sans de certains antécédents, sans un certain niveau du caractère national, ils n’auraient pu naître, iis n’auraient pas reçu la culture qui lésa formés. S’il est vrai de dire que la société leurdoit en quelque mesure sa forme, il est encore plus vrai qu’ils lui doivent leur propre forme, ils ont reçu de leurs aïeux le caractère qui les distingue, une sorte de pli congénital, leurs croyances, leur savoir, leurs aspirations n (1).
Ces considérations déterminent l’idée qu’on doit se faire du rôle du gouvernement : il n’est point et ne doit point être initiateur. On a dit que le gouvernement est un mal nécessaire, et que les nations n’ont jamais que le gouvernement qu’elles méritent. Ces propositions sont essentiellement vraies. Le gouvernement est l’ensemble des institutions, des appareils de contrainte qui font échec aux penchants antisociaux, et qui maintiennent l’équilihre entre les conditions de la vie sociale à un moment donné et les penchants traditionnels, vestiges d’un état social antérieur: le gouvernement est une fonction corrélative de l’immoralité de la société. Un gouvernement mauvais correspond à un état social mauvais, c'està-dire à un ensemble de phénomènes sociaux produits par des passions et des croyances mauvaises. « L’étal social, à n’importe quelle époque, est la résultante de toutes les ambitions, de tous les inlérèls personnels, des sentiments de crainte, de respect, d’indignation, de sympathie tels qu’ils existent chez les citoyens à cette époque, ou qu'ils existaient chez leurs ancêtres aux époques antérieures (2). » Depuis que la race humaine, en se multipliant, a couvert le globe au point que les individus qui la composent se trouvent en présence les uns des autres et ne peuvent se 'procurer le bonheur
(1) H. Spcnccr, Essuyt : The social onjanism.
\i) H. Spencer, Reasons for dissenliuy from the philosophy of M< Comte.
LA VBAIE FONCTION Dü GOUVERNEMENT. XCVII
qu’en se le disputant, jusqu’à notre époque, les formes sociales oui toujours montré celle corrélation entre les sentiments prépondérants et rintensilc de l’autorité. Le développement du sens moral amène graduellement la chute des institutions coercitives. Le respect de l’autorité décline à mesure que croit le respect du droit de l’individu. Mais il est trop clair que nous sommes loin de cette adaptation de l'homme à Télat de société. Sans parler des trahisons, des duperies, des vols de toute nature, des violences, des inlrigul*s et des corruptions que la loi pénale n’atteint point, les infractions aux droits sociaux et les crimes qu’elle veut punir attestent que nous portons encore dans nos cœurs des restes des anciennes mœurs déprédatrices du cannibalisme primitif.
Il y a encore des raisons d’ètre au gouvernement, c’està-dire il y a encore lieu à une institution protectrice.
vraie fonction du gouvernement, c’est la protection des gouvernes, dit M. H. Spencer. Cette définition fut vraie de tout temps; mais la notion qu’on se fait de la protection que le gouverné réclame, et qui lui est due, n’a pas toujours été entendue de même. Faire régner la justice, bien que la seule raison d’être de l’auloriliyi’a pas toujours été sa seule occupation. A l’époque où elle était entourée de plus de respect, on lui a demandé de régler la conduite des particuliers, leurs costumes, leurs croyances, leurs entreprises privées, non à veiller à ce que telle chose injuste ne fût point, mais à ce que telle chose préjugée bonne fût. La loi de la spécialisation des fonctions dont la physiologie et l’économie politique nous offrent tant d’exemples, veut qu’en devenant plus apte à remplir une fonction, un organe le soit moins à remplir les autres. La meilleure forme de gouvernement sera donc celle qui remplira le mieux le but vrai de l’autorité, dût-elle donner de médiocres résultats dans les autres attributions qu’on lui im-
5PMCÏ*.
INTnonUCTlON.
pose, ou qu’elle s'arroge encore. Si elle y monlre de l'incapacité, c'est qu’elle s’exerce hors de sa véritable sphère. Elle doit s’y restreindre. « En divers pays et en divers temps, l’État a rempli cent fonctions diverses. Il n’y a peut-être pas deux gouvernements qui se soient ressemblés par le nombre et la nature des fonctions qu’ils se croyaient obligés de remplir ; mais une seule n’a jamais été tout à fait négligée par aucun, la fonction de protection : ce qui prouve que c’est là sa fonction essentielle.... Le devoir de l’État est de protéger, de maintenir les droits des hommes, c’est-à-dire d’administrer la justice (1). » Le gouvernement parlementaire, si défectueux quand il s’agit de grouper les volontés et les forces d’un pays pour les faire concourir à une fin jugée utile, à ce point qu’on l’a accusé d’avoir retardé chez nous le développement de l’industrie, est très-propre à remplir la vraie fonction du gouvernement, la protection des droits. C’est à lui que les nations ont recours pour mettre un frein à l’oppression, aux injustices, aux dilapidations des chefs d’Élats, pour faire disparaître les abus des privilèges et les droits des castes fondés sur l’inégalité. Le sentiment de l’équité, qui n’est pas absent de l’esprit des membres les moins çultivés de la société, suffît à trouver et à perfectionner les moyens d’abolir les pratiques injustes, et l’expérience nous a prouvé qu’on pouvait se reposer sur la vitalité de ce sentiment, qu’il savait se faire jour malgré toutes les imperfections, tant de l’esprit spéculatif que de l’esprit de conduite, qui caractérisent ce qu’on a appelé l’incapacité politique de la bourgeoisie et des classes laborieuses. € Le gouvernement parlementaire est bon plus quo tous les autres pour l’œuvre qu’un gouvernement doit faire ; il est mauvais plus que tous les autres pour l’œuvre qu’un
(1) Herbert Spencer, Social Stulks, p. 280.
CONSünVATEUBS ET BÊFORMATEURS. SCIX
gourerneroenl ne doil pas faire (1). » L'œuvre d’un gouveroemeul c’est d’assurer l’inviolabilité de la loi d’égalité dans la liberté ; il n’a point à chercher les voies par où les citoyens peuvent se procurer le bonheur, ni à les y conduire. Au reste, le gouvernement parlementaire, tel qu’il existe de nos jours dans les pays où il est le mieux établi et où il produit scs meilleurs fruits, n’est encore qu’une forme transitoire de gouvernement ; c’est celle qui convient à une société où les mœurs violentes et déprédatrices qui caractérisaient les âges passés n’ont pas encore fait place aux mœurs fondées sur la justice. C’est une forme où les deux forces légitimes qui assurent par leur balance la marche régulière du progrès social, l’esprit conservateur et l'esprit de réforme radicale, peuvent le mieux s’albrmer : le premier affirmant la nécessité d’imposer encore aux gouvernés la contrainte des institutions qui nécessitaient jadis l’étal d’immoralité et de sauvagerie de ses membres ; le second rêvant la réalisation d’un étal idéal de l’homme en société, qui n'aura son avènement que lorsque l’homme sera devenu un être pleinement moral. La force des sentiments conservateurs et celle (les sentiments réformateurs expriment par leur lutte et par la résultante de leurs tendances, le degré de moralité d’une société. Le triomphe des premiers indique une prédominance des habitudes violentes, la victoire des seconds prouve que les habitudes morales du respect des droits ont acquis la prépondérance. Une société peut être jugée d’après la proportion de la contrainte exercée sur les citoyens au nom de la loi humaine, et la proportion de l’obéissance volontaire à la loi morale de l’égalité dans la liberté. Où l’une fait défaut, l’autre la remplace. Si la loi morale n’a pas un
(t) Herbert Spcucer, Esmj» tR-.’u^tentative government.
INTHODÜCTION.
pouvoir suiTisanl sur les cœurs, la conlrainle doit la suppléer. Mais aussi, quand la loi morale devient assez forte, la contrainte doit disparaître. Alors tout gouvernement devient inutile, un mal même ; et les hommes ressentent une telle aversion pour les entraves de l’autorité, ils « se montrent si jalou.\ de leurs droits, que tout gouvernement devient impossible. Admirable exemple de la simplicité de la nature : le même sentiment qui nous rend propres à la liberté nous rend libres (1). » Entre la monarchie absolue des despotes de l’Orient et des tyrans de l’antiquité et de l’Italie au moyen âge, qui ne connaissaient d’autre frein que la crainte de la révolte et de l’assassinat; entre ce régime politique adapté à un état de moralité très-inférieur, où les vices déchaînés rendaient une contrainte énergique nécessaire, et la démocratie tinale où la nation sera le vrai corps délibérant faisant exécuter ses volontés par des délégués chargés de mandats impératifs, société dont les membres n’empiéteront pjus sur les droits de leurs voisins, il y a des formes qui semblent des paradoxes, parce qu’elles font leur part à deux sentiments aussi opposés. Le gouvernement représentatif, monarchique ou républicain, qu’adoptent aujourd'hui toutes nations civilisées peut paraître absurde aux penseurs qui se placent à des points de vue absolus; il est rationnel pour ceux qui voient dans un gouvernement l’expression des sentiments des hommes qui le supportent. « C’est là, ajoute M. H. Spencer, un bel exemple ù l’appui de la loi que l’opinion est déterminée en déQnitive par les sentiments, et non (ainsi que le prétendait Comte) par l’intelligence (1). »
Au lieu donc d’une forme sociale où la plus grande partie
(t) Herbert Spcucor, Social Slotics, p. âC".
(2) 11. Spcnctc, Rcasons for (Imentint/ fl omihe philosophijo/' M. Comle.
DÉCADENCE PROGRESSIVE DE L’AUTORITÉ. Cl
de lanaliun est exclue des droits politiques, où la fonction du gouvernement civil appartient au corps qui possède la fortune, et la fonction du gouvernement moral et intellectuel appartient au corps qui possède la science, « nous marchons vers une forme où l’autorité sera réduite au minimum et la liberté portée au maximum. La nature humaine sera si bien façonnée par la discipline sociale, si propre à la vie en société, qu’elle n'aura plus besoin de contrainte extérieure et qu’elle se contraindra elle-même. Le citoyen ne tolérera d’autre empiétement sur sa liberté que celui qui assure à tous une égale liberté. L’autorité suprême n’aura pas d’autre fonction que d’assurer les conditions sous lesquelles les individus peuvent, par des associations libres, développer l’industrie, et s’acquitter do toutes les autres fonctions sociales. Enfin la vie de l’individu sera portée au plus haut degré de compatibilité avec la vie sociale, et celle-ci n’aura pas d’autre but que d’assurer contre toute atteinte la sphère de la vie individuelle (1). » Loin do subordonner de plus en plus l’individu à une autorité supérieure, le progrès social l’affranchit de plus en plus. Si, en définitive, il est plus dépendant de ses semblables, c’est pour la satisfaction de ses divers besoins, au môme titre que d’autres dépendent de lui : la dépendance est réciproque et telle, qu’elle peut subsister sous un régime où l’égalité règne en même temps que la liberté. Non-seulement le progrès social effectué sous la loi de l’instabilité de l’homogène, tend à dissoudre les corps politiques préposés par la communauté aux diverses fonctions du gouvernement, mais elle dissout aussi les agrégats formés par l’union volontaire des membres de la société, les partis, les Églises, les sectes, où ils unissent leurs sentiments et leurs forces en vue d’une action commune. Les
(t) H. Spf ncer, Rentons for diwntinij from ihe philosophy of M. Comte.
INTBODUCTION.
partis, so fractionnant ilc plus en plus, doivent se perdre par la multiplicité do leurs divisions. L’atténuation croissante des caractères distinctifs de cos groupes conduira lentement à un non-conforinismo universel, à la suppression de toute règle commune, mémo de celles qu'on subit après les avoir librement consenties; en un mot, à l’indépendance complète de l’individu. «Au lieu d’une uniformité artincielle d'après un moule officiel, l’iiumanité nous présentera, comme la nature, une ressemblance générale variée par des différences infinitésimales (1). »
Dans cette marche progressive vers l’indépendance de l’individu, où s’anéantissent à la fois l’autorité imposée et les autorités consenties, le pouvoir moral ne peut échapper au même sort. L’humanité n’est pas à jamais condamnée .à choisir entre un abaissement abrutissant devant la force, ou un abaissement non moins avilissant de l’esprit devant une décision venue du dehors. On se fait illusion à ce sujet. La décroissance de l’empire de la force ne provient que de ce que les hommes sont devenus plus moraux, plus capables de se respecter les uns les autres. La puissance des idées morales n’a pas besoin d’étre incarnée dans un corps constitué pour régler la conduite et l’opinion, et armé d’un pouvoir de censure et d’excommunication. La puissance de l’opinion libre, non officielle, suffit. A mesure que l’opinion deviendra plus morale, elle sera plus puissante à réprimer les infractions à la loi du respect de l’iiomme. A ce moment, le puissant appareil de contrainte morale représenté par l’Eglise, tbéologique ou positiviste, n’aura plus de raison d’étre ; il ne doit pas et ne peut pas durer au delà des besoins que l’humanité a de scs services. Les institutions civiles et les institutions reli-
(1) llcrbcrl Spencer, Soa'fii ÜUitics, p. 476.
RÊSCMÈ.
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gieuses, le pouvoir de ia force et le pouvoir moral do la religion, sont des enveloppes protectrices qui servent merveilleusement le développement de la société. Mais quand les formes qu’elles ont défendues à la période de leur croissance sont arrivées à leur plein développement, elles ne sont plus que des obstacles dont l’étrc social se défait par une sorte de desquamation, tout en gardant le bien qu’il a acquis sous leur protection. « De siècle en siècle on a aboli des lois tyranniques, et l’administration de la justice n’en a pas été atteinte, au contraire elle s’est épurée. Les croyances mortes et enterrées n’ont pas emporte avec elles le fond de moralité quelles renfermaient: il existe encore, mais purifié des souillures de la superstition (1). »
Nous sommes bien loin de prétendre que ces pages donnent une idée complète de l’œuvre de M. H. Spencer. Nous avons voulu montrer la place que, selon nous, M. H, Spencer occupe parmi les penseurs contemporains, non passer en revue toutes les parties qui composent sa pliilosophie, ni le suivre dans toutes les questions qu'il s’est plu à traiter. Il nous suiSsait d’exposer sa méthode et de suivre la marche de sa pensée depuis le moment où il a conçu l’idée du progrès comme la garantie dulxinbeur futur deriiumanité, jusqu’à l’époque toute récente où il a fixé dans une dernière formule la loi naturelle de la marche des choses, qui explique et assure la réalisation du progrès de notre espèce. Enfin nous devions marquer les différences qui séparent les doctrines de M.H. Spencer du posi-
(1) Herbert Spencer, Essai/s ; Manners nnd Fashion.
INTHODDCTION.
livisme français, seule doctrine iiellement formulée qui représente chez nous la pliilosopliie expérimentale. C’en est assez pour apprécier le caractère général de la iloctrine de M. H. Spencer et pour en reconnaître l’originalité.
La philosophie de M. H. Spencer résout pour la première fois le difficile problème posé par la lutte séculaire de la religion et de la science représentée ici par la philosophie, qui en est la plus haute expression. On a dit que cette lutte doit SC terminer par l’accablement total de l’un des deux adversaires, par l’asservissement delà science à la religion, ou par la suppression complète de la religion. Les défaites successives que la critique a fait subir à la théologie semblaient autoriser la croyance que des deux adversaires c’était la religion qui devait périr. La philosophie de M. H. Spencer fait preuve d’une grande originalité, en ce qu’elle explique celte lutte jusqu’ici incessante, qu’elle montre comment elle peut et doit enfin cesser; elle démontre la légitimité de la religion, en même temps qu’elle assure l’indépendance de la science par une exacte délimitation de son domaine. Si la religion est l’expression d’un sentiment indestructible, parce qu’il a pour objet une existence transcendante positive alleslce par la conscience, existence que la critique laisse debout et que la science ne peut se passer de supposer, la religion est indestructible : l’esprit humain ne cessera pas de spéculer sur cette existence transcendante et de lui donner des formes qui la rendent concevable. Les religions, c’est-à-dire les conceptions théologiques et les institutions pratiques qui en relèvent, passeront, mais la religion ne passera pas. Dans l’avenir comme dans le passé, elle préservera l’esprildu danger de s’absorber dans la considération exclusive du relatif, et sans jamais pouvoir l’élever à la connaissance de l’absolu, elle l élèvera toujours plus au-dessus de l’horizon des simples rapports
RÊSDMé.
concrcls, pour lui faire mieux sentir l’immensité de cet être inconditionné qu’aucune de nos conceptions, si vastes et si hardies qu’elles soient, ne saurait représenter.
Toutefois dans les essais <|u’il tente pour se le représenter, l'esprit ne peut qu’emprunter des images ù l’ordre des phénomènes : le sentiment religieux instaure scs croyances transcendantes avec des matériaux fournis par la science; ses conceptions sont soumises à la loi d’évolution. Il ne doit pas les fabriquer arbitrairement, ni puiser dans les conceptions des époques d’ignorance des éléments en contradiction avec les notions positives des époques plus éclairées. Il doit se rappeler que la conception qu’il adopte étant inadéquate, un pur symbole, elle ne saurait avoir de valeur que par sa conformité avec les plus hautes conceptions scientifiques. Bien loin d’imposer à la spéculation appliquée au monde phénoménal le frein d’un dogme religieux préétabli, la religion doit renouveler ses symboles au courant des développements de la science. Si, comme par le passé et comme elle s’efforce encore de le faire dans le présent, la religion parvenait à mettre ce frein à la science, elle pourrait bien en arrêter le mouvement naturel, mais par un juste et inévitable retour elle cesserait d’y trouver des éléments de critique et de rénovation dont ses croyances ont besoin pour se développer, et contribuer pour leur part au progrès moral de l’humanité. De son côté, la science ne saisissant que des manifestations relatives à nous de l’Etre absolu, et les ramenant toutes à des manifestations de forces, ses théories les plus compréhensives ne sauraient rien préjuger de l’essence de l’Etre absolu. Le vrai caractère des théories scientifiques, et surtout de celle qui les ramène toutes à l’unité, n’est pas d’ôlre spiritualistes, ni matérialistes, ni religieuses, ni antireligieuses, c’est d’ètro vraies; et ce n’est point au nom d’un dogme religieux, pas
CVI INTRODDCTION.
plus qu’au nom d’une croyance métapliysique en faveur, qu’on doit le décider : c’est au nom du principe même qui sert de critérium à lu vérité, l’indissolubilité des associations des étals de conscience que ces lliéorics expriment.
La religion est donc légitime, et la science est indépendante. Voilà ce que nous déclare M. H. Spencer dans une philosophie alTranchic aussi bien des préjugés religieux que des préjugés antireligieux qui se font depuis un siècle une guerre aveugle. Bien plus, la religion a besoin de la science, nonseulement par ce qu’elle lui emprunte, mais par le secours qu’elle en reçoit. « Sans doute la science est l’ennemie des superstitions qui se couvrent du nom de la religion; mais elle n’est pas l’ennemie de la religion essentielle que ces superstitions offusquent. Sans doute, dans la science du jour, il règne un esprit d’irréligion, mais non dans la vraie science, qui, sans s’arrêter à la surface, atteint les profondeurs de la nature (1).) — t A l’égard des traditions humaines et de l’autorité qui les consacre, la vraie science conserve une attitude fière; mais, en face du voile impénétrable qui lui cache l’absolu, elle se montre humble : elle est à la fois vraiment lièrc et vraiment humble. Le savant sincère seul (et par ces mots nous entendons, non pas l’astronome qui suppute des distances, ni le naturaliste qui détermine des espèces, mais celui qui, à travers l’inférieur, cherche le supérieur pour ne s’arrêter qu’au suprême), le savant sincère seul peut savoir à quel point s’élève, nous ne disons pas au-dessus de la connaissance, mais de la conception humaine, la puissance universelle dont la nature, la vie, la pensée, sont des manifestations (2). »
(1) Herbert Spencer, Education,
(2) Idem, ihid.
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Ce serait déjà beaucoup pour roriginalilc d’une pliilosophie que de poser les préliminaires d’un Irailé de paix perpétuelle entre la religion et la science. Celle de M. H. Spencer a sur les autres un privilège tout aussi sérieux. Tandis que les unes se bornent à spéculer sur les données de la science sans se préoccuper de l’action, que les autres édifient des théories de l’action sur des données insuffisantes ou contestables, la philosophie de M. H. Spencer peut déduire de ses spéculations les plus élevées les tins de l’action de l’homme en société. En nous montrant dans l’évolution de l’humanité l’elTet d’une loi garantie et expliquée par les lois universelles qui découlent du principe premier, la persistance de la force, elle nous fait comprendre que le progrès de la société se compose d’une série d’états d'équilibre instable, couvrant par rapport à nous de vastes périodes, et toujours susceptibles d’ètre bouleversés par le choc de circonstances extérieures, pour se reconstituer ensuite, tantôt sur un modèle inférieur dans la hiérarchie du progrès, tantôt sur un modèle supérieur, d’après l’action de ces mêmes circonstances et l’état des unités sociales dérangées de leurs agrégations premières. Elle nous montre déplus l'étroite solidarité qui unit entre eux les hommes dans la nation et môme dans l’espèce; elle nous explique le rôle important que les actions humaines jouent dans la préparation des arrangements sociaux qui constituent les étals d’équilibre temporairement permanents, et dans la création des causes qui amènent plus lard des perturbations sociales; elle nous fait sentir lu dépendance mutuelle qui répand sur tout le corps social le bien comme le mal que peut faire un seul individu, la réaction qui répercute sur un individu et sur une nation le mal et le bien que l’individu ou la nation ont pu faire, enfin la propagation qui fait retentir dans un pays les violentes transgressions de la loi morale perpétrées dans un
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INTRODÜCnOX.
pays lointain. C’est par cet enseignement si fécond en applications sociales que la philosophie de M. H. Spencer nous semble propre à encourager à l'action. Tant que son suntiuicnl du devoir n’est pas éclairé, l’homme reste dans l’ignorance de ce qu’il doit faire, il hésite et peut s’égarer : instruit des conditions sous lesquelles la loi du progrès social s’accomplit, il sait où il doit tendre ; il connaît le point où les forces intelligentes unies pour l'œuvre eommune, l’avancement du bonheur de l’espèce, doivent appuyer leur irrésistible levier. Il sait en outre que la force qu’il dépense à ce labeur aura son effet, que son indifférence ou son mauvais vouloir auront inévitablement des résultats funestes. Il voit c nettement dans la constitution naturelle des choses > des récompenses et des punitions autrement certaines que celles que nous u annoncent les croyances traditionnelles. » Cette certitude le soutient et l’anime, parce qu'il reconnaît < que les lois naturelles auxquelles il obéit sont à la fois inexorables et bienfaisantes. Il voit qu’en s’y conformant on marche vers un plus haut degré de perfection, et qu’on atteint un plus haut degré de bonheur. Voilà pourquoi il en recommande l’observation avec insistance et pourquoi il s’indigne de les voir méconnaître. C’est en affirmant les principes éternels des choses et la nécessité de leur obéir, qu’il se montre essentiellement religieux (1). »
C’est ainsi que M. II. Spencer donne la main à la religion sous la forme élevée qu’elle tend à prendre de nos jours, et en même temps adhère à la doctrine des penseurs positifs. 11 reconnaît le noumène sous le phénomène; il sent l’éternel sous le transitoire; il montre le bonheur comme l’effet de l’obéissance à une loi divine de
(t) Herbert Spencer, Education.