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CHAPITRE VI

PERSISTANCE DE LA FORCE (1

§ 58. Avant de faire un premier pas dans l’interprétation ralionnelle des phénomènes, il est nécessaire de reconnaître, non-seulement les deux faits de l’indestructibilité de la Matière et de la continuité du Mouvement, mais aussi celui de la persistance de la Force. Il serait absurde de chercher à constater les lois auxquelles les manifestations se conforment en général et en particulier, si la force à laquelle elles sont dues pouvait commencer ou cesser d’exister. La succession des phénomènes serait tout à fait arbitraire; la Science, et la Philoso phic avec elle, serait impossible.

La nécessité d’admettre ces deux faits est plus impérieuse que dans les deux questions précédentes. En effet, la validité des preuves de l’indestructibilité de la Matière et de la continuité du Mouvement repose réellement sur celle de la preuve de la persistance de la Force. L’analyse de nos raisonnements

(1) Il y a deux ans, j'ai exprimé a mon ami le protesscur Huxley combien je trouvais mauvaise l'expression reçue de conservation de la Force, par la rai- »n que le mot conservation suppose un couscrvnieur et un acte de conserver, et n'implique pas l'existence de la force avant la manircstation par laquelle elle se manifeste à nous pour la première fois. Au lieu du mot conservation le professeur Huxley proposa le mot persistance. Ce mot répond à la première objection, et si l'on peut y opposer la seconde, il n'y a pas d'autre mot meilleur à lui substituer. En l'absence d'un mot frappe exprès pour cette idée, ':clui-ci me semble le meilleur, et comme tel je l'adopte.

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nous a moniré, dans les deux cas, que la conclusion à posteriori implique l’hypothèse qu’il suffit de montrer que les manifestations de force ne changent pas, pour prouver que les quantités de Matière et de Mouvement n’ont pas changé; et nous avons trouvé que ce fait est l’élément essentiel de la connaissance à priori. Par conséqnent, le principe que la quantité de Force reste toujours la môme est la notion fondamentale en l’absence de laquelle ces notions dérivées ne peuvent subsister.

§ 59. Sur quelles raisons nous basons-nous pour affirmer la persistance de la Force? Induclivement, nous n’avons qu’une preuve, celle qui s’offre à nous dans le monde des phénomènes sensibles. Toutefois nous ne connaissons immédiatement aucune Force, à l’exception de celle dont nous avons conscience pendant nos efforts musculaires. Toutes les autres sont connues d’une manière médiate par les changements que nous lui rapportons. Puis donc que nous ne pouvons inférer la persistance de la Force de la sensation qu’elle fait sur nous, qui ne persiste pas, nous devons l’inférer, si nous l’inférons, de la continuité du Mouvement ou de l’aptitude toujours égale de la Matière à produire certains effets. Mais ce raisonnement est un cercle. 11 est absurde d’affirmer l’indestructibilité de la Matière, parce que l'expérience nous apprend que, dans tous les changements quels qu’ils soient, une masse donnée de matière présente la même gravitation, et d’affirmer ensuite que la gravitation est constante parce qu’une masse donnée de matière en présente toujours la même quantité. Nous ne pouvons prouver la continuité du Mouvement en supposant la persistance de la Force, et prouver ensuite la persistance de la Force en supposant la continuité du Mouvement.

Les données de la science tant objective que subjective étant impliquées dans celte question sur la nature de la notion de la pcreistance de la Force, il est k propos de l’examiner plus attentivement. Au risque de fatiguer la patience du lecteur,

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Dous deroDs examiner à nouveau le raisonnement qui démontre iiodestruclibilité de la Matière et la continuité du Mouvement, et nous verrons qu’il est impossible d’arriver par un raisonne» ment analogue à la persistance de la Force. Dans les trois cas, la question porte sur la quantité : est-çe que la Matière, le Mouvement ou la Force diminuent en quantité? La science quantitative implique la mesure, et la mesure implique une unité de mesure. Les unités de mesure d’où dérivent toutes les autres niesures exactes sont des unités d’étendue linéaire. C’est en partant de ces unités qu’avec des leviers à bras égaux, ou balances, nous établissons les unités égales de poids, ou de force gravitative, que nous employons. C’est au moyeu de ces unités égales d’élpndiie et de ces unités égales de poids que nous faisons les comparaisons quanlilatives qui nous con> duiscQt aux vérités de la science exacte. Dans les recherches qui conduisent le chimiste à conclure qu’aucune partie du charbon, disparu pendant la combustion, ne s’est perdue, et que, dans le produit qui en résulte, l’acide carbonique, on retrouve la totalité du charbon, quelle preuve invoque-t-on sans cesse? Lu preuve fournie par la balance. En fonction de quoi s’exprime le verdict de la balance? En unités de poids, en unités de force gravitative. Et quel est le sens du verdict? Que le charbon présente encore autant d’uqités de force gravitative qu’il en présentait auparavant. On dit que la quantité de matière est la même si le nombre des unités de force qu’elle contrebalance est le même. Par conséquent, la validité de la conclusion dépend entièrement de la contlance des unités de jiirce. Si la force avec laquelle la parcelle de métal qui représente l’unité de poids tend vers la terre a varié, l’inférence de rindestruciibilité de la Matière est vicieuse. Tout revient au principe ou à la supposition que la gravitation des poids est persistante; mais de cette persistance, nous n’avons et ne [K)uvons avoir aucune preuve. Les raisonnements des astronomes impliquent une supposiliou pareille, de laquelle nous pouvons tirer une conclnsion pareille, pans la physique cé-

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leste, il n’y a pas de problème qu’on puisse résoudre sans admettre quelque unité de force. 11 n’est pas nécessaire que cette unité soit, comme la livre ou la tonne, de celles que nous pouvons connaître directement. Il suflSt de 'prendre comme unité l’attraction mutuelle que deux corps exercent à une distance donnée, de sorte que les autres attractions dont le problème s’occupe puissent s’exprimer en fonctions de celle-là. Cette unité adoptée, on calcule les moments que chaque masse prise à part engendre dans chacune des autres, dans un temps donné; et en combinant ces moments avec ceux qu’elles possèdent déjà, on prédit les places qu’elles occuperont au bout de ce temps. L’observation vient confirmer la prédiction. De là, on peut tirer l’une ou l’autre de ces deux conclusions. Si les masses sont fixes, on peut prouver que le mouvement n’est pas diminué; si le mouvement n'est pas diminué, on peut prouver que les masses sont fixes. Mais la validité de l’une ou de l’autre conclusion dépend entièrement de la vérité de l’hypothèse que l’unité de force ne change pas. Supposez. que la gravitation de deux corps l’un vers l’autre, à une distance donnée, a varié, les conclusions ne sont plus vraies. Et ce n’est pas seulement dans leurs données concrètes que les raisonnements de la physique terrestre et de la physique céleste admettent la persistance de la Force; c’est également dans le principe abstrait qui leur sert de point de départ, et qu’ils invoquent toujours pour justifier chaque pas qu’il font. D’un bout à l’autre de ces sciences, on admet le principe de l’égalité de l’action et de la réaction; et affirmer que l’action et la réaction sont égales et opposées, c’est affirmer la persistance de la Force. En réalité, l’affirmation revient à ceci, qu’il ne peut y avoir une force isolée, partant de rien et aboutissant à rien, mais qu’une force manifestée implique une force antécédente égale, d’où elle dérive et contre laquelle elle réagit. De plus, cette force ne peut disparaître sans résultat; il faut qu’elle se dépense en quelque autre manifestation de force, qui, une fois produite, constitue sa réaction ; et ainsi de suite.

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Il est donc évident que la persistance de la Force est une vérité dernière qui ne peut avoir de preuve inductive.

Nous pouvions être certains, même sans le secours de cette analyse, qu’il doit y avoir un principe qui, étant la base de la science, ne peut être établi par la science. Toutes les conclusions obtenues par le raisonnement, quelles qu’elles soient, doivent reposer sur quelque postulat. Ainsi que je l’ai déjà montré (§ 23), si nous ramenons les principes dérivés à ceux de plus en plus larges d’où ils se déduisent, nous de pouvons manquer d’arriver à la fin à un principe plus large que tous les autres, qui ne peut se ramener à aucun autre ni se déduire d’aucun autre. Si l’on considère la relation qu’il soutient avec ceux de la science en général, on reconnaîtra que ce principe, que nulle démonstration ne peut donner, c’est la persistance de la Force.

§ 60. Quelle est donc la force dont nous affirmons l’exisleuce? Ce n’est pas la force dont nous avons directement conscience dans nos propres efforts musculaires; car elle ne persiste pas. Dès qu’un membre étendu se relâche, le sentiment de latention disparaît. Nous affirmons, il est vrai, que dans la pierre que nous lançons, ou dans le poids que nous soulevons, se montre l’effet de cette tension musculaire; et que la force qui a cessé d’être présente à notre conscience, existe ailleurs. Mais elle n’existe pas ailleurs sous une forme que nous puissions connaître. Il a été prouvé (§ 18) que si, d’une part, nous sommes obligés, quand nous élevons un objet au-dessus du sol, de penser que sa poussée en bas est égale et opposée à notre poussée en haut, et que s’il est impossible de se figurer l’égalité de ces poussées sans se les représenter aussi comme semblable par l’espèce, d’autre part, comme leur ressemblance en espèce impliquerait dans l’objet une sensation de tension musculaire, .'qui ne peut lui être attribuée, nous sommes forcés d’admettre que la force comme elle existe hors de notre conscience n’est pas la force comme nous la connaissons. Par

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conséquent, la force dont nous affirmons la persistance est la Force absolue dont nous avons vaguement conscience comme corrélatif nécessaire de la force que nous connaissons. Ainsi, par la persistance de la force nous entendons la persistance d’un pouvoir qui dépasse notre connaissance et notre conception. Les manifestations qui surviennent en nous et hors de nous, ne persistent pas ; mais ce qui persiste c’est la cause inconnue de ces manifestations. En d’autres termes, affirmer la persistance de la Force, ce n’est qu’une autre manière d’afürnier une réalité inconditionnée, sans commencement ni fin.

Ainsi, tout inopinément, nous arrivons encore à cette vérité dernière où la Religion et la Science s’unissent. En e.xaminant les données qu’implique une théorie rationnelle des phénomènes, nous trouvons qu’elles peuvent toutes se ramener à la donnée sans laquelle la conscience est impossible : l’existence jiermanente d’un Inconnaissable comme corrélatif nécessaire du Connaissable. Une fois commencée, l’analyse des vérités admises au début dans les recherches scientifiques, nous conduit au principe fondamental où se fait la réconciliation de la philosophie et du sens commun.

Les arguments et les conclusions contenus dans ce chapitre et dans les trois qui précèdent, fournissent un complément aux arguments et aux conclusions de la première partie de cet ouvrage. J’ai déjà montré par l’exanicn de nos idées religieuses dernières que la connaissance de l’Étre absolu est impossible, et, par l’examen de nos idées scientifiques dernières, nous avons encore senti l’impossibilité de connaître l’Étrc absolu. Dans un chapitre .suivant nous avons prouvé par l’analyse subjective, que les conditions mômes de la pensée nous empêchent de connaître rien au delà de l’ètre relatif, mais que pourtant ces mômes conditions de la pensée nécessitent une conscience vague de l’Élre absolu. Nous venons de trouver par l’analyse objective un résultat analogue, c’est que les vérités axioinatiqiies de la science physique, supposent inévitablement l’Être absolu comme leur b;ise commune.

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