RÊCAPITCL&TION, PROBLÈME DERNIER
§ 89. Arrêtons-nous un moment pour examiner comment les principes établis dans les chapitres précédents tendent à sc former en un corps de connaissance qui réponde à ladéflnition qu’au début nous avons donnée de la Philosophie.
D’abord, au point de vue de la généralité, la proposition que nous avons énoncée et accompagnée d’exemples, dans chaque chapitre, remplit la condition voulue, elle dépasse ces classeslimites que reconnaît la Science, telle qu’on l’entend vulgairement. L'indeslructibilité de la matière est un principe qui n’appartient pas à la mécanique plus qu’à la chimie, qu’admettent d’un commun accord la physique moléculaire et la physique qui s’occupe des masses sensibles, enfin que l’astronome comme le biologiste tiennent pour vrai. Les divisions de la science qui traitent des mouvements des corps célestes et des terrestres, supposent le principe de la continuité du mouoement, mais les physiciens n’en ont pas moins besoin pour expliquer les phénomènes de lumière et de chaleur, et ce principe est suppose tacitement ou ouvertement parles généralisations des sciences supérieures. La pertistance de la force impliquée dans chacune des propositions précédentes a la même généralité, de même que son corollaire la persistance des relations entre les forces, Ces deux derniers principes n’ont pas une haute généralité, mais ils sont universels. Si nous passons aux déductions qu'on
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en tire, nous trouvons la même chose. La transformation des forces et l’équivalence quantitative des corrélatifs, sont des faits ultimes qui n’appartiennent pas exclusivement à la mécanique ou à la thermologie, à l'électricité ou au magnétisme ; mais ils sont représentés par les phénomènes de tous les ordres, y compris ceux de l’esprit et de la société. Pareillement, nous trouvons aussi le caractère de l’universalité dans la loi que le mouvement suit la ligne de la plus faible résistance, ou de la plus grande traction, ou la résultante de ces deux forces ; nous voyons que toutes les planètes dans l’orbite qu’elles décrivent, tous les corps gazeux, liquides ou solides qui se meuvent à la surface des planètes se conforment à cette loi ; et que tous les mouvements organiques, comme tous les mouvements inorganiques y obéissent aussi. Nous avons vu également dans le dernier chapitre que le rhythme s’impose universellement, depuis le mouvement giratoire lent des étoiles doubles, jusqu’aux oscillations. d’une rapidité inconcevable des molécules, depuis les changements que présente la terre, tels que le retour des époques glaciaires et l’alternance des périodes de soulèvement et d’affaissement, jusqu’aux vents, aux marées et aux Ilots; le rhythme ne se montre pas avec une évidence moindre dans les fonctions des organismes vivants, depuis les pulsations du cœur jusqu’aux paroxysmes des passions.
Ces principes portent donc le caractère qui en fait des parties de la Philosophie proprement dite. Ce sont des principes qui unissent les phénomènes concrets appartenant à toutes les divisions de la nature; et par là ce sont les éléments constituants de la conception complète cohérente des choses que la Philosophie a pour but de former.
§ 90. Mais quel rôle ces principes jouent-ils dans la formation de cette conception? Y en a-t-il un qui puisse à lui seul donner une idée du Cosmos, c’est-à-dire de la totalité des manifestations de l’inconnaissable T Pris ensemble, peuvent-ils nous en donner une idée adéquate? Peuvent-ils, même sys-
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tématisés, composer cette idée ? A toutes ces questions, une seule réponse forcée : Non.
Ces principes, pas plus que d’autres principes séparément ou ensemble, ne constituent cette connaissance intégrée dans laquelle la Philosophie reronnalt son but. Tel penseur a cru que si la science parvenait à ramener toutes les lois plus ou moins complexes à une loi plus simple, celle de l’action moléculaire, par exemple, la connaissance aurait touché ses limites. Tel autre a facilement affirmé que tous les faits mineurs se perdent si bien dans le fait majeur que la force partout en action n’est perdue nulle part, que la formule qui exprime ce fait exprime la comtituiion de l’univers. Mais ces deux conclusions tiennent l’une et l’autre à une fausse idée du problème.
En effet, ce sont des vérités analytiques, et nulle vérité analytique, nul nombre de vérités analytiques, ne complétera la synthèse de la pensée qui seule peut être une interprétation de la synthèse des choses. La décomposition des phénomènes en leurs éléments ne fait que préparer à comprendre les phénomènes dans leur état de composition, sous lequel iis se manifestent en réalité. Constater les lois des facteurs, ce n’est pas constater la loi de leur coopération. La question n’est pas de savoir comment tel ou tel facteur, matière, mouvement, force, se comporte par lui-même, ou sous des conditions relativement simples qu’on peut imaginer; ce n’est même pas de savoir comment un facteur donné se comporte sous les conditions compliquées de l’existence actuelle. Ce qu’il s’agit d’exprimer c’est le produit combiné des facteurs sous tous ses aspects. C’est seulement en devenant capables de formuler l’opération totale, que nous la connaissons comme la Philosophie aspire à la connaître. Ce point est assez important pour m’autoriser à y insister encore.
§ 91. Supposons qu’un chimiste, un géologue, et un biologiste nous aient donné l’explication la plus avancée que fou^
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nisseleur science respective des opérationsqui s’accomplissent dans la combustion d’une chandelle, dans un pays bouleversé par un tremblement de terre, et dans l'histoire d’une planète. Si nous leur disons que leur explication n’est pas la plus complète possible : a Que vouIez>vous de plus ? nous répondront-ils probablement. Que reste-t-il à dire sur la combustion quand on a suivi la lumière, la chaleur et la dispersion de la substance jusqu'à mettre à nu le mouvement moléculaire, leur cause commune ? Quand toutes les actions qui accompagnent un tremblement de terre sont expliquées comme conséquences d’une déperdition lente de la chaleur intérieure de la Terre, comment aller plus loin? Quand on a prouvé que l'influence de la lumière sur les oscillations des molécules expliquent la croissance des végétaux, peut-on imaginer une raison qui explique davantage. C’est une synthèse que vous voulez? Vous dites que la connaissance ne doit pas se contenter de résoudre les phénomènes en des actions de certains facteurs obéissant chacun à des lois constatées ; mais que, cela fait, il reste à résoudre le problème principal, c’est-à-dire à montrer comment de leur action combinée résultent les phénomènes dans toute leur complexité. Fort bien, est-ce que les explications précédentes ne satisfont pas vos exigences î Est-ce que, partant des mouvements moléculaires, nous ne construisons pas synthétiquement une explication de la lumière, de la chaleur, des gaz dégagés et des mouvements de ces gaz? Est-ce que, partant du rayonnement continuel de la chaleur terrestre, nous ne construisons pas par synthèse une conception claire de la contraction du noyau du globe, de l’alTaissement de sa croûte, des effets de la lave qui ébranle, déchire et crève l’enveloppe solide qui l’enferme? Est-ce que nous n’en faisons pas autant pour les changements chimiques et l’accumulation de la matière dans la plante qui grandit? »
A tout cela nous répondons que l’interprétation ultime, but de la Philosophie, est une synthèse universelle qui embrasse et consolide ces synthèses spéciales. Les explications synthétiques
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que donne ia science, y compris même les plus générales, sont plus ou moins indépendantes l’une de l’autre. Il peut bien y avoir entre elles des éléments semblables, elles ne sont pas unies par la ressemblance de leur structure essentielle. Faut-il supposer que dans la chandelle qui brûle, dans la terre qui tremble et dans l’organisme qui croit, les opérations prises dans leur ensemble ne sont pas coordonnées entre elles? Si l’on admet que chacun des facteurs en question opère toujours conformément à une loi, peut-on conclure que leur coopération n’obéit pas à une loi ? Ces divers changements artificiels et naturels, organiques et inorganiques, que pour notre commodité nous distinguons, vus d’un point de vue plus élevé ne doivent pas être distingués; car ce sont tous des changements qui se passent dans le même Cosmos et qui font partie d’une même vaste transformation. Le jeu des forces obéit essentiellement au même principe dans toute la région qu'explore l’intelligence ; et bien que, par la variété infinie de leurs proportions et de leurs combinaisons, elles opèrent des résultats partout plus ou moins différents, et qui souvent même semblent n’avoir aucune parenté, on ne peut s'empêcher d’admettre entre ces résultats une communauté fondamentale. La question qui demande une réponse est celle-ci : Quel est l’élément commun qu’on trouve dans les descriptions de toutes les opérations concrètes?
§ 92. En résumé, il nous reste maintenant à chercher une loi de composition des phénomènes qui comprenne les lois de leurs composants, que nous avons fait connaître dans les chapitres qui précèdent. Nous avons vu que la matière est indestructible, que le mouvement est continu, que la force est persistante; nous avons vu que les forces sont partout en voie de transformation, et que le mouvement qui suit toujours la ligne de la plus faible résistance, ne cesse pas d’étre rhytlimique ; il nous reste maintenant à découvrir la formule qui partage cette invariabilité et qui exprime les conséquences
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