CHAPITRE IV
RELATIVITÉ DE TOUTE CONNAISSANCE
§ 22. De quelque point que nous partions, nous arrivons toujours à la même conclusion. Si nous faisons une hypothèse sur l’origine et la nature des choses, nous voyons bientôt qu’avec une logique inexorable elle nous accule inévitablement à la nécessité de choisir entre deux inconcevabilités. Si nous n’en faisons pas, et que, partant des propriétés sensibles des objets qui nous environnent et constatant leurs lois spéciales de dépendance, nous nous contentions de les fondre en des lois de plus en plus générales, jusqu’à ce que nous les ramenions aux lois les plus générales de toutes, nous sommes aussi loin que jamais de connaître ce qui nous manifeste ces propriétés. Sans doute, il nous semble que nous le connaissons clairement; mais l’examen fait voir que notre connaissance apparente est absolument inconciliable avec elle-même. Les idées religieuses dernières, aussi bien que les idées scientifiques dernières, se réduisent à n’être que de purs symboles et non des notions du réel.
A mesure que la civilisation a fait des progrès, la conviction que l’intelligence humaine est incapable d’une connaissance absolue a gagné du terrain. On a vu que toutes les théories ontologiques nouvelles qu’on a voulu de temps en temps substituer aux théories antérieures, ont été reconnues insoutenables, et qu’elles ont été suivies d’une critique nouvelle aboutissant à un scepticisme nouveau. Toutes les conceptions
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possibles ont été une à une essayées et trouvées en défaut^ et de la sorte le champ entier de la spéculation s'est peu à peu épuisé sans résultats positifs ; tout ce qu’on y a gagné, c’est la négation que nous venons de formuler, que la réalité cachée derrière toutes les apparences est et doit toujours demeurer inconnue. Presque tous les penseurs de renom ont adhéré à cette conclusion. « A l’exception, dit sir W. Hamilton, de quelques théoriciens de l’absolu en Allemagne, celte vérité est peut-être, entre toutes, celle que tous les philosophes de toutes les écoles ont répétée à l’envi avec le plus d’harmonie, d Parmi ces philosophes, il cite Protagoras, Aristote, saint Augustin, Boèce, Averroès, Albert le Grand, Gerson, Léon l’Hébreu, Mélanchtbon, Scaliger, F. Piccolomini, Giordano Bruno, Campanella, Bacon, Spinosa, Newton et Kant.
Il reste encore à montrer comment celte croyance peut être établie rationnellement aussi bien qu’empiriquement. Nonseulement comme chez les plus anciens des penseurs nommés ci-dessus, une vague perception de la nature impénétrable des choses en soi se produit dès qu’on découvre la nature trompeuse des impressions des sens; non-seulement, comme on l’a \Ti dans les chapitres précédents, des épreuves rigoureuses dégagent des alternatives d’inconcevabilité de chacune des conceptions fondamentales que nous pouvons former. Mais ce n’est pas tout; la relativité de notre connaissance peut se démontrer par l’analyse. L’induction tirée d’expériences générales et spéciales peut être confirmée par une déduction tirée de la nature de notre intelligence. Il y a deux voies pour arriver à cette déduction. On peut s’assurer que nos notions ne sont pas et ne peuvent jamais être absolues, soit par l’analyse des produits de la pensée, soit par celle de l’opération de la pensée. Faisons ces deux analyses.
§ 23. Par un jour de septembre, en vous promenant dans les champs, vous entendez à quelques pas de vous un frôlement, et portant les yeux du côté d’où vient ce bruit, vous y
l’inconnaissable.
voyez les herbes agitées ; tous vous dirigez vers cet eO' droit pour apprendre la cause de ce mouvement. A votre approche, une perdrix s’enfuit dans un fossé. Voilà votre curiosité satisfaite, et vous avez ce que vous appelez une explication de ce qui vous est apparu. Qu'est-ce qu'une expU- 'cation? qii’est-ce qu’un signe? Durant toute la vie, nous avons eu des expériences sans nombre de dérangements de petits corps en repos, survenant à la suite du mouvement d’autres corps parmi eux; nous avons généralisé la relation entre ces dérangements et ces mouvements et nous considérons un dérangement particulier comme expliqué, si nous trouvons qu’il présente un cas de la même relation. Supposons que TOUS ayez attrapé la perdrix et que vous vouliez savoir pourquoi elle n’a pas pris la fuite. Vous l’examinez et vous trouvez quelque part une petite trace de sang sur ses plumes. Vous comprenez maintenant, dites-vous, ce qui a empêché la perdrix de s’envoler. Elle a été blessée par un chasseur, et c’est un cas de plus qui s’ajoute aux cas déjà nombreux que vous connaissez d’oiseaux tués ou blessés par un coup de fusil. Vous assimilez ce cas à d’autres; c’est là ce que vous appelez le comprendre. Mais une difficulté se présente. Un seul coup a blessé la perdrix, et encore n’est-ce pas en un point essentiel à la vie; les ailes sont intactes, ainsi que les muscles qui les mettent en jeu, et la pauvre bête prouve par ses grands efforts qu’elle a encore beaucoup de force. Pourquoi donc, vous demandez-vous, ne vole-t-elle pas Y L’occasion qui vous sert vous amène un anatomiste, vous lui posez la question et il vous donne une tolution. Il vous fait voir que ce coup unique qui a frappé la perdrix a passé précisément à l’endroit où les nerfs qui animent les muscles de l'une des ailes s’écartent de l’épine dorsale, et qu’une lésion légère de ces nerfs, ne portant même que sur un petit nombre de fibres, peut, en empêchant une coordination parfaite des actions des deux ailes, détruire la faculté de voler. Votre embarras cesse. Mais que s’est-il passé? Qu’est-ce qui a changé votre état et vous a fait passer
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de l’embarras où vous étiea en présence d’un fait, à l’intelligence de ce fait? Rien, sinon que vous avez découvert que TOUS pouvez ranger ce cas nouveau dans une classe de cas préalablement connus. La connexion entre les lésions du système nerveux et la paralysie des membres s’est déjà plusieurs fois présentée à votre connaissance; et vous trouvez dans le cas présent une relation de cause à effet tout à fait semblable.
Supposons que vous soyez conduit à faire de nouvelles études sur les actions organiques, qui ont sans doute toujours fhppé votre esprit, et mérité de Axer votre attention, mais que jusqu’ici vous n’avez pas eu souci de comprendre. Comment 16 fait la respiration? Pourquoi, demandez-vous, l’air se précipile-t-ü dans les poumons d’une manière périodique?La réponse est que, chez les vertébrés supérieurs ainsi que chez nous, l’entrée de l’air est causée par un élargissement de la cavité thoracique dù, en partie à l’abaissement du diaphragme, en partie à rélévationdescétes.Maiscommentrélévationdescôtes peut-elle élargir la cavité ? Pour vous répondre, l’anatomiste vous fait voir que le pian de chaque paire de côtes fait avec l’épine dorsale un angle aigu; que cet angle s’élargit quand les extrémités mobiles des côtes s’élèvent; et grâce à lui vous vous figurez la dilatation de la cavité qui résulte du jeu des côtes, parce que vous savez que l’aire d’un parallélogramme s’accroît à mesure que ses angles se rapprochent de l’angle droit. Vous comprenez ce fait particulier, dès que vous voyez qu’il est un cas d’une loi géométrique. Il se pose pourtant encore une question : pourquoi l’air se précipite-t-il dans cette cavité élargie? A cette question, voici la réponse qui se présente. Lorsque la cavité thoracique est élargie, l’air contenu dans la cavité, subissant une pression moindre, se dilate et perd ainsi upe partie de sa force de résistance; il en résulte qu’il oppose à la pression de l’air extérieur une pression moindre; et que l’air, comme tout antre fluide, pressant également dans toutes les directions, le mouvement doit se faire sur une ligne où la résistance est moindre que partout ailleurs. Voilà pourquoi le courant s’établit de
l’inconnaissable.
dehors en dedans. Et vous reconnaissez que cette réponse est une interprétation, quand on vous cite des faits de même espèce produits plus clairement encore par un liquide visible tel que l’eau. Autre exemple : quand on nous a fait voir que nos mem> bres sont des leviers composés agissant tout à fait de la même manière que des leviers de fer ou de bois, nous pouvons nous croire en possession d’une raison qui explique en partie le mouvement des animaux. La contraction d’un muscle semble d’abord tout à fait inexplicable; elle le sera moins quand vous aurez fait voircomment avec un courant galvanique on peut faire raccourcir une série d’aimants de fer doux, par l’effet de l’attraction de chaque aimant sur ses voisins. Cette analogie répond d’une manière spéciale au but de votre raisonnement, puisque, vraie ou imaginaire, elle donne un exemple de cette illumination mentale qui résulte de la découverte d’une classe de cas parmi lesquels un cas particulier pourra peut-être se placer. On remarquera encore combien, dans le cas que je viens de citer, on comprend mieux le phénomène, dès qu’on se rappelle que l’action exercée par les nerfs sur les muscles, si elle n’est pas positivement électrique, est pourtant une forme de force trèsvoisine de l’électricité. De même quand nous apprenons que la chaleur animale tire son origine de combinaisons chimiques, nous comprenons qu’elie se développe comme la chaleur dans les autres opérations chimiques. Quand on nous dit que l’absorption des fluides nutritifs à travers les parois de l’intestin est un cas de l’action osmotique, que les changements subis par les aliments pendant la digestion sont semblables aux changements artificiels qu’on peut produire dans les laboratoires, nous nous considérons comme connaissant quelque chose de la nature de ces phénomènes.
Voyons maintenant ce que nous avons fait. Revenons à la question générale, et marquons le point où ces interprétations successives nous ont conduits. Nous avons commencé par des faits tout à fait particuliers et concrets. En expliquant chacun d’eux et ensuite en expliquant les faits plus généraux dont il*
IBUTIVITÊ DË TODTË connaissance.
sont des cas, nous sommes arrivés à certains faits très-généraux ; à un principe géométrique ou propriété de l’espace, à une simple loi d’action mécanique, à une loi d’équilibre des fluides, à des vérités de physique, de chimie, de thermologie, d’électricité. Nous avons pris pour point de départ les phénomènes particuliers, nous les avons rapportés à des groupes de phénomènes de plus en plus large.s, et en les y rapportant, nous sommes arrivés à dessolutionsqui nous semblent d’autant plus profondes que l’opération a été poussée plus avant. Donner des explications encore plus profondes, ce serait seulement faire de nouveaux pas dans la même direction. Si, par exemple, on demande pourquoi la loi d’action du levier est ce qu’elle est, ou pourquoi l’équilibre des fluides et leur mouvement présentent leurs relations actuelles, les mathématiciens répondent par la decouverte d’un principe également vrai pour les fluides et pour les solides, d’un principe qui embrasse tous les autres : celui des vitesses virtuelles. Pareillement, la connaissance approfondie des phénomènes des combinaisons chimiques, de la chaleur, de l’électricité, etc., supposent que ces phénomènes ont une raison qui, découverte, nous apparaîtra comme un fait très-général relatif à la constitution de la matière, dont les fiiits chimiques, électriques et thermologiques ne sont que des manifestations différentes.
Cette opération est-elle limitée ou illimitée? Pouvons-nous marcher toujours en expliquant les classes de faits, en les rapportant à des classes plus larges, ou devons-nous arriver à une classe plus large que toutes les autres? D’un côté, la supposition que l’opération est illimitée, s’il y avait quelqu’un d’assez absurde pour la soutenir, impliquerait encore qu’une explication première ne peut être obtenue, puisque pour l’obtenir il faudrait un temps infini. D’un autre côté, la conclusion inévitable que l’opération est limitée (conclusion prouvée non seulement par les limites du champ d'observation qui s’ouvre devant nous, mais aussi par le décroissement du nombre des généralisations qui accompagnent nécessairement l'accroisse-
L’iNCONMalSSABLE.
ment de leur largeur] implique également que le fait ultime ne peut être compris. En effet, si les généralisations toujours plus avancées qui constituent le progrès des sciences ne sont autre chose que des réductions successives de vérités spéciales à des vérités générales, et de celles-ci à de plus générales encore, il en résulte évidemment que la vérité la plus générale ne pouvant être ramenée à une plus générale, ne peut être expliquée. 11 est évident que puisque la connaissance la plus générale à laquelle nous arrivons ne peut être réduite à une plus générale, elle ne peut être comprise. Donc, de toute nécessité, l’explication doit nous mettre en face de l’inexplicable. La vérité la plus avancée que nous puissions atteindre doit nécessairement être inexplicable. Le mot comprendre doit changer de sens avant que le fait ultime puisse être compris.
§ 2k. La conclusion qui s’impose à nous quand nous analysons le produit de la pensée tel qu’il se présente objectivement dans les généralisations scientifiques, s’impose également quand on analyse l’opération de la pensée telle qu’elle se présente subjectivement dans la conscience. Sir W. Hamilton a donné à la démonstration du caractère nécessairement relatif de notre connaissance comme conséquence de la nature de notre intelligence, la forme la plus rigoureuse qu’elle ait jamais reçue. Je ne puis mieux faire que d’extraire de son Essai sur la (( Philosophie de l’inconditionné » le passage qui contient la substance de sa doctrine.
O L’esprit, dit-il, ne peut concevoir et par conséquent connaître que le limité et le limité conditionnellement. L’inconditionnellement illimité ou Vinfini, l’inconditionnellement limité ou Vabsolu ne peuvent positivement pas être conçus. On ne peut les concevoir qu’en faisant abstraction des conditions mêmes sous lesquelles la pensée se réalise ; par conséquent, la notion de l’inconditionné est purement négative, négative du concevable même. Par exemple, d’une part, nous ne pouvons concevoir ni un tout absolu, c’est-à-dire un tout si grand
RELATIVITÉ DE TOUTE CONNAISSANCE
qae nous ne puissions pas le concevoir comme une partie relative d'un tout encore plus grand; ni une partie absolue, c’est-àdire une partie si petite que nous ne puissions aussi la conce- Toir comme un tout relatif, divisible en parties plus petites. D’autre part, nous ne pouvons positivement pas nous représenter, nous figurer (puisqu’ici l’entendement et l’imagination coïncident) un tout infini ; car nous ne pourrions le faire qu’en édifiant par la pensée la synthèse infinie des touts finis, et pour cela il faudrait un temps infini, La même raison nuus empêche de suivre par la pensée une divisibilité infinie de parties. Le résultat est le même pour la limitation en espace, en temps et en degré. La négation inconditionnelle et l’afliirmation inconditionnelle de la limitation, en d’autres termes, l'infini et Vabtolu proprement dit», sont donc inconcevables pour nous.
» Puisque le conditionnellement limité (que nous appellerons pour abréger le conditionné) est le seul objet possible de connaissance et de pensée positive, la pensée suppose nécessairement des conditions. Penser c’est conditionner, et la limitation conditionnelle est la loi fondamentale de la possibilité de la pensée. Car de même qu’un lévrier ne peut sauter par dessus son ombre et que (pour me servir d’un exemple plus noble) l’aigle ne peut s’envoler de l’atmosphère où il plane et qui le supporte, de même l’esprit ne peut dépasser la sphère de limitation dans laquelle et par laquelle se réalise exclusivement la possibilité de la pensée. La pensée n’est que le conditionné, parce que, comme nous l’avons dit, penser c’est tout simplement conditionner. L’absolu n’est conçu que comme une négation de la concevabilité, et tout ce que nous connaissons est connu comme
R conquis sur Vinfiiii \ide et sans forme ».
» llicn ne doit plus étonner que de voir mettre en doute que lu pensée n’a nipporl qu’au conditionné. La pensée ne peut s’élever au-dessus de la conscience. La conscience n’est possible que par l’antithèse du sujet et de l’objet de la pensée, con-
so
L’iNCÛNNAISSAfiLE.
nus seulement par leur corrélation et se limitant mutuellemeni ; de plus, tout ce que nous connaissons, soit du sujet, soit de l’objet, soit de l'esprit, soit de la matière, n’est jamais que la connaissance de ce que l’un et l’autre contient de particulier, de multiple, de différent, de modifié, de phénoménal. A notre avis, la conséquence de cette doctrine, c'est que la philosophie, si l’on y voit plus que la science du conditionné, est impossible. Nous admettons qu’en partant du particulier, nous ne pouvons jamais, dans nos plus hautes généralisations, nous élever au dessus du fini; que notre connaissance de l’esprit et de la matière ne peut être rien de plus que la connaissance des manifestations relatives d’une existence en elle-même inaccessible à la philosophie, ce que le plus haut degré de sagesse doit nous faire reconnaître. Voilà ce qui dans le langage de saint Augustin s’exprime en ces termes : « Cognoscendo ignorari et ignorando cognoscî. n
> Le conditionné est un milieu entre deux extrêmes, deux inconditionnés exclusifs l’un de l’autre, dont aucun ne peut être conçu comme possible, mais dont, eu vertu des principes de contradiction et de l’alternative, l’un doit être admis comme né cessaire. Dans ce système, si la raison est faible, elle n’est pas trompeuse. On n’y dit pas que l’esprit conçoive comme également possibles deux propositions qui s’entre-détruisent; on dit qu’il est incapable de comprendre la possibilité de chacun des deux extrêmes. Toutefois la raison est contrainte de reconnaître l’un d’eux comme vrai, par la raison de leur contradiction mutuelle. Nous recevons ainsi une leçon salutaire, nous apprenons que la capacité de la pensée n’est pas la mesure de l’existence, et nous sommes préservés de l’erreur de croire que le domaine de notre connaissance s’étende jusqu’à l’horizon de notre foi. Ainsi, dès que nous avons conscience de notre incapacité à concevoir quelque chose qui dépasse le relatif et le Oui, une révélation merveilleuse nous inspire une croyance à l’existence de quelque chose d’inconditionné qui dépasse la sphère de toute réalité compréhensible. »
RELATIVITÉ DE TOUTE CONNAISSANCE
Bien que celle démonslralion paraisse claire el décisive quaud on l’éludie avec soin, elle esl exprimée en lermes si abslrails que la pluparl des lecleurs auronl de la peine à la comprendre. M. Mansel en a donné, dans son livre inlilulé Limils of Religions Thought, une démonslralion plus familière accompagnée d'exemples el d’applicalions qui la fonl mieux saisir. Je me bornerai à en exlrairc les passages suivanls ; ils suSiront
a L’idée même de conscience, sous quelque mode qu’elle SG manifeslc, implique nécessairemenl distinction entre un objet el un autre. Pour êlre conscienls, il faut que nous soyons conscients de quelque chose ; et ce quelque chose ne peut être connu ce qu’il est qu’en étant distingué de ce qu’il n’est pas. Mais distinction veut dire nécessairement limitation, car pour qu’un objet se distingue d’un autre, il faut qu’il possède quelque manière d’être que l’autre ne possède pas, ou qu’il ne possède pas quelque manière d’être que l’autre possède. Mais il est évident que l’inflni ne peut être comme tel distingué du fini par l’absence d’une quantité que le fini possède, car une telle absence serait une limitation. 11 ne peut pas non plus s’en distinguer par un attribut que ne possède pas le Uni, car aucune partie finie ne pouvant être un constituant d’un tout infini, il faut que la caractéristique différentielle soit ellemême infinie, et il faut en môme temps qu’elle n’ait rien de commun avec le fini. Nous voilà rejetés sur notre première impossibilité; en effet, ce second infini se distinguerait du fini par l’absence de qualités que ce dernier possède. ,La conception de l’infini implique nécessairement contradiction, car elle implique que ce qui ne peut élrç donné que comme illimité et indifférent est reconnu par la limitation et la différence
» Cette contradiction complètement inexplicable dans l’hypothèse que l’infini est un objet positif de pensée pour l’homme, s’explique tout d’un coup quand on considère l’infini comme la pure négation de la.pensée. Si toute pensée est limitation ,
tratetk. t
L'INCONNAISSABLE
si tout ce que nous concevons est, par l’acle même de la conception, regardé comme fini, l’infini, pour l’homme, n’est qu’un nom qui dénote l’absence des conditions sous lesquelles la pensée est possible. Dire qu’on a une conception de l’infini, c’est à la fois affirmer ces conditions et les nier. La contradiction que nous découvrons dans cette conception n’est que celle que nous y avons nous-mêmes placée, en supposant tacitement la coiicevabilité de l’inconcevable. La condition de conscience, c’est la distinction, et la condition de la distinction, c’est la limitation. Nous ne pouvons avoir conscience d’un être en général qui ne soit pas quelque être en particulier ; une chote dans la conscience est une certaine chose distinguée de plusieurs autres. Quand je suppose la possibilité d’un objet de conscience infini, je suppose que cet objet est à la fois limité et illimité ; qu’il est actuellement quelque chose, sans quoi il ne pourrait être un objet de conscience, et pourtant qu’il n’est
actuellement rien, sans quoi il ne pourrait être infini
» Un second caractère de la conscience, c’est qu’elle n’est possible que sous forme de relation. Il faut un sujet ou une personne consciente et un objet ou une chose dont le sujet soit conscient. Il ne peut y avoir de conscience sans l’union de ces deux facteurs; et dans cette union chacun d’eux existe seulement tel qu’il est par rapport avec l’autre. Le sujet n’est un sujet qu’en tant qu’il est conscient d’un objet ; l’objet n’est un objet qu’en tant qu’il tombe sous les prises d’un sujet : et la destruction de l’un ou de l’autre est la destruction de la conscience même. De môme, il est évident que la perception de l’absolu implique contradiction, tout comme celle de l’infini. Pour que nous ayons conscience de l’absolu en tant qu'absolu, il faut que nous connaissions qu’un objet donné en relation dans notre conscience, est identique avec un objet qui, dans sa propre nature, existe sans relation avec la conscience. Mais pour connaître cette identité, il faut pouvoir comparer les deux objets, et une telle comparaison est elle-même une contradiction. En fait, nous sommes obligés de comparer ce
&ELATnriTt t)6 Tôim eORNAISSANCE. 8S
dont floas avons conscience et ce dont nous n’avons pas con< science, alors que la comparaison est un acte de conscience et n'est possible que par la conscience de ces deux objets. 11 est donc évident que lors même que nous pourrions avoir con* science de l’absolu, il ne nous serait pas possible de connaître ce que l'absolu est; et comme nous ne pouvons avoir conscience d'un objet qu’en connaissant qu’il est ce qu’il est, cela revient kdire que nous ne pouvons pas avoir conscience de l'absolu. En tant qu’objet de conscience, toute chose est nécessaire* ment relative ; et ce qu’une chose peut être hors de la conscience, il n’y a pas de mode de conscience qui puisse nous le dire.
n Cette contradiction admet encore la môme explication que la précédente. Notre notion complète de l’existence est nécessairement relative ; car c’est l’existence comme nous la concevons. Mais Vexitlence, comme nous la concevons, n’est que le nom des diverses manières dont les objets se présentent à notre conscience : un terme général embrassant une variété de relations. D’autre part, Vabiohi est un mot qui n’exprime pas un objet de pensée, mais seulement la négation de la relation qui constitue la pensée. Supposer que l’existence absolue est un objet de pensée, c’est supposer qu’une relation continue d’exister quand ses termes n’existent plus. Un objet de pensée existe comme tel dans et par scs relations avec quelqu’un qni pense, tandis que l’absolu, en tant qu'absolu, est indépendant de tonte relation. La conception de l’absolu implique dans le même temps la présence et l'absence de la relation qui constitue la pensée ; et tous les efforts que nous faisons pour nous la représenter ne sont que des formes modifiées de la contradiction impliquée dans notre supposition primitive. Ici encore nous sommes en présence d’une contradiction que nous avons faite nous-mêmes. Cela n’implique pas que l'absolu ne puisse exister, mais cela implique d’une manière très-certaine que nous ne pouvons le concevoir comme existant. »
On peut tirer la même conclusion générale d’une autre con-
Digilized by Gt)Ogle
m L’INCONNAISSABLE. • •
dition fondameotale de la pensée, que sir W. Hamilton a omise et dont M. Manscl n'a pas tenu compte. Nous avons déjà examiné cette condition à un autre point de vue dans la dernière section. Tout acte de conscience complet, avec la relation et la distinction, implique aussi la ressemblance. Avant qu’un état mental devienne une idée et un élément de la connaissance, il faut non-seulement qu’il soit connu comme séparé d’espèce de certains états antérieurs avec lesquels on sait qu’il est en relation de succession , mais encore il faut qu’il soit connu comme appartenant à la même espèce que certains états antérieurs. Cette organisation de changements qui constitue la pensée, implique une intégration continue, aussi bien qu’une différenciation continue. Si chaque nouvelle impression mentale était perçue simplement comme une impression en quelque façon opposée aux précédentes, s’il n’y avait pas autre chose qu'une chaîne d’impressions dont chacune quand elle s’est développée était simplement distinguée de celles qui la précédaient, la conscience ne serait qu’un chaos. Pour former celte conscience bien ordonnéeque nousappelons l’intelligence, il faut assimiler chaque impression à d’autres qui occupaient avant cl) es une place dans la série. Il faut classer en môme temps les états successifs de l’esprit et les relations qui les unissent, et la classification ne suppose pas seulemént qu’on élimine le différent, mais aussi qu’on réunit le semblable.. Bref, une cognition vraie n’cst possible que lorsqu’elle s’accompagne d’une récognition. En vain on objectera que si cela était, il ne pourrait y avoir de première cognition, et partant pas de cognilion du tout. Je réponds que la cognition proprement dite ne se forme que petit à petit ; que pendant la première période de l’intelligence, avant que les sensations produites par les rapports avec le monde extérieur aient été mises en ordre, il n’y a pas de cognition au sens strict; et que comme on peut le voir chez tous les enfants, les cognitions se dégagent lentement de la confusion de la conscience en voie de développement, à mesure que les expériences s'arrangent en grou-
BELATIVITÊ DE TOUTE CONNAISSANCE
pes, à mesure que les sensations les plus fréquentes et leurs relations réciproques deviennent assez familières pour qu’on puisse les reconnaître chacune en particulier toutes les fois qu’elles reparaissent. En vain l’on objecte que si la cognition présuppose la récognition, il ne peut pas y avoir de cognition, même pour un adulte, d’un objet qu’il n’a pas encore vu, il suffirait de répondre que si cet objet n’est pas assimilé à des objets déjà vus, il nest pas connu, et qu’il est connu en tant qu’il leur est assimilé. Voici l’explication de ce paradoxe. Un objet peut être classé de différentes manières avec différents degrés d’exactitude. Nous voyons un animal inconnu (notez le mot) jnsqu’ici, et bien qu’il ne soit pas possible de le rapporter à une espèce ou à un genre établi, nous reconnaissons néanmoins qu'il appartient à l’une des grandes divisions, les mammifères, les oiseaux, les reptiles, ou les poissons. Dans le cas où il serait tellement anormal qu’on ne pourrait déterminer à laquelle de ces divisions il se rapporte, on pourrait encore le classer comme vertébré ou invertébré ; si c’est un de ces organismes dont on ne sait pas encore lequel du caractère animal ou du végétal prédomine en lui, on le connaît pour un être vivant ; si l’on pouvait douter qu’il soit doué ou non d’organisation, il resterait hors de doute que c’est un objet matériel, et on le connaîtrait en le reconnaissant pour tel. D’où il résulte évidemment qu’une chose n’est parfaitement connue que lorsqu’elle est sous tous les rapports semblables à des choses déjà observées ; et elle reste inconnue exactement dans la proportion du nombre des rapports sous lesquels elle en diffère. D’où il suit que lorsqu’elle n’a absolument aucun attribut commun avec quoi que soit, elle doit être absolument hors des limites de la connaissance.
Voyons la conséquence que nous pouvons en tirer. Une cognilion du réel, en tant que distingué du phénoménal, doit, si elle existe, se conformer à la loi de la cognition en général. La cause première, l’infini, l’absolu, pour être connus, doivent être classés. Pour qu’ils soient pensés d’une manière positive,
l’inconnaissable.
il faut qu’ils soient pensés comme étant telle ou telle chose, comme appartenant à telle ou telle espèce. PeuTent-ils être semblables en espèce à quelque chose dont les sens nous ont donné l’expérience ? Évidemment non. Entre ce qui crée et ce qui est créé, il faut qu’il y ait une distinction qui s’élève au-dessus des distinctions qui séparent les différentes divisions du créé. Ce qui est sans cause ne peut être assimilé à ce qui est causé : il y a entre les deux, dans les termes mêmes, une opposition radicale. L'infini ne peut être mis dans le même groupe avec quelque chose de fini, puisqu’alors il serait regardé comme non -infini. 11 est impossible de ranger l’absolu et quel*que chose de relatif dans la même catégorie, tant qu’on défi* nira l’absolu : ce qui n’a pas de relation nécessaire. Dirons-nous que l’actuel, quoique inconcevable quand on le classe avec l’apparent, peut être pensé quand on le classe avec lui-mêmeT Cette supposition est aussi absurde que l’autre. Elle suppose la pluralité de la cause première, de l’infini, de l’absolu; ce qui implique contradiction. 11 ne peut y avoir plus d’une cause première, vu que l’existence de plus d’une impliquerait quelque chose qui en nécessite plus d’une ; et ce quelque chose serait la vraie cause première. La supposition qu’il y a deux ou plusieurs infinis se détruit elle-même. On le voit avec évidence quand on se rappelle que ces infinis, en se limitant l’un l’autre, deviendraient finis. Et de môme un absolu qui n’existerait pas seul, mais avec d’autres absolus, cesserait d’être absolu et deviendrait relatif. Par conséquent, l’inconditionné, puisqu’il ne peut être classé ni avec une forme du conditionné ni avec un autre inconditionné, ne peut pas du tout être classé. Admettre qu’il ne peut être connu comme appartenant à telle ou telle espèce, c’est admettre qu’il est inconnaissable.
11 y a donc trois moyens de déduire la relativité de notre connaissance de la nature même de la pensée. L’analyse démontre, et toute proposition moulrc objectivement, que toute pensée implique relation, différence, ressemblance. Tout ce qui ne nous présente pas ces trois caractères n’est point susceptible de
HELATÎT^ DE TOUTE CONNAISSAMCE. 87
cognitioQ. Nous pouvons dire enriii que l’inconditionné qui o’en présente aucun est trois fois inconcevable.
§ 25. En nous plaçant à un autre point de vue, nous pouvons encore découvrir la même grande vérité. Si au lieu d’examiner directement nos facultés intellectuelles telles qu’elles SC montrent dans l’acte de la pensée, ou indirectement telles qu’elles se montrent dans la pensée exprimée par des mots, nous tournons notre attention sur la connexion qui rattache l’esprit et le monde, une conclusion semblable s’impose à nous. Dans la définition môme de la vie, réduite à sa forme la plus abstraite, la même vérité devient visible.
Toutes les actions vitales, considérées non pas séparément mais ensemble, ont pour but final le balancement de certaines opérations extérieures par certaines opérations intérieures. Il J a des forces extérieures toujours en activité qui tendent à mettre la matière dont se composent les corps organisés dans l’étatd’équilibrestableque nous présententles corps bruts; il y a des forces intérieures par lesquelles cette tendance est constamment combattue; et l’on peut regarder les changements perpétuels qui constituent la vie, comme les effets nécessaires de l’existence de cet antagonisme. Par exemple, pour qu’on reste debout, il faut que certains poids soient neutralisés par certains efforts : les membres ou les autres organes gravitant vers la terre entraînent les parties auxquelles ils sont attachés; ils ont donc besoin pour garder leur position de la tension de certains muscles ; ou, en d’autres termes, le groupe de forces qui, s’il était seul, jetterait le corps à terre, doit être contrebalancé par un autre groupe de forces. Autre exemple : pour que la température se maintienne à un degré particulier, la chaleur qui se perd au dehors par suite du rayonnement ou absorbée par le milieu ambiant, doit être remplacée par une opération interne de combinaison chimique qui dégage une plus grande quantité de chaleur. Ajoutez à cela que si les variatious atmosphériques amènent une déperdition plus
L’l^COMIIAlSSABLE.
grande ou plus petite, il faut que la production devienne plus grande ou plus petite. Il en est de même de toutes les actions organiques en général.
Dans les degrés inférieurs de l’échelle animale, nous voyons que les actes de balancement sont directs et simples; dans une plante, par exemple, la vitalité consiste en opérations chimiques et osmotiques en rapport avec la coexistence de la lumière, de la chaleur, de l'eau, et de l’acide carbonique ambiant. Mais chez les animaux, les opérations de balancement deviennent très-complexes. Les matériaux nécessaires à la croissance et à la réparation ne sont pas, comme ceux qui conviennent aux plantes, présents en tous lieux; ils sont au contraire, dispersés et revêtus de formes diverses ; il faut les trouver, s’en emparer et les remettre dans un état, qui les rende propres à l’assimilation. De là la nécessité de la locomotion; de là la nécessité des sens; de là la nécessité des moyens de préhension et de destruction; de là la nécessité d’un appareil digestif approprié. Notez toutefois que ces complications successives ne font qu’aider à maintenir la balance organique dans son intégrité et s’opposer aux forces physiques, chimiques et autres qui tendent à la détruire. Notez encore que, tandis que ces complications successives facilitent l’adaptation fondamentale des actions du dedans à celles du dehors, elles ne sont elles-mêmes que de nouvelles adaptations des actions intérieures à celles de l’extérieur. En effet, les mouvements à l’aide desquels une créature vorace poursuit sa proie, ou ceux à l’aide desquels la proie cherche à éviter la mort, que sont-ils sinon des changements dans l’organisme préparés pour lutter avec certains changements survenus dans le milieu où est plongé l’organisme? Qu’est-ce que l’opération complexe que nous offre l’acte de remarquer un aliment, • sinon une corrélation particulière des modifications nerveuses, répondant à une corrélation particulière des propriétés physiques? Qu’est-ce que l’opération par laquelle l’aliment, après qu’il a été avalé, est amené à une forme appropriée à l’assirai-
KELATITITÉ DE TOUTE CONNAISSANCE
lation , sinon une série d’actions mécaniques et chimiques répondant aux actions mécaniques et chimiques qui distinguent l’aliment? Il en résulte évidemment que, si la vie, dans sa plus simple expression, est la correspondance de certaines actions physico-chimiques internes avec certaines actions physico-chimiques externes, chaque degré qui conduit aux formes supérieures de la vie consiste en une garantie plus assurée de celte correspondance primitive par l’étahlissement d’autres correspondances.
Si 'nous dépouillohs cette conception de tout le superflu, si nous la réduisons à l’expression la plus abstraite, nous nous voyons que la vie peut se déflnir une adaptation coVitinuelle des relations internes aux relations externes. En la définis ant ainsi'^ nous découvrons que la vie physique et la vie psychique sont également contenues dans la définition. T^ous comprenons que ce que nous appelons l’intelligence apparaît quand les relations extérieures, auxquelles les relations internes s’ajustent, commencent à devenir nombreuses, complexes et éloignées dans le temps et l’espace. Nous comprenons que tout progrès de l’intelligence consiste essentiellement en rétablissement d’adaptations plus variées, plus complètes et plus compliquées; et nous voyons que les plus grands progrès de la science peuvent se réduire à des relations mentales de coexistence et de séquence, coordonnées de telle sorte qu’elles correspondent rigoureusement à certaines relations de coexistence et de séquence qui ont jleur siège à l'extérieur. Une chenille qui rampe au hasard et trouve à la longue le chemin qui la mène à une plante d’une certaine odeur,.ct qui se met à manger, a au dedans d’elle une relation organique entre une impression particulière et une série particulière d’actions répondant à la relation externe qui unit l’odeur à la nourriture. Le moineau, guidé par une corrélation plus complexe d’impressions que la couleur, la forme et les mouvements de la chenille font sur lui, guidé aussi par d’autres corrélations qui mesurent la position et la distance
90 l’iNCONNAtSSABLB.
de la chenille, combine certains mouvements musculaires corrélatifs de façon à la saisir. L'épervier qui plane dans les airs est affecté à une bien plus grande distance par les relations de forme et de mouvement que présente le moineau; et les séries beaucoup plus compliquées, et beaucoup plus prolongées de changements nerveux et musculaires corrélatifs, qu’il exécute d’après les diverses relations de position du moineau, aboutissent au succès quand elles y sont bien ajustées. Dans l’esprit du chasseur, l’expérience a noué une relation entre l’apparition et le vol d’un épervier et la destruction des autres oiseaux, y compris le gibier; le chasseur en possède une autre entre les impressions visuelles qui répondent à certaines distances de l’espace, et la portée de son fusil; il a appris aussi, par des observations fréquentes, qu’il faut viser un point un peu en avant de l’oiseau qui vole, pour tirer avec succès. Si nous considérons la fabrication du fusil, nous retrouvons des relations analogues. Des relations de coexistence entre la couleur, la densité d’un minéral et le lieu qu’il occupe dans la terre nous ont appris qu’il contient du fer; et pour en extraire le fer, il faut que certains de nos actes appropriés s’ajustent à certaines affinités manifestées par le minerai de fer, le charbon et la chaux, à une haute température. Si nous faisons un pas de plus et que nous demandions au chimiste de nous expliquer l’explosion de la poudre, ou à un mathématicien de nous donner la théorie des projectiles, nous trouvons encore que les relations tant spéciales que générales de coexistence et de séquence entre les propriétés, les mouvements, les espaces, etc., sont tout ce qu’ils peuvent nous apprendre. Notons en finissant que ce que nous appelons la wri7é(les principes auxquels nous devons nous conformer pour réussir dans nos efforts et conserver notre vie) n’est que la correspondance exacte clés relations subjectives avec les relations objectives ; tandis que l’erreur qui mène à la faute, et par conséquent h la mort, est l’absence de cette correspondance exacte.
RELATITITt DE TOUTE CONNAISSANCE. Vl
Si donc la vie, dans toutes ses manifestations, y compris l’intelligence sous ses formes les plus élevées, consiste en des adaptations continuelles des relations internes aux relations externes, le caractère nécessairement relatif de notre connaissance devient évident. La notion la plus simple étant l’établissement de quelque connexion entre des états subjectifs qui réponde à une connexion entre des agents objectifs , et toutes les notions jusqu’aux plus compliquées étant l’établissement de quelque connexion plus compliquée de ces états qui réponde à une connexion plus compliquée de ces agents^ il est clair que l’opération, si loin qu’elle ait été poussée, ne peut mettre sous les prises de l’intelligence que les états eux-mêmes ou les agents eux-mémes. Nous constatons des choses simultanées et des choses consécutives -, et, supposé que nous le fassions jusqu’à extinction, nous n’aurions jamais que des coexistences et des séquences. Si tout acte de connaissance est la formation dans la conscience d’une relation parallèle à une relation dans le milieu, la relativité de la connaissance est évidente et devient une banalité. Si penser c’est établir des relations, nulle pensée ne peut exprimer plus que des relations.
N’oublions pas de remarquer que l’objet auquel est limitée notre intelligence est le seul auquel notre intelligence ait affaire. La connaissance que nous pouvons atteindre est la seule dont nous puissions tirer parti. Pour conserver la correspondance entre les actions internes et les actions externes, correspondance qui à la fois constitue la vie de chaque instant et les moyens par lesquels la vie se continue dans les instants suivants, il n’est besoin que de connaître les agents qui nous impressionnent dans leur coexistence et leurs séquences, et point du tout de les connaître en eux-mémes. Soient x et y des propriétés uniformément unies dans un objet extérieur, et a et b les effets qu’elles produisent sur notre conscience; supposons que tandis que la propriété x produit en nous l’état mental indifTérent a, la propriété y y produise l’état mental pénible b (correspondant à une lésion physique), tout ce qu’il
l’inconnaissable.
nous faut pour nos besoins, c’est de savoir que x étant uniformément accompagné de y au dehors, a accompagnera uniformément b au dedans ; en sorte que lorsque, par la présence de X, a sera produit dans la conscience, b ou plutôt l’idée de b le suivra et excitera les mouvements par lesquels l’effet de y peut être évité. La seule chose que nous ayons besoin de savoir, c’est que n et é et la relation qui les unit correspondent toujours à X et à ÿ et à la relation qui les unit. Il ne nous importe nullement de savoir si a et i sont semblables à x et y, ou s’ils ne le sont pas. Leur parfaite identité ne nous fait pas gagner un iota, et leur dissemblance totale ne nous cause aucun dommage.
Au fond même de la vie, nous retrouvons la relativité de la connaissance. Non-seulement l’analyse des actions vitales en général nous conduit à conclure que les choses en soi ne peuvent nous être connues, mais elle nous apprend que leur connaissance, si elle était possible, serait sans utilité.
§ 26. Reste encore la question finale. Que devons-nous dire de ce qui dépasse la connaissance? Faut-il nous en tenir aux phénomènes ? La recherche aura-t-elle pour résultat final de bannir de nos esprits toutes choses, à l’exception du relatif? Ou bien faut-il croire quelque chose au delà du relatif?
A ces questions, la logique peut répondre ; les limites de notre intelligence nous confinent rigoureusement dans le relatif, et ce qui dépasse le relatif ne peut être pensé que comme une pure négation ou une non-existence. « L'absolu n’est conçu que par une négation de la concevabilité, » a écrit sir VI . Hamilton. « L’absolu et l’infini, dit M. Mansel, sont, comme l’in- » concevable et l’imperceptible, des noms indiquant non pas un I) objet de pensée ou de conscience, mais uniquement l’ab- » sence des conditions sous lesquelles la conscience est pos- » sible. » De chacune de ces citations on peut conclure que, puisque la raison ne peut nous autoriser à affirmer l’existence positive de ce qui n’est reconnaissable qu’à titre de né-
BELATIVITË DE TODTE COItN'AISSANCE. 9S
gation, nous ne pouvons raisonnablement afBrmer l’existence positive de quoi que ce soit au delà des phénomènes.
Cette conclusion parait inévitable, et cependant je crois qu’elle contient une grave erreur. Les prémisses une fois adoptées, il faut sans doute admettre la conclusion. Mais les prémisses dans la forme présentée par sir W. Hamilton et M. Mansel ne sont pas rigoureusement vraies. J’ai cité, dans les pages précédentes, en les approuvant, il est vrai, les arguments à l’aide desquels ces auteurs démontrent que l’absolu est inconnaissable, et je les ai renforcés par d’autres raisons aussi péremptoires. Cependant il reste à faire une restriction qui nous sauve du scepticisme auquel, sans elle, on ne saurait échapper. Tant que nous ne quittons pas le côté purement logique de la question, il faut accepter dans leur intégrité les propositions citées plus haut ; on ne peut le contester. Mais dés que nous considérons un autre côté plus large, le côté psycho* logique, nous voyons que ces propositions expriment imparfaitement la vérité; qu’elles omettent, ou plutôt excluent un fait de la plus haute importance. Précisons. A côté de la conscience définie dont la logique formule les lois, il y a aussi une conscience indéfinie qui ne peut être formulée. A côté des pensées complètes et des pensées incomplètes qui, bien qu’incomplètes, sont encore susceptibles de recevoir leur complément, il y a des pensées qu’il est impossible de compléter et qui n’en sont pas moins réelles, parce qu’elles sont des affections normales de l’intelligence.
Notons d’abord que tous les raisonnements par lesquels on démontre la relativité de la connaissance supposent distinctement l’existence positive de quelque chose au delà du relatif. Dire que nous ne pouvons connaître l’absolu, c’est affirmer implicitement qu’il y a un absolu. Quand nous nions que nous ayons le pouvoir de connaître Veesence de l’absolu, nous en admettons tacitement Yexistence, et ce seul fait prouve que l’absolu a été présent à l’esprit, non pas en tant que rien, mais en tant que quelque chose. Il en est de même à chaque
96 t*WC0W!»AiMA'9tE.
pas du raisonnemput qui sert d’appui à la doctrine de ia relativité. Le notimène nommé partout comme antithèse du phénomène, est pensé partout et nécessairement comme une réalité. Il est rigoureusement impossible de concevoir que notre connaissance n’ait pour objet que des apparences sans concevoir en même temps une réalité dont ces apparences soient les représentations. En effet, l'apparence est inintelligible sans la réalité. Rayez du raisonnement les mots inconditionné, infini, absolu et leurs équivalents, et écrivez à leur place négation de la coneevabilité ou absence des conditions sous lesquelles la conscience est possible, et vous voyez de suite que le raisonnement devient un non-sens. Effectivement, pour qu’une seule des propositions dont se compose le raisonnement soit concevable, il faut que l’inconditionné y soit représenté comme positif et non comme négatif. Mais alors comment peut-on tirer légitimement du raisonnement la conclusion que notre conception de l’inconditionné est négative? Un raisonnement qui assigne à un certain mot un certain sens, mais qui finit par démontrer que ce mot n’a pas de sens, est un raisonnement ruineux. Il est donc évident que la démonstration de l’impossibilité d’une représentation définie de l’absolu suppose inévitablement une représentation indéfinie de l’absolu.
C’est en analysant notre conception de l’antithèse du relatif et de l’absolu, que nous trouverons peut-être le moyen de montrer que les conditions nécessaires de la pensée nous forcent de former une conscience positive quoique vague de ce qui dépasse la conscience. Personne ne met en doute que les antinomies de la pensée : le tout et la partie, l’égal et l’inégal, le singulier et le pluriel, ne soient nécessairement conçus comme corrélatifs ; la conception d’une partie est impossible sans la conception d’un tout; il ne peut y avoir d’idée d'égalité sans une idée d’inégalité. Et l’on reconnaît que le relatif n’est lui-même conçu comme tel que par opposition au nonrelatif ou absolu. Fidèle à la position qu’il avait prise et que j’ai déjà indiquée, sir W. Hamilton soutient cependant dans
RELATITITË DE TOUTE CONNAISSANCE. 9
sa critique tranchante (et irréfutable dans la plus grande partie) du système de Cousin, que l'un de ces termes corrélalatifs n'est rien de plus que la négation de l’autre. « Les termes corrélatifs, dit-il, se supposent certainement l’un l’autre, mais ils sont ou ne sont pas également réels et positifs. Dans la pensée, les termes contradictoires s’impliquent nécessairement l’un l’autre, car la connaisssance des contradictoires est une. Mais loin que la réalité de l’un d’eux garantisse celle de l’autre, elle n’est rien de plus que sa négation. Ainsi toute notion positive (le concept d’une chose parce qu’elle est) suppose une notion négative (le concept d’une chose par ce qu’elle n’est pas), et la plus haute notion positive, la notion du concevable, n’est pas sans avoir un correspondant négatif dans la notion de l’inconcevable. Mais, bien qu’elles se supposent réciproquement, la positive seule est réelle ; la négative n’est que la suppression de l’autre, et dans la plus haute généralité elle n’est que la suppression de la pensée même, n Eh bien, cette affirmation que de ces deux termes contradictoires « le négatif n'at que la suppression de l’autre, n’e$t rien de plut que sa négation H, celte affirmation, dis-je, n’est pas vraie. Pour les corrélatifs, tels que l’égal et l’inégal, il est évident que le concept négatif contient quelque chose de plus que la négation du positif; en effet, les choses dont on nie l’égalité ne sont pas pour cela effacées de la conscience. SirW. Hamilton n’a pas vu qu’il en est de même pour les corrélatifs dont la négation est inconcevable, au vrai sens du mot. Prenons, par exemple, le limité et l’illimité. Notre notion du limité se compose premièrement d’une conception d’une certaine espèce d’être, et secondement d’une conception des limites sous lesquelles elle est connue. Dans son antithèse, la notion de l’illimité, la conception des limites est abolie, mais non celle d’une certaine espèce d’être. Il est tout à fait vrai qu’en l’absence de limites conçues celte conception cesse d’être un concept proprement dit, mais elle D’en reste pas moins un mode de conscience. Si dans ce cas le contradictoire négatif n’était, comme un dit, rien de plus
L*INOONNAtSSmE.
qu’une négation de l’autre, et par conséquent une pure nonentité, il devrait en résulter qu’on pourrait employer les contradictoires négatifs indifféremment l’un pour l’aulrc. On devrait pouvoir penser l’illimité comme antithèse du divisible, et l’indivisible comme antithèse du limité. Au contraire, l’impossibilité de faire de ces termes un tel usage prouve que dans la conscience l’illimité et l’indivisible sont distincts de qualité, et par conséquent qu’ils sont positifs et réels puisqu’il ne peut exister de distinction entre deux riens. L’erreur dans laquelle tombent tout naturellement les philosophes occupés à démontrer les limites et les conditions de la conscience, consiste à supposer que la conscience ne contient rien que des limites et des conditions ; ils ne tiennent aucun compte des choses qui sont limitées et conditionnées. On oublie qu’il y a quelque chose qui forme aussi la substance brute de la pensée définie et qui reste après que les qualités débuies qu’elle a reçues de la conscience ont été détruites. Eh bien, changez les mots, et tout ceci s’applique à la dernière et à la plus haute des antinomies, celle du relatif et du non-relatif. Nous avons conscience du relatif comme d’une existence soumise à des conditions et à des limites ; il est impossible de concevoir ces conditions et ces limites séparées de quelque chose à quoi elles donnent la forme; la suppression de ces conditions et de ces limites est, dans l’hypothèse, la suppression des conditions et des limites seulement. En conséquence, il doit y avoir un résidu, une conception de ce quelque chose qui remplit leur contour, et c’est ce quelque chose d’indéfini qui constitue notre conception du non-relatif ou absolu. Bien qu’il soit impossible de donner à cette conception une expression qualitative ou quantitative quelconque, il n’en est pas moins certain qu’elle s’impose à nous comme un élément positif et indestructible de la pensée.
Cette vérité devient encore plus manifeste quand on observe que notre conception du relatif disparait dès que notre conception de l’absolu n’est plus qu’une pure négation. Les au-
«ELATmrÊ OE TOUTE COMNAISSINCE.
leurs que j’ai déjà cités admettent, ou plutôt soutiennent, que les contradictoires ne peuvent être connus qu’en relation l’un avec l’autre; que l’égalité, par exemple, est inconcevable séparée de son corrélatif l’inégalité; et qu’ainsi le relatif même ne peut être conçu que par opposition au non-relatif. Ils admettent ou plutôt ils soutiennent que la conception de la relation implique la conception de ses deux termes. Nous demander de concevoir la relation entre le relatif et le non-relatif sans avoir conscience de chacun d’eux, « c’est (pour citer les paroles de M. Mansel, en leur donnant une application différente) comme si l’on demandait de comparer ce dont nous » avons conscience avec ce dont nous n’avons pas conscience; » la comparaison étant elle-même un acte de conscience n’est B possible que par la conscience de ses deux objets ». Que devient alors l'afilrraation que « l’absolu n’est conçu que comme » une pure négation de la concevabilité », ou comme « l’absence pure des conditions sous lesquelles la conscience est possible »? Si le non-relatif ou absolu n’est présent à la pensée qu’à titre de négation pure, la relation entre lui et le relatif devient inintelligible, parce qu’un des termes de la relation est absent de la conscience. Si la relation est inintelligible, le relatif lui-même est inintelligible faute de son antithèse : d’où résulte l’évanouissement de toute pensée.
On me permettra de montrer que sir \V. Hamillon et M. Mansel admettent tous deux d’une manière fort claire, dans d’autres passages, que notre conception de l’absolu , bien qu’indéfinie, est positive et non négative. Le passage de sir W. Hamilton que j’ai déjà cité, où il afOrme que « l’absolu n’est conçu que comme négation de la concevabilité », finit même par la remarque que « dès que nous avons conscience I de notre incapacité de concevoir quelque chose au-dessus du » relatif, du fini, une révélation merveilleuse nous inspire une » croyance à l’existence de quelque chose d’inconditionné qui » dépasse la sphère de toute réalité compréhensible ». La dernière de ces deux assertions admet en pratique ce que l’autre msccR. 7
98 L’IMCOHNAISSABU-
nie. Par les lois de la pensée telles qu’il les a interprétées, sir W. Hamilton est réduit à conclure que notre conception de l’absolu n’est qu’une pure négation. Néanmoins il trouve qu’il existe dans la conscience une conviction irrésistible de Feiistence réelle de quelque chose d'inconditionné. Il se débarrasse de l’inconséquence où le jette cette déclaration, en disant que O nous recevons l’inspiration d’une révélation merveilleuse»; voulant probablement donner à entendre par là que cette inspiration nous vient autrement que par les lois de la pensée el d’une manière surnaturelle. M. Mansel est conduit à la môme inconséquence. Quand il nous dit que o nous sommes forcés par la constitution de notre esprit de croire à l’existence d’nn être absolu et infini, que celte croyance semble nous être imposée comme le complément de notre conception du relatif et du fini » ; il déclare d’une manière implicite que la conception de cet être est positive, non pas négative. 11 admet tacitement que nous sommes obligés de regarder l’absolu comme quelque chose de plus qu’une négation, et que la conception que nous en avons n’est pas « seulement l’absence des conditions sous B lesquelles la conscience est possible » .
L’importance suprême de cette question doit me servir d’excuse si je réclame encore l’attention du lecteur, dans l’espoir de porter la lumière sur les difficultés qui s’élèvent encore. En étudiant l’opération de la pensée, on comprendra mieux le caractère essentiellement positif de notre conception de l'inconditionné, qui, ainsi que nous l’avons vu, résulte d’une loi fondamentale de la pensée.
Pour prouver la relativité de notre connaissance, on dit que nous ne pouvons concevoir l’espace ou le temps comme limités ni comme illimités. On fait voir que dès que nous imaginons une limite au temps ou à l’espace, il se produit aussitèt une conception d’un espace ou d’un temps au delà de cette limite. Cet espace ou ce temps plus lointain, si nous ne le considérons pas comme défini, nous le considérons cependant comme réel. Si nous ne nous en formons pas une conceptioD
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BEIATTTTTÉ DB TOÜTE CONNAISSANCE.
proprement dite, puisque nous ne pouvons l’enfermer dans des limites, nous avons pourtant dans notre esprit la substance informe de cette conception. Il en est de même de notre conception de la cause. Nous ne sommes pas plus capables de nous faire une idée circonscrite de la cause que de l’espace ou du temps; et par conséquent nous sommes obligés de penser la cause qui dépasse la limite de notre pensée, comme positive quoique indéfinie. De même que lorsque nous pensons un espace borné, il se forme une conception rudimentaire d’espace au delà des bornes; de même quand nous pensons une cause définie, il se forme une conception rudimentaire de cause au delà. Dans un cas comme dans l’autre, cette conception rudimentaire est en substance semblable à celle qui la suppose, quoiqu’elle n’ait pas de forme. L’impulsion de la pensée nous porte inévitablement par delà l’existence conditionnée à l'existence inconditionnée; et celle-ci demeure toujours en nous comme le corps d’une pensée à laquelle nous ne pouvons donner de forme.
De là notre ferme croyance à la réalité objective, croyance que la critique métaphysique ne peut ébranler un seul moment. On peut venir nous dire que ce morceau de matière que nous regardons comme existant en dehors de nous ne peut être réellement connu, que nous pouvons seulement connaître les impressions qu’il produit sur nous; mais nous sommes forcé, par la relativité de la pensée, de penser que ces impressions sont en relation avec une cause positive, et alors apparaît une notion rudimentaire d’une existence réelle qui les produit. Si l’on prouve que toute notion d’une existence réelle implique une contradiction radicale, que la matière, de quelque façon que nous la concevions, ne peut être la matière telle qu’elle est eifectivement, notre conception se transforme et n’est pas détruite ; il reste le sens de la réalité, séparée autant que possible des formes spéciales sous lesquelles elle était auparavant représentée dans la pensée. Quoique la philosophie condamne l’un après l’autre tout essai de conception de l’absolu;
L’INCONNAISSABLE
quoiqu’elle nous prouve que l'absolu n’est ni ceci, ni cela, ni celle autre chose encore, quoique, pour lui obéir, nous niions l’une après l’autre toutes les idées à mesure qu’elles se produisent, comme nous ne pouvons bannir tout le contenu de la conscience, il reste toujours au fond un élément qui passe sous de nouvelles formes. La négation continuelle de toute forme et de toute limite particulière n’a pas d’autre résultat que de supprimer plus ou moins complètement toutes les formes et toutes les limites, et d’aboutir à une conception indéfinie de l’informe et de l’illimité.
Ici nous rencontrons la difficulté principale. Gomment une conception de l’informe et de l’illimité peut-elle se constituer, quand par sa nature même la conscience n’est possible que sous des formes et des limites? Si toute conception d’existence est une conception d’existence conditionnée, comment peut-il rester quelque chose après la négation des conditions? Si la suppression des conditions de la conscience ne supprime pas directement la substance môme de la conception, ne la supprime-t-ellc pas implicitement? La conception ne doit-elle pas s’évanouir quand les conditions de son existence s’évanouissent? Il est évident qu’il doit y avoir une solution de cette difficulté, puisque ceux qui la soulèvent admettent, ainsi que je l’ai fait voir, que nous avons cette conception; et la solution paraît être celle que j’ai déjà esquissée. Une conception comme celle-là n’est pas et ne peut pas être constituée par un acte mental unique, mais elle est le produit de plusieurs actes mentais. Dans tout concept il y a un élément qui persiste. Il est impossible que cet élément soit absent de la conscience, et il est également impossible qu’il y soit présent tout seul. L’une ou l’autre alternative implique la non-conscience, l’une faute de substance; l’autre faute de forme. Mais la persistance de cet élément sous des conditions successives, nécessite qu’il soit perçu en tant que distinct de ses conditions, et indépendant d’elles. Le sentiment d’un quelque chose qui est conditionné dans toute pensée ne peut être rejeté, parce que
REtATTflTÊ DE TOUTE CONNAISSANCE. 101
le quelque chose ne peut être rejeté. Comment donc aperçoiton ce quelque chose? évidemment en combinant des concepts successifs privés de leurs limites et de leurs conditions. Nous formons cette idée indéflnie comme nous formons plusieurs de nos idées définies en fusionnant une série d’idées. Donnons un exemple. Un objet étendu, compliqué, pourvu d’attributs trop nombreux pour être représentés à la fois, est pourtant [conçu d’une manière suffisante par l’union de plusieurs représentations représentant chacune une partie de ses attributs. Quand on pense à un piano, ce qui se montre d’abord dans l’imagination c’est l’image visuelle du piano, à laquelle s’ajoutent aussitôt (quoique par des actes de conscience séparés) les idées du côté qu’on ne voit pas, et de la substance solide qui le compose. Cependant une conception complète comprend les cordes, les marteaux, les pédales, les sourdines ; si l’on ajoute l’une après l’autre les idées de ces objets à la conception, les attributs dont on avait d’abord l’idée s’effacent plus ou moins de la conscience. Néanmoins le groupe total constitue une représentation d’un piano. Or, de même que dans ce cas nous formons un concept défini d’une existence spéciale en posant des limites et des conditions dans des actes successifs, de même dans le cas opposé nous formons une notion indéfinie d’une existence générale, en enlevant les limites et les conditions dans des actes successifs. En fondant ensemble une série d’états de conscience, dans chacun desquels, à mesure qu’il se forme, nous abolissons les restrictions et les conditions, nous produisons une conception de quelque chose d’inconditionné. Parlons plus rigoureusement. Cette conception n’est pas l’abstrait d’un groupe de pensées, d’idées, de conceptions; c’est l’abstrait de toutes les pensées, idées ou conceptions. Ce qui leur est commun à toutes, ce que nous ne pouvons rejeter, c’est ce que nous désignons par le nom commun d’existence. Séparé de chacun de ses modes par leur perpétuel changement, il demeure comme une conception indéflnie de quelque chose qui reste constant sous tous les modes, une conception
l*niCONfl4ISSâBLB.
indéfinie de l’existence isolée de ses apparences. La dislioclion que nous sentons entre l’exislence spéciale et l’existence générale est la distinction entre ce qui peut changer en nous et ce qui ne le peut pas. Le contraste entre l'absolu et le relatif dans nos esprits n’est au fond que le constraste entre l’élément mental qui existe absolument et les éléments qui existent rel»* tivement.
Par sa vraie nature, cet élément mental dernier est donc à la fois nécessairement indéfini et nécessairement indestructible. Notre conception de l’inconditionné étant littéralement la conscience inconditionnée ou la substance pure de la pensée, it laquelle nous donnons en pensant ditférentes formes, il s’ensuit qu’un sentiment toujours présent d’existence réelle fait la base même de notre intelligence. Puisque nous pouvons dans des actes intellectuels successifs nous défaire de toutes les conditions particulières, et les remplacer par d’autres, mais que noos ne pouvons nous défaire de cette substance indifférenciée de la conscience, qui reçoit des conditions nouvelles dans chaque pensée, il reste toujours en nous un sentiment de ce qui existe d’une manière persistante et indépendante des conditions. En même temps que les lois de la pensée nous interdisent de former une conception d’existence absolue, elles nous empêchent également de nous défaire de la conception d’existence absolue, puisque cette conception n’est, nous venons de le voir, que le revers de la conscience de soi. Enfin, puisque la seule mesure delà validité relative de nos croyances, c’est la résistance qu’elles opposent aux efforts qu’on fait pour les changer, il en résulte que celle qui persiste dans tous les temps, parmi toutes les circonstances, et qui ne peut cesser à moins que la conscience elle-même ne cesse, possède la plus haute valeur.
Résumons cette discussion un peu trop étendue. Nous avons vu comment, dans l’affirmation même que toute la connaissance proprement dite est relative, est impliquée l’affirmation qu’il existe un nun-rçlatif. Nous avons vu comment i
BBLATmrt DE TOUTE CONMAISSAHCE. lOS
chaque pas du raisonnement qui établit cette doctrine, on fait la même supposition. Nous avons vu comment, de la nécessité même de penser en relations, il résulte que le relatif lui-même est inconcevable s’il n’est pas en relation avec un non-relatif réel. Nous avons vu qu’à moins d’admettre un non-relatif réel, le relatif lui-même devient absolu, et accule l’argument à une contradiction. En examinant l’opération de la pensée, nous avons vu également comment il nous est impossible de nous défaire de la conscience d*une réalité cachée derrière les apparences, et comment de cette impossibilité résulte notre indestructible croyance à cette réalité.