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à cette épithète. Par représailles, les Anglais pourraient rejeter comme absurde la philosophie fantastique des écoles allemandes. Puisqu’on ne peut s’élever au-dessus de la conscience, ils soutiennent que, soit que la conscience atteste, soit qu’elle n’atteste pas l’existence de quelque chose en dehors d’elle, elle ne peut en aucune façon le comprendre, et que, par conséquent, dès qu’une philosophie prétend se donner pour une ontologie, elle est fausse. Ces deux systèmes se détruisent mutuellement en grande partie. En critiquant les Allemands, les Anglais retranchent de la philosophie tout ce qu’on regarde comme une connaissance absolue. En critiquant les Anglais, les Allemands supposent tacitement que, si la Philosophie se réduit au relatif, elle n’a en quelque sorte rien à faire avec ces aspects du relatif que nous montrent les formules mathématiques, les explications de la physique, les analyses chimiques, les descriptions d’espèces et les comptes rendus des expériences physiologiques. Eh bien, qu’y a-t-il de commun entre la trop vaste conception des Allemands et celle qu’adoptent les savants anglais en général, conception étroite et grossière sans doute, mais qui n’est ni si étroite ni si grossière que le fait supposer le mauvais usage que ces savants font du mot philosophique? Ce qu’il y a de commun à ces deux conceptions, c’est que ni les Anglais ni les Allemands n’appliquent le mot philosophie à une connaissance dépourvue de tout lien systématique, à une connaissance qui n’est pas coordonnée avec une autre. Le savant attaché à la plus mince spécialité ne donnerait pas l’épithète de philosophique à un essai qui, borné exclusivement aux détails, ne révélerait pas dans son auteur le sentiment que ces détails conduisent à des vérités plus larges.
On peut donner une précision plus grande à l’idée vague encore de ce fond commun, où se rencontrent les diverses conceptions de la philosophie, en comparant le système qui porte en Angleterre le nom de Philosophie naturelle, avec le développement qu’il a reçu ailleurs sous le nom de Philosophie
positive. Quoique Aug. Comte admette que ces deux systèmes se composent de connaissances essentiellement identiques, il lui a pourtant sufii de donner à ces connaissances une forme plus cohérente pour imprimer au système dont il est l’auteur un caractère plus philosophique. Sans porter un jugement sur la vérité du système de coordination qu’il a proposé, on doit reconnaître que, par le fait seul de l’avoir créé, il a donné au corps de connaissance qu’il a organisé plus de titres au nom de Philosophie que n’en possède le corps de connaissances comparativement dépourvu d’organisation qu’on appelle philosophie naturelle.
Si l’on oppose entre elles, ou avec l’ensemble qu’elles composent, chacune des subdivisions ou des formes plus spéciales de la philosophie, on voit la même idée se dégager. La philosophie morale et la philosophie politique s’accordent avec la philosophie en général par la grande portée de leurs raisonnements et de leurs conclusions. Quoique sous le titre de philosophie morale nous traitions des actions humaines considérées comme bonnes ou mauvaises, nous n’y comprenons pas les règles spéciales pour la conduite à tenir avec les enfants, ou à table, ou dans les affaires; et, quoique la philosophie politique ait pour objet la conduite des hommes dans leurs relations publiques, elle ne s’occupe pas des manières de voter, ni des détails d'administration. L’une et l’autre considèrent seulement les cas particuliers comme des exemples qui mettent en relief des vérités d’une application plus vaste.
§ 37. Chacune de ces conceptions implique donc la croyance qu’il y a peut-être un moyen de connaître les choses plus complètement qu’elles ne sont connues par de simples expériences accumulées machinalement dans la mémoire ou entassées dans des encyclopédies. Si l’on a différé et si l’on diffère encore grandement par l’opinion qu’on se forme de l’étendue de la sphère que doit remplir la philosophie, on s’accorde pourtant en réalité, sinon ostensiblement, à ne donner ce nom qu’à une
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connaissance qui dépasse l’ordinaire. Ce qui reste comme féléroent commun des diverses conceptions de la philosophie, une fois qu’on a éliminé tous les éléments en désaccord, c'est la connaùêonce du plus hcoit degré de généralité. C’est là ce qu'on veut dire quand on introduit dans le domaine de la philosophie Dieu, la Nature et l’Homme, ou mieux encore quand on divise la philosophie en théologique, physique, éthique, etc. Car ce qui fait le caractère du genre dont ces divisions sont les espèces doit être plus général que ce qui distingue l’une ou l’autre des espèces.
Quelle forme donnerons-nous à cette conception? L'intelligence n’atteint que le relatif. Tout en conservant toujours la conscience d’un pouvoir qui se manifeste à nous, nous avons rejeté comme futile toute tentative de rien apprendre sur la nature de ce pouvoir, et de la sorte, nous avons banni la Philosophie de la plus grande partie du domaine qu’on croyait lui appartenir. Ce qui lui en reste est la partie qu’occupe la Science. La Science a pour objet les coexistences et les séquences des phénomènes; elle les groupe d’abord pour former des généralisations simples de premier degré, et s’élève graduellement à des généralisations plus hautes et plus vastes. Mais alors que reste-t-il à la Philosophie?
Le voici. La Philosophie peut encore servir de nom à 1a connaissance de la plus haute généralité. La Science signifie tout simplement la famille des sciences; elle n’est rien de plus que la somme des connaissances formées par l’apport de chacune, et ne nous dit rien de la connaissance qui résulte de la fusion de ces apports en un tout. Telle que l’usage la définit, la Science se compose de vérités plus ou moins isolées, elle ne connaît pas leur intégration. Un exemple mettra cette différence en lumière.
Quand nous assignons l’écoulement de l’eau d’une rivière à la même force qui cause la chute d’une pierre, nous formulons une proposition vraie pour toute une classe de faits d’une certaine division de lu Science. Si, ensuite, pour expliquer un
DÊrnimoN de la phiumophie.
mouvement dans un sens presque horizontal, nous citons la loi que les fluides soumis à des forces mécaniques réagissent avec des forces égales dans toutes les directions, nous formulons un fait plus étendu, qui contient l'interprétation scientifique de beaucoup d’autres phénomènes, tels que ceux des sources, de la presse hydraulique, de la machine à vapeur, de la machine pneumatique. Puis, quand cette proposition, qui ne s’étend qu'à la dynamique des fluides, s’absorbe dans une proposition de dynamique générale comprenant les lois du mouvement des solides aussi bien que des fluides, on se trouve avoir atteint un principe supérieur, mais encore tout entier compris dans le domaine de la Science. Quand nous considérons seulement les oiseaux et les mammifères, nous supposons que les animaux qui respirent à l’air libre ont le sang chaud; puis, si nous nous rappelons que les reptiles qui respirent aussi à l’air n’ont pas une chaleur plus grande que celle de leur milieu, nous disons plus justement que les animaux (à volume égal) ont des températures proportionnées aux quantités d’air qu’ils respirent; et ensuite, en songeant à certains grands poissons qui conservent une température supérieure à celle de l’eau dans laquelle ils nagent, noos corrigeons notre génétalisation et nous disons que la température varie avec le degré d’oxygénation du sang ; plus tard, modifiant notre proposition pour répondre à de nouvelles objections, nous en venons, en définitive, à affirmer que la relation cherchée existe entre la quantité de chaleur et la quantité des changements moléculaires. Nous avons posé des vérités scientifiques de plus en plus larges, de plus en plus complètes, et nous sommes arrivés, à la fin, à des vérités purement scientifiques. Si, guidés par des expériences commerciales, nous arrivons à conclure que les prix s’élèvent quand la demande excède l’offre, que les produits s’écoulent des lieux où ils sont abondants vers les lieux où ils sont rares, et que les industries des différentes localités sont déterminées surtout par les facilités que les localités leur présentent; et si,
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en étudiant ces généralisations de l’économie politique, nous les rapportons toutes au principe que chaque homme cherche à satisfaire ses désirs par les moyens qui lui coûtent le moins d’efforts, principe qui dirige les actions individuelles dont ces grands phénomènes sociaux, la valeur, le commerce, l’industrie sont les résultantes, nous n’avons encore affaire qu’à des proportions scientifiques.
Comment donc constituer la Philosophie? En faisant un pas de plus. Tant qu’on ne connaît les vérités scientifiques qu’à part, et qu’on les regarde comme indépendantes, on ne peut pas, sans abandonner le sens strict des mots, appeler philosophique même la plus vaste d’entre elles. Mais quand, après les avoir réduites, l’une à un simple axiome de mécanique, l’autre à un principe de physique moléculaire, la troisième à une loi d’action sociale, on les considère toutes comme des corollaires d’une vérité ultime, on touche à l’espèce de connaissance qui constitue la philosophie proprement dite.
Les vérités de la Philosophie soutiennent donc avec les plus hautes vérités scientifiques la même relation que celles-ci avec les vérités scientifiques inférieures. De même que chacune des généralisations supérieures enveloppe et consolide les généralisations plus restreintes de sa section, de même, les généralisations de la philosophie enveloppent et consolident les généralisations de la science. Par conséquent, la philosophie est une connaissance d’une espèce diamétralement opposés à celle que l’expérience nous donne d’abord en rassemblant des faits. C’est le produit final de l’opération qui commence par un simple recueil d’observations sèches, qui se continue par l’élaboration de propositions plus largos et plus dégagées des cas particuliers, et aboutit à des propositions universelles. Pour donner à la définition sa forme la plus simple et la plus claire, nous dirons: la connaissance de l’espèce la plus humble est le savoir non unifié; la science, le savoir pnrtiellement unifié; la' philosophie, le savoir complètement unifié-
DÉFINITION DE LA MllLOSOPHle.
§ 38. Tel est au moins le sens que nous devons donner au mot philosophie, si nous l’employons. Par cette définition, nous acceptons tout ce qui est commun aux diverses conceptions des penseurs anciens et modernes, et nous rejetons les éléments par lesquels elles sont en désaccord ou dépassent la portée de l’intelligence humaine. Bref, nous nous bornons à donner h ce mot le sens précis qui peu à peu tend à prévaloir.
A ce point de vue, la Philosophie présente deux formes distinctes dont on peut s’occuper séparément. D’une part, elle peut avoir pour objet les vérités universelles : les vérités particulières, auxquelles elle renvoie, ne servent qu’à prouver et à éclaircir ces vérités universelles. D’autre part, partant des vérités universelles comme de principes admis, clic aborde les vérités particulières qu’elle interprète par les universelles. Dans les deux cas, nous avons affaire aux vérités universelles; mais dans l’un elles jouent un rôle passif, et dans l’autre un rôle actif; dans l’un, ce sont les produits ; dans l’autre, les instruments de la science. Nous pouvons distinguer une philosophie générale et une philosophie spéciale.
Le reste de cc volume sera consacré à la philosophie générale. La philosophie spéciale, divisée en sections d’après la nature des phénomènes qui en font l’objet fera le sujet des volumes suivants.