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CHAPITRE II

§ 39. Chaque pensée implique tout un système de pensées et cesse d’exister dès qu’elle est séparée de ses corrélatives. De même que nous ne pouvons pas isoler un seul organe d’un corps vivant et le traiter comme s’il avait une vie indépendante du reste, de même nous ne pouvons retrancher de l’organisme de nos cognitions une seule d’entre elles, et l’étudier comme si elle survivait à la séparation. Le développement du blastème amorphe de l’embryon est une spécialisation de parties qui deviennent plus distinctes en devenant plus complexes. Chacune de ces parties ne devient un organe distinct qu’à la condition d’être unie avec d’autres qui sont devenues des organes distincts en môme temps qu'elle. De même, une intelligence toute développée ne peut s’organiser avec les matériaux informes de la conscience que par une opération qui, en donnant aux pensées des caractères définis, les unit entre elles par un lien de dépendance, par de certaines connexions vitales dont la destruction entraîne à l’instant leur anéantissement. C’est pour avoir méconnu cette importante vérité que les penseurs ont d’ordinaire pris pour point de départ une donnée ou des données prétendues simples, qu’ils ont cru n’admettre rien de plus que ces données, et qu’ils s'en sont servi pour prouver ou réfuter des propositions qui, d’une manière implicite, étaient déjà affirmées insciemment en même temps que les autres l’était sciemment.

Ce raisonnement en cercle vient d’un emploi vicieux des mots, non pas de celui dont on a tant parlé, non pas de la Oausse application ou du changement du sens, source de tant d’erreurs, mais d’un vice plus profond et moins évident. C’est qn’on ne considère que l’idée indiquée directement par chaque mot, en laissant de côté les nombreuses idées indirectement indiquées. Parce qu’un mot parlé ou écrit peut être détaché de tous les autres, on suppose par méprise que la chose que ce mot signifie peut se détacher des choses que tous les autres mots signifient. Plus profonde et plus difiicile à découvrir, cette erreur est de la même nature que celle qui égara toujours les Grecs, la croyance en une communauté de nature entre le symbole et la chose symbolisée. Quoiqu’on n’admette plus aujourd’hui que la communauté de nature aille aussi loin qu’on le croyait autrefois, on admet encore que, parce que le symbole est séparable des autres symboles et peut être considéré comme ayant une existence séparée et indépendante, l’idée symbolisée peut être séparée et considérée de môme. Il suffira d’un exemple pour montrer à quel point cette erreur corrompt les conclusions de celui qui l’adopte. Le métaphysi* cien sceptique, désireux de donner à son raisonnement toute la rigueur possible, se dit : u J’admettrai telle chose et nulle autre. » Mais n’y a-t-il pas des suppositions tacites qui ne peuvent se séparer de la supposition qu’il avoue? Par sa détermination même, le métaphysicien affirme qu’il y a quelque autre chose, ou d’autres choses qu’il pourrait admettre ; en effet, il est impossible de penser à l’unité sans penser à une dualité ou à une pluralité corrélative. Alors même qu’il s’impose des bornes, le sceptique garde par devers lui beaucoup de choses qu’il croit abandonner. De plus, avant de rien faire, il donne une définition de ce qu’il suppose. N’y a-t-il rien d’inexprimé dans la pensée d’une chose? Il y a l’idée de quelque chose qu’exclut la définition; il y a comme auparavant, l’idée d’une autre existence. Mais ce n’est pas tout. Définir une chose, ou lui poser des limites, implique l’idée d’une limite; et l'on ne

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peut penser la limite sans quelque notion de quantité d’étendue, de durée ou de degré. En outre, une définition est impossible s’il n’y entre l’idée de dilTérencej et non-seulement la différence est inconcevable sans deux choses qui diffèrent, mais elle implique l’existence d’autres différences que celle qu’on reconnaît dans la définition; car, autrement, une conception générale de la différence serait impossible. Ce n’est pas tout encore. Ainsi que je l’ai déjà indiqué (§ 24), toute idée implique l’intuition de la ressemblance : la chose qu’on suppose ouvertement ne peut être connue absolument comme une seule chose ; elle ne peut être connue que comme de telle ou telle espèce, que comme classée avec d’autres choses en vertu d’un attribut commun. Donc, à cété de l'unique donnée avouée, nous avons subrepticement introduit plusieurs autres données non avouées, — une existence autre que celle dont on parle, la quantité, le nombre, la limite, la différence, la ressemblance, le genre, l’attribut. Sans parler de bien d’autres données qu'une analyse complète pourrait découvrir, nous avons dans ces postulats non reconnus les lignes d’une théorie générale, théorie que ne peut prouver ni réfuter l’argument du métaphysicien. Ajoutez qu’il interprétera son symbole à chaque pas en lui donnant sa pleine signification, avec toutes les idées complémentaires qu’elle implique, et vous voyez déjà reconnu dans les prémisses le principe que la conclusion doit affirmer ou nier.

Quelle est donc la voie qui s’ouvre devant la philosophie? L’intelligence, dans sa maturité, est composée de conceptions organisées et consolidées dont elle ne peut se défaire, et sans lesquelles elle ne peut pas plus se mouvoir que le corps ne le peut sans l’aide des membres. Par quel moyen l’intelligence en quête d’une philosophie pourrait-elle se rendre compte de ces conceptions et démontrer leur validité ou leur invalidité? Il n’y en a qu’un. 11 faut admettre comme vraies provisoirement celles de ces conceptions qui sont vitales, ou qui ne peuvent être séparées du reste sans amener la dissolution de l’esprit.

Les intuitions fondamentales essentielles à l’opération de la pensée doivent être temporairement admises comme incontestables; on laissera aux résultats le soin de justifier cette hypothèse.

§üiO. Comment les résultats peuvent-ils la justifier? Comme ils justifient toute autre supposition, parla constatation que toutes les conclusions qu’on peut en déduire correspondent avec les faits d’expérience directe, par la concordance des eipériences que cette intuition nous fait présumer avec les expériences réelles. Il n’y a pas d’autre manière de prouver la validité d’une croyance que de montrer qu’elle s’accorde avec toutes nos autres croyances. Si nous supposons qu’une certaine masse, qui a une certaine couleur, un certain éclat, est la substance appelée or, comment faisons-nous pour prouver l'hypothèse qu’elle est de l’or? Nous nous représentons certaines autres impressions que l’or produit sur nous, et nous examinons si, sous des conditions appropriées, cette masse les produit aussi. Nous nous rappelons que l’or a un poids spécifique considérable; et si, en soupesant cette substance, nous trouvons qu’elle a un grand poids par rapport à son volume, nous considérons la correspondance qui se manifeste entre l’impression représentée et l’impression présentée comme une nouvelle preuve que la substance est de l’or. Veut-on plus de preuves? Nous comparons certains autres effets idéaux avec d’autres effets réels. Nous savons que l’or, différant en cela de la plupart des métaux, est insoluble dans l’acide nitrique, et , nous nous figurons une goutte d’acide nitrique déposée à la I surface de cette substance jaune, brillante, lourde, sans y causer d’érosion; si, après y avoir versé une goutte d’acide nitri- I que, nous ne voyons se produire ni effervescence, ni changement, nous regardons celte concordance entre le fait prévu et le fait réalisé comme une raison de plus de penser que la substance est de l’or. Si, pareillement, la grande malléabilité de l’or nous semble égalée par la grande malléabilité de cette sub

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stance; si, comme l’or, elle fond à environ 2000 degrés; cl si, dans toutes les conditions, elle sc comporte comme l’or clans ces mêmes conditions, la conviction que c’est de l’or s'élève à ce degré qui est pour nous la plus grande certitude. Nous savons, dans toute la rigueur du mot savoir, que cette substance est de l’or. En effet, ainsi que nous le voyons par cet exemple, tout ce que nous savons de l’or n’est que la perception d’un groupe défini d’impressions, présentant des relations définies, qui se révèlent sous des conditions définies; et si, clans une expérience présente, les impressions, les relations et Icîs conditions correspondent parfaitement à celles des expérienccTs passées, la connaissance a toute la validité dont elle est susceptible. De sorte que, pour généraliser la proposition, les hypothèses, y compris même les plus simples que nous faisons à tout moment quand nous reconnaissons des objets, sont vérifiées quand on trouve une conformité entière entre les états de conscience qui les constituent et certains autres étals de conscience donnés dans la perception ou la réflexion, ou dans l’une et l’autre ; il n’y a pas, pour nous, d’autre connaissance possible que celle qui consiste dans l’intuition de ces conformités et des non-conformités qui leur correspondent.

En conséquence, la Philosophie, forcée de faire ces suppositions fondamentales, sans lesquelles la pensée est impossible, peut les justifier, en montrant leur conformité avec toutes les autres révélations de la conscience. Exclus, comme nous le sommes, de la connaissance de tout ce qui dépasse le rclalif* la vérité, dans sa forme la plus élevée, ne peut être pour nous rien de plus que la concordance parfaite dans tout le champ de notre expérience, entre les représentations de choses que nous appelons idéales et les présentations de choses que nous appelons réelles. Si, quand nous découvrons qu’une proposition n’est pas vraie, nous voulons dire tout simplement que nous avons découvert une différence entre une chose attendue | et une chose perçue, et rien de plus, il faut qu’un corps de

conclusions, dans lequel il ne se préscnle jamais de différence de celte nature, soit ce que nous appelons un corps de conclusion entièrement vrai.

Nous voyons clairement que, puisqu’on part de ces intuitions fondamentales dont on admet provisoirement la vérité, c’est-à-dire, dont on admet provisoirement la compatibilité avec toutes les autres révélations de la conscience, la démonstration ou la réfutation de la compatibilité devient l’objet de la Philosophie, et que la démonstration complète de la compatibilité est la même chose que l’uniflcalion complète de la connaissance, but réel de la Philosophie.

§&i. Quelle est cette donnée, ou plutôt quelles sont ces données, dont la Philosophie ne peut se passer? 11 est clair que la proposition que nous venons de formuler implique une donnée primordiale. Nous avons déjà supposé implicitement, et nous devons continuer à supposer, que les compatibilités et les incompatibilités existent et peuvent être connues de nous. Nous ne pouvons pas ne pas admettre la vérité du verdict de la conscience, quand elle nous déclare que certaines manifestations se ressemblent et que certaines autres ne se ressemblent pas. Si la conscience n’est pas un juge compétent de la ressemblance ou de la non-ressemblance de ses étals, il n’est pas possible d’établir cette compatibilité qu’on retrouve dans tontes nos connaissances et qui constitue la Philosophie ; et l'on ne peut pas davantage établir celte non-compatibilité par laquelle seule on peut prouver la fausseté d’une hypothèse philosophique ou autre.

Nous verrons plus nettement l'impossibilité d’avancer, soit vers la certitude, soit vers le scepticisme, sans supposer ces données, si nous remarquons comment, à chaque pas que nous faisons dans le raisonnement, nous les supposons partout et toujours. Dire que toutes les choses d’une certaine classe sont caractérisées par un certain attribut, c’est dire que toutes les choses connues comme «emàtobiea par les divers attributs

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LE CONNAISSABLE

connotés par leur nom commun sont aussi semblables par l’attribut particulier dont on parle. Dire qu’un certain objet sur lequel l’attention se porte directement appartient à cette classe, c’est dire qu’il est semblable à tous les autres dans les divers attributs connotés par leur nom commun. Dire que cet objet possède l’attribut particulier dont on parle, c’est dire qu’il est encore semblable aux autres sous ce rapport. Au contraire, en affirmant que l’attribut qu’on prêtait à cet objet ne lui appartient pas, on implique l’afArmation qu’au lieu de la ressemblance annoncée, il y a une non-ressemblance. Par conséquent, ni affirmation ni négation d’un théorème de la raison, ou d’un élément quelconque d’un de ces théorèmes, n’est possible, si l’on n’admet le témoignage que rend la conscience quand elle affirme que certains de ses états sont semblables ou dissemblables. Par suite, après avoir vu que la connaissance unifiée qui constitue une philosophie complète se compose de parties universellement compatibles; après avoir vu que la philosophie a pour objet de démontrer leur compatibilité universelle; nous voyons aussi que toutes les parties de l’opération qui établit cette compatibilité universelle, y compris même les éléments de toute inférence et de toute observation, consistent dans la démonstration d’une compatibilité.

En conséquence, l’hypothèse qu’une compatibilité ou une incompatibilité existe quand la conscience l’atteste, est une hypothèse inévitable. Il ne sert de rien de dire, à l’exemple de Hamilton, qu’il faut « présumer la véracité de la conscience, tant qu’on n’a pas démontré qu’elle est mensongère. » On ne peut pas prouver qu’elle est mensongère en ceci, qui est son acte primordial ; puisque, ainsi que nous le voyons, la preuve implique une acceptation redoublée de cet acte primordial. Bien plus, la chose à prouver ne peut s’exprimer si l’on n’admet la validité de cet acte primordial ; puisque le mensonge et la véracité deviennent identiques, si nous n’admettons pas le verdict de la conscience qui affirme leur différence. Sans cette

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hypothèse, l’opération du raisonnement et le produit du raisonnement disparaissent du môme coup.

Sans doute on peut prouver souvent que des états de conscience qu’on avait crus, après une comparaison attentive, semblables, sont en réalité dissemblables; ou que ceux qu’on avait par négligence crus dissemblables, sont en réalité semblables, Mais comment le prouve-t-on? Simplement par une comparaison plus attentive, faite indirectement ou directement. Et l’acceptation de la conclusion révisée, qu’impliquet-elle? Simplement qu’un verdict réfléchi de la conscience est préférable à un verdict irréfléchi; ou, pour parler avec plus de précision, qu’une intuition de ressemblance ou de différence qui survit à la critique doit être admise au lieu d’une intuition qui ne survit pas ; cette survie est ce qui constitue l’acceptation.

Nous voici au fond du sujet. La permanence d’une intuition de ressemblance ou de différence est la garantie fondamentale sur laquelle nous affirmons l’existence de la ressemblance ou de la différence; et, en fait, nous n’entendons par l’existence de la ressemblance ou de la différence rien de plus que l’intuition permanente que nous en avons. Dire qu’une compatibilité ou incompatibilité existe, c’est tout simplement la façon qui nous est propre de dire que nous avons invariablement une intuition de cette compatibilité en môme temps que nous avons une intuition des choses comparées. De l’existence, nous ne connaissons rien de plus qu’une manifestation continue.

§ h2. Mais la Philosophie réclame une donnée plus concrète. 11 ne suffit pas de reconnaître qu’une certaine opération fondamentale de la pensée est incontestable, il faut reconnaître comme incontestable quelque produit de la pensée obtenu par celte opération. Si la Philosophie est le savoir complètement unifié, et si l’unification de la connaissance ne peut s’effectuer que par la démonstration que quelque proposition dernière

LE GOMNIISSABLB.

enveloppe et consolide tous les résultats de l’expérience, il est clair que cette proposition dernière, dont il faut démontrer la compatibilité avec toutes les autres, doit représenter un fragment de la connaissance et non ce qui fait la validité d’un acte de connaissance. Nous avons admis la véracité de la conscience, nous devons aussi admettre la véracité de quelque donnée de la conscience.

Que doit être ce produit? Ne doit-il pas formuler la distinction la plus large et la plus profonde que les choses présentent? Ne doit-il pas formuler des compatibilités et des incompatibilités plus générales que les autres ? Un principe dernier qui doit donner l’unité à toute l’expérience, doit avoir la même étendue que l’expérience; il ne peut se borner à l’expérience d’un seul ou de plusieurs ordres, il doit s’appliquer à l’expérience universelle. La donnée que la Philosophie prend pour base doit être une affirmation de quelque ressemblance ou de quelque différence à laquelle toutes les autres ressemblances ou toutes les autres, différences sont subordonnées. Si connaître c’est classer, ou grouper le semblable et séparer le non-semblable; et si l’unification de la connaissance se fait par l’absorption des plus petites classes d’expériences semblables dans de plus grandes classes, et de celles-ci dans de plus grandes encore, il faut que la proposition qui donne l’unité à la connaissance spécifie l’opposition de deux classes ultimes d’expériences, celles dans lesquelles toutes les autres s’absorbent.

Voyons maintenant quelles sont ces classes. En traçant entre elles une ligne de démarcation, nous ne pouvons éviter d’employer des mots qui impliquent indirectement plus que leur sens direct. Nous ne pouvons éviter d’éveiller des idées qui impliquent la distinction mémo que l’analyse a pour objet d’établir. Ne l’oublions pas; mais tout ce que nous pouvons faire, c’est de ne pas tenir compte des connotations des mots et de porter uniquement l’attention sur ce qu’ils dénotent ouvertement.

DONHiES DE Là raiLOSOPRIE. IM

§ U3. Si nous partons de la conclusion que nous avons déjà obtenue, q&e toutes les choses que nous connaissons sont des manifestations de l’Inbonnaissable , et si nous supprimons autant que possible toute hypothèse sur le quelque chose qui se cache derrière tel ou tel ordre de manifestations, nous voyons que les manifestations considérées simplement comme telles peuvent se diviser en deux grandes classes, qu’on appelle itnpressions et idées. Ce que ces mois impliquent peut vicier lesaraisotincmenls de ceux qui les emploient ; et, bien qu'il soit possible de ne s’en servir que pour rappeler les caractères différentiels qu’on veut indiquer en les employant, il vaut mieux éviter le danger de faire, en s’en servant, des hypothèses non reconnues. Le terme sensation, qu’on emploie communément comme synonyme d’impression, implique aussi certaines théories psychologiques, et, tacitement sinon ouvertement, suppose un organisme sensitif et quelque chose qui agit sur cet organisme; on ne peut guère l’employer sans introduire ces postulats dans les pensées et sans les incorporer dans les conclusions. Pareillement, l’expression états de conscience, pour signifier une impression ou une idée, donne prise à la critique. Comme nous ne pouvons penser à un état sans penser à quelque chose à quoi appartient cet état, et qui est susceptible d’avoir plusieurs étals, ces mots impliquent une conclusion anticipée, un système encore informe de métaphysique. En acceptant le postulat inévitable, que des manifestations impliquent un manifesté , notre but est d’éviter tout autre postulat implicite. Sans doute, nous ne pouvons pas exclure de nos pensées d’autres suppositions implicites, ni pousser notre raisonnement sans les reconnaître tacitement, mais nous pouvons, dans une certaine mesure, refuser de les reconnaître dans les termes avec lesquels nous commençons à raisonner. Nous y parviendrons en classant les manifestations en fortes et en faibles les unes par rapport aux autres. Voyons les distinctions qni les séparent.

Quelques mots d’abord sur la distinction la plus évidente

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impliquée par ces mots antithétiques. Les manifestations qui se présentent sous les conditions dites de perception (nous devons autant que possible séparer de toute hypothèse les conditions qui portent ce nom, et les considérer comme formant un certain groupe de manifestations) sont ordinairement beaucoup plus distinctes que celles qui se présentent sous les conditions dites de réflexion de mémoire, d’imagination, ou d’idéation. Souvent même les manifestations vives ne diffèrent que peu des faibles. Quand il fait presque obscur, nous ne pouvons pas toujours décider si une certaine manifestation appartient à l’ordre vif ou à l’ordre faible, si, comme nous le disons, nous voyons réellement quelque chose, ou si nous nous imaginons le voir. De même, entre la sensation d’un son très-faible et l’imagination d’un son, il est parfois très-difficile de décider laquelle occupe la conscience. Mais ces cas exceptionnels sont extrêmement rares en comparaison de la masse énorme de ceux où, à chaque instant, les manifestations vives se distinguent des faibles sans erreur possible. Réciproquement il arrive aussi de temps à autre (bien que sous des conditions que pour mieux les distinguer nous appelons anomales) que les manifestations de l’ordre faible deviennent si fortes qu’elles peuvent être prises pour des manifestations de l’ordre vif. Chez l’aliéné, des phénomènes idéaux de la vue et de l’ouïe acquièrent une telle intensité qu’ils se classent avec les phénomènes de la vue et de l’ouïe. Je me sers ici des mots idéal et rétl sans impliquer d’autre contraste que celui qui nous occupe. Ces cas d’illusion, nous pouvons les appeler ainsi, se présentent pourtant dans une si faible proportion, relativement à la grande masse des faits, que nous avons le droit de les négliger, et de dire que la faiblesse relative de ces manifestations du second ordre est si marquée, que nous n’avons jamais de doute qu’elles ne soient pas d’une nature distincte de celles du premier ordre. Que si nous admettons que le doute vienne à se produire par exception, nous admettons par là que nous avons d’autres moyens de déterminer à quel ordre une mani'

festation particulière appartient^ quand le critérium de la nVacilé relative nous manque.

Les manifestations de l’ordre vif précèdent^ dans notre expérience, celles de l’ordre faible, ou, pour employer les expressions signalées plus haut, l’idée est une répétition faible et imparfaite de l’impression originale. Dans l’ordre chronologique, il y a d’abord une manifestation présentée de l’ordre vif, et ensuite il peut y avoir une manifestation représentée semblable à la première excepté sur un point : elle est beaucoup moins nette. .L’expérience universelle nous apprend qu’après avoir eu les manifestations vives, que nous appelons tels lieux, telles personnes, telles choses, nous pouvons avoir les manifestations faibles que nous appelons souvenir des lieux, des personnes, des choses, mais que nous ne pouvons les avoir auparavant; ce n’est pas tout, l’expérience universelle nous apprend qu’avant de goûter certaines substances et d’odorer certains parfums, nous sommes dépourvus des manifestations faibles qu’on appelle les idées de leurs goûts ou de leurs odeurs; nous savons encore que lorsque certains ordres de manifestations vives so'nt exclus (comme celles de la vue chez l’aveugle et celles de l'ouïe chez le sourd), les manifestations faibles qui leur correspondent ne se produisent jamais. Il est vrai que, dans certains cas, les manifestations faibles précèdent les vives. Ce que nous appelons la conception d’une machine peut être bientôt suivie d'une manifestation vive qui lui ressemble, celle d’une vraie machine. Mais, en premier lieu, la production de la manifestation vive après la faible n’a pas d’analogie avec la production de la faible après la vive, elle ne la suit pas spontanément comme l’idée suit l’impression. Et, en second lieu, quoique une manifestation faible de cette espèce puisse se présenter avant la vive qui lui répond, il fl'en est pas ainsi pour les éléments qui la composent. Sans des manifestations vives préalables de roues, de tringles, de coudes, l’inventeur n’aurait pu avoir aucune manifestation faible de sa nouvelle machine. Ainsi la production des mani-

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fesfations faibles est rendue possible par la production préalable des vives. Ce qui les distingue, la vive de la faible, c’est que la vive est indépendante et la faible dépendante.

Ces deux ordres de manifcslations forment deux séries parallèles, ou plutôt ne les appelons pas des séries, car ce mot implique une disposition linéaire, mais des courants ou des processions hétérogènes. Ils courent côte à côte]; chacun d’eux, tantôt s’élargit, tantôt se rétrécit, tantôt menace de supprimer son voisin, tantôt est menacé de disparaître, sans que jamais l’un chasse l’autre du canal commun. Examinons avec soin les actions que les deux courants exercent l’un sur l’autre. Dans le cours de ce que nous appelons nos états d’activité, les manifestations vives prédominent. Nous recevons simultanément beaucoup de présentations diverses, une foule d’impressions visuelles, des sons plus ou moins nombreux, des résistances, des goûts, des odeurs, etc.; certains groupes varient, d’autres restent fixes temporairement, mais varient quand nous entrons en mouvement; et si nous venons à comparer dans sa grandeur et sa masse ce composé hétérogène de manifestations vives avec le cpmposé parallèle de manifestations faibles, ces dernières nous paraissent insignifiantes. Toutefois elles ne disparaissent jamais. Toujours à côté des manifestations vives, alors même qu'elles sont le plus prépondérantes, l’analyse découvre une chaîne d’idées et d’interprétations constituées par les manifestations faibles. Si l’on prétend qu’une explosion assourdissante ou une douleur cruelle peut, pour un moment, supprimer toute idée, il faut admettre aussi que l’on ne peut connaître immédiatement cette solution de continuité, puisque, sans idées, l’acte de la connaissance est impossible. D’autre part, après certaines manifestations vives que nous appelons l’acte de fermer les yeux, de nous arranger pour affaiblir les manifestations vives de pression, de son, etc., les manifestations de l’ordre faible acquièrent une prédominance relative. Le courant hétérogène et toujours changeant des manifestations faibles n’étant plus marqué par le courant des

DONNÉES DE LA raiL(»OPniE.

vires, apparaît plus distinct et semble même h son tour vouloir exclure le courant contraire. Mais, durant le cours de ce que nous appelons conscience, le courant des manifestations vives, bien que réduit à de petites proportions, continue encore; la pression et le tact ne disparaissent pas complètement. Ce n'est que dans l’état d’inconscience appelé sommeil que les manifestations de l’ordre vif cessent d’être distinguées comme telles, et que celles de l’ordre faible prennent leur place et nous en imposent. Nous restons même sans rien savoir de cette usurpation jusqu’au retour des manifestations de l’ordre vif au réveil : nous ne pouvons jamais conclure que des manifestations de l’ordre vif ont été absentes qu’au moment où elles reparaissent, et par conséquent, nous ne pouvons jamais savoir directement qu’elles sont absentes. Ainsi chacune des deux séries composées et parallèles de manifestations conserve sa continuité. Coulant côte à côte, ces courants empiètent l’un sur l’autre, mais il n’y a pas d’instant où l’on puisse dire que l’un a, à tel endroit et à tel moment, interrompu l’autre.

Outre cette cohésion longitudinale, il y a une cohésion latérale des manifestations vives avec les vives et des faibles avec les faibles. Les éléments des séries vives sont unis ensemble par des liens de coexistence aussi bien que par des liens de succession; les éléments des séries faibles sont unis ensemble d’une manière semblable. L’union dans les deux cas nous offre toutefois, quant au degré, des différences marquées et trèssignificatives. Observons-les. Sur un certain espace remplissant une partie de ce qu’on appelle le champ de la vision, des lumières, des ombres, des couleurs, des contours, forment un groupe; nous les regardons comme les signes d’un objet, et nous donnons au groupe un certain nom; tant que ces manifestations vives unies restent présentes, elles sont inséparables. 11 en est de même des groupes coexistants de manifestations : chacun persiste comme un composé spécial , et la plupart conservent des relations üxes avec ceux qui les entourent. Il

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y en a qui ne sont pas susceptibles de ce que nous appelons des mouvements indépendants, et d’autres qui le sont; néanmoins, en nous présentant les manifestations qui les composent unies par une connexion constante, ils nous présentent aussi ces mêmes manifestations unies à d’autres par une connexion variable. Quoique, après certaines manifestations vives que nous appelons des changements dans les conditions de perception, il y ait un changement dans les proportions des manifestations vives qui constituent un groupe quelconque, leur cohésion persiste, nous ne parvenons pas à en détacher une ou plusieurs pour les isoler. Nous voyons aussi que les manifestations faibles présentent des cohésions latérales entre elles, mais beaucoup moins étendues et dans la plupart des cas inflniment moins étroites. Quand je ferme les yeux, je peux me représenter un objet qui maintenant est à une place, dans une autre place ou absent. Quand je regarde un vase bleu, je ne peux pas séparer la manifestation vive de la couleur bleue d’une manifestation vive d’une certaine forme particulière; mais en l’absence de ces manifestations vives, je peux séparer la manifestation faible de la forme de celle de couleur bleue, et remplacer la dernière par une manifestation faible de couleur rouge. Il en est ainsi partout. Les manifestations faibles contractent bien des adhérences entre elles, mais nonobstant elles peuvent pour la plupart entrer facilement dans de nouveaux arrangements. On peut même dire que les adhérences des manifestations faibles individuelles ne sont point indissolubles comme celles des vives individuelles. Bien que, à côté d’une manifestation faible de pression, il y ait toujours quelque manifestation faible d’étendue, pourtant nulle manifestation faible particulière d’étendue n’est enchaînée à une manifestation faible particulière de pression. Dans l’ordre vif, les manifestations individuelles adhèrent entre elles d’une façon indissoluble, et, d’ordinaire, elles forment de grands groupes; mais, dans l’ordre faible, les manifestations individuelles ne contractent point de ces adhérences indissolubles et s’agrègent

licheraent pour la plupart. Les seules cohésions indissolubles qu’on y rencontre sont celles qui unissent certaines de leurs formes génériques.

Si les éléments de chaque courant tiennent réciproquement entre eux, ils ne tiennent pas fortement avec ceux de l’autre. Ou, plus exactement, nous pouvons dire que le courant vif coule d’ordinaire sans être le moins du monde troublé par le faible, et que le courant faible, bien qu’il soit souvent grandement influencé et toujours dans une certaine mesure emporté par le vif, peut pourtant conserver une indépendance réelle et glisser à côté sans s’y mêler. Nous jetterons un coup d’œil sur leurs interventions réciproques. Les manifestations faibles successives qui constituent la pensée sont impuissantes à modifier au plus faible degré les manifestations vives qui se présentent. Si nous omettons une classe toute spéciale d’exceptions sur lesquelles nous reviendrons, les manifestations vives, fixes et changeantes, ne sont pas directement affectées par les faibles. Celles que je distingue, en tant qu’éléments d’un paysage, du grondement de la mer, du sifflement du vent, du mouvement des voitures et des gens à pied, ne sont nullement influencées par les manifestations faibles qui les accompagnent, et que je distingue en tant que mes idées. D’autre part, le courant des manifestations faibles est toujours quelque peu troublé par celui des vives. Souvent il se compose principalement de manifestations faibles qui adhèrent fortement à des vives, et sont entraînées par elles quand celles-ci viennent à passer. Ces souvenirs, ces suggestions, c’est ainsi que nous les appelons, jointes aux manifestations vives qui les produisent, forment presque la totalité du corps des manifestations. A d’autres moments, quand nous sommes, comme on dit, absorbés dans DOS pensées, le trouble du courant faible n’est que superficiel. Les manifestations vives n’enlralnent après elles que le petit nombre de manifestations faibles qu’il faut pour les faire reconnaître; à chaque impression adhèrent certaines idées qui nous disent ce qu’elle est et l’interprètent. Cependant le grand

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courant de manifestations faibles coule complètement sans relation avec les vives — une rêverie, peut-être, ou encore une opération de raisonnement. Parfois, durant cet état qu’on appelle absence d’esprit, le courant des manifestations faibles prédomine si bien que le courant vif ne peut guère l’affecter. On voit donc que Ces deux séries parallèles de manifestations, dans chacune desquelles règne une cohésion intime dans la longueur et la largeur, n’ont l’une avec l’autre que des adhérences partielles. La série vive est tout à fait insensible au passage de sa voisine; et, quoique la série faible soit toujours, dans quelque mesure, affectée et souvent entraînée par la vive, elle peut néanmoins s’en séparer largement.

Il y a encore à faire connaître un autre caractère difTérenliel d’une importance capitale. Les conditions sous lesquelles ces ordres de manifestations se présentent sont différentes, et les conditions de production de chaque ordre appartiennent à ce même ordre. Toutes les fois qu’on peut remonter aux antécédents immédiats des manifestations vives, on voit que ce sont des manifestations vives; et si nous ne pouvons pas dire que les antécédents des manifestations faibles appartiennent toutes ^ leur courant, cependant celles qui sont essentielles en font partie. Ces propositions n’ont pas besoin de beaucoup d’explication. Évidemment les changements qui surviennent parmi les manifestations vives que nous examinons, les mouvements, les sons, les changements d’aspect qui surviennent dans ce que nous appelons les objets environnants, sont, ou bien des changements à la suite de certaines manifestations vives, ou des changements dont on ne voit pas les antécédents. Toutefois, il y a dos manifestations vives qui se présentent seulement sous certaines conditions qui semblent appartenir 'è un autre ordre. Celles que nous appelons couleurs et formes visibles supposent les yeux ouverts. Mais que signifient les yeux ouverts dans le langage dont nous nous servons? A la lettre, c’est l’apparition de certaines manifestations vives. L’idée d’ouvrir les yeux, qui les précise, consiste sans doute en des manifes-

Ulions faibles, mais l’acte d’ouvrir les yeux consiste en des Dianifeslations vives. Il est évident qu’il en est de même dans ces mouvements des yeux et de la tête qui sont suivis de nouveaux groupes de manifestations vives. Il en est encore de même des manifestations vives que nous appelons sensations du toucher et de la pression. Toutes celles qui peuvent changer ont pour condition certaines manifestations vives que nous appelons sensations de tension musculaire. Il est vrai que les conditions de ces dernières sont des manifestations de l’ordre faible, les idées des actions musculaires qui précèdent les actions musculaires. Nous voici eu présence d’une complication provenant de ce que l’objet que nous appelons le corps se présente à nous comme une série de manifestations vives rattachées d’une façon spéciale aux manifestations faibles, façon unique d'après laquelle des manifestations vives peuvent être produites par des faibles. Citons ici l’exception de même nature que nous olfrent les émotions, exception qui ne laisse pas de confirmer lu règle. En effet, s’il faut voir dans les émotions une espèce de manifestations vives, et qu’elles puissent être produites par les manifestations faibles que nous appelons idées, il n’en est pas moins vrai que nous les classons dans l'ensemble des manifestations faibles et non avec les fnanifestations vives telles que les couleurs, les sons, les pressions, les odeurs, etc., parce que leurs conditions appartiennent à l'ordre des faibles. Mais si nous laissons de côté les manifestations vives spéciales que nous appelons tensions musculaires et émotions, et qu’on a l’habitude de classer séparément, nous pouvons dire de toutes les autres que les conditions de leur existence, en tant que manifestations vives, sont des manifestations de la même classe qu’elles. Dans le courant parallèle, nous trouvons un principe parallèle. Quoique bien des manifestations de l’ordre faible soient en partie causées par les manifestations de l’ordre vif, qui évoquent des souvenirs et suggèrent des conclusions, néanmoins ces rétultals dépendent principalement de certains antécédents

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qui appartiennent à l’ordre faible. Un nuage passe en travers du soleil; il peut ou non produire un effet sur le courant des idées. La conclusion qu’il va pleuvoir peut se produire, ou le cours antérieur des idées peut suivre sa marche; il j a là une différence évidemment déterminée par des conditions qu’il faut chercher parmi ces idées. La puissance qu’une manifestation vive a de causer la production de certaines manifestations faibles dépend de la préexistence de certaines manifestations faibles appropriées. Si nous n’avons jamais entendu de courlis, le cri poussé par un courlis invisible ne produit pas l’idée d’un oiseau. Nous n’avons qu’à nous rappeler les différents enchaînements de réflexions que la môme sensation de la vue a éveillés pour reconnaître à quel point l’apparition de chaque manifestation faible se trouve essentiellement dépendante d’autres manifestations faibles qui ont passé avant elle, ou qui existent en môme temps qu’elle.

Nous voici enfin en présence de la plus frappante, et peutêtre la plus importante, des différences qui séparent les deux ordres de manifestations; elle tient à celle que nous venons d’indiquer, mais il y a profit à l’en séparer pour l’étudier. Les ronditions d’apparition ne se distinguent pas seulement par le fait que chaque groupe, quand il peut être reconnu, appartient à son propre ordre de manifestations, mais elles ont un caractère encore plus signiOcatif. Les manifestations de l’ordre faible ont des antécédents qu’on peut découvrir; on peut les faire apparaître en réalisant leurs conditions d’apparition, et l’on peut les supprimer en réalisant d’autres conditions. Mais les manifestations de l’ordre vif surviennent continuellement sans présentation préalable de leurs antécédents; et dans bien des cas elles persistent ou cessent sous des conditions connues ou inconnues, ce qui montre que leurs conditions sont complètement indépendantes de notre volonté. L’impression appelée éclair traverse le courant de nos idées sans que rien l’annonce. Les sons d’une troupe de musiciens qui commencent à jouer dans la rue, ou le bruit de la porcelaine qu’on casse

DONNÉES DE LA PHILOSOPniE.

dans une pièce voisine, ne se rattachent pas à l’une des manifestations qui existaient auparavant, soit dans l’ordre faible, soit dans l’ordre vif. Souvent ces manifestations vives, naissant à l’improviste, persistent à se jeter au travers du courant des faibles; lequel, non-seulement ne peut les affecter directement, mais ne le peut même pas indirectement. Un coup violent reçu par derrière est une manifestation vive dont les conditions d’apparition ne sont ni parmi les manifestations vives ni parmi les faibles, et dont les conditions de persistance sont reliées lux vives d’une manière qui n’est pas manifestée. En sorte que. si, dans l’ordre faible, les conditions d’apparition se trouvent toujours parmi les manifestations préexistantes ou coexistantes, dans l’ordre vif, les conditions de production sont souvent absentes.

Nous venons de trouver des caractères saillants par lesquels lesraanifestationsdel’un des ordres se ressemblent entre elles et diffèrent de celles de l’autre ordre. Récapitulons en quelques mots ces caractères saillants. Les manifestations de l’un sont vives, et celles de l’autre sont faibles. Celles de l’un sont des originaux, tandis que celles de l’autre sont des copies. Les premières forment entre elles une série ou un courant hétérogène qui n’est jamais interrompu, ou, pour parler avec rigueur, dont on ne connaît jamais directement l’interruption. Celles du premier ordre adhèrent entre elles non-seulement dans le sens longitudinal, mais aussi dans le transversal; celles dusecond s’unissent de la même manière. Ces adhérences sont indissolubles pour le premier ordre, mais pour le second elles sont pour la plupart très-faciles à rompre. Tandis que les termes de chaque série, les parties dé chaque courant, sont unis par des adhérences si intimes que le courant ne peut se diviser, les deux courants glissant en réalité côte à côte, ne contractent que de faibles adhérences : le grand courant vif résiste absolument au faible, et celui-ci peut presque s’isoler du vif. Les conditions sous lesquelles les manifestations de chacun des deux ordres se présentent appartiennent elles-mêmes à cet

«vEsen. 11

LE OONNAtSSARLE.

ordre; mais si dans l’ordre faible les condilions sont toujours présentes, dans l’ordre vif il arrive souvent que les conditions ne le sont pas, et qu’elles sont quelque part en dehors de la série. Sept caractères distincts servent donc de signes à ces deux ordres de manifestations et les distinguent l’un de l'autre.

§ U'j. Qu’est-cc que cela veut dire ? L’analyse qui précède a commencé par la croyance que les propositions admises comme postulats par la philosophie doivent affirmer des classes dernières de ressemblance et de non-ressemblance dans lesquelles toutes les autres s’absorbent; et nous venons de trouver que toutes les manifestations de l’inconnaissable se divisent en deux classes de cette nature. A quoi répond cette division ?

Il est évident que c’est à la division entre objet et sujet. Nous reconnaissons cette distinction, la plus profonde de toutes celles que nous offrent les manifestations de l’inconnaissable, en les groupant en un soi et un non-soi. Les manifestations faibles qui forment un tout continu différent de l’autre par la quantité, la qualité, la cohésion, les condilions d’existence de ses parties, que nous appelons le moi; et les manifestations vives rattachées ensemble par un lieu indissoluble en des masses relativement immenses, avec des conditions d’existence indépendantes que nous appelons le non-moi. Ou mieu.x, avec i)lus de vérité, chaque ordre de manifestations implique irrésistiblement une force qui se manifeste; et en employant les mots moi et non-moi, nous voulons dire, par le premier la force qui se manifeste dans les formes faibles, et par le second la force qui se manifeste dans les formes vives.

Nous le voyons, ces conceptions qui ont pris corps et reçu un nom propre ne tirent pas leur oi igine d’une source impénétrable, mais elles s’expliquent par la loi fondamentale de la pensée, loi sans appel. L’intuition de ressemblance et de différence s’impose par sa seule persistance; elle défie le sccplicisme, puisque sans elle le doute môme devient impossible.

DONNÉES DR LA raiLDSOPHIE.

La division primordiale du soi et du non-soi est le résultat accumulé de l’intuition persistante des ressemblances et des différences que présentent les manirestations. Je dirai même que la pensée n’existe que par cette espèce d’acte qui nous conduit, à chaque instant, à rapporter certaines manifestations à la classe avec laquelle elle a tant d’attributs communs, et les autres à l’atitre classe avec laquelle elles ont des attributs communs aussi nombreux. Ces opérations de classement en se répétant des myriades de fois, amènent des myriades d’associations de chaque manifestation avec celles de sa propre classe, et par là produit l’union des membres de chaque classe et la désunion des deux classes.

Rigoureusement parlant, la séparation et la fusion des manifestations en deux touts distincts sont en grande partie spontanées, et précèdent tout jugement réfléchi, bien que les jugements réfléchis, lorsqu’ils viennent à se produire, en reconnaissent l’existence. Car les manifestations de chaque ordre ne présentent pas simplement cette espèce d'union qo'on reconnaît implicitement quand on les groupe comme objets individuels d’une même classe; mais, nous l’avons vu, ils en présentent une beaucoup plus intime, impliquée dans leur cohésion actuelle. Cette union cohésive se montre avant qu’aucun acte conscient de classement n’ait lieu. En sorte que, dans la réalité, ces deux ordres opposés de manifestations sc sont en substance spontanément séparés et spontanément consolidés. Les membres de chaque ordre, en s'unissant intimement entre eu.v et en s’éloignant de leurs opposés, forment eux-mêmes ces touts unis qui constituent l’objet et le sujet. C’est cette union spontanée qui donne h ces touts formés de manifestations l’individualité qu’ils possèdent comme des touts, et la distinction fondamentale qui les sépare, distinction antérieure et supérieure an jugement; la séparation est déjà déterminée, le jugement ne fait que la prononcer davantage, fn rappoiiant à leurs classes respectives les manifestations qui ne SC sont pas unies nettement avec le reste de leur espèce.

LE CONNAISSABLE

11 y a encore un acte jugement qui se répète plus tard perpétuellement^ lequel fortifie cette antithèse fondamentale et donne une grande extension à l’un de ses termes. Nous ne cessons pas d’apprendre que les conditions d’apparition des manifestations faibles doivent toujours se trouver, mais que bien souvent on ne découvre pas les conditions d’apparition des vives. Nous ne cessons pas d’apprendre que les manifestations vives auxquelles on n’aperçoit pas d’antécédent parmi les vives, sont semblables à des manifestations vives précédentes qui avaient des antécédents qu’on pouvait apercevoir parmi les vives. De la combinaison de ces deux expériences résulte la conception irrésistible que quelques manifestations vives ont des conditions d’apparition qui existent en dehors du courant des manifestations vives, en tant que c’est-à-dire comme manifestations vives, potentielles susceptibles de devenir actuelles. Nous avons ainsi vaguement conscience d’une région indéfiniment étendue de force ou d’être, non-seulement séparée du courant des manifestations faibles qui constituent le moi, mais placée en dehors du courant des manifestations vives qui constituent la portion immédiatement présente du non-moi.

§ à5. Je viens d’indiquer d’une façon très-imparfaite, en passant sur les objections, et en omettant des explications nécessaires, pour me renfermer dans le peu d’espace dont Je pouvais disposer, la nature essentielle et la justification de la proposition primordiale dont la Philosophie a besoin pour point de départ. Je pourrais en toute sûreté admettre celte vérité dernière ; le sens commun l’allfirme, chaque pas de la science la suppose, et nul métaphysicien n’a réussi un instant à la chasser de la conscience. Partant du postulat que les manifestations de l’inconnaissable se séparent en deux agré- | gats qui constituent, l’un le monde de la conscience, l’autre le monde au delà de la conscience, j’aurais pu laisser le postulat se prouver par sa conformité avec tous les résultats de l'expérience directe et indirecte. Mais comme tout ce qui suit

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roule sur ce postulat, il m’a semblé bon d’exposer brièvement ses titres, afin de me mettre à l’abri de la critique qu’on pourrait en faire. II m’a paru désirable de montrer que cette cogoition fondamentale n’est, ni illusoire, comme l’affirme l’idéaliste, ni douteuse, comme le croit le sceptique, ni inex* plicable, comme l’admet le réaliste naturel; mais qu’elle est le produit légitime de la conscience élaborant des matériaux d’après les lois de son action normale. Si, dans l’ordre cbronologique, l’établissement de cette distinction précède tout raisonnement, et si elle s’empare de tout notre esprit, de sorte qu’il nous est interdit d’en faire l’objet de nos raisonnements sans en supposer l’existence, l’analyse pourtant nous permet de justifier l’affirmation de son existence en montrant qu’elle est aussi le produit d’une classification basée sur des ressemblances accumulées et des différences accumulées. En d’autres termes, le raisonnement, qui n’est lui-méme qu’une formation de cohésions entre les manifestations, fortifie par celles qu’il forme, celles dont il constate la préexistence.

Telles sont les données de la Philosophie. Comme la Religion, la Philosophie admet ce fonds primordial que la conscience implique, le principe qui, ainsi que nous l’avons TU, a le^ fondements les plus profonds. Elle suppose la validité d’une certaine opération primordiale de la conscience, sans laquelle il n’y a point de conclusion possible, sans laquelle même on ne peut rien affirmer ni rien nier. Elle suppose en outre la validité d’un certain produit primordial de la conscience, qui, tout en prenant naissance dans une opération de la conscience, est aussi, en un certain sens, le produit de cette opération, puisque c’est d’elle qu’il reçoit sa vérification et sa légitimité. Bref, nos postulats sont : une Force inconnaissable, l’existence de ressemblances et de différences connaissables parmi les manifestations de cette force et par suite une séparation des manifestations en deux classes, les unes appartenant au sujet, les autres à l’objet.

Avant de passer à l’objet essentiel de la Philosophie, l’unifi-

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cation complète de la connaissance déjà en partie unifiée par la science, il faut traiter un autre sujet préliminaire. Les manifestations de l’inconnaissable séparées en deux divisions, le soi et le non-soi, peuvent se diviser encore en certaines formes plus générales dont la science aussi bien que le sens commun ne cesse d’admettre la réalité. Dans le chapitre intitulé Idées scientifiques dei-nières, j’ai montré que nous ne connaissons rien de ces formes considérées en elles- mêmes. Cependant comme nous sommes obligés de continuer à employer les mots qui leur servent de signes, il est nécessaire de dire le sens que nous leur donnons.

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