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CHAPITRE PREMIER

§ 35. Nous venons de voir que nous ne pouvons connaître la nature intime de ce qui se manifeste à nous ; et maintenant trois questions se présentent. Quel est l’objet de notre connaissance? En quel sens le connaissons-nous? En quoi consiste le plus haut degré de connaissance que nous en avons? Nous avons rejeté comme impossible la philosophie qui a la prétention de formuler l’être en le distinguant de l’apparence, nous sommes donc tenus de dire quel est l’objet véritable de la philosophie ; notre tâche ne se borne pas à en tracer les limites, mais nous avons à décrire tout ce que comprennent ces limites. Dans la sphère infranchissable où l’intelligence humaine est confinée, il nous reste à déterminer le produit particulier de celte intelligence, qui peut encore recevoir le nom de Philosophie.

Pour atteindre ce but, nous pouvons nous servir avec avantage de la méthode que nous avons suivie au début, nous pouvons séparer l’élément de vérité qui se trouve engagé dans des conceptions en partie ou presque entièrement fausses. Dans le

LE CONNAISSABLE

chapitre consacré à la Religion et à la Science, nous avons vu que les croyances religieuses, si fausse que puisse être chacune d’elles dans sa forme particulière, contiennent néanmoins une vérité essentielle, et que cette vérité est très - probablement commune à toutes; nous allons voir maintenant qu’aucune des idées qu’on a professées ou qu’on professe encore sur la nature de la philosophie, n’est complètement fausse, et que le point par où elles sont vraies est le point même sur lequel elles s’accordent. Nous avons donc à faire, dans cette seconde partie, ce que nous avons fait dans la première. Nous avons à comparer toutes les opinions du même genre; à mettre de côté, comme se ruinant plus ou moins l’un l’autre, ces éléments spéciaux et concrets qui fond le désaccord des opinions; à observer ce qui reste après l’élimination de les éléments discordants; et à trouver pour ce résidu une expression abstraite qui demeure vraie dans toutes ses modifications divergentes.

§ 36. Laissons de côté les spéculations primitives. Chez les Grecs, avant qu’une notion de la Philosophie en général se fût dégagée des systèmes particuliers, les doctrines n'étaient que des hypothèses sur le principe universel qui constituait l’essence de tous les êtres concrets. A la question : « quelle est cette existence immuable dont ces êtres concrets sont les états variables »? on répondait de divers côtés : v l’Eau, l’Air, le Feu. » Après qu’on eut proposé ces hypothèses destinées i tout expliquer, il fut possible à Pythagore de concevoir la Philosophie comme une connaissance sans application pratique, et de la définir « la connaissance des choses immatérielles et étemelles » . Pour lui, la cause de l’existence matérielle des choses était le Nombre. Ensuite les penseurs demandèrent à la Philosophie une interprétation définitive de l’univers, qu’ils croyaient possible, qu’ils l’eussent ou non effectivement saisie. Nous les voyons donner, pour tout expliquer, des formules telles que « L’Un est le commencement de toutes les

DÉrmrnoB de la philosophie. 185

choses » ; « L’Un est Dieu »; u L’Un est fini »; « L’Un est infini »; M L’intelligence est le' principe régulateur des choses »; et d’autres encore. Toutes ces formules prouvent clairement que la connaissance appelée Philosophie différait d’une autre connaissance par son caractère transcendant et universel. Plus tard, la spéculation prit on autre cours; les sceptiques ébranlèrent la foi des hommes qui se croyaient destinés à conquérir cette science transcendante; il en résulta une conception beaucoup plus modeste de la Philosophie. Avec Socrate, et plus encore avec les Stoïciens, ce ne fut guère que la théorie de la justice. La philosophie n’eut plus pour objet que de donner des règles pour la conduite privée et publique. Non pas que les règles de la conduite qui constituaient, pour les derniers philosophes grecs l’objet de la Philosophie, corre*pondissent à ce que le vulgaire comprenait par des règles de conduite. Les prescriptions de Zénon n’étaient pas de la même classe que celles qui ont dirigé les hommes depuis les premiers temps dans leurs observances, leurs sacrifices et leurs coutumes de tous les jours, toutes soumises à une sanction plus ou moins religieuse ; c’étaient des principes d'action énoncés sans acception de temps, de personnes ou de circonstances. Quel était donc l’élément commun que renfermaient les idées dissemblables que les Anciens ont eues de la Philosophie ? 11 est clair que le caractère commun à la première et à la seconde de ces idées, c’est que, dans la sphère de ses recherches, la Philosophie poursuit des vérités larges et profondes qu’elle distingue des innombrables vérités de détail qui se révèlent à la surface des choses et des actions.

En comparant les conceptions de la Philosophie qui ont eu cours dans les temps modernes, nous arrivons au même résultat. Les disciples de Schelling, de Fichte et de Hegel s’unissent pour tourner en ridicule la doctrine qui a usurpé ce titre en Angleterre. Ce n’est pas sans raison qu’ils raillent à la vue des mots « instruments philosophiques », et ils seraient fondés à refuser aux articles des Transactions philosophiqws tout droit

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