‹ Les premiers principesChapitre 23 sur 77 · BEU6I0M ET SCIENCE · texte numérisé non relu

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Si nous pouvions nous faire des idées nettes sur ce sujet, eües nous seraient extrêmement utiles. Il importe de faire, s'il est possible, comme une théorie générale des opinions reçues afin de ne pas les estimer trop haut ni trop bas. La formation de jugements exacts sur les questions controversées dépend beaucoup de l’attitude que garde notre esprit quand nous écoutons une dispute ou que nous y prenons part; et si nous voulons lui en donner une bonne, il faut apprendre ce qu’il y a de vrai et ce qu’il y a de faux dans les croyances humaines, b'une part, il ne faut pas s’abandonner à cet entrainement des idées en faveur qui se formule par les dogmes : « Ce que tout le monde dit doit être vrai », ou : « La voix du peuple est la voix de Dieu « . D’autre part, si l’bistoire du passé nous a révélé que les majorités ont d'ordinaire eu tort, nous ne devons pas refuser de reconnaître que, par contre, elles n’ont pas d’ordinaire eu tout d fait tort. Une des conditions radicales d’une pensée large, c’est d’éviter les extrêmes ; nous devons donc veiller à n’y point tomber, en faisant pour notre sauve-garde, d’une manière générale, l’estimation des opinions. Dans ce but, il faut considérer l’espèce de relation qui relie ordinairement les opinions aux faits. Prenons pour exempie une des croyances qui sous diverses formes ont régné cbes toutes les nations dans tous les temps.

§ 2. Les traditions primitives représentent les chefs comme des dieux ou des demi-dieux. Dans l’opinion de leurs sujets, les rois primitifs avaient une origine surhumaine et exerçaient un pouvoir surhumain. Us possédaient des prérogatives divines; op se prosternait devant eux comme devant les autels des dieux, et, dans quelques pays même, ils furent adorés réellement. S’il fallait une preuve que c’était bien à la lettre qu'on attribuait au monarque un caractère divin ou semidivin, nous la trouverions chex ces races sauvages qui admettent encore aujourd’hui que les chefs et leurs familles ont une origine céleste, ou que les chefs seuls ont une Ame. Naturel-

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lement, à côté de ces croyances il en existait une autre d’après laquelle le chef avait sur ses sujets un pouvoir sans limite, un droit absolu de propriété, qui pouvait même aller jusqu’au droit de leur ôter la vie à volonté. Aujourd’hui encore, dans les lies Fidji, la victime marche à la mort, les mains libres, au signal du chef, et déclare elle>méme que tout ce que le roi ordonne doit être fait.

Dans des temps et chez des races moins barbares, nous trouvons ces croyances un peu modifiées. Au lieu de regarder le monarque comme un dieu ou un demi-dieu, on voit en lui un homme qui possède une autorité divine et, peut-être aussi, plus ou moins de la nature divine. Il conserve, comme aujourd’hui en Orient, des titres commémoratifs d’une descendance et d’une parenté célestes, et on le salue encore avec la même humilité de formes et de paroles qu’on emploie en s’adressant à la divinité ; si la fortune et la vie des sujets ne sont plus aussi complètement à la merci du prince dans la pratique, la théorie suppose encore qu’elles lui appartiennent.

A une période plus avancée de la civilisation, comme dans le moyen ftge en Europe, les opinions reçues sur la nature des rapports des chefs et des peuples subissent un plus grand changement. La théorie de l’origine divine fait place à celle du droit divin. Le roi n’est plus un dieu ni un demi-dieu, ni même le descendant d’un dieu; on se borne à le regarder comme le vicaire de Dieu. Les témoignages de respect qu’on lui adresse ne sont pas d'une humilité aussi exagérée, et ses titres sacrés perdent beaucoup de leur signification. Son autorité surtout cesse d’être illimitée. Les sujets lui dénient le droit de disposer, selon son bon plaisir, de leur vie et de leurs propriétés ; et leur fidélité prend la forme de l’obéissance à ses commandements.

A mesure que l’opinion publique se développe, le pouvoir souverain devient de plus en plus restreint. La croyance au caractère surnaturel du prince, que nous avons depuis long-

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HELIGION ET SCIEiNCE.

temps répudiée, n’a laissé après elle rien de plus qu’un penchant qui porte le peuple à lui attribuer une bonté, une sagesse et une beauté plus qu’ordinaires. La loyauté, qui dans le principe signifiait implicitement la soumission à la volonté du prince, n’exprime plus aujourd’hui qu’un aveu de subordination et l’acquittement d’un certain tribut de respect. Notre pratique et notre théorie politiques rejettent complètement ces prérogatives royales qui autrefois ne faisaient pas question. En détrénant quelques rois, en appelant à les remplacer de nouveaux princes, nous avons non-seulement nié le droit divin de certaines personnes au pouvoir, mais nous avons nié qu’elles aient d’autres droits que ceux qui dérivent de la volonté de la nation. Nos formes de langage et nos documents officiels affirment encore que les citoyens sont les sujets du prince, mais nos croyances réelles et nos actes de tous les jours affirment implicitement le contraire. Nous n’obéissons qu’aux lois que nous avons faites. Nous avons dépouillé entièrement le monarque du pouvoir législatif et nous nous insurgerions contre l’exercice de ce pouvoir par le roi ou la reine, même dans des matières de la plus petite importance. En un mot, la doctrine primitive est entièrement ruinée chez nous.

Le rejet des croyances politiques primitives n’a pas eu pour seul effet de transférer le pouvoir des mains d’un autocrate à celles d'un corps représentatif. Les idées qu’on se fait aujourd’hui du gouvernement, quelle qu’en soit la forme, sont bien différentes de celles d’autrefois. Populaires ou despotiques, les gouvernements jouissaient jadis d’une autorité illimitée sur leurs sujets. Les individus existaient au profit de l’Etat, non l’Etat au profit des individus. De nos jours, non-seulement la volonté nationale s’est substituée à la volonté du roi, mais l’exercice de la volonté nationale a été réduit à une sphère moins étendue. En Angleterre, par exemple, quoiqu’on n’ait pas établi de théorie précise qui limite l’autorité du gouvernement, néanmoins, en pratique, on lui a imposé des bornes que tout le monde reconnaît tacitemenL Aucune loi orga-

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nique ne proclame que la législature ne peut disposer à son gré de la vie des citoyens à l’exemple des rois qui sacrifiaient des hécatombes humaines, mais s’il était possible que notre législature essayât d’user d’un tel pouvoir, au lieu d’entralner la perte des citoyens, sa témérité précipiterait la sienne. On verrait bientôt l’entière sûreté que nous avons donnée aux libertés individuelles contre les empiètements du pouvoir, si l'on proposait par acte du parlement de s’emparer violemment de la nation ou d'une classe de la nation et de l’employer aux services publics, comme le faisaient les gouvernements primitifs. Qu’un homme d’État propose une répartition nouvelle de la propriété sur le modèle de quelque antique cemmunauté démocratique, il se trouvera en présence de la clameur publiquequi lui déniera le pouvoir souverain sur les propriétés privées. Non-seulement de nos jours les droits fondamentaux du citoyen ont été posés en face de l’Etat, mais aussi divers droits moins importants. Il y a bien longtemps que les lois somptuaires sont tombées en désuétude, et si l’on essayait de les faire revivre, l’opinion ferait voir que ces matières dépassent la compétence des lois. Depuis bien des siècles, nous avons affirmé en pratique et nous venons d’établir en théorie le droit qu’a tout homme de choisir ses propres croyances religieuses au lieu de les recevoir toutes faites des mains de l’autorité temporelle. Durant le cours des dernières générations, nous avons inauguré la liberté complète de la parole en dépit de tous les efforts législatifs pour la supprimer ou la restreindre. Plus récemment encore nous avons réclamé et en definitive obtenu, sauf un petit nombre de restrictions exceptionnelles, la liberté de faire le eommerce avec qui nous voulons. Ainci nos croyances politiques diffèrent considérablement de celles que nous professions autrefois, non-seulement au sujet du dépositaire du pouvoir auquel la nation doit obéir, mais aussi au sujet de l’étendue de ce pouvoir.

Le changement n’est même pas arrivé à sa fin ; à côté de ces opinions communes il s’en révèle d’autres bien moins

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répandues, mais qui vont bien plus loin. On soutient qu'il faut resserrer l’.nction du gouvernement dans des limites plus étroites que celles qui lui sont imposées en Angleterre. A la doctrine ancienne d’après laquelle l’individu n’existait que pour l’Etat, s’est en grande partie substituée une doctrine moderne d’après laquelle l’Etat n’existe que pour les citoyens ; et l’on prétend en tirer toutes les conséquences logiques. Pour les penseurs de celte école, la liberté de l’individu est sacrée, elle n'a pour limite que la liberté semblable des autres individus; le pouvoir législatif ne peut donc avec justice y mettre de restriction, soit en prohibant des actions que permet la loi de l’égalité dans la liberté, soit en prenant sur les propriétés des citoyens plus qu’il ne faut pour payer les frais nécessités par l’obligation de faire respecter la loi suprême, lis affirment que l’Etat n’a qu’une fonction, celle de protéger les citoyens les uns contre les autres et contre les ennemis du dehors. Se fondant sur la tendance manifeste qui a régné dans tout le cours de la civilisation, d’étendre les libertés du sujet et de restreindre les fonctions de l’Etal, ils pensent qu’on peut s’attendre & voir s’établir en déflnitive un régime politique qui donnera à l’individu le plus de liberté possible et au gouvernement le moins de pouvoir possible, et sous lequel la liberté de chacun ne sera limitée que par la liberté semblable de tous, tandis que l’unique devoir du gouvernement sera de faire respecter celte limite.

xNous trouvons donc dans les divers temps et les divers lieux, sur l’origine, l’autorité et les fonctions du gouvernement, une grande variété d’opinions dont les genres principaux que nous venons d’indiquer se subdivisent en un nombre infini d’espèces. Que faut-il penser de la vérité ou de la fausseté de ces opinions? Si l’on excepte un petit nombre de tribus barbares, la divinité ou la semi-divinité d’un monarque est considérée partout comme une absurdité qui dépasse les limites de la crédulité humaine. Il n’y a plus qu’un petit nombre de pays où survive encore quelque idée vague que le chef possède

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des attributs surnaturels. Les sociétés les plus civilisées, qui admettent encore le droit divin des gouvernements , ont depuis longtemps répudié le droit divin des rois. Ailleurs, la croyance qu’il y a dans les dispositions législatives un caractére sacré s’évanouit, et l’on en vient à ne considérer les lois que comme des conventions. L’école avancée même soutient que les gouvernements n’ont pas d’autorité intrinsèque, et qu’ils ne peuvent avoir reçu l’autorité en vertu d’une convention, mais qu’ils la possèdent uniquement comme administrateurs des principes moraux qu’on peut déduire des conditions essentielles de la vie sociale. Devons-nous dire que de ces croyances et de leurs innombrables modidcations une seule est tout à fait vraie, et que toutes les autres sont fausses; ou bien devons-nous dire que chacune contient la vérité plus ou moins voilée par des erreurs? L’analyse nous fait adopter cette dernière idée. Si ridicule que chacune de ces doctrines puisse paraître à celui qui ne l’a pas reçue avec l’éducation, il y a une condition qui la soutient, c’est qu’elle est reconnue comme un fait indiscutable. Ouvertement ou implicitement, chacune d’elles proclame une certaine subordination des actions des individus aux exigences sociales. Il y a de grandes divergences quant au pouvoir auquel cette subordination est due : il y en a d’aussi grandes quant aux raisons et à l’étendue de cette subordination, mais tout le monde s’accorde à affirmer la nécessité de qitelque subordination. Depuis l’idée la plus ancienne et la plus grossière de l’allégeance, jusqu’à la théorie politique la plus avancée d’aujourd’hui, il y a sur ce point unanimité complète. Sans doute, entre le sauvage qui admet que sa vie et ses biens sont à la merci absolue de son chef, et l’anarchiste qui nie le droit du gouvernement, qu’il soit autocratique ou démocratique, à empiéter sur la liberté individuelle, il semble à première vue qu’il y ait un antagonisme complet et inconciliable, mais l’analyse leur trouve une opinion commune, c’est qu’il y a des limites que les actions des individus ne doivent pas franchir; pour l’un ces limites

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tirent leur origine de la volonté royale, pour l’autre elles sont des corollaires des droits égaux des concitoyens.

On pourrait croire au premier coup d’œil que nous n’avons abouti qu’à une conclusion très-insignifiante, à savoir qu’au fond de tous ces crédos politiques contradictoires il y a un principe commun, un principe évident par lui-même. Mais la question n’est pas dans la valeur ou dans la nouveauté de la vérité particulière que l’analyse vient de nous livrer. Je voulais mettre en lumière une vérité plus générale que nous sommes portés à ne pas remarquer, c’est quë les croyances les plus opposées ont d’ordinaire un principe commun, et que si ce principe ne doit pas être admis comme une vérité incontestable, on peut néanmoins lui accorder la plus grande probabilité. Quand un postulat, comme celui que nous venons de rencontrer n’est pas affirmé avec conscience, mais implicitement et commesanslesavoir, et cela non pas seulement par un homme ou une société, mais par de nombreuses sociétés qui diffèrent de mille et mille manières par leurs autres croyances, il possède une certitude dont la force surpasse celle des autres. Quand le postulat est abstrait, comme dans le cas qui nous occupe, et ne repose pas sur une expérience concrète commune à l’humanité entière, mais qu’il implique une induction tirée d’un grand nombre d’expériences différentes, nous pouvons dire que sa certitude le place à côté des postulats des sciences exactes.

N’arrivons-nous pas à une généralisation capable de nous servir de guide quand noos voudrons chercher l’âme de vérité contenue dans les erreurs? L’exemple qui précède montre clairement que dans les opinions qui semblent absolument et radicalement mauvaises, il y a pourtant quelque chose de bon, et en même temps il indique la méthode que nous devons employer pour chercher ce qu’il y a de bon. Cette méthode consiste à comparer toutes les opinions du même genre; à mettre de côté, comme se ruinant plus ou moins l’un l’autre, ces éléments spéciaux et concrets qui font le désaccord

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de» opinions; à observer ce qui reste après l’élimination de ces éléments discordants, et à trouver pour ce résidu une expression abstraite qui demeure vraie dans foutes ses modiOcations divergentes.

§ 3. Si nous acceptons franchement ce principe général, et si nous suivons la marche qu’il nous Indique, nous aurons moins de peine à comprendre les antagonismes chroniques qui divisent les hommes. En l’appliquant non-seulement aux idées reçues qui ne nous offrent pas un intérêt personnel, mais encore à nos idées propres et à celles de nos adversaires, nous arriverons à juger avec plus de justice. Nous serons toujours disposés à soupçonner que nos convictions no sont pas complètement vraies, et que les croyances opposées ne sont pas tout h fuit fausses. D’une part, nous ne nous laisserons pas, à l’exemple de la foule qui ne réfléchit pas, imposer des idées par le hasard qui nous a fait naître en tel ou tel temps, sur tel ou tel point du globe; et, d’autre part, nous ne commettrons plus, comme la plupart de ceux qui se posent en critiques indépendants, la faute d’opposer h nos adversaires des dénégations absolues et dédaigneuses.

De tous les antagonismes qui s’élèvent entre les croyances, le plus ancien, le plus profond, le plus grave et le plus généralement reconnu, est celui de la Heligion et de la Science. Il a commencé quand la découverte des lois les plus simples des choses les plus communes imposa une limite au fétichisme universel qui avait jusque là régné sur les esprits. On le retrouve partout dans toute l’étendue de la connaissance humaine, depuis l’interprétation des plus simples faits de la mécanique jusqu’aux phénomènes les plus compliqués de l’histoire des nations : il a ses racines dans les profondeurs des habitudes intellectuelles des différents ordres d’esprits. En outre, les idées contradictoires sur la nature et la vie que ces habitudes intellectuelles produisent séparément, influencent en bien ou en mal les sentiments et la conduite des hommes.

REUOiON BT SCIENCE.

La balatllc sans fin qui s'esl livrée dans tous les siècles, sous les bannières de la Religion et de la Science, a eu pour cfTel de produire une animosité qui par malheur empêche un parti d'apprécier la valeur de l'autre. Sur un plus grand théâtre et avec plus de violence que toute autre controverse, elle réalise une fable d’une moralité profonde, celle de ces chevaliers qui combattaient pour la couleur d’un bouclier dont chacun ne voyait qu’une face. Chaque combattant, ne voyant bien la question qu’à son propre point de vue, accusait l’autre de sottise et de mauvaise foi parce qu’il ne l’apercevait pas sous le même aspect; ce qui manquait à chacun, c’était la franchise de passer du cAté de son adversaire pour découvrir comment II se faisait qu’il vît le bouclier si diflérerament.

Heureusement qu'à la faveur du temps les idées acquièrent un caractère de plus en plus libéral que nous ferons bien de développer autant que notre nature le comporte. Plus nous préférerons la vérité à la gloriole du triomphe, plus nous souhaiterons de connaître ce qui porte nos adversaires à penser comme ils le font. Nous soupçonnerons que leur obstination à soutenir une croyance doit venir de ce qu’ils sentent une chose que nous n’avons pas sentie, et nous voudrons compléter la part de vérité que nous possédons par celle qu’ils ont trouvée. Par une plus juste appréciation de l’autorité humaine, nous éviterons les deux extrêmes d’une soumission excessive et d’une résistance illégitime ; nous ne regarderons pas les jugements des hommes, les uns comme absolument bons, les autres comme absolument mauvais, mais nous inclinerons de préférence vers l’opinion plus facile à défendre, que personne n’a tout à fait raison et que personne n’a tout à fait tort.

Examinons donc les deux faces de celle grande controverse, en conservant autant que possible l’impartialité que nous recommandons. Résistons aux entraînements de l’éducation, fermons l’oreille aux murmures des sectaires, et voyons les probabilités à priori qui plaident en faveur de chaque parti.

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§ U, Quand on se fait une juste idée du principe général que nous venons d’exposer, on peut dire d’avance que les diverses formes des croyances religieuses qui ont existé et qui existent encore reposent toutes sur quelque fait ultime. L’analogie nous fait juger, non pas que l’ime de ces croyances est tout à fait vraie, mais que dans toutes il y a quelque chose de bon plus ou moins voilé par des choses mauvaises. L’&me de vérité contenue dans les fausses croyances peut être très-différente de la plupart et non de la totalité de ses dogmes, et sans doute si, comme nous avons de bonnes raisons de le penser, elle est beaucoup plus abstraite qu’aucun d’eux, il en résulte qu’elle ne doit pas leur ressembler. Cependant, quelque différence qu’il y ait entre cette vérité essentielle et les dogmes qui l’expriment, elle existe et il faut la trouver. Supposer que les conceptions religieuses à formes diverses sont sans exception et, d'une manière absolue, dénuées de fondement, c’est rabaisser par trop l’intelligence moyenne de l’humanité dont toutes les intelligences des individus recueillent l’héritage.

Nous verrons que cette raison générale est corroborée par d’autres d’une nature plus spéciale. Â la présomption que les diverses croyances de la même classe reposent toutes sur quelque chose de réel, il faut ajouter dans le cas qui nous occupe une nouvelle présomption tirée de l’omniprésence des croyances. Les idées religieuses d’une espèce ou d’une autre sont à peu près, sinon tout à fait, universelles. On prétend qu’il y a des tribus qui n’ont pas même l’ébauche d’une théorie de la création, que les théories les plus élémentaires de la création n’apparaissent que lorsque l’homme a déjà acquis un certain développement intellectuel ; quand tout cela serait vrai, le résultat ne serait pas changé. Dès que l’on accorde que chez toutes les races qui ont atteint un certain degré de développement intellectuel, on trouve des notions vagues sur la nature et l’origine mystérieuse des objets qui entourent l’homme, on peut conclure que ces notions sont des produits nécessaires de la marche de l’intelligence. Leur infinie variété ne peut que

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