‹ Les premiers principesChapitre 34 sur 77 · CHAPITRE V · texte numérisé non relu

CHAPITRE V

COKTIISUITË DU MOUVEMENT

§ 55. Une autre vérité générale du même ordre que la précédente appelle notre attention; bien qu’elle ne soit pas généralement reconnue, elle est depuis longtemps familière aux savants. La conlinuité du mouvement, comme l’indcstructibililé de la matière, est évidemment une proposition de la vérité de laquelle dépend la possibilité d’une science exacte, et par conséquent d’une philosophie qui unifie les résultats de la science exacte. Les mouvements des masses et des molécules présentés par des corps tant organiques qu'inorganiques, forment plus de la moitié des phénomènes qu’il s’agit d’interpréter, et, s’il était possible que ces mouvements dérivassent de rien ou aboutissent à rien, il n’y aurait plus d’interprétation scientifique à en donner. Uien n’empôcherait d’admettre que tout changement constituant commence ou finit de lui-méme.

On ne reconnaît le caractère axiomatique du principe de la continuité du mouvement qu’après que la discipline des sciences exactes a donné de la précision aux conceptions. Les hommes primitifs, nos populations incultes, et même la plupart des gens qu’on appelle instruits, pensent d’une façon fort peu précise. D’observations sans exactitude, ils passent, par des raisonnements lâches, à des conclusions dont ils ne remarquent pas les conséquences, et qu’il ne leur arrive jamais de développer, afin de voir si elles sont logiques. Acceptant sans critique les données d’une perception laissée â elle-même, qui

LE CONNAISSABLE

révèle que les corps environnanls, quand ils sont mis en mouvement, reviennent vite au repos, la grande majorilé admet tacitement que le mouvement est réellement perdu. On ne recherche pas si le phénomène est susceptible d’une autre interprétation, ou si l’interprétation qu’on en donne peut se réaliser dans la pensée. On se contente de simples apparences. Pourtant certains faits impliquant des conséquences tout opposées ont, en s’imposant, provoqué des recherches d’où peu à peu est sortie la démonstration de la vanité de ces apparences. La découverte de la révolution des planètes autour du soleil avec une vitesse constante a fait soupçonner qu’un corps en mouvement laissé à lui-même continue à se mouvoir sans changer de vitesse, et suggéré l’idée que les corps qui perdent leur mouvement en cèdent la même quantité au moment même à d’autres corps. On savait bien qu’une pierre glissait plus loin sur une surface lisse, comme celle de la glace, dépourvue de petits corps auxquels elle pût céder de son mouvement par l’etfet de la collision, que sur une surface couverte de petits objets, et qu’un projectile pouvait voyager plus loin à travers un milieu rare comme l’air qu’à travers un milieu dense comme l’eau. C’est ainsi que la notion primitive que les corps ont une tendance inhérente à perdre graduellement leur mouvement et finalement à s’arrêter, notion dont les Grecs n’ont pu se défaire et qui s’est imposée jusqu’à Galilée, disparut enfin. Elle fut en outre ébranlée par des expériences comme celles de Hooke, qui prouva que la rotation d’une toupie durait plus longtemps si on l’empêchait de communiquer son mouvement aux corps environnants; ces expériences, répétées avec l’aide des procédés modernes, ont montré que, dans le vide, la rotation de la toupie, retardée seulement par le frottement de l’axe, continue près d’une heure. C’est ainsi qu’ont été renversés l’un après l’autre les obstacles qui s’opposaient à l’admission de la première loi du mouvement, à savoir que, lorsqu’il n’est pas influencé par des forces extérieures, un corps en mouvement continue à

Page 1