RELIGION ET SCIENCE
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fortifier celte conclusion, car elle montre que ces théories ont one existence indépendante et fait voir comment, en différents lieux, à différentes époques, des conditions semblables ont conduit à des idées semblables et par elles à des résultats analogues. On a dit que les phénomènes innombrables, difl'érenls et pourtant de même famille, que nous offre Thistoire des religions, sont des produits accidentels et factices ; cette supposition est insoutenable. L’évidence loyalement consultée donne un démenti formel à l’opinion qui réduit les croyances religieuses à n’étre que des inventions de prêtres. A ne considérer même que les probabilités, on ne peut conclure avec raison que dans toutes les sociétés passées et présentes, sauvages et civilisées, des membres de la communauté se sont entendus pour tromper le reste, et sont arrivés à leur but par des moyens aussi ressemblants. Si l’on prétendait qu’une fiction primitive a pu être inventée par un corps sacerdotal primitif avant que l’humanité se fût dispersée hors de la patrie commune, la philologie répondrait ; car la philologie prouve que la dispersion du genre humain a commencé à une époque où il n’y avait pas encore de langue assez avancée pour exprimer les idées religieuses. En outre, l’hypothèse d'une origine artificielle s’appuyàt-elle sur d’autres arguments, elle ne pourrait rendre compte des faits : elle n’explique pas pourquoi, sous les formes religieuses les plus différentes, on retrouve constamment les mêmes éléments; elle ne nous montre pas pourquoi la critique, en ruinant de siècle en siècle les dogmes religieux, particuliers, n’a pas détruit la conception fondamentale que ces dogmes recouvrent. Voici un problème surprenant : nous voyons les croyances nationales tomber dans un discrédit général par l’effet des absurdités et des superstitions amoncelées autour d’elles ; nous les voyons finir au milieu de l'indifférence ou succomber en luttant contre une dénégation positive ; mais nous les voyons aussi se relever toujours peu à peu et s’affirmer de nouveau, sinon sous la même forme, du moins avec la même essence. Cette résurrection a de quoi
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surprendre, et pourtant l’hypotbôse s’y beurle et ne l'explique pas. Ainsi runivcrsalité des idées religieuses, leur évolution indépendante chez les diverses races primitives, et leur grande vitalité, tout concourt à prouver que leur racine doit être profonde et non superflcielle. En d’autres termes, nous sommes obligés d'admettre que si elles n’ont pas une origine surnaturelle, comme la majorité le prétend, elles doivent dériver du lent accroissement et de la systématisation graduelle de l’expérience humaine.
üira-t-on que les religions sont le produit du sentiment religieux qui, pour se donner satisfaction ù lui-même, forge des chimères qu’il projette ensuite dans le monde extérieur et qu’il prend peu à peu pour des réalités ; la difficulté ne sera pas résolue; elle no sera que reculée. Que le sentiment soit le père de l’idée, ou que le sentiment et l'idée aient une origine commune, la même question se pose ; d’où vient le sentiment rc • ligieux? C’est un élément constituant de l’homme, l’hypothèse en question l’affirme, et ceux qui préfèrent d’autres hypothèses ne peuvent le nier. S'il faut classer parmi les émotions de l'homme le sentiment religieux qui anime la majorité de l’hu-< manitü et qui se réveille à l’occasion chez ceux mômes qui en paraissent le plus dépourvus ; nous no pouvons pas raisonnablement lui refuser notre attention. Nous sommes tenus d’en rechercher l’origine et la fonction. Nous rencontrons un attribut qui, pour ne rien dire de plus, a exercé une influence énorme, qui a joué un rôle important au commencement des temps historiques, qui est de nos jours l’&me d’institutions nombreuses, la cause de controverses sans fin et l'instigateur d’actions sans nombre. Une théorie des choses qui n’en tient pas compte ne peut être que défectueuse. A ne le considérer qu’en philosophes, nous sommes sommés de dire ce qu’il signifie, et nous ne pouvons décliner celte tAche sans avouer l’incompétence de notre système.
Nous n’avons à choisir qu’entre deux hypothèses. D’après l’une, le sentiment qui répond aux idées résulte, comme toutes
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les autres facultés humaines, d’un acte de création spéciale ; d’après l’autre, ce sentiment, comme tous les autres, nail d’une opération d’évolution. Si nous adoptons la première alternative que nos devanciers ont acceptée universellement et que reconnaît encore la majorité des hommes, la question est vidée : l’homme est doté directement du sentiment religieux par un créateur, et ce sentiment répond aux desseins de ce créateur. Si nous adoptons la seconde alternative, nous rencontrons les questions suivantes ; à quelles circonstances faut-il rapporter l’origine dusentimeut religieux, et quel est son office ? Nous sommes forcés d’accepter ces questions et de leur trouver des réponses. Si nous regardons ces facultés, ainsi que le veut cette hypothèse, comme le résultat de modifications accumulées et causées par l’aetion réciproque de l’organisme sur son milieu, nous sommes obligés de croire qu’il existe dans le milieu des phénomènes des conditions qui ont déterminé lu production du sentiment religieux ; et alors nous sommes obligés d’admettre qu’il est tout aussi normal qu’une autre faculté. De plus, s’il est vrai, comme le veut l’hypotbèsc du développement d’une forme inférieure en une forme supérieure, que la fin vers laquelle tendent directement ou indirectement les changements progressifs, doit être l’adaptation à tous les besoins de l’existence, nous sommes encore forcés de conclure que cc sentiment contribue de quelque façon au bonheur de l’bumanilé. Ainsi les deux alternatives contiennent le même principe. Nousarrivons nécessairement à la conclusion, que le sentiment religieux est ou bien directement créé, ou qu’il est créé par l’action graduelle des causes naturelles; quelle que soit la conclusion que nous adoptions, elle nous impose le respect du sentiment religieux.
11 y a encore une considération qu’il ne faut pas perdre de vue, ce que les hommes de science ne sont que trop portés à faire. Occupés de vérités établies et accoutumés à regarder les choses iuconnues comme des objets d’une découverte qui doit se faire dans l’avenir, ils sont exposés à oublier que la science,
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quelque étendue qu’elle puisse envahir, est incapable d’assou* vir l’esprit de recherche. La connaissance positive ne remplit pas et ne pourra Jamais remplir le domaftie entier de la pensée possible. Au bout de la découverte la plus avancée, une question se dresse et se dressera toujours : Qu'y a-t-il après? Comme il est impossible de concevoir une limite à l’espace, et d’exclure l’idée qu’il y a encore de l’espace au delà de cette limite, nous ne pouvons concevoir une explication assez radicale pour exclure la question: Qn’est-ce qui explique l’explication ? Si nous regardons la science comme une sphère qui s’agrandit graduellement, nous pouvons dire que son accroissement ne fait qu’accrottre ses points de contact avec l’inconnu qui l’environne. Il doit donc y avoir en permanence deux modes de penser antithétiques. A l’avenir, comme maintenant, l’esprit humain s’occupera non-seulement des phénomènes constatés et de leurs relations, mais aussi de quelque chose qu’on ne constate pas et qu’impliquent les phénomènes et leurs relations. Il en résulte que, si la connaissance ne peut monopoliser la conscience, si l’esprit a toujours la possibilité de porter son attention sur ce qui dépasse la connaissance, il y aura toujours place pour la religion, puisque la religion, sous toutes ses formes, se distingue de toutes les autres croyances en ce qu’elle prend pour objet ce qui dépasse la sphère de l’expé • rience.
Ainsi donc, quelque insoutenables que puissent être toutes les croyances religieuses existantes; quelque grossières que soient les absurdités qui les composent ; quelque déraisonnables que soient les arguments produits pour leur défense, nous ne pouvons pas méconnaître la vérité mystérieuse qu’elles recèlent selon toutes les probabilités. D’abord, il est très-probable que les croyances laidement répandues ne sont pas dépourvues de fondement, et cette probabilité reçoit une force singulière de l’omniprésence des croyances. En second lieu, le sentiment religieux existe, et quelle que soit son origine, son existence prouve qu’il a une grande signification. Enfin, comme la
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nescience, qui doit toujours rester l’antithèse de la science, et une sphère dans laquelle le sentiment religieux peut se mouvoir, nous avons un troisième fait général, qui vient à l’appui des deux premiers. Nous pouvons donc être assurés que les religions, bien qu’aucune ne soit vraie, sont pourtant des images imparfaites de la vérité.
S 5. Un esprit religieux trouvera absurde d’avoir à justifier la Religion, de même un bomme versé dans les sciences ne pourra comprendre qu’on ait à défendre la Science. Pourtant k Science a encore plus besoin d’être défendue que la Relipon. S’il est des gens qui, révoltés parles folies et les corruptions des croyances religieuses, n’ont plus pour la Religion que mépris et aversion, il en est d’autres qui ont été choqués à tel point par la critique destructive que les savants dirigent contre les dogmes religieux, qu’ils ont conçu contre la Science les préjugés les plus violents. Leur mécontentement ne repose pas sur de bonnes raisons; mais ils songent que la Science a souvent ébranlé leurs plus chères convictions, ils songent qu’elle pourrait à la fin déraciner tout ce qu’ils regardent comme sacré; et ils en ressentent une terreur secrète.
Qn’est-ce que la Science? Pour voir à quel point le préjugé qu’on nourrit contre elle est absurde, il nous suffit de remarquer que la Science n’est pas autre chose qu'un développement d’un ordre supérieur de la connaissance vulgaire; et que si on la rejette, il faut aussi rejeter toute connaissance. L’homme le plus bigot ne verra rien de mal dans l’observation que le soleil se lève plus tôt et se couche plus tard en été qu’en hiver, il y verra même un auxiliaire utile dans l’accomplissement des devoirs quotidiens. Fort bien; mais l’astronomie n’est qu’un système d’observations semblables faites avec plus de délicatesse, portant sur un plus grand nombre d'objets, et analysées au point de révéler l’arrangement réel du ciel et à renverser les notions fausses que nous en avons. Le fer se rouille dans l'eau, le feu brûle, les viandes longtemps conscrsrcscEi. 2
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vées SC putréfient t voilà de» notions que le sectaire le plus ombrageux recevra sans alarme, et (|u’il trouvera bon de posséder. Pourtant ce sont des vérités chimiques. La chimie est une collection coordonnée de faits semblables, constatés avec précision, classés et généralisés de telle sorte que nous pou* Tons dire de tous les corps simples ou composés quels changements tel d’entre eux subira dans des conditions données. 11 en est de même de toutes les sciences. Elles germent toutes sur le sol de l’expérience v ulgaire ; à mesure qu’elles grandissent elles rassemblent insensiblement des faits plus lointains, plus nombreux, plus complexes; elles y constatent des lois de dépendance mutuelle semblables à celles qui composent notre connaissance des objets familiers. Nulle part on ne peut dire ; ici commence la Science. Ue même que l’observation vulgaire a pour fonctions de diriger la conduite, la .science a aussi pour office la direction de la conduite, lors même qu’elle poursuit la solution des problèmes les plus élevés et les plus abstraits. Par les procédés industriels et les divers modes de locomotion dont elle nous a dotés, la physique gouverne plus complètement notre vie sociale que la connaissance des propriétés des objets qui l’entourent ne règle la vie du sauvage. L’anatomie et la physiologie, en dirigeant la pratique de la médecine et de l’hygiène, exercent sur nos actions une iniluence presque égale à celle de la connaissance que nous avons des bons et des mauvais effets des agents ambiants sur notre corps. Savoir c’est prévoir, et toute connaissance nous aide en définitive plus ou moins à acquérir le bien et à éviter le mal. Aussi certainement que la vue d’un objet sur notre chemin nous empêche de trébucher sur lui, aussi certainement les notions plus compliquées et plus délicates qui constituent la science nous préservent de trébucher sur des obstacles semés sur la route que nous parcourons quand nous poursuivons des finséloignées. Puis donc que les funues les plus simples de nos •onnaissances et les plus compliquées ont la même origine et la même fonclion, elles doivent avoir le même sort. Nous
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sommés, en bonne logique, contraints d’admettre les connaissances les plus étendues que nos facultés peuvent acquérir, ou de rejeter avec elles les connaissances plus restreintes que tout le monde possède. Il n’y a pas d’allernalive logique; ou il faut accepter notre intelligence dans son entier, ou répudier même cette intelligence rudimentaire que nous partageons avec les brutes.
Demander si la Science est réellement vraie, c’est comme si l’on demandait si le soleil donne la lumière. Aussi bien, dans le parti théologique, ne regarde-t-on la Science avec tant d’alat me, que parce qu’on sent que ses affirmations sont d’une valeur incontestable. Ce parti sait bien que pendant les deux mille ans que la Science a mis à grandir, quelquesunes de ses principales divisions, les mathématiques, la physique, l’astronomie, ont été en butte aux critiques rigoureuses des générations successives, et qu’elles se sont néanmoins toujours plus solidement établies. 11 n’ignore pas que ses propres doctrines universellement reconnues autrefois, sont d’un siècle à l’autre toujours plus souvent remises en question; tandis qu’au contraire les doctrines de la Science, cultivées d’abord par des investigateurs peu nombreux et clair-scmés, ont graduellement conquis l’adhésion générale; et qu’elles sont aujourd’hui, pour la plupart, des vérités hors de doute. 11 voit que partout les savants soumettent leurs découvertes à l’examen le plus scrupuleux, que l’erreur est mise en lumière sans miséricorde et rejetée aussitôt que découverte. Enfin, il sait que la science peut invoquer un témoignage encore plus décisif, je veux parler de la vérification quotidienne de ses prédictions scientifiques et du triomphe perpétuel des arts qu’elle dirige.
Nourrir des sentiments hostiles pour une science qui a de si beaux titres à notre confiance, c’est une folie. Si les défenseurs de la Religion peuvent trouver une excuse dans le langage de certains savants, cela ne suffit pas pour justifier leur hostilité. Pas plus pour la science que pour la Religion, il
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ne faut meltrc à la charge de la cause l’insuffisance des avo* < cals. La Science doit être jugée par elle-même, et il n'y a que j l’intelligence la plus dégradée qui ne voie pas qu’elle est digne , de tous les respects. Qu’H y ait ou qu’il n’y ait pas d’autre révélation, nous en avons une dans la Science : c’est la révélation de l’ordre de l’univers par l’intelligence de l’homme. C’est le devoir de chaque homme de la vérifier, autant qu’il est en lui de le faire, et, la vérification faite, de se soumettre humblement à son arrêt.
§ 6. Il faut donc qu’il y ait de la vérité des deux côtés du débat. Quand on les examine sans préjugés, on est bien forcé de conclure que la Religion est partout présente comme une trame dans le tissu de l’histoire de l’humanité, et qu’elle est ^ l’expression d'un fait éternel; d’autre part, c’est presque un , lieu commun que de dire que la Science est un grand système , de faits qui toujours s’accrotl et va toujours se purifiant plus ^ complètement de ses erreurs. Si la Religion et la Science reposent sur la réalité, il faut qu’il y ait entre elles une harmonie fondamentale. On ne peut admettre l’hypothèse qu’il y a deux ordres de vérités, en opposition absolue et perpétuelle.
On ne pourrait concevoir une pareille supposition qu’à l’aide d’une sorte de manichéisme que personne parmi nous n’ose avouer, mais qui n’en entache pas moins la plupart des croyances. Bien qu’au fond des déclamations cléricales il y ait l’idée que la Religion est de Dieu et que la Science est du Diable , le fanatique le plus violent n’oserait pas l’affirmer positivement; à moins pourtant qu’on ne veuille soutenir cette doctrine, il faut admettre que sous uu antagonisme apparent il y a un accord complet.
Il faut donc que chaque parti reconnaisse dans les prétentions de l’autre des vérités qu’il n’est pas permis de dédaigner.
11 faut que l’homme qui contemple l’univers au point de vue religieux .apprenne à voir que la Science est un élément du grand tout; et qu’à ce titre elle doit être considérée avec les
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némes sentiments que le reste. D’un autre côté, celui qui regarde l’univers au point de vue scientifique, apprendra à voir que la Religion est aussi un élément du grand tout; et qu'à ce titre elle doit être traitée comme un objet de science, sans plus de préjugé que toute autre réalité. C’est le devoir de chaque parti de s’efforcer de comprendre l’autre, de se persuader qu’il y a dans l’autre un élément commun qui mérite d’être compris, et qui, une fois reconnu, sera la base d’une réconciliation complète.
Comment trouver cet élément commun? Comment réconcilier la Religion et la science? Tel est le problème à la solution duquel nous allons nous attacher avec persévérance. Ce n’est pas un expédient que nous voulons, ce n’est pas un compromis comme nousjen voyons proposer de temps en temps et dont le peu de solidité n’échappe môme pas à leurs auteurs. Ce que nous voulons, c’est de trouver les conditions d’une paix réelle et permanente. Ce que nous devons chercher, c’est la vérité ultime que la Religion et la science pourront avouer avec une sincérité absolue, sans l’ombre d’une restriction mentale, line faut pas qu’il y ait de concession; il ne faut pas que l’une ou l’autre partie cède sur un point quelconque ce qu’elle serait obligée de reprendre; il faut que le fondement commun sur lequel elles se donneront la main soit un principe qu’elles affirment chacune pour soi. Nous avons à découvrir une vérité fondamentale 'que la Religion affirme avec toute l’énergie possible, sans le secours de la Science; et que la Science affirme avec toute l’énergie possible sans le secours de la Religion, et pour la défense de laquelle la science et la Religion se trouvent alliées.
Üu bien encore à un autre point de vue, nous nous proposons de coordonner les convictions en apparence opposées que représentent la Science et la Religion. De la fusion d’idées antagonistes qui contiennent chacune une part de vérité, naît toujours un développemert supérieur. Ainsi dans la géologie, quand on eut réuni les hypothèses plutonienne et neptu-
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nienne, on vit se faire un progrès rapide ; ainsi en biologie, le progrès commence depuis la fusion de la doctrine des types et de celle de l’adaptation ; ainsi en psychologie, le développement qui s’était arrêté, reprend son cours depuis que les disciples de Ia)cke et ceux de Kant ont reconnu leurs idées dans la théorie que les expériences organisées produisent les formes de la pensée; ainsi dans la sociologie qui prend déjà un caractère positif, nous voyons les deux partis du progrès et de l’ordre soutenir chacun une vérité qui est le complément nécessaire du principe de l’autre parti. Il doit en être de même, sur une échelle plus vaste, de la Heligion et de la Science. Là aussi nous devons chercher une conception qui réunisse en un même système les conclusions de chacune d’elles, et là aussi nous devons attendre de grands résultats de cette réunion. Comprendre comment la Science et la Religion expriment les côtés opposés du même fait : la première, le côté prochain ou visible ; la seconde, le côté lointain ou invisible, c’est le but que nous voulons atteindre, et le succès de notre entreprise doit modifier profondément notre théorie générale des choses.
J’ai déjà esquissé la méthode qui doit nous servir à chercher ce principe commun; avant d’aller plus loin, il est bon de traiter à fond la question de méthode. Pour trouver celte vérité où la Religion et la science se soudent, nous avons besoin de savoir quelle espèce de vérité cc peut être et dans quelle direction nous devons la chercher.
§ 7. Nous avons trouvé une raison à priori de croire que dans toutes les religions, môme dans les plus grossières, il y a un fond de vérité. Nous sommes arrivés à la conclusion que cette vérité est l’élément commun de toutes les religions; ce qui reste quand leurs éléments particuliers contradictoires se sont annulés mutuellement. Nous avons vu de plus que ce résidu est bien certainement plus abstrait que n’importe quelle doctrine religieuse reçue. Ur, il est manifeste que la science et la Heligion ne peuvent reconnaître pour principe commun
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qu'une proposition tr^s-abstraite. Ce ne sont point les dogmes des trinitaires, ni ceux des unitaires, ni l’idde de la propitiation, bien que commune à toutes les religions, qui peuvent servir de bsM EU traité de paix. La Science ne peut admettre des eroyanoes de cette nature; elles dépassent sa sphère. Nous ▼oyons donc que, si nous voulons juger par analogie, non seulement la vérité essentielle de la Religion est l'élément le plus abstrait qu'on retrouve sous toutes ses formes ; mais aussi que oet élément, le plus abstrait de tous, est le seul qui puisse servir de trait d'union entre la Religion et la Science.
Nous arrivons au même résultat, si nous commentons par l'autre bout à chercher la vérité scientifique qui puisse réconcilier la Science et la Religion. Il est manifeste que la Religion ne peut faire connaître les doctrines particulières de la Science, pas plus que celle-ci ne peut faire connaître les doctrines spéciales de la Religion. Le principe que la Science proclame, et que la Religion adopte comme sien, ne peut pas plus être mathématique que physique ou chimique, il ne peut relever d’aucune science partioiiliëre. Une généralisation des phénomènes d’espace, de temps, de matière, de force, ne peut devenir une idée religieuse. S’il y a dans la science une idée qui puisse devenir une idée religieuse, il faut qu’eile soit plus générale que toutes les autres, qu’elle soit le principe de toutes les autres. Enfin, s’il y a un fait que la Science et la Religion reconnaissent à la fois, ce doit être le fait d'où toutes les sciences tirent leur existence.
Or, puisque ces deux grandes réalités, la Religion et la Science, sont les éléments constitutifs du même esprit, et répondent à différents aspects du môme univers, il faut qu’il y ail entre elles une harmonie fondamentale ; il y a donc de bonnes raisons de croire que la vérité la plus abstraite de la religion et la vérité la plus abstraite de la science doivent être celle où toutes les deux se fondent ensemble. Le fait le plus compréhensif que nous trouverons dans notre esprit, doit être celui que nous cherchons. Du moment qu’il unit les pôles po-
l’inconhaissable.
sitif et négatif de la pensée humaine, il doit être le fait ultime de notre intelligence.
§ 8. Avant de passer à la recherche de cette donnée commune, je fais appel à la patience du lecteur. Sans doute les trois chapitres suivants, partant de points de vue différents et convergeant vers la même conclusion, auront peu d’attrait. Ceux qui s’occupent de philosophie y trouveront beaucoup d’idées qui leur sont plus ou moins familières, et la plupart de ceux qui ne sont pas au courant de la métaphysique moderne auront de la peine à me suivre.
• Nous ne pouvons pourtant pas renoncer à ces chapitres. la ' grandeur du problème à résoudre nous autoriserait même à mettre l’attention du lecteur à une plus dure épreuve. Le sujet, plus que tout autre, nous importe à tous sans exception. 'Bien que l’idée à laquelle nous devons aboutir n’ait sur nous que peu d’influence directe, elle doit exercer une action indirecte sur toutes nos relations, déterminer notre conception de l’univers, de la vie, de la nature humaine, modifier nos idées du bien et du mal, et par elles toute notre conduite. Certes, il vaut bien la peine de s’élever à un point de vue où la contradiction apparente de la Religion et de la Science s’évanouisse, où la Religion et la Science se fondent ensemble, pour amener dans les idées une révolution féconde en résultats heureux.
Ces préliminaires achevés, nous allons aborder la plus importante de toutes les études.