CHAPITRE
§ 46, Le scepticisme, produit ordinaire de la critique philosophique doit surtout son origine^ à la fausse interprétation des mots. La lecture d’un livre de métaphysique donne toujours un sentiment d’illusion universelle d’autant plus fort que l’argument a paru plus décisif; Ce sentiment n’aurait probablement jamais pris naissance si l’on avait toujours bien traduit les termes de métaphysique. Par malheur, ces termes ont acquis par association des sens tout à fait différents de ceux que leur donnent les discussions philosophiques; ces sens vulgaires se présentant à l’esprit inévitablement, il en résulte un idéalisme qui ressemble à un rêve et s’accorde si mal avec nos convictions instinctives. C’est au mot phénomène et à son équivalent, le mot apparence, qu’il faut surtout faire remonter la cause de cette illusion. Dans le langage ordinaire on se sert toujours de ces mots pour désigner des perceptions visuelles. L’habitude nous met presque,' sinon tout à fait, hors d'état de penser {'apparence autrement que comme un objet que l’on voit; et quoique le mot pjhénomène ait un sens plus général, nous ne pouvons nous défaire des associations du mot apparence son synonyme dans le langage usuel. Lors donc que la philosophie prouve que notre connaissance du monde extérieur ne peut être que phénoménale, quant elle aboutit à la conclusion que les choses dont nous avons conscience sont del apparences; nous songeons inévitablement à des illusions
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semblables à celles que produisent nos perceptions de la vue comparées avec celles du tact. Nous voyons dans les bonnes peintures l’aspect des choses très-exactement simulé avec des couleurs sur de la toile. Le miroir nous prouve, par un exemple plus évident, à quel point la vue est décevante quand elle n’est pas corrigée par le toucher. Les exemples fréquents de fausse interprétation des impressions faites sur nos yeux, viennent encore ébranler notre foi en ]a vision. De sorte que le mot même ^'apparence est entaché du sens d’incertitude. Par suite, la philosophie, en lui donnant un sens étendu, nous conduit à penser que tous nos sens nous trompent de la même manière que nos yeux; et nous fait croire que nous nageons dans un monde de fantômes. Si les mots phénomène et apparence n’avaient pas contracté de ces associations trompeuses, cette confusion mentale n’existerait guère, si toutefois elle existait. 11 en serait de même si nous les avions remplacés par le mot effet qui s’applique également à toutes les impressions produites sur la conscience par l’intermédiaire de nos sens, et qui porte avec lui dans la pensée son corrélatif nécessaire le mot cause qui pas plus que lui ne risque de nous faire tomber dans les chimères de l’idéalisme.
Ce danger, s'il subsistait encore, disparaîtrait par une simple ' correction verbale. La confusion qui résulte de la fausse interprétation que je viens de signaler est accrue encore par l’idée d’une fausse antithèse. Nous donnons plus de force à la nonréalité apparente de cette existence phénoménale, la seule que nous puissions connaître, dès que nous la mettons en opposition avec une existence nouménale qui serait, ainsi que nous nous l’imaginons, beaucoup plus réelle pour nous si nous pouvions la connaître. Mais nous nous faisons illusion avec des mots. Que veut dire le mot réel? Telle est la question qui gît au fond de toute métaphysique; c’est parce qu’on néglige de la résoudre, qu’on ne fait pas disparaître la dernière cause des vieilles divisions des métaphysiciens. Dans l’interprétation du mot réel, les discussions philosophiques ne gardent qu’un élé-
ment de la conception vulgaire des choses, et rejettent tous les autres; elles créent la confusion par l’inconséquence. Le paysan, quand il examine un objet, croit, non pas que ce qu’il examine est quelque chose en lui, mais que la chose dont il a conscience est un objet extérieur; il se figure que sa conscience s’étend au lieu même qu’occupe l’objet : pour lui l’apparence et la réalité ne sont qu’une seule et même chose. Toutefois le métaphysicien est convaincu que la conscience ne peut embrasser la réalité, mais seulement l'apparence; il place l’apparence au dedans de la conscience et laisse la réalité en dehors. 11 continue à concevoir cette réalité qu’il laisse hors de la conscience, de la même manière que l’ignorant conçoit l’apparence. Il affirme que la réalité est hors de la conscience, mais il ne cesse de parler de la réalité de cette réalité comme si c’était une connaissance qu'on pût saisir en dehors de la conscience. Il semble qu’il ait oublié que la conception de la réalité ne peut être qu’un mode de conscience et que la question à considérer, c’est de savoir quelle est la relation entre ce mode et les autres?
Par réalité nous entendons persistance dans la conscience : une persistance ou bien inconditionnelle comme l’intuition de l’espace, ou bien conditionnelle comme l’intuition d’un corps que nous tenons à la main. Ce qui distingue le réel tel que n«us le concevons, c’est le caractère de persistance; c’est par ce caractère que nous le séparons de ce que nous appelons non-réel. Nous distinguons une personne placée devant nous de l’idée de cette personne, parce que nous pouvons écarter l’idée de la conscience, tandis que nous ne pouvons pas en écarter la personne quand nous la regardons. Quand nous avons des doutes sur une impression qu’un objet fait sur nous à la brune, nous y mettons un terme, si l’impression persiste après une observation plus exacte, et nous affirmons la réalité si la persistance est complète. Ce qui fait voir que la persistance est bien ce que nous appelons réalité, c’est qu’après que la critique a prouvé que le réel, tel que nous en
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avons conscience, n’est pas le réel objectivement^ la notion indéOnie que nous nous formons du réel objectivement est celle d’une chose qui persiste absolument, sous tous les cbangements de mode, de forme ou d’apparence. Le fait que nous ne pouvons nous former même une notion indéfinie de l’abso* lumentrécl, excepté comme absolument persistant, implique clairement que la persistance est le critérium ultime de la réalité pn tant que présente à la conscience,
La réalité n’étant, pour nous, rien de plus que la persistance dans la conscience ; que l’objet que nous percevons soit l'inconnaissable lui-même ou un eifet produit invariablement sur nous par l’inconnaissable, cela ne change rien au résultat Si dans les conditions constantes de notre constitution, quelque pouvoir dont la nature dépasse notre conception produit toujours quelque mode de conscience; si ce mode de conscience est aussi persistant que le serait ce pouvoir s’il était dans la conscience; la réalité pour la conscience serait aussi complète dans un cas que dans l’autre. Si un être inconditionné était présent dans la pensée, il ne pourrait être que pcrsisUint; et si, au lieu de cet être, il y a un être conditionné par les formes de la pensée, mais non moins persistant, il ne doit pas être pour nous moins réel.
ün peut donc tirer les conclusions suivantes. Premièrement, nous avons conscience d’une manière indéfinie d’une réalité absolue supérieure aux relations, qui est produite par la persistance absolue en nous de quelque chose qui survit à tous les changements de relation. Secondement, nous avons conscience d’une manière définie d’une réalité relative qui persiste sans cesse en nous, sous l’une ou l’autre de ses formes, et sous chaque forme, aussi longtemps que les conditions de présentation se trouvent remplies; la réalité relative étant ainsi continuellement persistante en nous, est aussi réelle pour nous que le serait la réalité absolue si elle pouvait être immédiatement connue. Troisièmement, la pensée n’étant possible que sous
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relation, la réalité relative ne peut être conçue comme telle i{u’en connexion avec une réalité absolue; et la connexion de ces deux réalités étant également persistante dans la conscience, est réelle au même sens que les termes qu’elle unit sont réels.
Ainsi donc nous pouvons revenir avec une entière confiance à ces conceptions réalistes que la philosophie à première vue semble dissiper. Quoique la réalité présentée sous les formes de notre conscience ne soit qu’un effet conditionné de la réalité absolue, cet effet conditionné uni à sa cause inconditionnée par une relation indissoluble et persistant avec elle aussi longtemps que les conditions persistent, est pourtant également réel pour la conscience qui fournit ces conditions. Les impressions persistantes étant les résultats persistants d'une cause persistante sont dans la pratique la même chose pour nous que la cause elfe-même ; et l’on peut les traiter comme ses équivalents. 11 en est de même de nos perceptions de la vue, qui ne sont que des symboles jugés équivalents aux perceptions de tact, mais qui pourtant s’identifient tellement avec nos perceptions tactiles que nous nous imaginons voir la solidité et la dureté que nous ne faisons qu’inférer, et que nous concevons comme objets des choses qui ne sont que les signes des objets; en sorte que nous finissons par traiter ces réalités relatives comme si elles étaient absolues au lieu d'être les effets des réalités absolues. Nous pouvons légitimement continuer à les traiter ainsi, à la condition de comprendre que les conclusions où elles nous conduisent sont des réalités relatives et non des réalités absolues.
§ fi7 (1). Nous pensons en relations. La relation est véritablement la forme de toute pensée; et si la pensée revêt
(1) Les conclusions psychologiques exposées brièvement dans celte secUon et les trois suivantes trouveront leur justifleation dans mes Principes de Ptyekotogie.
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d’autres formes, elles doivent dériver de celle-ci. Nous avons vu (l'‘ partie, chap. III) que les divers modes ultimes de l'existence ne peuvent être connus et conçus par nous comme ils existent en eux-mômes; c’est-à-dire hors de relation avec notre conscience. Nous avons vu, en analysant le produit de la pensée (§ 23), qu’elle se compose toujours de relations; et qu’elle ne peut rien comprendre qui dépasse les relations les plus générales. En analysant l’opération de la pensée, nous avons trouvé que la connaissance de l’absolu était impossible, parce qu’il ne présente ni relation, ni les éléments de la relation, c’est-à-dire ni différence, ni ressemblance. Plus tard, nous avons trouvé que non-seulement l’intelligence, mais la vie même, se compose de relations internes en correspondance avec des relations externes. Enfin, nous avons vu que (quoique la relativité de notre pensée nous interdise de connaître ou de concevoir l’être absolu, nous devons pourtant en vertu de cette même relativité avoir une conscience vague d’un être absolu', qu’aucun effet mental ne peut supprimer. La relation est la forme universelle de la pensée, telle est la vérité que toutes les espèces de démonstration concourent à prouver.
Les transcendantalistes admettent, comme formes de pensée, d’autres phénomènes de conscience. A côté de la relation qu’ils regardent comme une forme universelle de la pensée, ils en voudraient mettre deux autres aussi universelles à leurs yeux. Leur hypothèse fût-elle soutenable d’ailleurs, il faudrait encore la rejeter; si l’on peut expliquer ces formes nouvelles qu’ils admettent, en les faisant dériver de la forme originelle. Si nous pensons en relations, et si les relations ont certaines formes universelles, il est évident que ces formes universelles de relations deviendront des formes universelles de notre conscience. Si l'on peut les expliquer ainsi il est superflu et par conséquent antiphilosopbique de leur assigner une origine indépendante. Les relations sont de deux ordres : il y a des relations de séquence et des relations de coexistence; les unes
sont primitives, les autres dérivées. La relation de séquence est donnée dans tout changement de conscience. La relation de coexistence qui ne peut être donnée originellement dans la conscience dont les états sont sériaires, n’apparalt que lorsqu’on trouve que les termes de certaines relations de séquence se présentent à la conscience aussi facilement dans un ordre que dans l’autre; tandis que, pour d’autres relations, les termes ne se présentent que dans un seul et même ordre. Les relations ,dont les termes ne peuvent se renverser sont appelées séquences proprement dites; et celles dont les termes se présentent indifféremment l’un avant l’autre, sont appelées coexistences. Des expériences sans nombre, qui de moment rn moment offrent les deux ordres de relations, rendent leurs distinctions parfaitement définies et produisent en même temps une conception abstraite de chacun de ces ordres. La conception abstraite de toutes les séquences est le Temps. La conception abstraite de toutes les coexistences est l’Espace. De ce que dans la pensée le temps est inséparable de la séquence, et l’espace de la coexistence, nous ne concluons pas que le Temps et l’Espace sont des conditions primitives de la conscience dans laquelle les séquences et les coexistences sont connues, mais que les conceptions de Temps et d’Espace sont produites, eomme d’autres abstraits sont produits par les autres concrets ; la seule différence c’est que dans ces deux cas, la systématisation de l’expérience embrasse l’évolution entière de l’intelligence.
L’analyse confirme la synthèse. Quand nous avons conscience de l’Espace, c’est que nous avons conscience de positions coexistantes. On ne peut concevoir une portion limitée de l’Espace qu’en se représentant ses limites comme coexistantes dans certaines positions relatives; et chacune de ses limites imaginables, ligne ou plan, ne peut être conçue autrement que comme composée de positions coexistantes très-rapprochées. Et comme une position n’est pas une entité, comme les groupes de positions qui constituent une portion quelconque de l’espace
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et en marqacnt les limites ne sont pas des existences sensibles, il en résulte que les positions coexistantes qui composent notre intuition d’espace ne sont pas des coexistences au vrai sens du mot (qui implique la réalité de leurs termes), mais des formes vides de coexistences qui restent à l’abandon quand les réalités sont absentes; c’est-à-dire, ce sont les abstraits des coexistences. Les expériences qui, durant l’évolution de l’intelligence, ont servi à former cette conception abstraite de toutes les coexistences, sont des expériences de positions individuelles constatées par le toucher; chacune d’elles implique la résistance d’un objet touché et la tension musculaire qui la mesure. C'est par une quantité innombrable d’adaptations musculaires dissemblables, impliquant des tensions musculaires dissemblables, qu’on découvre l’existence de positions résistantes différentes; et quand nous pouvons sentir ces positions résistantes aussi facilement dans un ordre que dans l’autre, nous les regardons comme coexistantes. Mais aussi, comme sous d’autres circonstances les mêmes adaptations musculaires ne produisent pas le contact avec des positions résistantes, il en résulte les mêmes états de conscience moins les résistances, c’est-à-dire les formes vides de coexistences d’où les objets coexistants, déjà révélés par l’expérience, sont absents. C’est de l’élaboration de ces formes, trop compliquée pour être exposée en détail ici, que résulte la conception abstraite de toutes les relations de coexistence que nous appelons l’Espace. Il ne reste à indiquer qu’une chose, qu’il ne faut pas oublier, c’est que les expériences d’où l’intuition d’csj^ace prend naissance sont des expériences de force. Une certaine corrélation des forces musculaires que nous exerçons nous-mêmes est l'indice de chacune des positions que nous découvrons, et la résistance qui nous fuit connaître que quelque chose existe dans cette position est un équivalent de la pression que nous exerçons arec conscience. Ainsi les expériences de forces sous des relations variées sont les matériaux d’où l’abstraction tire l’intuition d’espace .
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Maintenant que nous avons montré que ce que nous appelons Espace est, par sa formation et par sa définition, purement relatif, que dirons-nous de ce qui le cause? Y a-t-il un Espace absolu dont l’Espace relatif soit en quelque sorte la représentation? L'Espace en lui-méme est-il une forme ou une condition de l’existence absolue, qui produit dans nos esprits une forme ou une condition d’existence relative? Ces questions ne peuvent avoir de réponse. Notre conception de l'Espace est produite par quelque mode de l’inconnaissable, et son invariabilité complète implique simplement une uniformité complète dans les effets produits sur nous par ce mode de l’inconnaissable. Mais nous n’avons pas pour cela le droit de l’appeler un mode nécessaire de l’inconnaissable. Tout ce que nous pouvons affirmer, c’est que l’Espace est une réalité relative; que notre intuition de cette réalité relative invariable implique une réalité absolue, également invariable pour nous, et qu’on peut prendre sans hésitation la réalité relative pour base solide de tous les raisonnements qui, bien conduits, nous amènent en présence de vérités d’une réalité pareillement relative, les seules qui existent pour nous, ou que nous puissions connaître.
Les mêmes raisons nous amènent à adopter les mêmes conclusions au sujet du Temps relatif et absolu. C’est trop évident pour qu’il soit nécessaire d’entrer dans les détails.
§ 68. Nous concevons la Matière comme des positions coexistantes qui opposent de la résistance; c’est l’idée la plus simple que nous puissions nous en faire; nous la distinguons ainsi de notre conception de l’Espace dans laquelle les positions coexistantes n’offrent aucune résistance. Nous concevons le Corps comme borné par des surfaces qui résistent et comme composé entièrement de parties qui résistent. Supprimez mentalement les résistances coexistantes, et l’intuition de Corps disparaît laissant après elle l’intuition d’Espacc. Puisque le groupe de positions résistantes coexistantes qui constituent
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une partie de la Matière peut nous donner invariablement des impressions de résistance combinées avec diverses adaptations musculaires, suivant que nous en touchons le côté proche ou le côté éloigné, le côté droit ou le côté gauche, il en résulte que, comme différentes adaptations musculaires indiquent habituellement des coexistences différentes, nous somiue» obligés de concevoir toute portion de matière comme contenant plus d’une position résistante, c’est-à-dirc comme occupant l’Espace. De là la nécessité où nous sommes de nous représenter les éléments ultimes de la Matière comme à la fois étendus et résistants; telle est la forme universelle de nos expériences sensibles de la Matière, et nous avons beau la diviser par l’imagination en fragments aussi petits que nous voulons, la conception de la Matière ne peut s’élever au-dessus de cette forme. De ces deux éléments inséparables, l’un, la résistance, est primaire, et l’autre, l’étendue, secondaire. L’étendue occupée, ou Corps, se distinguant dans la conscience de l’étendue inoccupée, ou Espace, par sa résistance, il faut évidemment que l’attribut de résistance ait l’antériorité dans la genèse de l’idée. Cette conclusion n’est, à la vérité, qu’un corollaire évident de celle à laquelle nous sommes arrivés dans la section précédente. Si, comme nous le soutenions, uotre intuition de l’Espace est le produit d’expériences accumulées, en partie à nous, mais pour la plupart héréditaires; si, comme nous l’avons indiqué, les expériences d’où nous tirons par abstraction notre conception de l’Espace ne nous viennent que des impressions de résistance produites sur l’organisme, il en résulte nécessairement que les expériences de résistance étant celles dont la conception d’Espac» <-re son origine, l’attribut de la Matière appelé résistance juu être regardé comme primordial et l’attribut appelé espace comme dérivé. Nous voyons par là que notre expérience de fmxe est l’élément dont se compose l’idée de Matière. La propriété qu’a la Matière de résister à notre action musculaire se présente immédiatement à la conscience en fonction de force, et sa
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propriété d’occuper l’Espace étant tirée abstraclivcment d’expériences primitivement données en fonction de force, il en résulte que tout le contenu de l’idée de matière se compose de forces unies par certaines corrélations.
.Si telle est notre connaissance de la réalité relative, qu’nvonsnous à dire de l’absolue? Une seule chose : c’est qu’elle est un mode de l’inconnaissable uni à la matière par la relation de cause à effet. On démontre pareillement la relativité de notre connaissance de la matière par l’analyse que nous avons déjà faite et par les contradictions qui surgissent dès que l’on considère cette connaissance comme absolue (§ 16). Mais, comme nous l’avons vu, bien que nous ne connaissions la Matière que sous relation, elle est aussi réelle, au sens véritable du mot, que si nous pouvions la connaître hors de relation; et en outre, la réalité relative que nous connaissons sous le nom de Matière se représente nécessairement à l’esprit dans une relation persistante ou réelle avec l’absolue réalité. Nous pouvons donc sans hésitation nous confler à ces conditions de pensée que l’expérience a organisées en nous. Nous n’avons pas besoin, dans nos recherches physiques, chimiques ou autres, de nous abstenir de considérer la Matière comme composée d’atomes étendus et résistants, car cette conception, résultat nécessaire de notre expérience de la Matière, n’est pas moins légitime que celle de masses complexes étendues et résistantes. L’hypothèse atomique, aussi bien que l’hypothèse parente d’un éther universel composé de molécules, n’est qu’un développement nécessaire des formes universelles que les actions de rinconn->‘^®«ihle ont créées en nous. Les conclusions logiquement iiico.,à l’aide de ces hypothèses ne peuvent manquer d’être en harmonie avec toutes les autres qui sont impliquées dans ces mêmes formes, et de posséder une vérité relative tout aussi complète.
§ 49. La conception de Mouvement qui se présente ou se représente dans la conscience développée implique les concep-
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tions d’Espace, de Temps et de Matière. Quelque chose qui se meut, une série de positions occupées successivement, et un groupe de positions coexistantes unies dans la pensée avec celles occupées successivement, tels sont les éléments de celle idée. Et puisque, comme nous l’avons vu, chacun de ces éléments est le résultat des expériences de force donnée dans certaines corrélations, il s’ensuit que c’est d’une synthèse plus avancée de ces expériences que sort l’idée de Mouvement. Il y a aussi dans cette idée un autre élément qui en est réellement l’élément fondamental (la nécessité où se trouve le corps en mouvement de changer ses positions); cet élément résulte directement de nos premières expériences de force. Les mouvements des différentes parties de l’organisme en relation l’une avec l’autre sont les premiers qui se présentent à la conscience. Produits par l’action des muscles, ils nécessitent des réactions sur la conscience sous la forme de sensations de tension musculaire. En conséquence, toute flexion, toute extension d’un membre nous est d’abord connue comme une série de tensions musculaires qui varient d’intensité à mesure que la position du membre change. Cette intirition rudimentaire de Monvement, composée d’une série d’impressions de force, s’unit inséparablement à l’intuition d’Espace et ù celle de Temps toutes les fois que celles-ci se dégagent abstractivemenl de nouvelles impressions de force. Ou, pour mieux dire, c’est de cette conception primitive du Mouvement, que la conception achevée se dégage par un développement simultané avec celui des conceptions d’Espace et de Temps; tontes les trois tirent leur origine des impressions de plus en plus nombreuses cl diverses de tension musculaire et de résistance objective. Le Mouvement, comme nous le connaissons, peut donc se ramener comme les antres idées scientifiques ultimes à des expériences de force.
Que cette réalité relative réponde à une réalité absolue, il est à peine besoin de le dire. Ce que nous avons déjà dit sur la cause inconnue qui produit en nous les effets appelés Matière,
&|tace et Temps s'appliquera, en changeant les termes, au Mouvement
§50. Nous arrivons enfin à la Force, le principe des prin* cipes. Quoique les conceptions de Temps, d’Espace, de Matière et de Mouvement soient en apparence toutes des données nécessaires de l’entendement, une analyse psychologique (dont je ne trace ici qu’un plan grossier) nous montre qu’elles sont . édifiées avec des expériences de Force, ou qu’elles en sont tirées par abstraction. La Matière et le Mouvement, tels que nous les connaissons, sont des manifestations de Force différemment conditionnées. L’Espace et le Temps, tels que nous les connaissons, se révèlent en même temps que ces manifestations différentes de Force, comme les conditions sous lesquelles elles sont présentées. La Matière et le Mouvement sont des concrets formés avec le contenu de diverses relations mentales; tandis que l’Espace et le Temps sont des abstraits des /orme* de ces diverses relations. Toutefois, en ailanl plus profondément, on découvre les expériences primitives de Force, qui, en se présentant dans la conscience en diverses combinaisons, fourni-ssent à la fois les matériaux d’oü sont tirées, par généralisation, les formes des relations, et avec lesquels sont construits les objets mêmes des relations. L’ne impression unique de force peut évidemment être perçue par un être sentant dépourvu de formes mentales; la sensibilité seule étant donnée sans aucune faculté constituée de pensée, on peut encore se représenter au siège présumé de la sensation une force produisant un certain effet nerveux. Quoique aucune impression isolée de force, ainsi perçue, ne puisse d’elle-méme produire la conscience (qui implique des relations entre différents états), pourtant ces impressions, différentes par l’espèce elle degré, fourniraient en se multipliant les malériaux nécessaires à l’établissement des relations, c’est-à-dire à celui de la pensée. Si ces relations différaient par la forme aussi bien que par le contenu, les impressions des formes s’organiseraient
LE CONNAISSABLE
simullanéincnt avec les impressions qu’elles contiennent. Ainsi tous les modes de conscience peuvent se tirer d’expériences de Force ; mais les expériences de Force ne peuvent se tirer de rien autre. On n’a même qu’à se rappeler que la conscience consiste en des changements, pour voir que la donnée fondamentale de la conscience doit être celle qui se manifeste par le changement, et que la force, par laquelle nous produisons nous-mêmes des changements, et qui sert de sjm- .bole à la cause des changements en général, est la révélation finale de l’analysé.
C’est une banalité de dire que la nature de cet élément indécomposable de notre connaissance est insondable. Si, pour nous servir d’un exemple emprunté aux notations algébriques, nous représentons la Matière, le Mouvement et la Force par les symboles x, y, z, nous pouvons exprimer les valeurs de x cl d'y en fonction de z; mais la valeur de z ne peut jamais être trouvée : z est la quantité inconnue qui doit pour toujours rester inconnue, parla raison évidente qu’il n’y a rien en fonction de quoi sa valeur puisse être exprimée. Notre intelligence peut simplifier de plus en plus les équations de tous les phénomènes, jusqu’à ce que les symboles qui les formulent soient réduits à certaines fonctions de ce symbole ultime; m.iis cela fait, nous avons atteint la limite qui sépare pour jamais la science de la nescience.
J’ai déjà démontré que ce mode indécomposable de conscience, dans lequel tous les autres modes peuvent se résoudre, ne peut être lui-même le pouvoir qui se manifeste à nous par les phénomènes (§ 18). Nous avons vu que, dès que nous voulons admettre l’identité de nature entre la cause des changements telle qu’elle existe absolument, et la cause des changements dont nous avons conscience dans nos propres efforts museulaires, nous nous trouvons en face d’antinomies insolubles. La Force, comme nous la connaissons, ne peut être regardée que comme un certain effet conditionné d’une cause inconditionnée, comme la réalité relative qui nous indique
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une réalité absolue par laquelle elle est produite dircclement. Ce qui nous fait voir plus clairement qu’auparavant combien est inévitable ce réalisme transformé, auquel la critique sceptique nous ramène à la fln. Rejetant toutes les complications et contemplant la Force pure, nous sommes irrésistiblement contraints, par la relativité de notre pensée, à concevoir vaguement qu’une force inconnue est corrélative de la force connue. Le noumène et le phénomène se présentent dans leur relation primordiale comme deux côtés du même changement, et nous sommes obligés de les regarder tous deux comme également réels, le dernier non moins que le premier.
§ 51. En achevant cette exposition des données dérivées dont la Philosophie ne peut se passer dans son œuvre d’unification scientifique, il est à propos de jeter un coup d’œil sur les rehilions qu’elles soutiennent avec les données primordiales exposées dans le dernier chapitre.
Une Cause inconnue d’elfels connus que nous appelons phénomènes, des ressemblances et des différences entre ces effets connus, et une séparation des effets en sujet et objet, tels sont les postulats sans lesquels nous ne pouvons penser. Au dedans de chacune des masses séparées de manifestations, il y a des ressemblances et des différences qui impliquent des séparations secondaires qui deviennent à leur tour des postulats indispensables. Les manifestations vives qui constituent le nonmoi n’ont pas simplement de la cohésion entre elles, mais une cohésion suivant certains modes invariables; et parmi les manifestations faibles qui constituent le moi, qui sont le produit des vives, il existe des modes correspondants de cohésion. Ces modes de cohésion sous lesquels les manifestations se présentent invariablement et, par conséquent, sc représentent invariablement, nous les appelons, quand nous les considérons à part. Espace et Temps, et, quand nous les considérons en même temps que les manifestations elles-mêmes, Matière et
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Mouvement. Ce que ces modes sont au fond cil aussi inconnu que ce que la chose qu’ils maiiirestenl est au fond. Mais la naôme raison qui nous permet d’allirmer la coexistence du sujet et de l’objet, nous autorise à affirmer que les manifestations vives appelées objectives existent sous certaines conditions constantes, symbolisées par les conditions constantes auxquelles sont soumises les manifestations appelées subjectives.