ÉVOLUTION ET DISSOLUTION
§93. L’hisloire complète d’une chose doit la prendre à sa sortie de l’imperceptible et la conduire jusqu’à sa rentrée dans l’imperceptible. Qu’il soit question d’un seul objet ou de tout l’univers, une explication qui le prend avec une forme concrète, et qui le laisse avec une forme concrète, est incomplète ; puisqu’une époque de son existence connaissable reste sans histoire, sans explication. En admettant ou en affirmant que la connaissance est limitée aux phénomènes, nous avons implicitement affirmé que la sphère de la connaissance comprend tous les phénomènes, tous les modes de l’inconnaissable qui peuvent affecter la conscience. Soit donc que nous rencontrions un être conditionné de telle sorte qu'il agisse sur nos sens, deux questions se posent. Comment cet être a-t-il été conditionné de telle sorte, et comment cesserat-il d’être conditionné de telle sorte? A moins d’admettre qu’il a acquis une forme sensible au moment de la perception, pour la perdre l’instant d’après, il faut dire qu’il a eu une existence antérieure sous cette forme sensible et qu’il aura une existence subséquente sous cette forme sensible. Ces existences antérieure et postérieure sous des formes sensibles, sont des sujets possibles de connaissance; et la connaissance n’a évidemment pas atteint ses limites tant qu’elle n’a pas réuni pour en former un tout, les histoires passées, présentes et futures.
Les paroles et les actions de la vie ordinaire impliquent plus
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00 moins cette connaissance, actuelle ou potentielle, d’états qui ont été et d’états qui seront, et même, la plus grande partie de notre connaissance implique ces éléments. Connaître un homme personnellement implique qu’on l’a vu sous une forme qui ressemble beaucoup à sa forme présente; et le connaître simplement comme bomme, implique l’inférence des états antécédents, de ses premières années, de son enfance et de sa jeunesse. Sans doute, on ne connaît pas dans ses détails spécifiques le futur de l’homme, mais on le connaît en général ; on sait qu’il mourra, que son corps se décomposera, et ces faits complètent le plan des changements qui s’opéreront en lui. Il en est de même des objets qui nous entourent. Nous pouvons remonter quelque peu la série des formes concrètes sous lesquelles ont préexisté les tissus de soie ou de coton que nous connaissons. Nous sommes certains que nos meubles sont composés de matériaux que des arbres se sont assimilés durant les dernières générations. Nous pouvons dire aussi que les pierres qui ont servi à construire les murs de nos maisons faisaient partie, il y a des années ou des siècles, d’une des couches stratifiées de la terre. De plus, nous pouvons prédire l’avenir des tissus que nous portons, de nos meubles, des murs de nos maisons; nous pouvons affirmer qu’ils entreront aussi dans une période de décomposition, et qu’après un temps plus ou moins long ils perdront leur cohésion et leur forme présente. Cette connaissance générale que les hommes acquièrent touchant le passé et l'avenir des choses qui nous entourent, la science l’a étendue et ne cesse de l’étendre. A la biographie de l'homme, pris comme individu elle ajoute une biographie intra-utérine qui le prend à l’état de germe microscopique, et elle poursuit les changements qui s’opèrent en lui, jusqu’à ce que son corps soit réduit aux produits gazeux de la décomposition. Elle ne s’arrête pas à la peau du mouton ni au cocon du ver à soie, mais elle reconnaît dans la laine et la soie les matières azotées que le mouton et le ver ont empruntées aux plantes. Elle rattache la substance des feuilles de la plante et
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celle du bois dont nos meubles ;sont faits aux gaz et <iux minéraux assimilés que le végétal puise, ceux-là dans l’air, ceuxci dans le sol. Elle recbercbe l’origine de la coucbe d’où les pierres de nos maisons ont été tirées, et elle trouve que cette couche était autrefois un sédiment mou déposé dans un estuaire ou au fond de la mer.
Si donc le passé et le futur de chaque objet constitue une sphère de connaissance possible, et si le progrès intellectuel consiste en grande partie, sinon principalement, à étendre nos possessions dans ces domaines du passé et du futur, il est évident que nous n’aurons pas acquis toute la connaissance dont notre intelligence est capable tant que nous n’aurons pas, d’une manière ou d’une autre, exprimé tout le passé et tout l’avenir de chaque objet et de l’agrégat des objets. D’ordinaire nous pouvons dire d’un objet tangible et visible comment il en est venu à posséder sa forme et sa consistance présentes ; nous sommes donc pleinement persuadés qu’en partant brusquement, comme nous le faisons, d’une substance qui avait eu déjà une forme concrète, nous n’en faisons qu’une histoire incomplète; la chose avait déjà une histoire avant de prendre l’état d’où nous sommes partis. Il en résulte que notre théorie des choses, considérées individuellement ou dans leur totalité, est incontestablement incomplète tant que des parties quelconques du passé et du futur de leur existence sensible restent sans explication.
Ne peut-on pas en conclure qu’il incombe à la Philosophie de formuler ce passage de l’imperceptible au perceptible, et celui du perceptible à l’imperceptible? N’est-il pas évident que la loi générale de la redistribution de la matière et du mouvement, qui, d’après ce que nous venons de voir, est nécessaire pour unifier les diverses espèces de changements, doit être U loi qui unifie les changements successifs que traversent, séparément ou à la fois, les existences sensibles? Ce n’est que par une formule qui combine ces caractères, que la connaissance peut devenir un tout cohérent.
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§ 9lt. Déjà dans les paragraphes précédents nous avons préfiguré cette formule. Déjà nous avons reconnu que la Science, en suivant dans le passé la généalogie des divers objets, trouve que leurs composants ont existé autrefois à l'état diCTus, et, en poursuivant leur histoire dans l’avenir, qu'ils reprendront de nouveau l’état diffus; c’était reconnaître que la formule doit comprendre les deux opérations opposées de concentration et de diffusion. Déjà, en traçant ces traits généraux de la formule, nous avons approché de son expression spécifique. Le passage d’un état diffus, imperceptible, à un état concentré, perceptible, est une intégration de matière et une dissipation concomitante de mouvement; et le passage d’un état concentré, perceptible, à un état diffus imperceptible est une absorption de mouvement et une désintégration concomitante de matière. Ces propositions sont évidentes. Les parties constituantes ne peuvent s’agréger sans perdre de leur mouvement relatif; et elles ne peuvent se séparer sans recevoir plus de mouvement relatif. II n’est pas question ici d’un mouvement des éléments d’une masse par rapport aux autres masses; il n’est question que du mouvement qui les anime les uns par rapport aux autres. Bornant notre attention à ce mouvement interne et à la matière qui le possède, il est un axiome que nous avons à reconnaître, c’est qu’une consolidation progressive implique une décroissance du mouvement interne, et que l’accroissement du mouvement interne implique une déconsolidation progressive.
Prises ensemble, les deux opérations opposées que je viens de formuler constituent l’histoire de toute existence sensible sous sa plus simple forme. Perle de mouvement et intégration consécutive, suivies en définitive par une acquisition de mouvement et une désintégration consécutive, voilà un énoncé compréhensif de la série entière des changements accomplis : compréhensif au plus haut degré comme doit l’étre un énoncé qui s’applique à tontes les existences sensibles en général; compréhensif encore, dans le sens que tous les changements
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accomplis s'y ramènent. On trouvera peut-être cette affirmation trop hardie; mais nous allons la voir jusUGée.
§ 95. En effet, nous avons maintenant à noter un nouveau fait d’une importance capitale, c'est que tout changement subi par toute existence sensible se fait dans l'une ou l'autre de ces direction.s opposées. En apparence, un agrégat qui a passé d’un état originellement discret à un état concret, reste ensuite durant une période indéGnie sans subir une nouvelle intégration, et sans commencer à se désintégrer. Pourtant cela n'est pas vrai. Toutes les choses grandissent ou dépérissent, accumulent de la matière ou l’usent, s’intégrent ou se désintègrent. Toutes les choses varient dans leur température, se contractent ou se dilatent, s'intégrent ou se désintègrent. La quantité de matière contenue dans un agrégat et la quantité de mouvement qu’il contient, croissent ou décroissent; et l’accroissement ou le décroissement de l’une et de l'autre est un pas vers une diffusion ou une concentration plus grande. Les pertes et les gains continus de substances, si lents qu’ils soient, impliquent une disparition ou un agrandissement dé&uitif; et les pertes ou les gains du mouvement insensible que nous appelons chaleur, produiront, s’ils se continuent, une intégration ou une désintégration complète. Les rayons du soleil en tombant sur une masse froide, en augmentant les mouvements moléculaires qui s’y accomplissent, et en lui faisant occuper un plus grand espace, commencent une opération qui, poussée assex loin, désintégrera la masse, en la faisant passer à l’état liquide, et, poussée plus loin, la désintégrera en la faisant passer à l'état de gaz; d’autre part, l’étendue qu’occupe un volume de gaz diminue quand il perd de son mouvement moléculaire, et si la perte de ce mouvement continue, la diminution Gnirapar aboutir à la liquéfaction et môme à la solidiGcation. Puisqu’il n’y a point de température absolument constante, il faut nécessairement en conclure que tout agrégat tend à chaque instant vers une concentration plus grande ou vers une diffusion plus grande.