CHAPITRE V
RÉCONCIUATION
§ 27. Ainsi toutes les voies de raisonnement aboutissent à la même conclusion. L’inférence déduite à priori dans le dernier chapitre confirme les inférences à posteriori des deux chapitres précédents. Quand nous essayons de répondre aux questions les plus élevées de la science objective, l’entendement nous révèle sa propre impuissance; et la science subjective nous fait voir que cette impuissance est le résultat nécessaire des lois de l’entendement. Non-seulement nous apprenons par l'insuccès de nos efforts que la réalité cachée sous les apparences est à jamais inconcevable pour nous; mais nous apprenons aussi pourquoi la nature même de notre intelligence veut qu’il en soit ainsi. Enfin nous découvrons que cette conclusion qui, dans sa forme absolue, semble contraire aux convictions instinctives de l’humanité, s’harmonise avec elles quand on y apporte les restrictions nécessaires. Bien qu’on ne puisse connaître l’absolu en aucune façon et à aucun degré, si l’on prend le mot connaître au sens strict, nous voyons pourtant que l’existence positive de l’absolu est une donnée nécessaire de la conscience ; que, tant que la conscience dure, nous ne pouvons un seul instant nous débarrasser de cette donnée; et qu’alors la croyance qui y a son fondement a une certitude supérieure à toutes les autres.
Cette donnée sera donc la base de l’accord que nous avons voulu trouver. Cette conclusion que la science objective dé-
BÊCONaUATlON.
montre, dont la science subjective prouve la nécessité, cette conclusion qui d’une part exprime la doctrine de l’école anglaise, et qui de l’autre reconnaît une éme de vérité dans la doctrine de ses adversaires, les philosophes allemands ; cette conclusion qui met les résultats de la spéculation en harmonie avec ceux du sens commun, est aussi celle qui réconcilie la Religion et la Science. Le sens commun affirme l’existence d’une réalité ; la science objective prouve que cette réalité ne peut pas être ce que nous pensons qu’elle est ; la science subjective fait voir pourquoi nous ne pouvons la penser comme elle est ; et dans cette affirmation d’une réalité dont la nature est absolument insondable, la Religion reconnaît un principe essentiellement identique avec le sien. Nous sommes forcés de regarder tous les phénomènes comme la manifestation d’un pouvoir qui agit sur nous; quoique l’omniprésence soit inintelligible, comme l’expérience ne découvre pas de limite à la diffusion des phénomènes, nous ne pouvons pas concevoir de limite à la présence de ce pouvoir; et d’un autre côté la critique scientifique nous apprend que ce pouvoir est incompréhensible. Eh bien, cette conception d’un pouvoir incompréhensible, que nous appelons omniprésent, parce que nous sommes dans l’incapacité d’en fixer les limites, est précisément ce qui sert de base à la Religion.
Pour comprendre pleinement à quel point la réconciliation basée sur ce principe est réelle, il est nécessaire d’examiner l’attitude que la Religion et la Science ont chacune gardée continuellement en face de celte conclusion. 11 faut remarquer que de tout temps, les imperfections de l’ime ont dû subir les corrections de l’autre ; et que le but final de leur critique mutuelle ne peut être qu’un accord complet sur ce principe le plus large et le plus profond de tous.
§ 28. Reconnaissons à la Religion le grand mérite d’avoir dès le commencement discerné vaguement le principe dernier, et de n’avoir jamais cessé de le proclamer. Dans ses for-
L’inCONNAISSàBU.
loe
mes primitives les plus grossières, elle manifestait vaguement^ et avec inconsistance sans doute, une intention qui forme le germe de la croyance supérieure où toutes les philosophies s’unissent finalement. On peut reconnaître dans le plus gros-' sier fétichisme la conscience d’un mystère. Chacune des croyances supérieures rejetant les interprétations précises et simples qu’on donnait avant elle de la nature, est par le fait devenue plus religieuse que les précédentes. A mesure que les puissances tout à fait concrètes et tout à fait concevables, qu’on donne pour les causes des choses, ont cédé la place k des puissances moins concrètes et moins concevables, l’élément de mystère est devenu nécessairement plus prépondérant. L’histoire religieuse n’est au fond que la série des phases de la disparition des dogmes positifs qui ôtaient le mystère du mystère. C’est ainsi que la Religion s’est de plus en plus rapprochée de la reconnaissance complète du mystère, son but final.
C’est pour cette croyance essentiellement certaine que la Religion a toujours combattu. Elle l’a épousée alors que des vêtements grossiers la déguisaient, elle s’y attache malgré les travestissements qui la défigurent, et ne cesse pas de la défendre. Elle a partout établi et propagé, sous une modification ou sous une autre, la doctrine que toutes les choses sont des manifestations d’un pouvoir qui dépasse notre connaissance. De siècle en siècle, la Science a continuellement battu la Religion partout où celle-ci a engagé la lutte, et l’a obligée d’abandonner quelques-unes de ses positions; malgré ses revers, la Religion défend les positions qui lui restent avec une obstination que rien ne diminue. On a beau étaler aux yeux l’inconséquence logique de ses conclusions, on a beau prouver l’absurdité de chacun de ses dogmes particuliers, on n’a pas pu ébranler sa fidélité à la vérité dernière qu’elle proclame. La critique a pulvérisé tousses arguments et l'a réduite au silence, mais la Religion a toujours gardé un sentiment indestructible d’une vérité qui, malgré les vices des dogmes qui l’exprimest,
afOOIKULIATION.
n’en est pas moins hors de toute dispute. Son adhésion à cette croyance a été essentiellement sincère, et l’humanité lui a toujours dû et lui devra toujours de la reconnaissance pour l’avoir conservée et répandue.
Mais si la Religion a eu depuis le commencement la mission d’empécher les hommes de s’absorber tout à fait dans le relatif et l'immédiat, et de réveiller en eux la conscience de quelque chose de supérieur, elle ne s’en est acquittée que d’une manière bien imparfaite. La Religion a toujours été plus ou moins irréligieuse; elle l’est encore aujourd’hui. En premier lieu, elle a toujours fait profession de posséder quelque connaissance de ce qui s’élève au-dessus de la connaissance, et par là elle a contredit ses propres enseignements. Tantôt elle affirme que la cause de toutes choses dépasse l’entendement, tantôt elle affirme que la cause de toutes choses possède tels et tels attributs, et qu’on peut la comprendre. En second lieu, si d’une part elle a été sincère dans sa fidélité à la grande vérité qu’elle avait mission de défendre, elle a souvent manqué de sincérité et par conséquent elle a été irréligieuse en affirmant des doctrines insoutenables qui l’offusquaient. On a à plusieurs reprises mis en question chacune des affirmations de la religion sur la nature, les actes oh les motifs de ce pouvoir que l’univers nous révèle, et l’on a vu qu’elles étaient chacune en contradiction avec elle-mémes, ou avec les autres. Néanmoins, de siècle en siècle, on s’est appuyé sur ces allirmations, bien qu’on sentit quelles ne pouvaient supporter l’examen. Paraissant ignorer que sa position centrale est inexpugnable, la Religion a défendu avec obstination tous les ouvrages extérieurs longtemps après qu’ils n’étaient évidemment plus tenables. Ceci nous amène naturellement à la troisième et à la plus grave forme d’irréligion que la Religion a professée, à savoir, une croyance imparfaite à l’objet qu’elle fait particulièrement profession de croire. La Religion n’a jamais bien compris que sa position centrale est inexpugnable. Dans la foi la plus pieuse, nous le voyons d’ordinaire, il y a un noyau de
l’inconnaissable.
lOK
scepticisme; et ce noyau de scepticisme est la cause de l’effroi qu’inspire à la Religion la Science. Obligée d’abandonner une à une les superstitions qu’elle défendait autrefois opiniâtrément, et voyant chaque jour ses plus chères croyances de plus en plus ébranlées, la Religion laisse percer la crainte qu’un jour ne vienne où toutes les choses seront expliquées, révélant ainsi qu’au fond elle doute de l’incompréhensibilité réelle de la cause incompréhensible dont elle a conscience.
Nous ne devrons donc jamais oublier que la Religion, malgré ses nombreuses erreurs et ses corruptions, a constamment afflrmé et propagé une vérité suprême. Dès le début la reconnaissance de cette vérité suprême, bien qu’imparfaitement conçue, a été son élément vital; et ses vices, autrefois excessifs, mais diminuant graduellement, sont venus de ce qu’elle ne reconnaissait pas complètement ce qu’elle reconnaissait en partie. L’élément vraiment religieux de la Religion a toujours été bon; ses éléments irréligieux seuls ont été reconnus insoutenables en théorie et mauvais en pratique ; mais elle s’en est puriOée de plus en plus.
§ 29. Remarquons maintenant que la Science a toujours été l’agent de cette purification. Nous ne tenons pas assez compte de ce côté de la fonction de la Science. La Religion ignore la dette immense qu’elle a contractée envers la Science; et celle-ci sait à peine tout ce que la Religion lui doit. On prouverait cependant que tous les degrés de développement parcourus par la Religion, depuis sa conception primitive et la plus grossière, jusqu’aux idées relativement élevées qu’elle professe aujourd’hui, elle les a parcourus grâcÆ à la Science, ou plutôt forcée par la Science. De nos jours encore, la Science ne la presse-t-elle pas de s’avancer dans le même sens.
Si nous donnons au mot science son vrai sens, c’est-à-dire s’il représente la somme de connaissance positive et définie de l’ordre qui règne parmi les phénomènes environnants,
BfiCONCIUATlON.
nous voyons manifestement que dès le début la découverte d'un ordre établi a modifié cette conception de désordre, ou d’ordre indéterminé, qui se trouve au fond de toute superstition. Quand l’expérience eut prouvé que certains changements familiers arrivent toujours dans la même succession, la conception d’une personnalité spéciale dont la volonté gouverne ces changements tendit à s’effacer de l’esprit. El quand, degré par degré, raccumulalion des faits observés eut fait subir le même sort aux changements les moins familiers, les croyances correspondantes subirent une modification semblable.
Cette pression de la Science sur la Religion semble antireligieuse à ceux qui l’exercent et à ceux qui la subissent ; mais c’est le contraire. A la puissance spécifique intelligible qu’on supposait en premier lieu, on substitue une puissance moins spécifique et moins compréhensible; au premier moment, cette dernière, par suite de son opposition avec la première, ne peut sans doute éveiller le même sentiment; mais cependant, parce qn’elle est moins compréhensible, elle doit nécessairement le faire naître plus complètement. Prenons un exemple. .\ntrefois on regardait le soleil comme le char d’un dieu ; on le croyait traîné par des chevaux. Nous n’avons pas à rechercher jusqu’à quel point on idéalisait l’idée qu’on exprimait si grossièrement. Il suffit de remarquer qu’en expliquant ainsi le mouvement apparent du soleil par une puissance semblable à des forces terrestres et visibles, on rabaissait une merveille de tous les jours au niveau des intelligences les plus vulgaires. Quand, plusieurs siècles après, Képler découvrit que les planètes tournent autour du soleil, suivant des ellipses, et qu’elles décrivent des aires égales en des temps égaux, il conclut que dans chaque planète il devait y avoir un esprit pour en guider les mouvements. Nous voyons par cet exemple comment les progrès de la science ont fait disparaître l’idée d’une traction mécanique grossière comme celle qui donnait autrefois le mouvement au soleil; nous voyons ensuite que lorsqu’à cette idée grossière on substitua celle d’une force indéfinie et
L'iRcmniiassAUE.
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moins fiteile à concevoir, on crut encore nécessaire de supposer qu'un agent personnel était la cause de rirrégularité régulière du mouvement. Quand enfin on prouva que les révolutions planétaires avec leurs variations et leurs perturbaobéissent à une loi universelle; quand les esprits directeurs conçus par Képler furent mis de côté, et qu’à leur place on installa la force de la gravitation, le changement fut en réalité l’abolition d’une puissance qu’on pouvait se figurer et l’avénement d’une puissance qu’on ne pouvait pas se figurer. Car si la loi de la gravitation tombe sous les prises de notre entendement, il est impossible de se faire une idée d’une fone de gravitation. Newton même avouait que cette force est incompréhensible sans l’entremise d’un éther; mais nous avons vu (§ 18) que l’hypothèse de cet éther ne nous fait pas avancer d’un pas. 11 en est ainsi de la science en général : elle progresse en groupant des relations particulières de phénomènes sous des lois; puis en groupant ces lois spéciales sous des lois de plus en plus générales, et son progrès consiste nécessairement à découvrir des causes de plus en plus abstraites. Or, des causes de plus en plus abstraites sont des causes de plus en plus inconcevables, puisque la formation d’une conception abstraite suppose la suppression de certains éléments concrets de la pensée. 11 résulte de là que la conception la plus abstraite, vers laquelle la Science s’avance graduellement, est celle qui se confond avec l’inconcevable et l’inintelligible par suite de la suppression de tous les éléments concrets de la pensée. C’est ce qui nous donne le droit d’affirmer que les croyances imposées par la Science à la Religion sont au fond plus religieuses que celles qu’elles supplantent.
Toutefois la Science comme la Religion n’a que très-imparfaitement rempli sa mission. De même que la Religion est restée au-dessous de sa fonction parce qu’elle a été irréligieuse, la science est restée au-dessous de sa fonction parce qu’elle a été irucietUi figue. Notez les points de ressemblance. A ses débuts, quand la Science eut commencé à enseigner les relations con-
MÊOONaLI&TIOR.
stantcs des phénomènes, et par suite discrédité la croyance aux personnalités distinctes qu’on regardait comme leurs causes, elle leur substitua la croyance à des puissances causales qui, si elles n’étaient pas personnelles, étaient au moins concrètes. Quand on disait que certains faits montraient que la nature a horreur du vide, quand on expliquait la propriété de l’or par une entité appelée Yauréité, quand on attribuait les phénomènes de la vie à un principe vital, on établissait un mode d’interprétation du fait, qui, s’il était en opposition avec le mode religieux, parce qu’il attribuait ces faits à d’cMutres puissances, n’en était pas moins inscientiflque, parce qu'il faisait profession de connaître ce sur quoi rien n’était connu. La Science a abandonné ces puissances métaphysiques, elle a reconnu qu’elles n’avaient pas d’existence indépendante, qu’elles n’étaient que des combinaisons tout à fait particulières de causes générales; en conséquence, elle a plus récemment attribué de vastes groupes de phénomènes à l’électricité, à l’affinité chimique et à d’autres forces générales analogues. Mais en faisant de ces forces des entités indépendantes et dernières, la Science a gardé en somme la même attitude qu’auparavant. En expliquant ainsi tous les phénomènes, y compris ceux de la vie et de pensée, non-seulement elle a persévéré dans son antagonisme apparent avec la religion, parce qu’elle a eu recours à des puissances d’une espèce radicalement différente, mais encore elle est restée inscientiQque parce qu’elle s’est donnée, sans le dire, l’air de savoir quelque chose de la nature de ces puissances. A présent, il est vrai, les savants les plus avancés abandonnent ces dernières conceptions comme leurs prédécesseurs avaient abandonné les premières. Le magnétisme, la chaleur, la lumière, qu’on avait quelque temps regardés comme autant d’impondérables distincts, commencent aujourd’hui à n'étre plus pour les physiciens que des modes différents de manifestation d’une force universelle. Les physiciens cessent donc de se figurer cette force comme compréhensible. A chaque phase de son progrès, la
l'inconnaissable.
Science a coupé court aux questions par des solutions superficielles. Infidèle à sa méthode, elle a négligé de s’enquérir de la nature des agents qu’elle invoquait avec si peu de façon. Sans doute, dans chacune des phases qu’elle a parcourues successivement elle a marché plus avant et absorbé les prétendues puissances qu’elle avait invoquées dans des puissances plus générales et plus abstraites, mais elle a commis la faute de se contenter de ces dernières comme elle se contentait auparavant des premières, et de les donner pour des réalités constatées. Voilà le tort qui lit toujours le caractère inscieatifique de la science et qui a toujours été en partie la ca’'sc de sa lutte avec la religion.
§ 30. Nous voyons donc que depuis l’origine les fautes de la Religion comme celles de la Science ont été les fautes d’un développement imcomplet. Simple ébauche au début, chacune a grandi et revêtu une forme plus parfaite; mais à toutes les époques chacune a eu le tort de n’être point achevée. Les désaccords de la Religion et de la Science n’ont jamais été autre chose que les conséquences de leur imperfection, et à mesure qu’elles touchent à leur état définitif, l’harmonie s’établit entre elles.
Le progrès de l’intelligence a toujours été double. Chaque pas en avant a rapproché à la fois du naturel et du surnaturel, bien que ceux qui ont fait ce pas ne l’aient pas cru. L’interprétation d’un phénomène est devenue meilleure lorsque, d’une part, elle a rejeté une cause relativement concevable dans sa nature, mais inconnue quant à l’ordre de ses actions, et que, d’autre part, elle en a adopté une connue quant à l’ordre de ses actions, mais relativement inconcevable dans sa nature. Le premier pas qui a fait sortir les hommes du fétichisme universel impliquait évidemment la conception d’agents moins assimilables aux agents communs, les hommes et les animaux, et par conséquent moins compris. Mais en même temps ces puissances de conception nouvelle, se distinguant par des effets
RÉCONCIUATION<
uniformes, étaient mieux comprises que celles qu’elles remplaçaient. Tous les progrès subséquents ont donné le même résultat. Les forces plus éloignées et plus générales qu’on arrivait à poser comme des phénomènes étaient moins compréhensibles que les forces spéciales qu’elles supplantaient, c’està-dire qu’elles étaient moins susceptibles d’être nettement représentées dans l’entendement. Mais, en même temps, elles étaient plus compréhensibles en ce sens qu’on pouvait plus complètement leur attribuer leurs actions. Le progrès a donc eu pour résultat autant lu démonstration d’un inconnu positif que celle d’un connu positif. A mesure que la science s’élève vers son apogée, tous les faits inexplicables et en apparence surnaturels rentrent dans la catégorie des faits explicables et naturels. En même temps on acquiert la certitude que tous les faits explicables et naturels sont à leur origine première inexplicables et surnaturels. De la sorte naissent deux états antithétiques de l'esprit répondant à des côtés opposés de cette existence qui fait l’objet de notre pensée. Si notre conception de la nature à un point de vue constitue la Science, notre conception de la nature, h l’autre point de vue, constitue la Religion.
En considérant les faits d’une autre façon, nous pouvons dire que la Religion et la Science ont progressé en subissant une différenciation graduelle, et que leurs interminables conflits n’ont pas eu d’autre cause que la séparation incomplète de leurs domaines et de leurs fonctions. Dès le début, la Religion a fait les plus grands eflorts pour unir plus ou moins de Science à sa nescience; la Science a dès le début voulu avec énergie retenir plus ou moins de nescience qu’elle prenait pour de la science. Chacune a été peu à peu obligée d’ahandonner le terrain sur lequel elle élevait des prétentions illégitimes, tandis que l’autre s’en emparait en invoquant un droit réel. L’antagonisme de la Religion et de la Science fut l’accompagnement inévitable de ce progrès. En exposant ces idées d’une manière plus spéciale nous les rendrons plus claires. Dès le commencement, la Religion, bien qu’elle afOrmât un mystère, faisait
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pnliHahl beaucoup d’arBrniatirtils rtCfinlcs sür 6è hiystère ; êlle .lil^cUtil d’etl coPnattrt la HatUra dana les détails les plus üiliiuesî mais, botntne c’était prétendre à une connaissance positive, elle Usurpait sur le domaine de la Science. Depuis le temps des premières mythOlogies, alors qu‘on croyait possé*der l’eXpllcaliOü du mystère, jusqu’à nos jours où l’oll ne cou-* serve plus qu’un petit nombre de propositions Vagues et abstraites, la Iteligiott a toujours été forcée par là Science d’abandonner l’un après l’aufre ses dogmes, c’est-à dire les Connaissances prétendues qU’elie ne pouvait établir solidement. Pendant ce temps, la Science substituait aux personnalités auxquelles la Ueligion attribuait les phénomènes, certaines entités métaphysiques; en delà elle usurpait sur le terrain do la Religion, puisqu’elle classait parmi les choses qu'elle comprenait des formes de l’incompréhensible. Pressée d’Un côté par la critique de la Religion qui mettait souvent en question ses hypothèses, ct, d’Un autre côté, stiivant le cours de son développement spontané, la Science a été obligée de renoncer aux ciR)rts qu’elle avait faits pour enfermer l’inconnaissable dans les limites de la connaissance positive. Elle rendit ainsi à la Religion ce qui appartient de droit à la Religion. ’Panl que celte opération de différenciation ne sera pas achevée. Un antagonisme plus ou moins prononcé persistera. Mais graduellement, à mesure que les limites de la connaissance possible seront reconnues, les causes de conflit diminueront Quand la Science sera pleinement convaincue que scs explications sont prochaines et relatives, ct que la Religion sera pleinement convaincue que le mystère qu’elle contemple est absolu, il régnera entre elles une paix permanente.
La Religion et la Science sont donc nécessairement corrélatives. Comme je l’ai déjà indiqué, elles représentent deux modes antithétiques de la conscience qui ne peuvent exister Mîparés. On ne peut penser au connu sans penser à l’inconnu, ni à l’inconnu sans penser au connu. Par conséquent, aucun d’eux ne peut devenir plus distinct sans que l’autre le devienne
RÉCOMCILUTION.
Jttssi. Pour me servir encore de la métaphore que j’ai déjà employée, ce sont les pôles positif et négatif de la pensée : l'un ne peut croître en intensité sans augmenter celle de l’antre.
§ 31. Ainsi, dans le passé, la conception de la puissance insondable qui se manifeste à nous dans tous les phénomènes est devenue toujours plus nette, et dans l’avenir elle s’alTrandiira nécessairement de ses imperfections. La certitude que cette puissance existe, et que sa nature s’élève au-dessus de l’intuition et défie l’imagination, a toujours été le but que s’est proposé d’atteindre l'intelligence. La Science arrive inévitablement à cette conclusion quand elle atteint ses limites, et la Religion, sous la contrainte irrésistible de la critique, l’adopte de son côté. Cette conclusion satisfait la logique la plus rigoureuse, et en même temps elle donne au sentiment religieux la plus vaste sphère d’activité; nous sommes donc forcés de l^dmettre sans restriction ni réserve.
On nous dit que, bien que la cause ultime des choses ne puisse pas nous être réellement connue comme possédant des attributs spécifiés, nous ne laissons pas d’étre obligés d’afiirmer œs attributs. Quoique les formes de notre conscience soient telles qu’on ne puisse en aucune façon y faire rentrer l’Absolu, on nous dit que nous devons nous représenter l’Absolu sous cesjformes. M. Mansel écrit, dans l’ouvrage auquel j’ai déjà emprunté de nombreuses citations : a C’est notre devoir de
• concevoir Dieu comme personnel; c’est notre devoir de
• croire qu’il est infini. »
Je n’ai pas besoin de dire que je ne reconnais pas cette obligation. Si les arguments qui précèdent ont une signification, le devoir n’exige de nous ni l’affirmation, ni la négation de la personnalité. Notre devoir veut que nous nous soumettions avec humilité aux limites de notre intelligence, et que nous ne nous révoltions pas contre elles. Croira qui pourra qu’entre nos facultés intellectuelles et nos obligations morales, il y a
116 l’inconnaissable.
une guerre élernellc. Pour moi, je n’admets pas ce vice radical dans la constitution des choses.
Ce point de vue paraîtra irréligieux à la plupart des hommes; il est au contraire essentiellement religieux; je dirai plus, c’est le seul point de vue qui soit religieux, et les autres ne le sont qu’approximativement. Dans l’idée qu’on s’y fait d’une cause ultime, on ne reste pas pris dans une alternative embarrassante; on la dépasse. Ceux qui s’arrêtent à cette alternative supposent à tort qu’il faut choisir entre une personnalité et quelque chose de moins qu’une personnalité ; tandis que c'est entre une personnalité et quelque chose de supérieur qu’il faut choisir. Ne peut-il pas y avoir un mode d’existence aussi supérieur à l’Intelligence et à la Volonté, que ces modes sont supérieurs au mouvement mécanique? Nous sommes, il est vrai, incapables de concevoir ce mode supérieur d’existence. Mais ce n’est pas une raison pour le révoquer en doute; c’est bien plutôt le contraire. N’avons-nous pas vu combien nos esprits sont impuissants à se former môme une conception de ce qui se cache derrière les phénomènes? N’est-il pas prouvé que cette impuissance est l’impuissance du Conditionné à saisir l’inconditionné? N’en résulte-t-il pas que la cause ultime ne peut en rien être conçue par nous, parce qu’elle est, en tout, plus grande que ce qui peut être conçu? Et, par conséquent, n’avons-nous pas raison de nous garder de lui assigner des attributs, quels qu’ils soient, par le motif que ces attributs, dérivés comme ils le sont de notre propre nature, ne l’élèvent pas, mais la ravalent? En vérité, il parait bien étrange que l’homme puisse croire que le culte suprême consiste à faire à son image l’objet de son culte. Ce qu’il regarde comme l’élément essentiel de sa foi, ce n’est pas d’affirmer une différence transcendante entre Dieu et lui, mais d’affirmer une certaine ressemblance. Sans doute, depuis le temps des plus grossiers sauvages, qui s’imaginaient que les causes de toutes les choses étaient des êtres de chair et d’os comme eux-mêmes, jusqu’à nos jours, la prétendue ressemblance a diminué. Si, depuis
BÊCONCIUATIOR.
longtemps, chez les races civilisées, on a cessé d’attribuer à la cause ultime une forme corporelle et une substance analogue à celle de l’homme; si l’on a trouvé que les plus grossiers désirs de l’homme sont des éléments peu dignes de cette conception; si l’on hésite même à attribuer à cette cause les sentiments supérieurs de l’homme, excepté sous des formes trèsidéalisées, on pense encore qu’il est, non-seulement à propos, mais indispensable, de lui attribuer les qualités de notre propre nature. Des personnes qui regardent comme une impiété de penser que le pouvoir créateur est anthropomorphe sous tous les rapports, se croient pourtant tenues de se le figurer comme anthropomorphe sous certains rapports; et elles ne s’aperçoivent pas que l’idée qu’elles admettent est une forme affaiblie de celle qu’elles repoussent. Ce qu'il y a de plus étonnant, cette opinion a pour défenseurs ceux mêmes qui soutiennent que nous sommes complètement incapables de nous faire une conception quelconque du pouvoir créateur. On nous montre que toute supposition sur la genèse de l’univers ne nous laisse que le choix entre des pensées impossibles; que toute tentative pour concevoir l’existence réelle aboutit à un suicide intellectuel ; on nous fait voir comment la constitution même de notre esprit nous interdit de concevoir l'Absolu; et puis après on vient nous soutenir que nous devons penser l’Absolu avec tels et tels attributs. Toutes les voies nous conduisent à croire avec certitude qu’il ne nous est pas donné de connaître, bien plus, qu’il ne nous est pas donné de concevoir la réalité cachée derrière le voile de l’apparence; et l’on vient nous dire que notre devoir est de croire (et même de concevoir) que cette réalité existe d’une certaine manière définie. Est-ce un hommage, est-ce une impertinence?
On pourrait écrire des volumes sur l’impiété des gens pieux. Dans presque tous les écrits et les discours des ministres de la religion, on peut découvrir qu’ils connaissent intimement le mystère fondamental des choses; prétention qui, pour ne pas dire plus, s’accorde assez mal avec les paroles d’humilité qui
L’lNCONNAISS&Bi.E.
lis
raccompagnent; et, chose assez surprenante, les dogmes, où cette connaissance intime s’étale le plus, sont l’objet d’une préférence marquée; on y voit les éléments essentiels delà croyance religieuse. On ne peut mieux représenter le rôle des théologiens que par un exemple emprunté aux controverses religieuses, celui de la montre. 81, partant de la supposition burlesque que le tic-tac et les mouvements d’une montre constituent une espèce de conscience, nous admettons que la montre, douée de cette conscience veuille que les actions de l’horloger soient déterminées, k la manière des siennes, par des ressorts et des échappements; nous ne fhisons que compléter une similitude chère aux ministres de la religion. Supposons encore qu’une montre explique la cause de son origine par ces termes de mécanique, qu'elle soutienne en outre que les montres sont obligées par le respect dû aux choses saintes à se représenter ainsi cette cause, qu’elle en vienne à blAmer les autres montres qui n’osent pas sc la représenter ainsi, et les appelle montres athées; nous ne faisons que mettre en lumière la présomption des théologiens, en poussant leur argument un peu plus loin qu’eux. Quelques Dilations suffiront pour montrer au lecteur l’exactitude de cette comparaison. On nous dit, par exemple, et c’est un des penseurs religieux les plus renommés, que «l’Univers est la manifestation et la demeure d’un Esprit libre comme le nôtre, qui personnifie ses idées personnelles dans les arrangements de l’Univers, qui réalise son propre idéal dans les phénomènes de l’Univers, exactement comme nous exprimons nus facultés et notre caractère intime par le lan-^ gage naturel de nos actes. Partant de ces idées, nous interprétons la nature par l’humanité ; nous expliquons ses aspects par des desseins et des affections comme notre conscience peut en concevoir; nous cherchons partout des signes physiques d’une volonté toujours vivante; et, en üéchifi'rant l’Univers, nous lisons l’autobiographie d’un esprit infini, qui sc reproduit en miniature dans notre esprit fini u. Cet auteur va plus loin; il nç se contente pas d’assimiler l’horloger à la
li(CQlK;)I.UTK)N.
• zQontrti et do penser quo U orépturp peut « déchill'rer rputo^ biographie du créateur <; mais il adinne que le» limiter pdccisaires de l’un sont les |ina>tes nécessaires de l’autre, « l,es qualités prinaaires de* corps p, dit-il, « appartiennent éternellement b la donnée matérielle objective pour Ojeu et limitent ses actes; tandis que les qualités secondaires sont des produite de la raison inventive pure et de la volonté déterminanle. Elles constituent le domaine de l’originalité divine,,.., Tandis qae sur ce terrain secondaire sgn esprit et le nôtre sont ainsi PO opposition, ils se trouvent de nouveau d’accord sur le primaire : pour les opérations de la raison déductive, il n’y a qu’une voie possible pour tPUtes les inlelligencos; jl n’y a pa» de wruvn ftràiiriupi qui puisse intervertir le vrai et le faujc, ou faire qu’il y ait plus d’une géométrie, ou pins d’un système physique pour tous les piondes; et l’omnipotent architecte l«i-mémp, quand U réalise la cpuccption cosmique, quand il trace les orbites dans l’immensité, et détermine les saisons de foule éternité, ne peut qu’obéir au?; lois de courbure, de mesure et de proportion. » Cela veut dire que la Cause ultime est conime un ouvrier, non-sculcuieut parce qu’Elle <' façonne » la <» donnée matérielle, objective pour Plie H, ma4 aussi parce qu’Pjle est obligée d’obéir au?; e propriétés nécessaires de cefte donnée «. pl ce n’est pas tout, dans une cxppsitjon de «la psychologie divine» qui suit, l’anieur va jusqu’à dire que 9 nous apprenons le caractère de Dieu, l’ordre des impressions qui se succèdent en lui i> par « la distribution de l’autOrité dans la hiérarchie de nos pepphanlsi», pn d’autres tennes, on avance que la Cause ultime a des désirs qu’jl faut diviser en supérieurs et en inférieurs coname les nôtres (1). Tout le inonde a entendu parler de ce nij qui regrettait de n’avojr pas été présent à la création du monde, parce i}u’il aurait eu de bons conseils à donner. Pb bien, ce roi était l’biimililé même
(i) Cei çiluUous suut Urées il'im ertiele iulilulé 9 future ilt Pwui), public 4iUis r/*e fia(io»al fleviewj pelubre 1860.
l’inconnaissable.
au prix de ceux qui ont la prétention, non-seulement de comprendre la relation du Créateur à la créature, mais de savoir aussi comment le Créateur est fait. On a l’audace transcendante de prétendre pénétrer les secrets de la puissance qui se révèle dans tous les êtres; on fait plus encore, on se place à ses côtés, on note les conditions de ses actions; et pourtant c’est cette audace qui passe aujourd’hui pour de la piété! Ne pouvons-nous pas affirmer sans hésitation qu’une reconnaissance sincère de cette vérité, que notre existence et toutes les autres sont des mystères absolument et éternellement audessus de notre intelligence, contient plus de vraie religion que tous les livres de théologie dogmatique?
En attendant, reconnaissons tout ce qu’il y a de bien durable dans les tentatives continuelles qu’on fait pour former une conception de ce qui est inconcevable. Depuis le commencement, c’est grâce aux échecs successifs de conceptions qui ne satisfaisaient pas l’esprit qu’on a pu s’élever graduellement à des idées plus élevées ; et, n’en doutons pas, celles qui ont cours aujourd’hui sont des transitions indispensables. Nous ne faisons pas difficulté d’accorder encore davantage. Il est possible, et même probable, que, sous leurs formes les plus abstraites, des idées de cet ordre continueront toujours à occuper le fond de la conscience. 11 est très-probable qu’on sentira toujours le besoin de donner une forme à ce sens indéfini d’une existence dernière, qui fait la base de notre intelligence. Nous serons toujours soumis à la nécessité de la considérer comme quelque manière d’être; c’est-à-dire, de nous la représenter sous quelque forme de pensée, si vague qu’elle soit. En obéissant à ce besoin, nous ne nous égarerons pas, tant que nous ne verrons dans les notions que nous formons que des symboles absolument dénués de ressemblance avec ce qu’ils représentent. Peut-être la formation toujours renouvelée de ces symboles et leur rejet toujours renouvelé seront-ils, comme ils l’ont été jusqu’ici, un moyen de discipline. Construire sans fin des idées qui exigent l'effort le plus énergique
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de nos facultés, et découvrir perpétuellement que ces idées ne sont que de futiles imaginations et qu’il faut les abandonner, telle est la tâche qui, plus que toute autre, nous fait comprendre la grandeur de ce que nous nous efforçons en vain de saisir. Ces efforts et ces échecs peuvent servir à maintenir dans l’esprit un sentiment juste de la différence incommensurable qui sépare le Conditionné et l’inconditionné. Nous cherchons rontinuellement à connaître, nous sommes continuellement repoussés, et nous rapportons de nos échecs une conviction plus profonde de l’impossibilité de connaître; c’est pour cela que nous comprenons clairement que le plus haut degré de sagesse et notre plus impérieux devoir consistent à considérer ce par quoi toutes les choses existent comme l’inconnaissable.
§ 32. L’immense majorité des hommes rejettera avec indipalion une croyance qui paraît si impalpable et si mal arrêtée. On a toujours personnifié la cause ultime autant qu’on en avait besoin pour se la représenter mentalement; aussi doit-on voir avec peine l’avénement d’une cause ultime qu’on ne peut aucunement se représenter. « Vous nous offrez, dit on, une abstraction inintelligible au lieu d’un être à l’égard duquel nous pouvons conserver des sentiments définis. Vous nous dites que l’Absolu est réel ; mais comme vous nous défendez de le concevoir, ce que vous nous offrez ne vaut pas mieux pour nous qu’une négation. Vous voulez qu’au lieu de tourner nos regards vers un pouvoir qui, dans notre croyance, a de la sympathie pour nous, nous adressions nos prières à un autre pouvoir duquel on ne peut dire qu’il éprouve aucune émotion. Vous nous arrachez le cœur même de notre foi. »
Ces sortes de protestations accompagnent toujours le passage d’une croyance inférieure à une croyance supérieure. L’homme a toujours été heureux de croire à une communauté de nature entre lui et l’objet de son culte; et il a toujours accueilli avec répugnance les conceptions de moins en moins concrètes qui
L’iMCONMAISSmE.
s’imposaient à lui. Il n’est pas douteux qu’en tous temps et en tous lieux, le barbare ne trouvât une qrande consolation à penser que la nature de ses divinités ressemblait â la sienne, et qu’il pouvait se concilier leur faveur par des offrandes et des alimentsi il a dO éprouver un sentiment de peine en entendant aâirmer qu’on ne fléchit pas les dieux par ces sortes d’offrandes, et 80 croire privé d’un moyen commode de gagner une protection surnaturelle, Évidemment les Grecs puisaient du courage dans la pensée qu’au milieu de circonstances diffloiles ils pouvaient obtenir par des oracles les avis de leurs dieux, et même s'assurer leur assistance personnelle dans les combats; ce fut avec une colère probablement naturelle qu’ib reprochèrent aux philosophes d’avoir mis en question les grossières idées de leur mythologie. Une religion qui enseigne àl’Indou qu’il est impossible de gagner la félicité éternelle en se jetant sous les roues du char de Jaggernaul ne peut manquer de lui sembler cruelle, puisqu’elle lui ravit la croyance bienfaisante qu’il peut, quand il lui plaît, échanger ses misères pour la béatitude. II est tout aussi évident que nos aïeux catholiques trouvaient de grandes consolations h croire qu’ils pouvaient racheter leurs crimes en bâtissant des églises, abréger leur châtiment et celui de leurs parents en faisant dire des messes, et obtenir l’assistance ou le pardon de Dieu par l'iutercession des saints, Le protestantisme, venant substituer à ces croyances la conception d’un Dieu assez peu semblable à notre propre nature pour que de pareilles pratiques fussent sans influence sur lui, dut paraître aux catholiques froid et sec. On doit donc s’attendre naturellement à ce qu’un nouveau pas dans cette direction rencontre, de la part des sentiments outragés, une résistance analogue. Nulle révolution dans les idées ne s’accomplit sans déchirement. Qu’il s’agisse d'un changement de coutumes ou d’un changement de convictions, il faut, si les coutumes ou les convictions à changer sont fortes, faire violence aux sentiments; et, alors, les senlimenls résisfenf. En effet, il faut substituer à des sources (Je
RiooNcauTion.
consolation longtemps éprouvées et bien connues des sources nouvelles qu'on n'a pas encore éprouvées et qui par conséquent sont encore inconnues. A la place d’un bien relativeioenl connu et réel, on veut mettre un bien relativement ioconnu et idéal, Ce changement ne peut s’opérer sans lutte et sans souffrance. Mais c’est surtout dans la conception si vitale qui nous occupe qu’une tentative de changement doit soulever des résistances énergiques. C’est la base de toutes les autres ; y changer quelque chose, c’est risquer de ruiner tous les édifices qui s’y appuient- Ou mieux encore, pour suivre upe autre comparaison, c'est la racine de nos idées de bien, de juslioe, de devoir, et il semble impossible qu’on puisse la transformer sans que ces idées soient frappées de dépérissement et de mort. Tout ce qu’il y a d’élevé dans la nature se soulève pour ainsi dire contre un changement qui, en détruisant les associations mentales reçues, semble déraciner la morale.
il y a bien autre chose à dire en faveur de ces protestations. Elles ont un sens plus profond, 11 n’y faut pas voir simplement i’espression de la répugnance qu’inspire une révolulioQ dans les croyances, rendue plus intense, dans le cas de la religion, par l’importance vitale de la croyance que la révolution vient assaillir; elles expriment de plus une adhésion instinctive à une croyance qui est la meilleure de toutes, j’entends pour ses adhérents, sinon d’une façon abstraite. J’ajouterai que les imperfections de la religion dont j’ai parlé, qui d’abord étaient grandes, mais qui ont diminué peu à peu, ne sont des imperfections que par rapport au type absolu auquel on les compare et non par rapport à un modèle relatif. D'une manière générale, la religion reçue à une époque et chez un peuple donnés, a toujours été l’expression la plus rapprochée de la vérité que ce même peuple, ü cette époque, était capable de recevoir. Les formes plus ou moins concrètes qu’on a données à la vérité n’ont été que des moyens de rendre intelligible ce qui, sans cela, eût été inintelligible ; ellçs pnt fourni h
l’inconnaissable.
la vérité, pour le temps, de plus grands moyens de faire impression. Nous allons voir qu’il ne peut pas en être autrement. A chacun des degrés de leur évolution, les hommes doivent penser avec les idées qu’ils possèdent. Tous les changements qui attirent leur attention et dont ils peuvent observer les origines ont des hommes et des animaux pour antécédents; par suite, ils sont incapables de se figurer les antécédents en général sous d’autres formes ; et ils donnent ces formes aux puissances créatrices. Si l’on vient alors leur enlever ces conceptions concrètes, pour leur donner à la place des conceptions comparativement abstraites, leur esprit n’aura plus de conceptions du tout ; puisque ces conceptions nouvelles ne pourront être représentées dans l’entendement. Il en a été de môme à chaque époque de l’histoire des croyances religieuses, depuis la première jusqu’à la dernière. Quoique l’accumulation de l’expérience modifie graduellement les premières idées qu’on se faisait des personnalités créatrices, et donne naissance à des idées plus générales et plus vagues; celles-ci ne peuvent pourtant être remplacées tout d’un coup par d’autres encore plus générales et plus vagues. Il faut que de nouvelles connaissances fournissent les abstractions nouvelles qui sont nécessaires, avant que le vide laissé dans l’esprit par la destruction des idées inférieures puisse être rempli par des idées d’un ordre supérieur. De nos jours, le refus d’abandonner une notion relativement concrète, pour une notion relativement abstraite, implique l’incapacité de se former une notion abstraite, et démontre que le changement serait prématuré et dangereux. Nous voyons encore plus clairement le danger d’un changement prématuré dans les croyances, si nous considérons que l’influence d’une croyance sur la conduite doit s’afFaiblir dans la mesure même où l’objet de la croyance cesse de faire sur l’esprit une forte impression. Les maux et les biens analogues à ceux que le sauvage a éprouvés personnellement, ou que lui ont fait connaître ceux qui les ont éprouvés, sont les seuls maux et les seuls biens qu’il soit en
BËGONCILtATION.
état de comprendre; et il doit croire qu’ils se produisent par des moyens semblables à ceux que son expérience lui a révélés. 11 doit imaginer que ses dieux ont des passions, des motifs et des manières d’agir semblables à ceux des êtres qui l’entourent ; car les motifs, les passions et les procédés d’un caractère sapérieur lui étant inconnus, et étant pour lui inintelligibles, il ne peut s’en faire une idée assez juste pour que ses actes en soient inOuencés. Dans le cours de chaque période de la civilisation, les actions de la réalité invisible, aussi bien que les récompenses et les chfttiments qu’elle dispense, n’étant concevables que sous les formes fournies par l’expérience, il en résulte que si on les remplace par des formes supérieures avant que des expériences plus étendues n’aient rendu cellesci concevables, c’est comme si l’on remplaçait des motifs définis et influents par des motifs vagues et sans influence. De nos jours même, la grande masse des hommes étant incapable, faute de culture intellectuelle, de découvrir, avec une netteté suffisante, les conséquences bonnes et mauvaises qu’un acte de conduite suscite autour de lui dans l’ordre connu de l’inconnaissable, elle a besoin qu’on lui peigne avec de vives couleurs un avenir de tourments ou de joie, de plaisirs ou de peines d’une espèce définie, produits d’une façon assez directe et assez simple pour qu’elle puisse se les figurer. Il faut pousser encore plus loin les concessions. Peu de personnes, s’il en est, sont tout à fait capables de se défaire des croyances religieuses reçues. Pour concevoir les plus hautes abstractions avec vigueur, il faut une si grande puissance d’esprit, et ces abstractions ont si peu d’action sur la conduite quand elles ne sont pas vigoureusement conçues, que les effets de leur direction morale ne se feront de longtemps sentir que chez une faible minorité. Pour voir clairement comment un acte bon ou mauvais engendre des conséquences externes et internes qui vont en poussant des rameaux de plus en plus étendus avec les années, il faut une rare puissance d’analyse. Pour se représenter mentalement [une seule et unique série de ces consé-
L’mQONNAtBSABt,e.
quenoes plongeant dans un avenir reôulé, il fkut égalenaent une rare puissance d’imagination. Et pour apprécier ces conkéquences dans leur ensemble, pour voir leur nombre se multiplier, tandis que leur intensité décroît, il faut une portée d’esprit que personne ne possède. Pourtant il n’y a que cette analyse, cette imagination, cette portée d’esprit, qui, en l’absence de toute autre règle, puisse bien diriger notre con* duitc( ce n’est qu'à ce prix que les récompenses et les pénalités Anales peuvent l’emporter en influence sur des peines et des plaisirs prochains. Si par les progrès de l’espèce et l’expérience qu’ils ont acquise des etfels de leur conduite, les hommes n’avaient peu h peu formé des généralisations et des principes de morale; si ces principes n'avaient été, de générations en générations, inculqués par les parents à leurs enfants, proclamés par l’opinion publique, sanctiflés par la religion et fortiflés par les menaces de damnation éternelle en punition de la désobéissance; si, sous l’influence de ces moyens puissants, les habitudes ne s’étaient modifiées et si les sentiments qui leur correspondent n’étaient devenus instinctifs; en un mot, si nous n’étions pas devenus des êtres organiquement moraux, il est certain que la suppression des motifs énergiques et précis édictés par la croyance reçue serait suivie de résultats désastreux. Même avec tout cela, il peut bien se faire que, le plus habituellement, ceux qui abandonnent la foi au sein de laquelle iis ont été élevés, pour adopter une foi plus abstraite qui réconcilie la science et la religion, ne conforment pas leur conduite à leurs convictions. Réduits qu’ils sont à leur moralité organique, renforcés seulement par des raisonnements abstraits mal élaborés qu’il est difficile de garder toujours présents à l’esprit, leurs défauts naturels se feront jour plus énergiquement qu'ils ne l’auraient ibitsous l’empire de leurs croyances passées. Un crerfo nouveau n’acquerra une juste influence que quand il sera, comme celui qui règne aujourd’hui, un élément de l'éducation première, et qu’il s’appuiera sur une forte sanctirm aociale. Les
NtCONCILtATION.
hommes tic Éftrotil prêts à le recevoir qüc lorsque^ par l’in* flüence longtemps continuée de la discipline qui les a déjà en partie façonnés aux conditions de la vie sociale, ils y auront été dressés complètement.
Nous devons donc reconnaître que la résistance à un cban* gemenl d’opinion théologique est salutaire dans une grande mesure. Ce n’est pas seulement parce que des sentiments énergiques et profondément enracinés sont nécessairement poussés à la lutte, ce n’est pas seulement parce que les sentiments moraux les plus élevés s’unissent pour condamner an changement qui parait miner leur autorité ; mais c’est parce qu’il existe une adaptation réelle entre les croyances éta* Nies et la nature d’esprit de ceux qui les défendent, et que l’obstination qu’on apporte à la défense donne la mesure de la perfection de l’adaptation. Il faut que les formes de religion, comme les formes de gouvernement, soient appropriées aux individus qui vivent sous leur empire, et, dans un cas comme dans l’autre, la forme la plus appropriée est celle qu’on préfère instinctivement. Un peuple barbare qui a besoin d’une loi terrestre rude, et qui montre de l’inclination pour un pouvoir despotique, capable d’exercer l’autorité avec la rigueur nécessaire, a aussi besoin de croire à une règle céleste rude comme la terrestre, et, d’ordinaire, il s’y montre attaché. Voilà pour* quoi le remplacement d’institutions tyranniques par des lustitations libres ne peut manquer d’être suivi d’une réaction. De la même manière, quand une croyance qui menace dé peines terribles imaginaires est remplacée tout à coup par une autre qui ne présente que des peines idéales relativement douces, il SC fait inévitablement un retour vers la vieille croyance qui SC modifie. La ressemblance va plus loin. Dans les périodes où il y a une dissemblance c.xtrômc entre le mieux relatif et le mieux absolu, les changements religieux et politiques, quand il s’en présente à de rares intervalles, sont nécessairement violents et occasionnent des réactions violentes. Mais à mesure que diminue la ressemblance entre ce qui est et ce
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qui devrait être, les chaugemenls deviennent modérés et les réactions qui les suivent le sont aussi; jusqu’à ce que ces mouvements et ces contre-mouvements, décroissant en intensité et augmentant en fréquence, se perdent enfin dans un développement à peu près continu. L’adhésion aux vieilles institutions et aux antiques croyances qui, dans les sociétés primitives, oppose une barrière de fer à tout progrès, et qui, après que la barrière a été enfin renversée, ramène encore en arrière les institutions et les croyances, en leur faisant abandonner la position trop avancée où l’impulsion du changement les avait portées, et, par ce recul, reproduit l’adaptation des conditions sociales au caractère du peuple; cette adhésion devient, en définitive, le frein permanent qui modère la marche constante du progrès, etl’empéche de prendre une course trop rapide. 11 en est des croyances et des formes religieuses comme des croyances et des formes civiles. Le système conservateur a en théologie comme en politique une fonction de la plus haute importance.
§ 33. L’esprit de tolérance, qui est le vrai caractère des temps modernes et qui grandit tous les jours, a donc un sens plus profond qu’on ne le suppose. Là où, en général, nous ne voyons que le respect dû aux droits du jugement individuel, il y a réellement une condition nécessaire à l’équilibre des tendances progressistes et conservatrices, un moyen de conserver l’adaptation entre les croyances des hommes et leur nature. C’est un esprit qu’il faut entretenir; et le penseur à vues larges qui distingue les fonctions de ces diverses croyances antagonistes devrait en être animé plus que tous les autres individus. Sans doute, celui qui sent la grandeur de) l’erreur qu’embrassent ses contemporains, et la grandeur de la vérité qu’ils repoussent, trouvera [la patience difficile à pratiquer. Il est dur pour lui d’écouter avec calme les arguments futiles qu’on avance à l’appui de doctrines irrationnelles, et de voir défigurer celles qu’il oppose ; il est dur pour lui de
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supporter l’orgueil de l’ignorance, mille fois plus grand que celui de la science. Il est naturel qu’il s’indigne quand il se voit accuser d’irréligion parce qu’il refuse d’accepter comme la meilleure théorie de la création, une théorie qui assimile ce mystère au travail d’un charpentier. Il peut trouver beaucoup de difficulté et fort peu d'utilité à cacher son antipathie pour une croyance qui attribue à l’inconnaissable un goût pour la basse flatterie qui, chez un homme, provoquerait le mépris. Convaincu que toute punition n’est, comme nous le voyons dans les œuvres de la nature, qu’un bienfait déguisé, il se laissera aller peut-être à condamner avec amertume la croyance qui fait de la punition une vengeance divine, et veut que la vengeance divine soit éternelle. 11 peut être tenté de laisser percer son mépris, quand on lui dit que les actions inspirées par une sympathie sans égoïsme ou par le pur amour du bien sont au fond coupables, et que la conduite n’est vraiment bonne que quand elle a pour cause une foi dont les motifs hautement avoués sont qu’il faut prudemment s’amasser des biens dans un autre monde. Mais il doit contenir ces sentiments. S’il ne lui est pas possible de les maîtriser dans le feu de la controverse, ou quand d’autres circonstances le mettent face à face avec les superstitions régnantes, il faut qu’en des moments plus calmes il modère son opposition, de manière ù préserver de tout entrainement la maturité de son jugement et la conduite qui en est la conséquence.
Pour cela, il faut qu’il ait toujours présent à l’esprit trois faits cardinaux. J’ai déjà insisté sur deux d’entre eux, il ne me reste qu’à indiquer le troisième. Le premier est notre point de départ, c’est qu’il y a une vérité fondamentale, si dégradée qu’elle soit, dans toutes les formes de religion. Dans toutes, il y a une âme de vérité. A travers le tissu grossier de ses dogmes, de ses traditions et de ses rites, cette âme se laisse toujours apercevoir, obscurément ou clairement, suivant la religion. C'est elle qui donne la vie, même aux plus grossières croyances; c’est elle qui survit à tous les changements; et c’est elle que
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L’INOOHRAISS&BLE.
nous devons respecter quand nous condamnons les formes sous lesquelles elle se présente. Dans la section précédente, nous avons parlé longuement du second de ces faits cardinaux. Nous avons vu que, si les éléments concrets dans lesquels chaque croyance incarne cette àme de vérité sont mauvais d'après un type absolu, ils sont bons d’après un type relatif ; comparés à des idées plus élevées, ils cachent comme un voile la vérité abstraite, mais comparés à des idées moins élevées, ils la montrent entourée d'un éclat plus grand. Ces éléments concrets servent à donner de la réalité et de l’influence sur les hommes à ce qui, sans cela, n’aurait peut-être ni réalité ni influence. Nous pourrions les appeler les enveloppes protectrices sans lesquelles la vérité périrait. Le fait cardinal qui reste encore, c’est que ces croyances diverses sont des parties de l’ordre de choses établi, non des parties accessoires, mais des parties essentielles. Voyant comment telle ou telle de ces croyances sont partout présentes et grandissent perpétuellement, et que lorsqu’on les supprime, elles se reforment avec des modificatioDs à peine sensibles, nous ne pouvons éviter de conclure qu’elles sont des accompagnements nécessaires de la vie humaine, et que chacune d’elles est appropriée à la société où elle se développe spontanément. Du point de vue où nous sommes placés, nous devons reconnaître en ces croyances les éléments de la grande évolution dont le commencement et la fin sont hors de la portée de la connaissance et de la conception, c’est-à-dire des modes de manifestation de l’inconnaissable, et y voir leur justification.
Notre tolérance devrait être la plus grande possible, ou plutôt nous devrions tendre vers quelque chose de mieux que la tolérance, telle qu’on la comprend d’ordinaire. En parlant des croyances des autres, nous devons, non-seulement tâcher de ne commettre aucune injustice en paroles ou en actions, mais aussi de leur rendre justice en leur reconnaissant ouvertement une valeur positive. Nous devons atténuer notre dissentiment par notre sympathie.
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§ su. On croira peut-être que ces concessions veulent dire , qu'il faut accepter d’une manière passive la théologie régnante, ou au moins ne pas lui faire d’opposition active, a Pourquoi m , demandera-t-on, « si toutes les croyances sont, en somme, appropriées à leur temps et à leur lieu, ne nous contentonsnous pas de celle au sein de laquelle nous sommes nés? Si les croyances établies contiennent une vérité essentielle, si les formes sous lesquelles elles nous la présentent, quoique mauvaises intrinsèquement, sont bonnes extrinsèquement; si l’abolition de ces formes doit être funeste en ce moment à la grande majorité; bien plus, s’il n’y a peut-être personne à qui la croyance définitive, la croyance la plus abstraite, puisse fournir une règle suffisante de conduite; U est assurément mauvais, pour le présent du moins, de la propager, »
Voici la réponse : Sans doute les idées religieuses et les institutions existantes sont en moyenne adaptées au caractère des gens qui vivent à leur ombre ; pourtant, comme ces caractères sont toujours en voie de changement, l’adaptation devient toujours plus imparfaite; et les idées et les institutions ont besoin d’être refondues aussi fréquemment que l’exige la rapidité du changement. D’où il suit que, s’il faut laisser à l’idée et à l’œuvre conservatrice toute liberté, la pensée et l’œuvre du progrès ont aussi droit à toute liberté. Sans le jeu libre de ces deux forces, la série continuelle des réadaptations nécessaires au progrès régulier ne peut se produire.
Que si quelqu’un hésite à proclamer ce qu’il croit être la vérité suprême, de peur qu’elle ne soit trop avancée pour son temps, il trouvera des raisons de se rassurer en envisageant ses actes à un point de vue impersonnel. Qu’il comprenne bien que l’opinion est la force par laquelle le caractère modifie à sa guise les arrangements de Tordre extérieur, que son opinion fait précisément partie de cette force, qu’elle est une unité de force qui, avec d’autres unités du même ordre, constitue la puissance générale qui opère les changements sociaux, il verra alors qu’il peut légitimement donner toute publicité k sa
L’iNOONNMSSABI.e.
conviction intime. Elle produira l’effet qu’elle pourra. Ce n’est pas pour rien qu’il a en lui de la sympathie pour certains principes et de la répugnance pour d’autres. Avec toutes ses facultés, ses aspirations, ses croyances, il n’est pas un accident, il est le produit du temps. Qu’il se rappelle que, s’il est fils du passé, il est père de l’avenir; que ses pensées sont ses enfants, et qu’il ne doit pas les laisser périr dans l’abandon. Ainsi que tout autre homme, il peut se considérer à juste titre comme une des mille et mille forces par lesquelles agit la cause inconnue; et quand la cause inconnue produit en lui une certaine croyance, il n’a pas besoin d’autre titre pour la manifester et la répandre, car pour donner aux vers du poète leur sens le plus sublime.
Il n'r .1 pas de moyen de rendre la nature meilleure,
Mais la nature Tait ee moyen : au-dessus de eet art Qui, dites-vous, ajoute à la nature, est un art Que crée la nature
L’iionime sage ne regarde pas la fui qu’il porte en lui comme un accident sans importance. Il manifeste sans crainte la vérité suprême qu’il aperçoit. Il sait qu’alors, quoi qu’il advienne, il joue son vrai réle dans le monde; il sait que, .s’il opère le changement voulu, c’est bien; s’il échoue, c’est bien encore; mais sans doute moins bien.