INDESTRUCTIBILITË DE LA MATIÈRE
§ 53. Ce n'est pas parce que rindcstruclibilité de la Matière n’est pas une vérité vulgairement admise qu'il est nécessaire d’en dire quelque chose, mais c’est parce que la symétrie de notre sujet l’exige, et que les preuves sur lesquelles cette vérité se fonde ont besoin d'examen. Si l’on pouvait montrer, ou si l’on pouvait avec quelque apparence de raison supposer, que la matière, soit dans ses masses, soit dans ses atomes, puisse devenir non-cxislanie, il faudrait, ou constater sous quelles conditions elle devient non-existante, ou avouer l’impossibilité de la Philosophie et de la Science. En effet, si au lieu d’avoir affaire k des quantités et à des poids fixes, nous avions affaire à des quantités et à des poids susceptibles en totalité ou en partie d’être anéantis, il entrerait dans nos calculs un élément insaisissable, fatal à toute conclusion positive. On voit donc que la pro'posilion de l’iiidestructibilité de la matière doit être considérée attentivement.
Bien loin d’avoir été admise comme une vérité évidente par eilc-méme, elle a été dans les premiers temps universellement rejetée comme une erreur ptente. On croyait universellement que les choses peuvent s’évanouir en un rien absolu, ou naître de nen. bi nous analysons les superstitions primitives, ou la croyance é la m^gic qui naguère encore régnait sur tous les esprits, et qui vit encore de nos jours dans les esprits sans
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culture, nous voyons qu’entre autres postulats elles supposent que, sous l’action d’un charme puissant la Matière peut être évoquée du non-être, ou rejetée dans la non-existence. Si l’on n’y croyait pas au sens strict du mot (ce qui impliquerait que la création ou l’anéantissement étaient clairement représentés dans la conscience), on croyait pourtant y croire, et l’on se conduisait de manière à prouver que, dans cette confusion d’idées, cela revenait au même. Ce n’est pas seulement aux époques de ténèbres ou chez les esprits inférieurs que nous trouvons la trace de cette croyance. Elle domine l’enseignement de la théologie sur le commencement et la fin du monde; et l’on peut se demander si Shakespeare, dans sa prévision poétique d’un temps où toutes choses disparaîtraient «sans laisser même après elles un brin d’herbe », n’était pas sous son influence. L’accumulation graduelle et encore plus la systématisation des faits ont eu pour résultat de renverser peu à peu cette conviction, à ce point qu’aujourd’hui l’indestructibilité de la Matière est devenue un lieu commun. Quoi qu’elle puisse être en elle-même, nous avons appris que la Matière, relativement ù notre conscience, ne naît pas et ne périt pas. Les faits qui avaient donné un appui apparent à l’illusion que quelque chose pouvait provenir de rien, se sont peu à peu évanouis devant une connaissance plus large. La comète qu’on voit tout d’un coup apparaître dans les deux, et grandir en une nuit, n’est pas un corps de création nouvelle, mais un corps qui jusqu’ici se trouvait hors de la portée de la vue. La nuée qui en quelques minutes se forme dans le ciel ne se compose pas d’une substance qui commence d’être, mais d’une substance qui existait auparavant sous une forme ditfuse et transparente. 11 en est de même pour un cristal ou un précipité qui se forment au sein d’un lliqiiide. Réciproquement, une observation plus exacte nous fait voir que les destructions apparentes de matière ne sont que des changements d’état. L’eau évaporée , bien que devenue indivisible, peut par condensation reprendre sa forme primitive.
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INDESTRl'CTIBItlTÊ DE IK «ATIËRE.
Un coup de fusil nous prouve que si la poudre a disparu, il a apparu à sa place des gaz qui, en prenant un plus grand volume ont causé l’explosion. Toutefois ce n’est qu’après l’avénement de la chimie quantitative, que les conclusions tirées de ces expériences ont pu acquérir de la certitude. Dès que les chimistes, ne se contentant plus de constater les combinaisons où peuvent entrer diverses substances, eurent établi les proportions sous lesquelles elles se combinent, et qu’ils furent en état d’expliquer comment une matière apparaissait ou devenait indivisible, la preuve fut complète. Quand on eut fait voir qu’au'lieu d’une chandelle qui avait brûlé petit à petit, on avait one quantité mesurable d’acide carbonique et d'eau comme résultat de la combustion; quand on eut démontré que les poids combinés d’acide carbonique et d’eau produits étaient égaux à celui de la chandelle plus à celui de l’oxygène qui s’était uni aux éléments de la chandelle pendant la combustion, on eut mis hors de doute que le carbone et l’hydrogène de la chandelle existaient encore, et n’avaient fait que changer d’état. L’analyse exacte qui chaque jour poursuit une partie de matière à travers toutes ses transformations, et en déflnitivc parvient à l’isoler, confirme sans relâche la conclusion générale qu’on peut tirer de ces exemples.
L’effet de cette preuve spécifique, joint à la preuve que ne cessent de nous fournir la permanence des objets qui nous sont familiers, a acquis une telle puissance, qu’aujourd’bui i’indestructibililé de la Matière est une vérité dont la négation est inconcevable. Les expériences habituelles n’ayant plus à lutter contre l’opposition d’autres expériences qui semblaient autrefois les contredire, les faits opposants fournissant au contraire une preuve nouvelle que la Matière existe d’une manière permanente, même quand les sens n’ont pas le pouvoir de la découvrir; on en est venu à admettre comme un axiome de la science que quelles que soient les métamorphoses que subisse jamais la matière, sa quantité ne varie pas. Le chimiste, le physicien, le physiologiste non-seulement admettent
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unanimement cet axiome, mais ils se déclarent incapables de se représenter l’hypolhèse contraire.
§ 53. Ce dernier fait soulève naturellement la question de savoir si nous avons pour garantie de cette croyance fondamentale une autorité supérieure à celle d’une induction cousciente. L’expérience prouve que l’indestructibilité de la Matière est une loi absolue dans le cerole de l’expérience. Mais les lois absolues de l’expérience engendrent des lois absolues de la pensée. N’en résulte-t-il pas que cette vérité ultime doit être une cognition impliquée dans notre organisation mentale Y Nous allons voir qu’une réponse afiirmative est inévitable.
L’incompressibilité absolue de la Matière est une loi reconnue de la pensée. Si l’on peut concevoir un morceau de matière comprimé sans limite, nous ne pouvons pourtant pas concevoir que son volume, à si peu de chose qu’on le suppose réduit, tombe à rien. Nous pouvons nous représenter 'les parties de la matière indéfiniment rapprochées, et llespace qu'elles occupent indéfiniment décroissant. Mais nous ne pou- ' vons pas nous représenter la quantité de matière amoindrie. Ce serait admettre implicitement que certaines parties constituantes disparaissent, que certaines parties constituantes sont dans la pensée réduites è rien par la compression. 11 en résulte évidemment qu’on ne peut réellement concevoir que la quantité totale de matière dans i’uuivers soit diminuée, pas plus qu’on ne peut concevoir qu’elle soit augmentée. L’incapacité qui nous empêche de concevoir que la Matière devienne non existante, est la conséquence directe de la nature môme de la pensée. La pensée est une position de relations. On ne peut poser de relation, et par conséquent penser, quand l’un des termes relatifs est absent de la conscience. Il est donc impossible de penser que quelque chose devienne rien, parla même raison qu’il est impossible de penser que rien devienne quelque chose; et celte raison, c’est que rien ne peut devenir
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|in objet de conscience. L’anéantissement de la Matière est inconcevable par la même raison que la création de la Matière est inconcevable; et son indestructibilité devient ainsi une connaissance à priori de l’ordre le plus élevé, non pas comme résultat d’une longue table d'eapériences graduellement orga> nisées en un mode de pensée irrévocable, mais comme donnée dans 1a forme de toutes les expériences quelconques.
On trouvera étrange qu’une vérité qui n’a été mise hors de doute que dans les temps modernes et seulement par les hammes de science, soit classée parmi les vérités à priori, non* seulement parce qu’elle a autant de certitude que les vérités à priori, mais même parce qu’elle a une certitude supérieure. Il semble absurde de dire qu’une proposition ne peut être conçue quand l’humanité tout entière fait profession de la concevoir, et que la grande majorité des hommes croit encore la concevoir. Ainsi que je l’ai montré en commençant, la plus grande partie de nos conceptions sont symboliques. Parmi celles-ci, il y en a qui, bien que rarement développées en conceptions réelles, peuvent néanmoins le devenir; elles sont valides parce qu’on peut prouver directement ou indirecte-' ment qu’elles correspondent à des réalités, Mais il y on a d’autres aussi qui ne sortent pas de l’état symbolique, qu’on ne peut directement ou indirectement réaliser dans la pensée, et dont on peut moins encore démontrer la correspondance avec des choses actuelles. Toutefois, comme d’babitude on ne vérifie pas les conceptions, on suppose qu’on pense littéralement ce qu’on ne pense que symboliquement, et l'on a la prétention de croire des propositions dont les termes ne peuvent s’unir dans la conscience. De là vient qu’on accepte diverses hypothèses sur l’origine de l’Univers, qui sont absolument inconcevables. Nou^avons déjà vu que la doctrine communément admise que la Matière a été créée de rien, n’a jamais été conçue réellement, mais seulement symboliquement; de même, maintenant, nous voyons que l’anéantissement de la Matière n’a été conçu que symboliquement et qu’on a pris à
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torl une conception symbolique pour une conception réelle. On pourrait peut-être objecter que les mots pensée, croyance, conception, sont employés ici avec des sens nouveaux, et qu’on s’exprime mal en disant que les hommes n’ont pas réellement pensé ce qui a néanmoins si profondément influencé leur conduite. Il faut avouer qu'il est fâcheux de restreindre ainsi le sens de ces mots. Mais il n’y a pas de remède. On ne peut aboutir à des conclusions précises qu’avec des mots bien précis. On ne peut discuter avec profit les questions qui touchent à la validité d’une partie de notre connaissance, si les mots connaître et penser n’ont pas de sens précis. Nous ne devons pas les appliquer à toutes ces opérations confuses de la conscience auxquelles le langage vulgaire les applique; nous devons les résen'er pour les opérations distinctes. Si cela nous oblige à rejeter une grande partie des pensées humaines comme n’étant pas des pensées, mais des pseudo-pensées, nous n’y pouvons rien.
Revenons à la question générale. Nous trouvons pour résultat : que nous avons une expérienee positive de la persistance continue de la Matière; que la forme de la pensée rend impossible que nous ayons l’expérience de la Matière passant à la non-existence, puisque cette expérience impliquerait la connaissance d’une relation dont l’un des termes ne serait pas représentable dans la conscience; que, par conséquent, l’indestructibilité de la Matière est, rigoureusement parlant, une vérité à priori; que si certaines expériences décevantes suggérant l’idée de son anéantissement ont produit dans les esprits sans méthode non -seulement la supposition qu’on pouvait concevoir la Matière devenant non - existante , mais l’idée qu’elle le devenait, cependant une observation attentive, en montrant que les prétendus anéantissements n’ont jamais eu lieu, a confirmé à posteriori la connaissance à priori qui, d’après la psychologie, résulte d’une loi d’expérience contre laquelle ne peut jamais s’élever une expérience contraire.
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§ S4. Toutefois le fait qu’il nous importe le plus d’observer, c’est la nature des perceptions qui nous fournissent perpétuellement des exemples de la permanence de la Matière, d’où la science tire la conclusion que la Matière est indestructible. Ces perceptions, sous toutes leurs formes, reviennent simplement à ceci que la force exercée par une quantité donnée de matière est toujours la même. Telle est la preuve sur laquelle se fondent à la fois le sens commun et la science exacte. Quand par exemple nous disons qu’un individu qui existait il y a quelques années existe encore parce que nous l’avons vu hier, notre assertion revient à dire qu'un objet qui, dans un temps passé, a opéré dans notre conscience un certain groupe de changements, existe encore parce qu’un groupe semblable de changements a été produit de nouveau sur notre conscience : nous regardons la continuation du pouvoir de nous impressionner comme une preuve-de la continuation de l’objet. Si quelqu’un suppose que nous avons pu nous tromper sur l’identité de l’individu, on reconnaît que nous donnons des preuves décisives de notre afflrmative, quand nous disons que non-seulement nous avons vu cette personne, mais que nous lui avons serré la main, et qu’en la lui prenant nous avons remarqué qu’il y manquait le doigt indicateur, signe particulier que l’on sait appartenir à cette personne : c’est qu’on admet qu’un objet qui, par une combinaison spéciale de forces, produit des impressions tactiles spéciales, existe encore tant qu’il produit cet effet. Nous voyons encore plus clairement que c’est en déflnitive par la force que nous mesurons la Matière, dans les cas où la forme de la matière a changé. On remet à un orfèvre an morceau d’or pour en faire un bijou ; quand il le rapporte, le bijou parait plus petit que n’était le morceau d’or, on le met dans une balance; s’il fait équilibre à un poids bien moindre qu’auparavant, quand il était à l’état brut, on en conclut qu’il a perdu beaucoup, soit dans la manipulation, soit par une soustraction. Cela montre que la quantité de Matière peut se déterminer finalement par la quantité de force
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gravitative qu’elle présente. C’est là l’espèce de preuve sur laquelle la science base l'induction cxpérinaenlalc de l’indestructibilité de la Matière. Toutes les fois qu’un morceau de substance, naguère visible et tangible, a été réduit à une forme invisible, intangible, et que le poids des gaz en lesquels il s’est transformé prouve qu’il existe encore, on admet que la somme de matière, bien que d’ailleurs insensible pour nous, est toujours la même, puisqu’elle tend vers la terre avec la même force. Pareillement, toutes les fois qu’on détermine le poids d’un élément présent dans une combinaison, par le poids d’un autre élément qu’il neutralise, on exprime la quantité de matière en fonction de la quantité de force chimique qu’elle exerce; et l’on suppose que cette force chimique est le corrélatif nécessaire d’une force gravitative spécifique.
Ainsi donc par indestructibililé de la Matière, nous voulons dire l’indestructibilité de la force par laquelle la Matière nous affecte. De même que nous n’avons conscience de la Matière que par la résistance qu’elle oppose à notre activité musculaire, de même nous n’avons conscience de la permanence de la Matière que par la persistance de la résistance qui se manifeste à nous directement ou indirectement. Cette vérité devient manifeste non-seulement par l’analyse de la connaissance à posteriori, mais aussi par l’analyse de la connaissance à priori, Car ce dont nous ne pouvons concevoir la diminution par l’effet de la compression continuée de la Matière, ce n’est pas sa propriété d’occuper l’espace, mais son aptitude à résister.