CHAPITRE III
§ 15. Qu’esl-ce que l’espace? Qu’esl-ce que le temps? On lait sur ces choses deux hypothèses : d’après l’une, elles sont objectives; d’après l’autre, subjectives; l’une veut qu’elles soient extérieures à nous, indépendantes de nous; l’autre qu’elles soient intérieures et qu’elles appartiennent à notre propre conscience. Voyons ce que ces hypothèses deviennent i l'analyse.
Si l’espace et le temps existent objectivement, ce sont des entités. L’assertion que ce sont des non-entités se détruit ellemême : les non-entités sont des non-existences; et soutenir que des non-existences existent objectivement, c’est unir des termes rontradictoires. De plus, nier que l’espace et le temps soient des choses, c’est-à-dire au fond les appeler des riens, c’est avancer implicitement l’absurdité qu’il y a deux espèces de rien. On ne peut les regarder comme attributs d’une entité; il y a pour cela deux raisons : non-seulement il est impossible de concevoir en réalité une entité dont ils soient les attributs, mais encore on ne peut pas se figurer qu’ils cessent d’étre, quand même toute chose cesserait d’ôtre; au lieu que les attributs disparaissent nécessairement avec les entités auxquelles ils appartiennent. Ainsi donc l’espace et le temps ne peuvent être ni des nonentités, ni des attributs d’entités : nous n’avons pas le choix, il faut les prendre pour des entités. Mais si, dans l’hypothèse de l’objectivité de l’espace et du temps, nous sommes forcés
imcEi. A
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de les considérer comme des choses, l’expérience nous fait voir qu’il est impossible de se les représenter comme des choses. Pour être conçue, une chose doit être conçue avec des attributs. Nous ne pouvons distinguer quelque chose de rien que par le pouvoir qu’a ce quelque chose d'agir sur notre conscience : nous lui attribuons les diverses affections qu’il produit sur notre conscience (ou, en d’autres termes, les causes hypothétiques de ces affections); nous les appelons ses attributs; l’absence de ces attributs est l’absence môme des termes dans lesquels une chose est conçue, et implique l’absence de conception. Quels sont donc les attributs de l’espace? Le seul qu’il est pour le moment permis de penser comme lui appartenant, c’est l’étendue; et ou ne peut le lui accorder sans confusion d’idées. En etl'et, étendue et espace sont des termes convertibles : par étendue, quand nous disons qu’elle est une propriété des corps, nous voulons dire l’occupation de l’espace; par conséquent dire que l’espace est étendu, c’est dire que l’espace occupe l’espace. Nous n’avons pas besoin de montrer après cela que nous ne pouvons assigner un attribut au temps. Ce n’est pas seulement parce que l’espace et le temps n’ont pas d’attributs qu’on ne peut les concevoir comme des entités; il y a une autre raison bien connue des métaphysiciens qui les exclut de celte catégorie. Toutes les entités que nous connaissons réellement comme telles sont limitées ; et même quand nous pourrions connaître et concevoir une entité illimitée, nous la séparerions par ce fait de la classe des entités limitées. Mais pour l’espace cl le temps, nous ne pouvons affirmer ni la limitation, ni l’absence de limitation. Nous sommes complètement incapables de nous faire une image mentale de l’espace sans bornes, et aussi complètement incapables d'imaginer des bornes au delà desquelles il n’y ait plus d’espace. Pareillement, si nous passons de l’inflnimeul grand à l'inliniment petit, il est impossible de penser une limite à la divisibilité de l’espace; et il est tout aussi impossible de le concevoir divisible à l'infiui. ün voit aussi, sans qu’il soit nécessaire de
le& énumérer, que nous sommes sujets à des incapacités semblables pour le temps. Ainsi nous ne pouvons concevoir l’espace et le temps, comme des entités, et nous sommes incapables de les concevoir comme des non-entités, ou des attributs d’entités. Nous sommes forcés de les penser comme des choses existantes, et cependant nous ne pouvons les ramener aux conditions sous lesquelles les existences sont représentées.
Nous réfugierons-nous dans la doctrine de Kant? Uironsnous que l’espace et le temps sont des formes de l’entendement, des lois à priori ou des conditions de l’esprit conscient? Pour échapper à de grandes difficultés, nous nous jetterions au devant de difficultés plus grandes encore. La proposition qui sert de base à la philosophie de Kant, bien que verbalement intelligible, ne peut par aucun elfort s’exprimer en pensée ; elle ne peut être interprétée par une idée proprement dite et reste purement une pseudo-idée. D’abord, aflirmer que l’espace et le temps tels que nous les connaissons sont des conditions subjectives, c’est affirmer implicitement que ce ne sont pas des réalités objectives : si l’espace et le temps qui se trouvent dans nos esprits appartiennent au moi, il faut nécessairement qu’ils n’appartiennent pas au non-moi, ce qu’il est absolument impossible de concevoir. Le fait même sur lequel Kant base son hypothèse, à savoir que notre conscience du temps et de l’espace ne peut être supprimée, le prouve, car cette conscience de l’espace et du temps dont nous ne pouvons nous défaire, c’est la conscience de leur existence objective. Il ne sert à rien de répondre que cette incapacité doit être une conséquence inévitable si ce sont des formes subjectives. La question qui se pose est : Qu’est-eeque la conscience affirme directement? Or la conscience affirme directement que le temps et l’espace ne sont pas au dedans de l’esprit, mais en dehors de l’esprit, qu'on ne peut concevoir qu’ils devinssent non- existants qu.and même l’esprit deviendrait non-existant. Non-seulement la théorie de Kant est inconcevable dans ce qu’elle nie implicitement, mais elle l’est aussi dans ce qu’elle
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affirme ouvertement. Ce n’est pas seulement parce que Uoü$ ne pouvons pas combiner la pensée de l’espace avec celle de notre propre personnalité, et regarder l’une comme la propriété de l’autre, bien que notre incapacité à le faire prouve l’inconccvabililé de l’bypotbèse, mais parce que l’hypothèse porte en elle-même la preuve de son inconcevabilité. Car si l’espace et le temps sont des formes de la pensée, on ne peut jamais s’en faire une idée, puisqu’il est impossible pour une chose d’être à la fois la forme d’une pensée et d’en êlre la matière. L’espace et le temps sont des objets de conscience. Kant l’affirme d’une manière expressive en disant qu’il est impossible de supprimer la conscience de l’un et de l’autre. Comment donc si ce sont des objets de conscience, peuvent-ils être en même temps des conditions de la conscience ? Si l’espace et le temps sont au nombre des conditions sous lesquelles nous pensons, il faut quand nous pensons l’espace et le temps eux-mêmes que nos pensées soient inconditionnées, et s’il peut y avoir des pensées inconditionnées, que devient la théorie ?
11 résulte donc que l’espace et le temps sont complètement incompréhensibles. La connaissance immédiate que nous croyons en avoir devient, quand on l’examine, une ignorance totale. Si, d’une part, nous croyons invinciblement à leur réalité objective, d’autre part nous sommes incapables d’en rendre un compte rationnel. Enfin, poser l’autre alternative, la non-réalité objective de l’espace et du temps (qu’on peut bien formuler, mais qu’il est impossible de se figurer), c’est tout simplement multiplier les absurdités.
§ 16. Si le sujet ne l’exigeait, je serais ine.xcu$able de fatiguer l’attention du lecteur en l’occupant de la question rebattue, mais non vidée, de la divisibilité de la matière. La matière est divisible à l’infini ou elle ne l’est pas : une troisième supposition n’est pas possible. Laquelle accepterons-nous? Si nous disons que la matière est divisible à l’infini, nous nous engageons dans une supposition que nous ne pouvons nous
figurer. Mous pouvons couper un corps en deux, puis chacune des moitiés encore en deux, et cela jusqu’à ce que nous en ayons réduit les parties à une épaisseur qui ne soit plus susceptible d’une division physique, et puis après nous pouvons encore continuer la môme opération sans fin. Mais ce n’est pas là concevoir la divisibilité infinie de la matière, c’est seulement se former une conception symbolique qu’on ne peut, en la développant, rendre réelle, et qui n’a pas d’autre moyen de vérification. En réalité, concevoir la divisibilité infinie de la matière, c’est suivre mentalement les divisions à l’infini, mais il faudrait pour cela un temps infini. D’autre part, affirmer que la matière n’est pas infiniment divisible, c’est affirmer qu’elle se compose de parties dont aucune puissance concevable ne peut opérer la division ; et cette supposition verbale ne peut pas plus être représentée que l’autre ; car chacune de ces parties élémentaires, s’il en existe, doit avoir une face supérieure et une face inférieure, un côté droit et un côté gauche, comme en ont les morceaux plus gros. Or il est impossible d’imaginer que les côtés de cette partie élémentaire soient si rapprochés qu’on ne puisse faire passer entre eux un plan de section ; et quelle que soit la force de cohésion qu’on leur suppose, il est impossible d’exclure l’idée d’une force supérieure capable d’en triompher. En sorte que pour l’intelligence humaine une hypothèse ne vaut pas mieux que l’autre, et cependant elle ne peut pas ne pas penser que l’une ou l’autre doivent s’accorder avec les faits.
Laissons cette question insoluble, et demandons-nous si la substance a en réalité rien qui ressemble à cette solidité étendue qu’elle présente à notre conscience. La partie de l’espace occupée par un morceau de métal semble aux yeux et aux doigts parfaitement pleine. Nous percevons une masse homogène, résistante, sans solution de continuité. Dirons-nous donc que la matière est aussi réellement solide qu’elle le paraît ? Cette affirmation nous jetterait dans des difficultés inextricables. Si la matière était absolument solide, comme on le sup-
L’iMCOMKAISSABLE.
pose, elle serait absolument incompressible, ce qui n’est pas, puisqu'on ne peut concevoir la compressibilité ou, d’une manière implicite, le rapprochement des parties constitutives, s’il n’y a pas entre elles un espace inoccupé. Et ce n’est pas tout. D’après un principe de mécanique, si un corps, mû avec une vitesse donnée, frappe un corps de même dimension au repos, eu sorte que les deux corps se meuvent ensemble, leur vitesse commune ne sera plus que la moitié de la vitesse initiale. Or, d’après une loi dont la négation est inconcevable, le p.assage d’une grandeur à une autre ne peut se faire que par tous les degrés intermédiaires aux deux grandeurs. Par exemple, dans le cas qui nous occupe, un corps en mouvement avec une vitesse représentée par é, ne peut, par un choc, se réduire à une vitesse représentée par 2, sans passer par toutes les vitesses comprises entre k cl 2. Mais si la matière était vraiment solide, si les unités qui la composent étaient vraiment incompressibles et en contact absolu, cette « loi de continuité » (c’est le nom qu'elle porte} serait violée dans tous les cas de collisiou. Car, étant données deux unités élémentaires, si l’une qui se meut avec une vitesse représentée par k frappe l’autre qui est au repos, l’unité qui frappe doit subir instantanément uue diminution de sa vitesse qui tombe à 2; U faut qu’elle passe de la vitesse k à La vitesse 2, sans qu’il s'écoule un laps do temps quelconque et sans passer par les vitesses intermédiaires; il faut qu’elle se meuve au môme moment avec les vitesses h et 2, ce qui est impossible.
La supposition que la matière est absolument solide étant insoutenable, celle de Newton so présente. D'après lui, la matière se compose d’atomes solides qui ne sont pas en contact; mais qui agissent les uns sur les autres par des forces attractives et répulsives dont l’intensité varie avec les distances. Cependant cette hypothèse ne fait que déplacer la difQculté, clic l’enlève aux agrégats de matière et la transporte à ces atomes hypothétiques. En eifet, si l’on admet que la matière telle qu’elle se présente à nous sc compose de ces unités denses, étendues
IDÉES DEBNiiRBB DE LA SCIENCE.
et entourées d’une atmosphère de force, une (juestion se pose : Quelle est la constitution de ces unités? Nous n’avons pas le chois, il faut que nous regardions chacune d’elles comme un petit morceau de matière- Vue au microscope de l’esprit, chacune de ces unités devient une masse de substance comme celle que nous considérions tout à l’heure. On peut se poser les mêmes questions sur les parties dont chaque atome se compose, et l’on trouve à chaque réponse les mômes diflicultés. Il est évident qu’en supposant môme des atomes encore plus ténus, la difflculté ne disparaît que pour reparaître un peu plus loin, et qu’on ne peut s’en défaire, fit-on pour cela une série infinie de pareilles hypothèses.
Reste la conception deBoscovich. Voyant que la matière ne peut se composer de monades sans étendue, ainsi que Leibniz l’avait avancé (puisque la juxtaposition de points sans étendue ne pourrait jamais produire l’étendue que possède la matière), et comprenant la valeur des objections que soulevaient les idées de Newton, Boscovicb proposa une théorie mixte qui, d'après lui, unissait les avantages des deux autres et en évitait les difficultés. D’après sa théorie, les parties constitutives de la matière sont des centres de force, des points sans dimensions, qui s’attirent et se repoussent mutuellement, de telle sorte qu’ils conservent entre eux des distances spécifiques. Boscovicb dit que les forces possédées par ces centres peuvent varier avec les distances, de manière que sous des conditions données les centres resteraient en équilibre stable, séparés par des intervalles déterminés, et que sous d’autres conditions les intervalles augmenteraient ou diminueraient. Cette vue est très-ingénieuse et évite bien des difricullés ; mais elle pose uae proposition qu’aucun effort de pensée ne peut concevoir : si elle échappe k toutes les conditions d’inconcevabilité que nous venons d’indiquer, celle de son point de départ les vaut toutes. Un centre d’action absolument sans étendue est inconcevable. Tout ce que nous pouvons faire, c’est de nous en former une conception symbolique de l’ordre illégitime. 4.<’idée
l’inconnaissable.
de résistance ne peut se séparer dans la pensée de l’idée d’un corps étendu qui résiste. Admettre que des forces centrales peuvent résider en des points, je ne dis pas infiniment petits^ mais qui n’occupent aucun espace, si petit qu’il soit, des points qui n’ont pas d’autre relation que leur position, mais qui n’ont rien pour la marquer ; des points que rien ne distingue des autres points circonvoisins qui ne sont pas des centres de force, c’est faire une hypothèse tout à fait hors de la portée de l’esprit humain.
On dira peut-être que si toutes les hypothèses sur la constitution de la matière nous engagent dans des conclusions inconcevables quand on les développe logiquement, nous n’avons cependant aucune raison de penser qu’elles ne s’accordent pas avec les faits. Bien que la conception de la matière sous la forme d’un composé d’unités indivisibles denses, soit symbolique, et ne puisse être complètement représentée, on peut néanmoins supposer qu’elle trouvera sa vérification dans la chimie. Les principes de la chimie, dit-on, reposent nécessairement sur la croyance que la matière se compose de particules ayant des poids spécifiques et par conséquent des épaisseurs spécifiques. La loi générale des proportions définies semble impossible s’il n’y a pas d’atomes derniers, et quoique les poids proportionnels de chacun des éléments soient appelés par les chimistes leurs équivalents afin d’éviter une hypothèse contestable, il nous est impossible de penser à la combinaison de poids définis tels que ceux-là, sans supposer qu’elle a lieu entre un nombre défini de particules définies. Cela donnerait à penser que l’idée de Newton est en un certain sens préférable à celle de Boscovich. Toutefois un disciple de Boscovich peut répondre que la théorie de son maître est impliquée dans celle de Newton, et qu’on ne peut s’y soustraire. Q’est-ce, dirat-il, qui maintient ensemble les parties de ces atomes derniers? H Une force de cohésion >, répondra l’adversaire. « Mais, ajoutera le premier, quand une force suffisante aura rompu les atomes derniers, qu’est-ce qui retiendra ensemble les parties
des morceaux? » Le newtonien répondra encore : « une force de cohésion.» — « On peut imaginer, dira encore l’autre, que l'atome soit réduit à des parties aussi petites par rapport à lui, qu’il l’est par rapport à une masse tangible; qu’est-ce qui donne alors à ces parties la propriété de résister et d’oc* cuper l’espace?» A cette éternelle question, il n’y a jamais d’autre réponse que la force de cohésion. Qu’on aille jusqu’oü l’on voudra, jusqu’à ce que l’étendue des parties soit moindre que tout ce qu’on puisse imaginer, on ne pourra pas éviter d'admettre des forces qui supportent l’étendue. Nous ne pouvons nous arrêter que dans la conception de centres de force sans étendue.
La Matière est donc aussi absolument incompréhensible dans sa nature intime que l’Espace et le Temps. Quelque supposition que nous fassions, nous trouvons, en l’analysant, qu’elle ne nous laisse que le choix entre des absurdités opposées.
§ 17. On pousse un corps avec la main, et l’on voit qu’il se meut dans une direction délinie. A première vue, il semble qu’il n’y ait pas moyen de douter de la réalité de son mouvement ni de la direction qu’il suit. Cependant il est facile de montrer que non-seulement nous pouvons avoir tort, mais que d’ordinaire nous avons tort de porter l’un ou l’autre de ces deux jugements. Voici, par exemple, un vaisseau que, pour plus de simplicité, nous supposerons mouillé à l’équateur, l’avant tourné vers l’ouest. Quand le capitaine va de l’avant à l’arrière, dans quelle direction se meut-il?Vers l’est, répondrat-on évidemment, et pour le moment celte réponse peut passer. Mais on lève l’ancre et le vaisseau vogue vers l’ouest avec une vitesse égale à celle du capitaine qui marche vers l’est. Dans quelle direction se meut à présent le capitaine, quand il va de l’avant à l’arrière de son navire? Nous ne pouvons plus dire l’est comme tout à l’heure, puisque, tandis qu’il va vers l’est, le vaisseau l’emporte vers l’ouest; et réciproque-
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ment nous ne pouvons pas dire l’ouest. Par rapport à l’espace ambiant il ne bouge pas, quoiqu’il paraisse se mouvoir pour tout ce qui est à bord. Mais sommes-nous tout à fait sûrs de cette conclusion? Le capitaine est-il réellement toujours au même point? Quand nous tenons compte du mouvement de la terre autour de son axe, nous voyons que, loin d’être stationnaire, le capitaine voyage vers l’est à raison de 1000 milles par heure; de sorte que la perception de celui qui le regarde, pas plus que celle de celui qui tient compte du mouvement du vaisseau ne se rapproche de la vérité. De plus, un examen plus attentif nous fera voir que cette conclusion corrigée ne vaut pas mieux que les autres. En effet, nous avons oublié le mouvement de la terre dans son orbite. Comme il est de 68 000 milles par heure, il s’ensuit qu’en supposant qu’il soit midi, le capitaine se meut non pas à raison de 1000 milles à l’heure vers l’est, mais à raison de 67 000 milles vers l’ouest. Et pourtant nous n’avons pas encore trouvé le vrai sens et la vraie vitesse de son mouvement. Au mouvement de la terre dans son orbite, il faut joindre celui du système solaire tout entier vers la constellation^d’Hercule, et si nous le faisons, nous voyons que le capitaine ne va ni vers l’est ni vers l’ouest, mais qu’il suit une ligne inclinée sur le plan de l’écliptique, et qu’il va avec une vitesse plus grande ou moindre (suivant l’époque de l’année) que celle que nous avons donnée. A cela il faut encore ajouter que si les arrangements dynamiques de notre système sidéral nous étaient complètement connus, nous découvririons probablement que la direction et la vitesse du mouvement réel diffèrent encore considérablement des résultats obtenus. On voit donc clairement combien nos idées du mouvement sont décevantes. Ce qui semble se mouvoir est en réalité stationnaire ; ce qui semble stationnaire se meut en réalité; ce qui d’après nous se dirige dans une direction se meut au contraire avec une rapidité plus grande dans une direction contraire. Nous apprenons ainsi que ce dont nous avons conscience ce n’est pas le mouvement réel d’un objet, dans sa
Tîtesse OU dans sa direction, mais son mouvement mesuré par rapport à on point donné, soit celui que nous occupons, soit tout autre. Cependant, en concluant que les mouve* ments que nous observons ne sont pas les mouvements réels, nous supposons implicitement qu’il y a des mouvements réels. Nous corrigeons les jugements successifs que nous portons sur la direction et la vitesse d’un objet, et nous tenons pour certain qu’il y a une direction réelle et une vitesse réelle. Nous tenons pour certain qu’il y a dans l’espace des points fixes par rapport auxquels tous les mouvements sont absolus ; et nous trouvons qu'il est impossible de nous débarrasser de cette idée. Néanmoins, le mouvement absolu ne peut être imaginé, et beaucoup moins encore perçu. Le mouvement considéré à part des 'conditions d’espace que nous lui associons d’ordi- ■aire, est complètement inconcevable. En effet, le mouvement est un cbangemenl de lieu; mais dans un espace sans limite ie changement de lieu est inconcevable, parce que le lieu luimême est inconcevable. Le lieu ne peut être conçu que par rapport à d’autres lieux, et en l’absence d’objets dispersés à travers l’espace, un lieu ne peut être conçu que par rapport aux limites de l’espace; d’où il suit que dans un espace illimité, un lieu ne peut être conçu ; tous les lieux doivent être à égale distance de limites qui n’existent pas. Ainsi, d’une part nous sommes obligés de penser qu’il y a un mouvement absolu, et de l’autre que le mouvement absolu est incompréhensible.
Une autre difliculté se présente quand nous considérons la transmission du mouvement. L’habitude nous empêche de voir ce que ce phénomène a de merveilleux; familiarisés avec lui depuis l’enfance, nous ne voyons rien de remarquable dans la propriété que possède une chose en mouvement d’engendrer da mouvement dans une chose stationnaire. Toutefois il est impossible de le comprendre. Sous quel rapport un corps qui a subi un choc différe-t-il de ce qu’il était auparavant? Quelle chose lui a été ajoutée, qui, sans affecter d’une manière sennble ses propriétés, ie rend cependant capable de traverser
l'inconnaissable.
l’espace ? C’est le même objet au repos, et le mémeobjet en mouvement. Dans l’un de ces états, il n’a pas de tendance à changer de place; mais dans l’autre, il faut qu’à chaque instant il change de position. Quelle est donc la chose qui continue à produire cet effet sans s’épuiser? Comment se fait-il qu’elle demeure dans l'objet? Vous dites que le mouvement a été communiqué; mais comment? Quelle chose a été communiquée ? Le corps choquant n’a pas transféré une chose &\x corps choqué ; on ne peut pas non plus dire qu’il lui ait transféré un attribut. Qu’est-ce donc qui a été transféré?
Nous voilà encore en face de la vieille énigme du mouvement et du repos. Nous constatons tous les jours que les objets qu’on lance avec la main ou autrement subissent un ralentissement graduel et finalement s’arrêtent; et nous constatons aussi souvent le passage du repus au mouvement par l’application d’une force. Mais nous trouvons qu’il est impossible de se représenter par la pensée ces transitions. En effet, une violation de la loi de continuité y semble nécessairement impliquée ; et nous ne pouvons pas concevoir une violation de celte loi. Un corps voyageant avec une vitesse donnée ne peut être ramené à un état de repos, ni changer de vitesse, sans passer par toutes les vitesses intermédiaires. A première vue, il semble que rien n’est plus aisé que de l’imaginer passant de l’un à l’autre de ces états successifs. On peut penser que son mouvement diminue insensiblement, jusqu’à devenir infinitésimal; et beaucoup croiront qu’il est possible de passer par la pensée d’un mouvement infinitésimal à un mouvement égal à zéro. Mais c’est une erreur. Suivez autant que vous voudrez par la pensée une vitesse qui décroît, il reste encore quelque vitesse. Prenez la moitié et ensuite la moitié de la somme de mouvevement et cela à l’infini, le mouvement existe encore; et le mouvement le plus petit est séparé de zéro mouvement par un abîme infranchissable. De même qu’une chose, quelque ténue qu’elle soit, est infiniment grande en comparaison de rien; de même encore, le mouvement le moins concevable est infini en
IbÈES OÉRMÈhES DË LÀ SCIEMCK. 6i
comparaison du repos. II n’est pas nécessaire de spécifier les difficultés analogues qui dépendent de la question de la transition du repos au mouvement. Nous y verrions, comme dans les précédentes, que, bien qu’obligés de penser ces changements comme s’ils se passaient effectivement, nous ne pouvons en concevoir l’événement
Ainsi, que nous le considérions par rapport à l’espace, ou par rapport à la matière, ou par rapport au repos, nous trouvons toujours que le mouvement n’est pas un véritable objet de connaissance. Tous les efforts que nous faisons, pour en comprendre la nature intime, ne peuvent que nous réduire à choisir entre deux pensées également impossibles.
§ 18. En soulevant une chaise, nous exerçons une force que nous regardons comme égale à la force antagoniste appelée pesanteur de la chaise ; et nous ne pouvons penser à l’égalité de ces deux forces sans penser qu’elles sont de même espèce; puisqu’on ne peut concevoir l’égalité qu’entre des choses de même nature. L’axiome que l’action et la réaction sont égales et s’exercent dans des directions opposées, axiome dont on donne communément pour exemple le fait que je viens de mentionner, l’effort musculaire dirigé contre la pesanteur, ne peut être conçu dans toute autre condition. Et pourtant, au contraire, on ne peut croire que la force qui existe dans la chaise ressemble réellement à la force qui est présente à nos esprits. Nous n’avons pas besoin de faire remarquer que le poids de la chaise produit en nous divers sentiments, suivant que nous la soutenons avec un seul doigt, ou avec toute la main, ou avec la jambe; et par conséquent il est permis de soutenir que le poids de la chaise ne pouvant être semblable à toutes ces sensations, il n’y a pas de raison pour qu’il ressemble à aucune. Il suffit de remarquer que la force telle que nous la connaissons étant une impression de notre conscience, nous ne pouvons concevoir sous la même forme la force qui réside dans la chaise, à moins de douer la chaise de conscience. De sorte
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qu’il est absurde de penser que la force en elle-ni6me ressemble à la sensation que nous en avons, et pourtant il est nécessaire de le penser, pour peu que nous voulions nous la représenter dans la conscience.
En outre, comment pouvons-nous comprendre la connexion entre la Force et la Matière? La Matière ne nous est connue que par les manifestations de la Force: la preuve dernière que nous avons de l’existence de la matière, c’est qu’elle est capable de résister. Supprimez la résistance, il ne reste plus rien qu’une étendue vide. Cependant, d’un autre côté, la résistance séparée de la matière, c’est-à-dire séparée de quelque chose d’étendu, est inconcevable. Non- seulement comme nous l’avons montré quelques pages plus haut, des centres de force sans étendue sont inimaginables, mais par une conséquence inévitable nous ne pouvons imaginer que des centres de force avec ou sans étendue, s’attirent et se repoussent les uns les autres, sans l'interposition de quelque espèce de matière. Nous devons remarquer ici, ce que nous ne pouvions faire sans anticipation quand nous traitions de la matière, que l’hypothèse de Newton de même que celle de Boscovich encourent le reproche de supposer qu’une chose agit sur une autre à travers l’espace absolument vide, supposition qui ne peut être représentée. On répond sans doute à cette accusation, en introduisant un fluide hypothétique entre les atomes ou centres, mais cela ne résout pas le problème ; il n’est qu’écarté et reparaît dès que la constitution de ce fluide devient l’objet de l’examen. C’est quand il s’agit de forces astronomiques qu’on voit le mieux comment il est impossible d’éluder ladifliculté soulevée parla transmission de la force à l’espace. Le soleil agit sur nous de manière à produire des sensations de lumière et de chaleur; et nous avons constaté qu’entre la cause telle qu’elle existe dans le soleil etrdTct tel qu’on l’éprouve sur la terre, il s'écoule un temps d'environ huit minutes : de là inévitablement résultent en nous les conceptions d’une force et d’un mouvement. Eu sorte que l’hypothèse d’un éther lumiueux pré-
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unie une double difficulté. Non-seulementraction d’uné force à travers 95'000 OÜO de milles de vide absolu est inconcevable, mais de plus il est impossible de concevoir un mouvement sans quelque chose qui se meuve. De même, pour la gravitation, Newton se déclarait incapable de penser que l’attraction d’un corps par un autre, à distance, pût .s’exercer sans l’intermédiaire d’un milieu. Mais sommes-nous plus avancés avec celte hjrpothèse ? L’éther dont les ondulations, suivant l'hypothèse reçue, constituent la chaleur et la lumière, et qui est le véhicule de la gravitation, comment est-il constitué? D’après les physiciens, nous devoas le regarder comme composé d’atomes qui s’attirent et se repoussent mutuellement, atomes inflnimeut petits, si on les compare à ceux de la matière ordinaire, mais enfin toujours des atomes. Souvenons-nous que cet éther est impondérable et nous serons obligés d’admettre que le rapport entre les intervalles qui séparent ces atomes et les atomes euxmêmes est incommensurablcment plus grand que le même rapport dans la matière pondérable, sans quoi les densités ne pourraient pas être incommensurables. Au lieu donc d’avoir à concevoir l’action directe du soleil sur la terre sans l’intervention de quelque chose, il nous faut concevoir cette action se propageant à travers un milieu dont les molécules sont probablement aussi petites relativement à leurs intervalles que le sont probablement le soleil et la terre comparés à l’espace qui les sépare. Celte conception est-elle plus facile que l’autre? Nous avons toujours à nous représenter un corps agissant où il n’est pas, et en l’absence d’un intermédiaire qui puisse transmettre son action; qu’importe alors que l’échelle sur laquelle cette transmission s’opère soit grande ou petite! Nous voyons donc que l’exercice de la force est complètement inintelligible. Nous ne pouvons l’imaginer qu'à travers l’interinédiaire de quelque chose d’étendu; et quand nous avons supposé ce quelque chose, nous trouvons que l’embarras n’est pas supprimé, qu’il est seulement reculé. Nous sommes obligés de conclure que la matière pondérable ou impondérable, con-
L’iNCORNAlS&AfeLfi.
sidérée dans ses masses ou dans ses unités hypothétiques, agit sur la matière à travers l’espace absolument vide; et pourtant cette conclusion est positivement inconcevable.
En outre, la lumière, la chaleur, la gravitation et toutes les forces qui rayonnent d’un centre varient en raison inverse du carré des distances; et les physiciens dans leurs recherches supposent que les unités de matière agissent l’une sur l’autre d’après la même loi, et ils sont bien obligés de faire cette hypothèse, puisque cette loi n’est pas simplement empirique, mais qu’elle peut se déduire mathématiquement des relations d’espace et que sa négation est inconcevable. Mais dans une masse de matière en équilibre interne, que va-t-il arriver? Les attractions et les répulsions des atomes constituants sont neutralisées. En vertu de cette neutralisation, les atomes restent à leurs distances actuelles, et la masse de matière ne se dilate ni ne se contracte. Mais si les forces avec lesquelles deux atomes adjacents s’attirent et se repoussent mutuellement varient à la fois en raison inverse du carré des distances, ce qui doit être, et si les atomes sont en équilibre à leurs distances actuelles, il faut nécessairement qu’ils soient en équilibre à toutes les autres distances. Supposons que les atomes soient séparés par un intervalle double, leurs attractions et leurs répulsions seront les unes et les autres réduites au quart de leur valeur actuelle. Supposons qu’ils soient rapprochés de la moitié de leur distance, leurs attractions, leurs répulsions seront chacune quadruplée. Il en résulte que cette matière prend avec la même facilité toutes les densités et ne peut offrir de résistance à des agents extérieurs. Ainsi donc nous sommes obligés de dire que ces forces moléculaires antagonistes ne varient pas toutes les deux en raison inverse du carré des distances, ce qui est inconcevable ; ou encore que la matière ne possède pas cet attribut de résistance par lequel nous la distinguons de l’espace vide, ce qui est absurde.
Ainsi, d’une part, il est impossible de se faire une idée de la force en elle-même, et d’autre part, ilest également impossible
d’en comprendre soit le mode d’action, soit les lois qui en régissent les variations.
§ 19. Passons maintenant du monde e.\térieur au monde intérieur, et considérons non pas les forces auxquelles nous attribuons nos modifications subjectives, mais les modifications subjectives elles-mêmes. Ces modifications forment une série. Quelque difficulté que nous trouvions à les séparer d’une manière distincte, et à les individualiser, il est hors de doute que nos états de conscience arrivent successivement.
Cette chatne d’état de conscience est-elle infinie ou finie? nous ne pouvons pas dire infinie, non-seulement parce que nous sommes arrivés indirectement fi la conclusion qu’elle a eu nn commencement, mais encore parce que toute infinité est inconcevable, — une série infinie enveloppée. Nous ne pouvons pas non plus dire finie, parce que nous ne lui connaissons pas debout. Nous pouvons remonter dans notre mémoire aussi loin que nous voudrons dans le passé, nous serons toujours incapables de constater l'identité de nos premiers états de conscience : la perspective de nos pensées s’évanouit dans une obscurité profonde, où nous ne pouvons plus rien apercevoir. De même pour l’autre extrémité. Nous n’avons pas de connaissance immédiate d’une terminaison des séries dans l’avenir; et nous ne pouvons en réalité prendre sur le fait une terminaison temporaire des séries qui aurait lieu au moment présent. En effet, l’clat de conscience que nous regardons comme notre dernier état de conscience, n’est pas le dernier en réalité. Pour que nous puissions considérer une impression mentale comme partie de la série, il faut qu’elle soit remémorée, représentée dans la pensée, et non présentée. L’état de conscience qui est vraiment le dernier est celui qui s’opère par l’acte même de considérer avec attention l’état qui vient de passer, c’est-à-dire celui par lequel nous pensons qu’un état antérieur était réellement le dernier. De sorte que la fin prochaine de la chatne, nous échappe aussi bien que latin éloignée.
srescu, 5
l’u^connaissabi^
Mais, dira-l-on, si nous ne pouvons pas savoir d’une manière directe si la conscience est finie quant à la durée, parce qu’on ne peut atteindre effectivement aucune de ses limites, pourtant nous pouvons fort bien conceuotr qu’il en soit ainsi. Non, cela n’est même pas vrai. D’abord, nous ne pouvons pas plus concevoir les terminaisons de la conscience, la seule que nous connaissions effectivement, notre propre conscience, que nous ne pouvons lespcrccwoir. Car, en réalité, les deux actes n’en font qu’un. Dans l’un et dans l’autre cas, ces terminaisons doivent être, ainsi que je l’ai dit ci-dessus, représentées et non présentées J et elles doivent être représentées comme se produisant. Or, représenter la terminaison de la conscience comme se produisant en nous, c’est nous concevoir nous-mêmes contemplant la cessation de notre dernier état de conscience, ce qui implique la continuation de la conscience après ce dernier état; ce qui est absurde. En second lieu, si nous voulons considérer le sujet au point de vue objectif, si nous étudions les phénomènes comme se produisant dans d’autres consciences, ou d’une manière abstraite, nous échouons. La conscience implique un changement perpétuel et l’établissement perpétuel de relations entre ses phases successives. Pour qu’une impression mentale soit connue, il faut qu’elle le soit comme telle ou telle, comme semblable ou comme dissemblable à l’une des précédentes. Si elle n’est pas pensée en connexion avec d’autres, si elle n’est pas distinguée ou identifiée par comparaison avec d’autres, elle n’est pas reconnue, elle n’esl pas un état de conscience. Un dernier état de conscience par conséquent, comme tout autre état de conscience, ne peut exister que par la perception de ses relations avec des états antérieurs. Mais la perception de ces relations doit constituer un état postérieur an dernier, ce qui est une contradiction. Présentons la difficulté sous une autre forme : si un changement incessant d’état est la condition sous laquelle la conscience existe quand le dernier état supposé est atteint par l’achèvement des états précédents, le changement a cessé ; donc la conscience a cessé;
IDÉES DKaNlÈBES DB Là 'SCIENCE. 01
donc l’étal supposé n'est point un état de conscience, donc il oe peut pas y avoir de dernier ét il de conscience. Bref, l’embarras est le même que pour les relations de mouvement et de repos. De même que nous avons vu l’impossibilité réelle de concevoir que le repos devienne mouvement, ou le mouvement repos, de même nous trouvons qu’il est en réalité impossible de concevoir, soit le commencement, soit la fin des changements qui constituent la conscience.
De là résulte que si, d’une part, nous sommes incapables de croire ou de concevoir la durée de la conscience comme infinie, nous sommes, d’autre part, incapables de la connaître comme finie et de la concevoir comme telle.
§ 20. Nous ne réussissons pas mieux quand, au lieu de l’étendue de la conscience, nous en considérons la substance. La question : qu’est-ce qui pense ? ne comporte pas une réponse plus satisfaisante que celle pour laquelle nous n’avons trouvé que des réponses inconcevables.
L’bumanilé en général a toujours tenu l’existence de chaque individu telle qu’il la connaît lui-même pour la vérité la plus incontestable. On dit vulgairement ; « Je suis sûr de cela autant que de mon existence, n C’est l’expression la plus énergique de la certitude. Le fait de l’existence personnelle attesté par la conscience universelle de rbumanité est devenu la base de plusieurs systèmes de philosophie ; on peut en conclure que cette croyance est pour les penseurs, aussi bien que pour le vulgaire, hors de toute contestation.
En effet, nulle hypothèse ne nous permet d’éviter la croyance m notre propre réalité. Que dirons-nous de ces impressions Hiccessives et des idées qui constituent la conscience ? Dironsnous qu’elles sont des impressions de quelque chose appelé l'esprit qui, en tant que sujet, est le moi réel ? Nous admettons alors implicitement que le moi est une entité. Afiirmeronsnous que ees impressions et ces idées ne sont pas seulement des changements superficiels opérés dans quelque substance
l’inconnaissable.
pensante, mais qu’elles forment elles-mêmes le corps de cette substance, qu’elles sont, chacune en particulier, les formes modifiées que cette substance prend de moment en moment? Cette hypothèse, tout comme la précédente, implique que l’individu existe comme un être permanent et distinct, puisque des modifications supposent nécessairement quelque chose de modifié. Nous plaçons-nous au point de vue des sceptiques et disons-nous que nous ne connaissons rien de plus que nos impressions et nos idées elles-mêmes; qu’elles sont pour nous les seules choses existantes, et que la personnalité, leur prétendu support est une pure fiction ? Nous ne nous tirons pas d’embarras; puisque cette proposition verbalement intelligible, mais en réalité inconcevable, suppose elle-même la croyance qu’elle a la prétention de repousser. En effet, comment la conscience peut-elle se résoudre complètement en impressions et en idées quand une impression implique nécessairement l’existence de quelque chose d’impressionné ? Ou bien encore, comment le sceptique qui a décomposé sa conscience en impressions et en idées, peut-il expliquer qu’il les regarde comme ses impressions et ses idées î Ou, encore une fois, si, comme il y est forcé, il admet qu’il a une intuition de son existence personnelle, quelle raison peut-il alléguer pour rejeter cette intuition comme n’étant pas réelle, tandis qu’il accepte les autres comme réelles? A moins de donner des réponses satisfaisantes à ces questions, ce qu’il ne peut faire, il faut qu’il abandonne ses conclusions, et qu’il admette la réalité de l’esprit individuel.
Eh bien, quelque inévitable que soit cette croyance, bien qu’elle soit établie, non-seulement par l’accord général de l'humanité, et adoptée par tant de philosophes, mais encore par le suicide de l’argument sceptique, elle n’est pourtant pas justifiable devant la raison: bien plus, quand la raison est mise en demeure "de rendre un jugement formel, elle la condamne. Un des écrivains qui ont le plus récemment touché à cette question, M. Maiisel^ soutient, il est vrai, que dans la con-
science de soi nous avons un exemple de connaissance réelle. Il soutient que la validité de l’intuition immédiate dans ce cas est hors de doute : o Quoi qu’en disent les faiseurs de systèmes » , dit-il, a le sentiment non corrompu de l’humanité refuse » de reconnaître que l’esprit ne soit qu’un faisceau d’états de * conscience, de môme que la matière est (peut-être) un fais- » ceau de qualités sensibles. » A ce point' de vue, une objection saute aux yeux ; c’est que cette affirmation n’est pas conséquente chez un kantiste qui n’accorde qu’un mince tribut de respect au o sentiment non corrompu de l’humanité», quand ce sentiment affirme l’objectivité de l’espace. Passons; mais, on peut faire voir tout de suite que la perception de soi proprement dite est absolument niée par les lois de la pensée. La condition fondamentale de toute conscience disent avec insistance M. Mansel et sir W. Hamilton et d’autres encore, c’est l'antithèse du sujet et de l’objet. C’est sur ce dualisme primitif de la conscience, a qui doit servir de point de départ aux explications de la philosophie n, que M. Mansel base sa réfutation des absolutistes allemands. Or, quel est le corollaire de cette doctrine en ce qui touche la conscience de soi ? L’acte mental dans lequel le soi est perçu implique, comme tout autre état mental, un sujet percevant et un objet perçu. Si donc l’objet perçu est le soi, quel est le sujet qui perçoit? Ou si c’est le vrai soi qui pense, quel est l’autre soi qui est pensé ? Évidemment une vraie connaissance du soi implique un état dans lequel le connaissant et le connu ne font qu’un, dans lequel le sujet et l’objet sont identifiés, et cet état, soutient avec raison M. Mansel, c’est l’anéantissement du sujet et de l’objet.
En sorte que la personnalité dont chacun a conscience, et dont l’existence est pour tous un fait plus certain que tous les autres, est une chose qu’on ne peut aucunement*connalfre : la connaissance de la personnalité est interdite par la nature de la pensée.
L'iHCONNAISSàBLE.
§ 21. Donc les idées dernières de la science sont toutes représentatives de réalités incompréhensibles. Quelque grands que soient les progrès accomplis en rassemblant les faits et en établissant des généralisations de plus en plus larges ; à quelque point qu’on ait poussé la réduction des vérités limitées et dérivées à des vérités plus larges et plus centrales, la vérité fondamentale reste tout aussi hors de portée que jamais. L’explication de l’explicable ne peut que montrer avec plus de clarté que ce qui reste au delà est inexplicable. Dans le monde intérieur comme dans le monde extérieur, l’homme de science se voit environné de changements perpétuels dont il ne peut découvrir ni le commencement ni la bn. Si, remontantle cours de l’évolution des choses, il adopte l’hypothèse d’après laquelle Tunlvers aurait eu autrefois une forme diffuse, il se trouve à la fin dans l’impossibilité de concevoir comment l’univers est arrivé à cet état; de même, s’il spécule sur le futur, il ne peut assigner de limite .'i l'immense succession de phénomènes qui se déroule toujours devant lui. De même, s’il porte ses regards au dedans, il s’aperçoit que les deux bouts de la chaîna de la conscience sont hors de ses prises; bien plus, qu’il est hors de son pouvoir de concevoir que la conscience ait commencé dans le passé ou qu’elle finisse dans l'avenir. Ce n’est pas tout : si, laissant la succession des phénomènes du dehors et de ceux du dedans, le savant veut connaître leur nature intime, il se trouve tout aussi impuissant. Quand même il serait capable dans tous les cas de ramener les apparences, les propriétés et les mouvements des choses à des manifestations de force dans l’espace et le temps, il treuverait encore que la force, l’espace et le temps dépassent toute intelligence. Pareillement, s’il peut en dernière analyse ramener les actions mentales à des sensations, comme aux matériaux primitifs dont sont construites toutes les pensées, il n’en est pas pour cela plus avancé ; car il ne peut donner .nucune explication soit des sensations elles-mêmes, soit de ce quelque chose qui a conscience des sensations. Il coustale ainsi que la substance et
l’origine des choses objectives comme celles des choses subjectives sont impénétrables. Dans quelque sens qu’il porte ses investigations, elles le ramènent toujours en présence d’une énigme insoluble, et il en reconnaît toujours plus clairement l'insolubilité. Il apprend à la fin à connaître la grandeur et la petitesse de l’intelligence humaine, su puissance dans le domaine de l’expérience, son impuissance dans le domaine où l’expérience ne pénètre pas. Il se fait une idée très-nette de l’incompréhensibilité du plus simple fait considéré en luiroéme. Plus qu’un autre, il tait à n’en pas douter que, dans son essence intime, rien ne peut être connu.