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CHAPITRE XV

LA LOI D’ÉVOLUTION (suite)

§ 116. A côté des changements dont nous venons de nous occuper, il s’en opère d’autres d’une grande intensité et d’une grande diversité, qui ont été complètement méconnus jusqu’ici, ou qui n’ont pas été reconnus ouvertement. Nous avons dit que l’intégration de chaque tout se fait eu môme temps que l’intégration de chacune des parties dont le tout se compose. Mais comment chaque tout en vient-il à se diviser en parties? Voilà une transformation plus remarquable que celle du passage du tout d’un état incohérent à un état cohérent; et une formule qui n’en dit rien néglige plus de la moitié de ce qu’elle doit exprimer.

C’est de cette prrtie que nous allons nous occuper. Nous consacreronscechapitre aux redistributions secondaires de matière et de mouvement qui accompagnent la redistribution primaire. Nous avons vu que si, dans des agrégats très-incohérents, les redistributions secondaires ne produisent que des résultats éphémères, il en est autrement dans les agrégats qui occupent une place moyenne, qui ne sont ni très- incohérents, ni très-cohérents ; les résultats de la redistribution secondaire sont dans ces cas plus permanents, ce sont des modifications de structure. Quelle est l’expression universelle de ces modifications de structure? C’est ce que nous allons rechercher.

Le titre Évolution compotée renfermait déjà une réponse. Déjà, en appelant évolution simple l’intégration de la matière

LE CONNAISSABLE

et la dissipation du mouvement qui ne s’accompagne pas de redistributions secondaires, nous avons tacitement affirmé que la complexité se produit quand les redistributions secondaires se présentent. Évidemment, si tandis qu’il s’est opéré une transformation de l’incohérent au cohérent, il s’est fait d’autres transformations, la masse, au lieu de rester uniforme, a dù devenir multiforme. La proposition est identique. Dire que la redistribution primaire s’accompagne de redistributions secondaires, c’est dire qu’à côté des changements allant d’un état diffus à un état concentré, il se fait un changement allant d’un état homogène à un état hétérogène. En même temps que les composants de la masse s’intégrent, ils se différencient (1).

C’est le second point de vue de l’évolution. De même que dans le dernier chapitre nous avons considéré des êtres de tous les ordres dans leur intégration progressive, de même, dans le chapitre présent, nous allons les considérer dans leur différentiation progressive.

§ 117. Les contrastes qui indiquent une opération agrégative dans toute l'étendue du système solaire, supposent qu’une diversité de structure s’y établit aussi d’une manière croissante. Nous avons des nébuleuses diffuses et irrégulières, d’autres en forme de spirale, annulaires, sphériques, etc. Nous avons des groupes d’étoiles dont les membres sont éparpillés, et d’autres qui présentent tous les degrés de concentration jus-

(1) Il faut comprendre ces termes dans leur sens relatif. Puisque nous ne savons rien de la diffusion absolue ni de la concentralinii absolue, le cliaii)^ meut d'iiii étal plus diffus à un état moins diffus, c'est-à-dire d'une enhéreiice moindre à une plus grande, et, pareillement, comme nulle existence concrète ne nous offre une simplicité absolue, que rien n’est absolument uniforme, que nous ne trouvons jamais d'bomogénéitc complète, la transformation se fait toujours dans le sens de la plus grande complexité nu de la miiltitormité croissante, ou d'une hétérogénéité plus avancée. Il faut que Uleeteur se rappelle que ces termes n'ont qu'un sens relatif.

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qu’à former groupes globulaires étroitement serrés. Nous en trouvons qui diffèrent par le nombre de leurs étoiles, depuis ceux qui en contiennent plusieurs milliers jusqu’à ceux qui n’en ont que deux. Il y a entre les grandeurs des étoiles d’énormes différences, réelles aussi bien qu’apparentes ; les étoiles n’ont pas toutes la même couleur, elles ne donnent pas toutes les mêmes spectres, et l’on peut admettie qu’elles offrent beaucoup de différences dans leur état physique. Outre ces hétérogénéités de détail, il y en a de générales. Dans quelques régions du ciel il y a beaucoup de nébuleuses, dans d’autres il n’y a que des étoiles. Ici les espaces célestes sont presque vides; là se pressent les nébuleuses et les étoiles.

La substance du système solaire est devenue plus multiforme durant sa concentration. Le sphéroïde gazeux en voie d’agrégation a subi des différenciations de plus en plus nombreuses et tranchées par l’effet de la dissipation de son mouvement latent, de la différence toujours plus grande qui s’est établie entre la densité et la température de son intérieur et celles de son extérieur, et enfin des pertes répétées de substance qui résultent de l’abandon dans l’espace d’anneaux de matière, jusqu’au moment où le groupe organisé tel qu’il existe, composé du soleil, des planètes et de leurs satellites, s’est trouvé constitué. L’hétérogénéité de ce groupe se manifeste par des contrastes divers. 11 y a des contrastes immenses entre le soleil et les planètes pour le poids et le volume ; il y a aussi des contrastes secondaires entre les planètes, et entre les planètes et leurs satellites. Il y a encore un contraste entre le soleil et les planètes, celui de la température ; et il y a lieu de croire que les planètes et leurs satellites diffèrent les uns des autres par leur chaleur propre aussi bien que par la chaleur que le soleil leur envoie. Rappelons-nous que les orbites et les axes des planètes n’ont pas la même inclinaison, qu’elles n’ont pas la môme pesanteur spécifique, et nous nous ferons une idée de la complexité qui s’est développée dans le système

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solaire par les redistributions secondaires qui ont accompagné la redistribution primaire.

§ 118. Laissons cet exemple hypothétique qui doit être pris pour ce qu'il vaut, sans préjudice pour la thèse générale, et arrivons à un ordre de preuves moins exposé aux objec*tions.

Il est généralement admis aujourd’hui, parmi les géologues, que la Terre a été autrefois une masse de matière en fusion , et que ses parties intérieures sont encore fluides et incandescentes. Elle avait donc originellement une consistance relativement homogène, et elle devait aussi avoir un température homogène à cause des courants qui s’établissent dans les fluides chauffés. Elle doit aussi avoir été entourée par une atmosphère composée en partie des éléments de l’air et de l’eau, et en partie des autres éléments qui prennent la forme gazeuse à une haute température. Ce refroidissement par rayonnement, qui était dans le principe bien plus rapide qu’à présent, n’en a pas moins demandé nécessairement un temps immense pour produire un changement notable; il a dû produire à la longue une différenciation entre la masse et la partie la plus susceptible de perdre sa chaleur ; à savoir la surface. Un nouveau refroidissement amenant le dépôt de tous les éléments solidifiables contenus dans l’atmosphère, et finalement la précipitation de l’eau et la séparation de ce fluide d’avec l’air, doit avoir produit une seconde différenciation marquée; et comme la condensation doit avoir commencé sur les parties les plus froides de la surface, à savoir autour des pôles, il a dû en résulter des distinctions géographiques.

A ces exemples d’une hétérogénéité croissante, qui, bien que déduits des lois de la matière, peuvent être à la rigueur considérés comme hypothétiques, la géologie ajoute une série nombreuse de faits constatés inductivement. La structure de la Terre est devenue plus complète d’Age en Age par la multiplication des couches qui forment sa croûte, elle est devenue

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aussi d'flge en âge plus compliquée par la complexité des combinaisons qui composent les couches : les plus récentes, en effet, formées des détritus des anciennes, sont pour la plupart trés-compliquées par le mélange de leurs matériaux. Cette hétérogénéité s’est énormément accrue par l’action du noyau encore en fusion sur son enveloppe ; d’où proviennent nonseulement une grande diversité de roches ignées, mais le redressement des couches de sédiment sous toute espèce d’angles, la production de failles, de veines métalliques et d’une variété infinie de dislocations et d'irrégularités. En outre, les géologues nous apprennent que la surface de la Terre est devenue de plus en plus inégale, que les plus anciens systèmes de montagnes sont les plus bas, et que les Andes et l’Ilimalaya sont les plus modernes ; de plus, il est très-probable que des changements correspondants se sont produits dans le lit de l’océan. Nous trouvons que cette multiplication incessante des différences a eu pour conséquence qu’aucune des parties de la surface émergée du globe n’est semblable à une autre partie par son contour, sa structure géologique, ou sa composition chimique, et que presque partout la surface change de place en place par tous ses caractères.

En même temps il s’est fait une différenciation gradùelle des climats; à mesure que la Terre se refroidis.sait et que sa croûte se solidifiait, la température devenait inégale entre les parties de sa surface les plus exposées au soleil et celles qui l’étaient moins. C’est ainsi qu’avec le temps s’établissent des contrastes entre les régions couvertes perpétuellement de glace et de neige, celles où l’hiver et l’été régnent tour à tour durant des périodes qui varient selon la latitude, et d’autres où l’été suit l’hiver presque sans variation appréciable. En outre les exhaussements et les dépressions survenues çk et là sur la croûte du globe, en produisant une distribution irrégulière des continents et dos mers, ont introduit des modifications climatériques nouvelles qui se sont ajoutées à celles qui dépendent de la latitude ; d’autres modifications de même nature résultent

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<le l’augmenlation des différences de hauteur des terres, qui font régner en divers lieux des climats arctiques, tempérés ou tropicaux à quelques milles l’un de l’autre. Comme résultats généraux de ces changements, toute région étendue a ses conditions météorologiques propres, et chaque localité de chaque région diffère plus ou moins des autres dans ces conditions : par exemple par la structure, les contours et le sol.

Nous voyons donc qu’il y a un contraste assez frappant entre notre Terre telle qu’elle existe, dont la croûte présente des phénomènes qui n’ont pas encore été tous énumérés par les géographes, les géologues, les minéralogistes, les météorologistes, et le globe en fusion dont elle est sortie par évolution.

§ 119. Les exemples les plus clairs, les plus nombreux et les plus variés de la multiformité croissante qui accompagne le progrès de l’intégration sont fournis par les corps organisés vivants. Ces corps se distinguent, ainsi que nous l’avons vu, par la grande quantité de mouvement qu’ils conservent à l’état latent; aussi présentent-ils au plus haut degré les redistributions secondaires que le mouvement latent facilite. L’histoire d’une plante, et celle d’un animal, en nous racontant comment leur volume s’accroît, nous raconte aussi comment leurs parties deviennent en même temps plus différentes. Celte transformation a plusieurs aspects.

La composition chimique est presque uniforme dans la substance d’un germe végétal ou animal ; peu à peu elle cesse de l’être. Les divers composés azotés ou non azotés, d’abord mêlés d’une façon homogène, se séparent graduellement, s’accumulent en certains points en proportions différentes et produisent, par transformation ou modification, de nouvelles combinaisons. Dans les plantes, les substances amylacées et albumineuses qui composent l’embryon donnent naissance ici b une plus grande quantité de cellulose, là à une plus grande quantité de chlorophylle. Sur les parties qui vont devenir les surfaces des feuilles, certains matériaux se métamorphosent en

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cire. Ici l’amidon se transforme en un composé, son équivalent isomérique, le sucre; et là en un autre équivalent isomériquc, la gomme. Par un changement secondaire une partie de la cellulose se transforme en bois; une autre en une substance analogue qui, en grandes masses, forme l’écorce. Les composés plus nombreux qui se forment ainsi, commencent à contracter de nouvelles difl'érences en se mêlant en proportions dissemblables. Un œuf animal dont les éléments sont dans le principe pareillement diffus et mêlés, se transforme chimiquement de même manière. La protéine, la graisse, les sels qui le composent se groupent en proportions différentes sur les divers points, et la multiplication des formes isomériques amène de nouveaux mélanges, de nouvelles combinaisons qui constituent un grand nombre de distinctions moins importantes. Ici une masse obscurcie par une accumulation d’hématine se dissout en sang; là l’union de substances grasses et albumineuses compose le tissu nerveux. En un point les substances azotées revêtent la forme du cartilage ; et en un autre, les sels calcaires s’amassant dans le cartilage y posent le fondement de l’os. Toutes ces différenciations chimiques deviennent lentement et insensiblement plus marquées et plus multipliées.

En môme temps il se fait des contrastes de fine structure. Des tissus distincts prennent la place d’une substance qui ne présentait autrefois aucune différence de parties, cl chaque tissu primitif produit des modifications secondaires qui donnent lieu à des sous-e.spèces de tissus. Le protoplasme granuleux du germe végétal et celui qui forme le point de développement d’un bourgeon, donnent naissance à des cellules semblables au premier abord. Quelques-unes en grandissant s’aplatissent et s’unissent par leurs bords pour former la couche externe. D’autres s’allongent beaucoup et en môme temps se réunissent en faisceaux, premiers fondements de la libre ligneuse. Quelques-unes, avant de commencer à s’allonger, cessent de s’incruster à l’intérieur, en sorte que pendant

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l’allongement le dépôt déjà formé prend la forme d’une spirale, d’un réseau, d’une série d’anneaux ; puis des vaisseaux se forment par la soudure de cellules rangées en ligne. En attendant, chacun de ces tissus différenciés se différencie de nouveau : par exemple, la partie essentielle de la feuille, la chlorophylle, s’unit en paquets serrés à la couche supérieure, tandis qu’elle prend à la couche inférieure une consistanee spongieuse. Des transformations analogues s’opèrent dans l’œuf fécondé. C’est d’abord un amas de cellules similaires qui atteint rapidement la période où elles deviennent dissimilaires. Une scission plus fréquemment répétée des cellules superficielles, par suite un volume moindre pour chaque cellule, et plus tard l’union des cellules pour former une couche externe, voilà la première différenciation; puis le milieu de cette couche devient différent du reste par une opération analogue encore plus active. C’est par ces modifloations accumulées, trop nombreuses pour qu'on puisse les énumérer ici, que se forment des classes et des sous-classes de tissus qui, diversement combinés, composent les organes.

Les changements de la configuration de l’organisme entier et de celles des organes se conforment également à la loi. Tous les germes sont d 'abord des sphères et tous les organes sont d’abord des boutons ou de simples bouquets arrondis. C’est du sein de cette uniformité et de cette simplicité primordiale, que part la divergence tant des touts que des parties principales vers la multiformité et la complexité de contour. Quand on coupe les feuilles jeunes, étroitement serrées qui terminent un bourgeon, on voit que le noyau qui les porte est un bouton central qui supporte des boutons latéraux, dont un peut se développer sous forme de feuille, de sépale, de pétale, d’étamine, de carpelle. Toutes ces parties devenues définitivement dissemblables ont été semblables. Les bourgeons eux-mêmes s’écartent de leur uniformité primitive de figure, et tandis que chaque branche devient plus ou moins différente, la partie aérienne de' la plante devient différente de celle qui est enea-

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gée dans la terre. 11 en est de mfimc des organes des animaux. Un articulé par exemple a les membres originellement confondus les uns avec les autres, composant une série homogène ; mais par l’effet de divergences continues, il se produit entre ces membres des différences de forme et de volume comme celles que nous voyons dans le crabe et le homard. Les vertébrés fournissent aussi un exemple de cette ressemblance primitive. Los ailes et les jambes d’un oiseau ont la même forme, quand elles bourgeonnent sur les côtés de l’embryon.

Ainsi, dans chaque plante, chaque animal, des redistributions secondaires remarquables accompagnent la redistribution primaire. C’est d’abord une différence entre deux parties ; puis de nouvelles différences qui se dessinent dans chacune de ces parties aussi nettement que la première ; puis les diff^ ronces s’accroissent en progression géométrique jusqu’è ce que le degré complexe de combinaison qui constitue l’adulte soit atteint. C’est l’histoire de tous les êtres vivants quels qu’ils soient. Reprenant une idée émise par Harvey, Yolff et Baer ont démontré que pendant son évolution tout organisme passe d’un état d’homogénéité h un état d’hétérogénéité. 11 y a une génération que les physiologistes ont accepté cette vérité (1).

(i) C'ett en 1852 que j'ai connu Ia manière dont Bacr eiprimait ce principe général. L’univeraalité de la loi a toujouri été pour moi un poatiilat einportanl arec lui la croyance correapondante, tacite aiiion avouée, è l'unité de procédé dana toute la nature. La propoaition que toute plante et tout animal, originellement homogènea, deviennent graduellement hétérogènea, établit une coordination dana une foule d'idéea non organiaées, ou imparfaitement organiaéea. Il eat vrai que, dana ma Stntique sociale (part. IV, §jt 12.16), écrite avant que J'eusao connaiaaaiiee de la formule de Baer, je faiaais conaiater le développement d'un orgaiiiame individuel et celui de l'organiame social, dana un progrès allant de la simplicité à la rnniplexité, de parties semblablea indépendantes & des parties diasemblablea mutuellement dépendantes, d'après une analogie qui ae trouve au fond des idées de Milne Edwards sur 4a division du travail jthysiolnijique. Mais ai la formule <le Milne Edwards peut s'appliquer aux phénomènes supcr-orgaiiiqiies, elle est trop spéciale pour exprimer les pbénomèiies iiiorgauiquts. Le service rendu par la for-

§ 120. Si nous passons des divers animaux vivants à la vie en général, et que nous demandions si la même loi se retrouve dans l’ensemble de ses manifestations, si les plantes et les animaux modernes sont plus hétérogènes que les anciens, et si la flore et la faune présentes sont plus hétérogènes que les flores et les faunes passées, nous ne trouvons que des lambeaux de preuve et la conclusion reste sujette à contestation. Les deux tiers de la surface du globe sont couverts d’eau ; une grande partie du sol à nu est inaccessible, ou n’a pas été explorée par les géologues; la plus grande partie de ce qui reste n’a guère obtenu qu’un regard; et l’on peut dire que les parties les mieux connues, telles que l’Angleterre, a été si mal étudiée qu’on a pu en quelques années ajouter à sa structure une nouvelle série de couches; il nous est donc impossible de dire avec certitude quelles créatures ont existé, et quelles n’ont pas existé, à une période donnée. Si nous considérons que beaucoup de formes organiques inférieures sont très-faciles à détruire, que beaucoup de couches de sédiment ont été métamorphosées, et que celles qui ne l’ont pas été présentent des lacunes, nous aurons deTiouvelles raisons de nous méfier de nos déductions. Nous savons, d’une part, qu’on a à plusieurs reprises découvert des restes de vertébrés dans des couches qu’on croyait

mule (Je Baer vient (Je ce qu’elle est bien plus générale ; puisque ce n'est que lorsque les transformations organiques ont trouve leur formule la plus générale, qu'on peut voir ce qu'elles ont de commun avec les transformations inorganiques. La première expression systématique de l’idée que l'opération de transformation qui se fait dans tout organisme en voie de développement, se fait aussi flans toutes les choses, se trouve dans un essai sur le. Progrès^ sa loi et sa cause, que j’ai publié dans The Westminster Heinevi, avril 1867. Le présent cliapilrc reproduit la substance et une partie de la forme de cet essai. Mais Je dois dire que j'y commettais une erreur que j'ai répétée dans la première édition de cet ouvrage : je supposais que la transformation de l'homogène en hétérogèue constitue l'évolution ; nous venons de voir que cette transformation constitue la redistribution secondaire qui accompagne la redistribution primaire daus révolution dite coiu|>o$ée, ou plutôt que couiiiie nous te voyons inainlenant, elle constitue la partie la plus remarquable de celte redistribution secoudairc.

LA LOI d’ÉVOLDTION (SUITE).

n’en pas contenir, des restes de reptiles où l’on pensait ne rencontrer que des poissons, des restes de manamifères où l’on estimait qu’il n’y avait pas de créatures supérieures aux reptiles ; ce qui démontre tous les jours le peu de valeur de la preuve négative. Nous voyons, d’autre part, l’hypothèse que nous avons découvert les restes organiques de la première époque de la vie, ou quelque chose d’approchant, perdre pareillement toute valeur. On ne peut plus nier que les plus anciennes formations aqueuses connues ont été considérablement modifiées par l’action ignée, et que des formations plus vieilles encore ont été totalement métamorphosées. Du moment que nous admettons que des couches sédimentaircs plus anciennes que les plus anciennes connues ont été fondues, il faut admettre qu’il est impossible de dire combien de temps s’est écoulé depuis la destruction de ces couches sédimentaircs. Donc, évidemment, donner aux couches fossilifères les plus anciennes connues le nom de paléozoïques, c’est commettre une pétition de principe ; et nous avons lieu de penser, au contraire, que les derniers chapitres de l'histoire biologique de lu Terre nous sont seuls parvenus.

De tous les faits épars que nous recueillons, on ne peut tirer que des conclusions trés-contestables. Un partisan du développement progressif des formes animales, s’appuyant sur l’ensemble des faits, peut prétendre que les restes de vertébrés les plus anciens connus sont ceux des poissons, les plus homogènes des vertébrés; que les reptiles qui sont plus hétérogènes ne viennent que plus tard; et que les mammifères et les oiseaux, plus hétérogènes encore, sont les derniers venus. Mais on peut lui répondre que les dépôts paléozoïques, ne s’étant pas faits dans des estuaires, ne doivent pas contenir de restes de vertébrés terrestres, bien qu’il pût en exister à cette époque. On peut faire la même réponse à ceux qui soutiennent que la faune vertébrée de la période paléozoïque, composée, d’après nos connaissances, entièrement de poissons, était moins hétérogène que la faune vertébrée moderne composée

LE nONRAISSABI.B.

d’un grand nombre de genres do reptiles, de poissons, de mammifères ; ou bien les partisans de runiformitè des types peuvent soutenir, avec une grande apparence de vérité, que si les dernières époques géologiques paraissent posséder des formes supérieures et plus variées, elles ne le doivent qu'à une immigration progressive. Ds peuvent dire qu'un continent, soulevé hors de l'océan, loin des continents préexistants, se peuplerait nécessairement à leurs dépens en suivant l'ordre que présentent nos couches. Les arguments pour et contre sont aussi peu concluants les uns que les autres. Pour naontrer qu'une évolution de formes organiques plus homogènes à des formes plus hétérogènes n’a pas pu se produire, le partisan de l’uniformité signale les lacunes qui rompent la série de oes formes; mais il suffit de lui répondre que les obangements géologiques actuels nous montrent pourquoi oes lacunes doU vent exister, et pourquoi, par l'effet de dépressions et d’élévations d’une grande étendue, de graves lacunes telles que celles qui coupent les grandes époques géologiques, ont dû se produire. Si l’adversaire de la théorie du développement cite les faits publiés par M. Huxley dans sa leçon sur les Types persistants ; s’il fait remarquer que sur environ deux cents ordres de plantes connus, aucun n’est exclusivement fossile, tandis que, chez les animaux, il n’y a pas une seule classe totalement éteinte, et que dans les ordres d’animaux fossiles, il n'y en a pas plus de sept pour cent qui ne sont pat représentés dans la faune actuelle ; s’il soutient que parmi oes ordres, il en est qui ont duré depuis l’époque silurienne jusqu’à la nôtre, sans subir un changement, et s’il en conclut que la ressemblance entre les formes vivantes du passé et les formes vivantes du présent est beaucoup plus grande que ne le comporte l’hypothèse du développement, on peut lui répondre victorieusement avec un fait sur lequel M. Huxley insiste, à savoir que nous avons la preuve qu’il y a eu une époque pri-aéologique dont la durée nous est inconnue. Quand on sc rappelle que les énormes affaissements de la période silurienne prouvent que la croûte

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da globe était alors à peu près aussi épaisse qu’aujourd’hui ; quand on en oonolut que le temps nécessaire pour que celte épaisseur pût se former a dû être immense comparé avec celui qui s’est écoulé depuis, quand on suppose, ce qui doit avoir eu lieu, que durant cette période immense les changements géologiques et biologiques se sont opérés régulièrement, on s’assure non-seulement que les témoins paléontologiques que nous trouvons ne démentent pas la théorie de l’évolution, mais qu’ils sont tels qu’on pouvait raisonnablement s'j attendre.

En outre, il ne faut pas oublier que bien que les faits n'autorisent ni l’affirmation ni la négation, les plus remarquables portent pourtant à croire que les organismes et les groupes d’organismes plus hétérogènes sont le développement de groupes moins hétérogènes. L’un de ces faits, c’est que les fossiles des couches contiguës sont à peu près de même type, et surtout que les derniers fossiles tertiaires sont du même type que les animaui d’aujourd’hui. Un autre fait, c’est la découverte du Paléothérium et de l’Anaplothérium, qui, d’après le professeur Owen, ont un type de structure intermédiaire è certains types actuels, n y a encore un troisième fait dont la signification est encore plus grande, c’est l’apparition relativement récente de l’homme. Par conséquent, nous pouvons dire que si nous connaissons trop peu l’histoire de la vie sur la terre pour avoir le droit d’affirmer une évolution du simple au complexe, soit dans les formes individuelles, soit dans les agrégats de formes , ce que nous savons non-seulement nous autorise à croire que cette évolution s’est opérée, mais s’accorde mieux avec cette croyance qu’avec toute autre.

§ 121. Que l’histoire biologique du globe manifeste ou non une marche de l’homogène à l’hétérogène, le progrès de la dernière créature, la plus hétérogène de toutes, l’Homme, en est un exemple asses frappant. Il est également vrai que durant la période pendant laquelle la Terre s’est peuplée, l’or-

ganisme humain est devenu plus hétérogène dans les subdivisions civilisées de l’espèce, et que l’espèce considérée dans son ensemble est devenue plus hétérogène par la multiplication et la différenciation des races. A l’appui de la première proposition, nous pouvons citer un fait, c’est que, dans le développement relatif des membres, l’homme civilisé s’écarte plus largement du type général des mammifères monodelphes, que ne font les races inférieures. Le Papou a le corps et les bras très-bien développés, mais ses jambes sont très-courtes: il nous rappelle les quadrumanes dont les membres de derrière ne diffèrent guère de volume avec ceux de devant. Chez l’Européen, au contraire, les jambes ont pris une longueur et une grosseur bien plus marquées, les membres de devant et ceux de derrière sont relativement plus hétérogènes. De plus, nous avons un nouvel exemple de cette vérité dans le rapport des os du crâne à ceux de la face. Chez les vertébrés en général, le caractère du développement est l’hétérogénité croissante de la colonne vertébrale, et plus particulièrement des segments qui composent le crâne : en effet, ce qui distingue les classes supérieures, c’est le volume relativement plus grand des os qui recouvrent le cerveau, et celui relativement plus faible des os qui forment les mâchoires, etc... Ce caractère, plus marqué chez l’homme que chez tout autre animal, l’est plus chez l’Européen que chez le Sauvage. De plus, à en juger par l’étendue et la variété plus grande des facultés que présente le système nerveux, on peut conclure que l’homme civilisé a un système nerveux plus compliqué et plus hétérogène que l’homme incivilisé ; ce que démontre l’augmentation du rapport de son cerveau avec les ganglions subjacents (1). S’il fallait de nouveaux exemples, nous les trouverions chez les enfants. L’enfant de l’Européen a bien des points de ressemblance avec les races

(t) Par ces mots, l'auteur comprcml non-sciilcment les corps striés, les couches optiques, mais tous les centres moins volumineux situés au-dessous du cerveau, tels que ceux de la moelle allongée. (Trutl.).

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humaines inférieures; par exemple, l'aplalissemenl des ailes du nez, la dépression du dos du nez, l’écartement et la dilatation des narines, la forme des lèvres, l’absence du sinus frontal, la distance des yeux, et le petit volume des jambes. Le développement qui transforme ces traits en ceux de l’Européen adulte est une continuation du changement de l’homogène à l'hétérogène qui se manifeste pendant l’évolution de l’embryon ; tous les physiologistes le reconnaissent. Il en résulte que le développement qui a changé les traits des sauvages en traits des races civilisées est aussi une continuation du changement de l’homogène à l’hétérogène. La vérité de la seconde proposition que l’humanité dans son ensemble est devenue plus hétérogène, est trop évidente pour avoir besoin d’illustration. Il n’y a pas d’ouvrage d’ethnologie qui ne lui rende hommage par ses divisions et ses subdivisions. Lors môme que nous admettrions l’hypothèse que l’humanité est sortie de plusieurs souches distinctes, il serait encore vrai, la philologie le prouve, que des tribus, dilférenles aujourd’hui, sont sorties de la même souche ; et que la race dans son ensemble est beaucoup moins homogène qu’elle n’était autrefois. Ajoutez à cela que nous avons dans les Anglo-Américains la preuve d’une variété nouvelle formée en quelques générations et que, si nous en croyons les récits de certains observateurs, nous en aurons bientôt une nouvelle en Australie.

§ 122. Si, de l’humanité considérée dans ses formes individuelles, nous passons à l’humanité incarnée dans la société, nous trouvons des exemples encore plus nombreux de la loi générale. Le changement de l’homogène à l’hétérogène se manifeste aussi bien dans le progrès de la civilisation considérée comme tout, que dans le progrès de chaque tribu ou nation ; et il s’opère encore aujourd’hui avec une rapidité croissante.

Ainsi que nous le montrent les tribus barbares, la société dans sa forme primitive et inférieure est une agrégation homo-

Ut 00NNA18SABLE.

gène d’individus qui ont des facultés semblables et des fonctions semblables ; la seule dilférence trancbée de fonctions est celle qui accompagne la différence de seie. Tout homme est guerrier, chasseur, pêcheur, fabricant d’outils, maçon; toutes les femmes sont soumises aux mêmes labeurs; chaque famille se suffit à elle-même, et pourrait vivre isolée des autres, si elle n’avait à attaquer ou à se défendre. Cependant nous trouvons de très-bonne heure, dans l’évolution sociale, un commencement de différenciation entre les gouvernants et les gouvernési 11 semble que le premier progrès qui a groupé des familles errantes en tribus nomades soit marqué par l’apparition d’une sorte de fonction de commandement. L’autorité du plus fort s’impose à un corps de sauvages, comme dans une troupe d’animaux ou une bande d’écoliers. D’abord elle est vague, incertaine ; elle est partagée par d’autres individus qui jouissent d’une force peu inférieure, et elle n’entraine pas de différences dans les occupations ou la mnuière de vivre : le premier chef tue lui-même son gibier, fabrique ses armes, bâtit sa hutte, et ne diffère en rien, au point de vue économique, des autres membres de la tribu. Peu à peu, à mesure que la tribu marche dans la voie du progrès, le contraste entre les gouvernants et les gouvernés parait plus tranchée. Le pouvoir suprême devient héréditaire dans une famille ; le chef de cette famille cesse de pourvoir à ses propres besoins; il est servi par d'autres membres de la tribu, et il commence à ne s’occuper que de gouvernement. En même temps il se forme une autre espèce de gouvernement, coordonnée avec la première, le gouvernement de la Heligion.Touslesanciens témoignages, toutes les traditions prouvent que les premiers chefs étaient regardés comme des personnages divins. Les lois et les ordres qu'ils avaient donnés pendant leur vie étaient regardés comme sacrés après leur mort, et leurs successeurs, désormais considérés comme issus d’une origine divine, prêtaient à ces lois l’appui de leur puissance nouvelle ; ceux-ci, à leur tour, étaient promus au panthéon de la race, pour y recevoir les adorations et les prières

LA LOI O’ÊVOLDTION (SOITE)

à c6tc de leurs prédécesseurs. Le plus ancien de ces chefsdieux fut le dieu suprême, les autres furent des dieux subordonnés. Pendant des siècles, ces formes de gouvernement nées en même temps, le pouvoir civil et le pouvoir religieux, restèrènt étroitement unis. Durant une longue suite de générations, le roi continua à être le souverain-pontife, et le clergé se recruta dans la famille royale. Pendant longtemps la loi religieuse contint plus ou moins de règlements civils, et la loi civile reçut de la religion plus ou moins de sanction. Longtemps même chez les nations les plus avancées, ces deux puissances qui doivent se servir mutuellement de frein, ne furent pas séparées d’une manière absolue. 11 y a un autre pouvoir qui procède de la même origine que les deux autres et qui s’en est écarté peu à peu, c’est celui des manières et des usages d’étiquette. Tous les titres d’honneur sont dans l’origine les noms du roi-dieu; puis de Dieu et du roi; plus tard encore des personnes d’un rang élevé ; et enfin quelques-uns sont devenus usités d’homme à homme. Toutes les formes de compliments étaient d’abord des expressions de soumission de prisonniers à leur vainqueur, ou de sujets à leur maître, humain ou divin ; plus tard, on se servit de ces expressions pour se concilier les autorités subalternes, et l’on en vint à les employer peu à peu dans les relations ordinaires. Tous les modes de salutation étaient autrefois des inclinations devant le monarque et constituaient une torme de culte qu’on lui rendait après sa mort Puis on salua de même les autres membres de la race divine, et peu à peu certaines salutations appartinrent de droit à tout le monde (1). Ainsi, dès que la masse sociale originellement homogène se différencie et présente des gouvernants et gouvernés, les premiers se différencient de leur côté en religieux et séculiers, l’Église et l’État se constituent; et en même temps une nouvelle espèce de gouvernement, plus vague, qui règle nos relations quoti-

(1) Oo trouvera le détail de ces arfirmatiens daitsuu eHai intitulé Manners and Pathion.

LE CONNAISSABLE

dienncs, se cîiffétencie des deux autres, non sans s’incarner à sa façon, comme nous le voyons dans les institutions héraldiques. Chacune de ces espèces de gouvernement est ellemôme sujette à des différenciations successives. Dans le cours des siècles, il s’est développé, en Angleterre, par exemple, une organisation politique très-complexe composée d’un monarque, de ministres, de lords et de communes, avec les départements administratifs subordonnés, les cours de justice, le trésor public, etc., et dans les provinces, les administrations de communes, de comtés, de paroisses ou d’associations, toutes plus ou moins compliquées. A côté s’élève une organisation religieuse très-compliquée, avec ses fonctionnaires de tous grades, depuis les archevêques jusqu’aux sacristains, ses collèges, ses convocations, ses cours ecclésiastiques, etc.; et il faut compter aussi les sectes de jour en jour plus nombreuses, qui toutes ont leurs autorités générales et locales. En même temps il se développe un système très-complexe de coutumes, de manières, de modes temporaires imposées par la société tout entière, et servant à régler les transactions de moindre importance qui s’elfectucnl d’homme à homme en dehors de la sanction religieuse ou civile. De plus, il faut observer que cette hétérogénéité toujours croissante dans les fonctions gouvernementales de chaque nation, s’accompagne d’une hétérogénéité croissante dans les fonctions gouvernementales des diverses nations ; toutes les nations en effet sont plus ou moins différentes par leur système de politique et de législation, par leurs croyances et leurs institutions religieuses, par les coutumes et les usages de cérémonies auxquelles elles se soumettent.

En même temps il s’est fait une seconde différenciation d’une espèce particulière; à savoir celle qui a séparé la masse de la société en classes ou ordres de travailleurs. Tandis que la classe gouvernante subissait le développement complexe dont nou> venons de donner le détail, la classe gouvernée en subissait un également complexe qui avait pour résultat la division miou-

LA LOI D’ÉVOLUTION (SUITE)

lieuse du travail que l'on admire chez lesnaliuus civilisées. Il n’est pas nécessaire de suivre ce progrès depuis ses premiers pas jusqu’à l’établissement des castes dans l’Orient et des corporalions en Europe, jusqu’à l’organisation savante des producteurs et des distributeurs, telle que nous la voyons chez nous. L’économie politique a déjà depuis longtemps montré que le point de départ de l’évolution est une tribu dont les membres accomplissent tous les mêmes actions, chacun pour soi, et le point d’arrivée une communauté dont les membres accomplissent chacun des actions différentes, les uns pour les autres; elle a en outre indiqué les changements par lesquels le producteur solitaire d’une marchandise se transforme en un système de producteurs, qui, unis sous un maître, jouent chacun un rôle différent dans la production de cette marchandise. Mais ce progrès de l’homogène à l’hétérogène dans l’organisation industrielle de la société nous offre d’autres phases d’un plus haut intérêt. Longtemps après que le progrès qui a divisé le travail entre diverses classes d’ouvriers s’est opéré, il n’y a point encore de division du travail entre les parties profondément séparées de la société, ou il ne s’en est établi qu’une très-faible. La nation reste relativement homogène, en ce que dans chaque région on se livre aux mêmes travaux. Mais quand les routes et les autres moyens de transport se multiplient et deviennent excellents, les diverses régions commencent à prendre des fonctions différentes et à se lier par une dépendance réciproque. Les manufactures de calicot se localisent dans une région, celles des laines dans une autre; la soie se produit ici, la dentelle là, les bas en un lieu, les chaussures en un autre ; la poterie, la quincaillerie, la coutellerie se concentrent dans des villes spéciales; et en définitive chaque localité se développe plus ou moins en se distinguant des autres par l’occupation principale à laquelle se livre sa population. Ce n’csl pas seulement au sein d’une même nation que l’on voit se faire cette division du travail, c’est entre des nations différentes. L’échange de marchandises que la liberté du

SPESCEt. 24

LB COHNAlSSàBLE.

commerce promet d’accrollre dans de si grandes proportions, aura en déflnitive l’elTet de spécialiser plus ou moins l'industrie de chaque peuple. En sorte que le progrès commençant à une tribu barbare, presque, sinon tout à fait, homogène dans les fonctions de ses membres, marche vers une agrégation économique de toute la race, devenant toujours plus hétérogène au point de vue des fonctions distinctes adoptées par les diverses nations, des fonctions distinctes adoptées par les divisions locales de chaque nation, des fonctions distinctes adoptées par diverses espèces de fabricants et de commerçants dans chaque ville, et des fonctions distinctes adoptées par les ouvriers unis pour la production de chaque marchandise.

§ 123. L’évolution de l'organisme social n’est pas seule à donner un bel exemple de la loi ; tous les produits de la pensée et de l’activité humaine la manifestent clairement, qu’ils soient abstraits ou concrets, réels ou idéaux. Prenons d’abord le langage.

la forme la plus inférieure du langage est l’exclamation, qui exprime avec un seul son toute une idée. Rien ne prouve que le langage humain ait jamais été composé exclusivement d’eiclnraations, et qn’alors, n’ayant qu’une seule partie du discours, il ait été homogène. Mais il est reconnu qu’on peut suivre le langage presque à une période où il ne se compose que de noms et de verbes. Nous trouvons un changement de l’homogène à l’hétérogène, dans la multiplication graduelle des parties du discours avec les matériaux fournis par les noms et les verbes, dans la différenciation progressive des verbes en actifs et passifs, des noms en abstraits et concrets, dans la distinction du mode, du temps, de la personne, du nombre et du cas, dans la formation des verbes auxiliaires, des adjectifs, des adverbes, des pronoms, des prépositions, des articles, dans la divergence de ces ordres, genres, espèces, et variétés des parties du discours par lesquelles les races civilisées expriment des différences de sens très-délicates. Nous remar-

LA LOI d’évolution (sUITE).

querons en passant que la langue anglaise doit sa supériorité surtout à ce qu’elle a poussé cette subdivision des fonctions plus loin et plus rigoureusement que toutes les autres. Il y a un autre point de vue sous lequel nous pouvons suivre le développement du langage, c’est la différenciation des mots, de sens congénère. La philologie a découvert, il y a longtemps, que dans toutes les langues on peut grouper les mots en familles dérivées d’un ancêtre commun. Un nom primitif, appliqué d’abord indistinctementà toute une classe vasteet mal définie de choses ou d’actions, subit bientôt des modifications qui expriment les principales divisions de la classe. Ces divers noms sortant d’une racine primitive deviennent eux-mêmes les parents d’autres noms encore plus modiQés. De plus, nous avons aujourd’hui des moyens systématiques dq composer des dérivés et de combiner des mots poqr exprimer des distinctions encore plus délicates; et, grâce à çes facilités, il s’qst formé une tribu de mots si hétérogènes par le son et le seps, qu’à moins d’être initié à leur origine on ne pourrait pas croire qu’ils dérivent d’un même nom. En pi^nae temps, d'autres tribus se sont développées sur d’autres racines, en sorte que nous .avons une langue de plus de six mille mots différents, signifiant tout autant d’objets, de qualités, d’actes différents, il y a pourtant encore pour le langage une autre façon d’aller de l’homogène à l’hétérogène, c’est la multiplication des langues. Que, d’après Max Millier et Bunsen, toutes les langues aient poussé sur un tronc commun, ou que, d’après d’autres philologues, ce soit sur deux ou plusieurs troncs, il est évident que puisque de grandes familles de langues, comme la famille indo-européenne, descendent d’un même ancêtre, elles ont dit devenir différentes par l’effet d’une divergence progressive et continue. La dispersion qui a produit une différenciation des races a simultanément produit une différenciation de leurs langues : nous en trouvons d’ailleurs la preuve chez toutes les nations dans les particularités de dialectes propres aux divers cantons. Ainsi, le progrès du langage obéit à la loi générale,

LE CONNAISSABLE

à la fois dans l'évolution des langues, dans celle des familles des mots, et dans celle des parties du discours.

En passant du langage parlé au langage écrit, nous rencontrons plusieurs ordres de faits qui ont tous le même sens. Le langage écrit est de même race que la peinture et la sculpture; tous trois sont des accessoires de l’architeeture, et se rattachent directement à la forme primitive de gouvernement, la forme théocratique. Je me borne à noter en passant le fait que des races sauvages, comme par exemple les Australiens et les tribus du sud de l’Afrique, peignent des personnages et des événements sur les murs de souterrains qui sont probablement regardés comme des lieux sacrés, et je passe aux Égyptiens. Chez les Égyptiens, comme chez les Assyriens, les peintures murales servaient à décorer le temple du dieu et le palais du roi (qui dans le principe ne faisaient qu’un) ; et à ce titre elles étaient des fonctions gouvernementales au même sens que les pompes politiques et les fêtes religieuses. De plus, elles furent des fonctions gouvernementales en ce qu’elles représentaient le culte du dieu, les triomphes du roi-dieu, la soumission de ses sujets et la punition des rebelles. Elles étaient encore des fonctions gouvernementales en ce qu’elles étaient les produits d’un art révéré par le peuple comme un mystère sacré. L’usage de ces représentations illustrées a donné naissance à un autre usage qui n’en est qu’une légère modification, l’hiéroglyphique, encore pratiquée chez les Mexicains à l’époque de la découverte du Mexique. On simplifiait l’une après l’autre les figures les plus familières de ces peintures, en employant des abréviations analogues à celles qui sont en usage dans notre langue écrite et parlée ; et enfin il se forma un système de symboles dont la plupart n’avaient qu’une ressemblance éloignée avec les choses qu’ils représentaient. Ce qui prouve que les hiéroglyphes égyptiens ont cette origine, c’est que l’hiéroglyphique des Mexicains a donné naissance à une famille analogue de formes idéographiques; et chez les Mexicains comme chez les Égyptiens ces formes se sont différenciées

LA LOI O’ÊVOLimON (sCITE). 373

pour donner l’écriture kuriologique ou imitative et l’écriture tropique ou symbolique : toutefois, on les employait ensemble dans le même tableau. En Égypte, la langue écrite subit une nouvelle dilTérenciation; il en est résulté l’écriture hiératique et Yépistolographique ou enchorique, qui dérivent l’une et l’autre de l’hiéroglyphique originelle. A la même époque nous trouvons pour les noms propres, qui ne pouvaient s’exprimer autrement, l’emploi des symboles phonétiques; cl quoique l’on assure que les Égyptiens n’ont jamais possédé une écriture alphabétique complète, on ne peut guère douter que les symboles phonétiques qu’ils employaient à l’occasion pour aider leurs symboles idéographiques, ne fussent les germes d’une écriture alphabétique. Une fois distincte de l’hiéroglyphique, l’écriture alphabétique subit elle-même des différences nombreuses ; les alphabets se multiplièrent : on peut encore reconnaître entre la plupart des alphabets plus ou moins de rapports. Maintenant chaque nation civilisée possède, pour représenter une série de sons, plusieurs séries de signes écrits destinés à différents emplois. Enfin, une différenciation encore plus remarquable a produit l’imprimerie, qui, d’uniforme qu’elle était d’abord, est devenue multiforme.

§ 12ti. Tandis que le langage écrit traversait les premières périodes de son développement, la décoration murale qui lui avait donné naissance, se différenciant à son tour, produisait la peinture et la sculpture. Les dieux, les rois, les hommes, les animaux, représentés sur les murs, étaient accusés par des lignes entaillées et colorées. Dans la plupart des cas, ces lignes avaient une telle profondeur, les objets qu’elles circonscrivaient étaient si bien arrondis, et leurs parties principales étaient si saillantes, qu’ils formaient une sorte d’ouvrage inter médiaire à l’intaille et au bas-relief. Dans d’autres cas, nous voyons encore un progrès; les espaces en saillie qui séparent les figures sont emportés par le ciseau, et les figures sont colorées chacune de sa couleur propre, c’est un bas-relief

LE COKNAISSIDLE.

peint. On peut voir à Sydenham des restaurations d’architecture assyrienne où ce style est porté à une grande perfection. Les personnes et les choses qui y sont représentées sont grossièrement peintes, mais elles sont fouillées avec plus de vérité et avec plus de détail; les lions et les taureaux ailés des angles des portes se rapprochent beaucoup des figures complètement sculptées, mais ils sont encore peints et font corps avec la bâtisse. Tandis que les Assyriens ont peu cherché, s’ils l’ont jamais fait, à produire une vraie statue, nous pouvons suivre dans l’art égyptien la gradation par laquelle une figure sculptée se sépare du mur. Il suffit d’une promenade au British Muséum pour s’en conviiincre : on y a l’occasion de constater les marques certaines qui prouvent que les statues indépendantes tirent leur origine du bas-relief; en effet, presque toutes les statues présentent le genre d’union des membres et du corps qui fait le caractère du bas-relief, et elles ont le dos uni de la tête aux pieds à un bloc qui représente la muraille à laquelle tenait le bas-relief. La Grèce a reproduit les grands traits de ce progrès. De même qu’en Égypte et en Assyrie, les arts jumeaux, la peinture et la sculpluie, étaient d’abord unis l'un avec l’autre et avec leur mère, l’architecture, ils étaient les auxiliaires de la religion et du gouvernement. Sur les frises des temples grecs, nous voyons des bas-reliefs peints représentant des sacrifices, des batailles, des processions, des jeux, tous en quelque sorte religieux. Sur le fronton nous voyons des figures plus ou moins unies au tympan et représentant les triomphes des dieux ou des héros. Même quand nous arrivons aux statues définitivement détachées des bfttiments auxquels biles âppai^ tiennent, nous les trouvons encore peintes, et ce n’est que dans la dernière période de la civilisation grecque que la dilférenciation delà sculpture d’avec la peinture semble achevée. Nous pouvons retrouver une évolution analogue dans l’art chrétien. Toutes les peintures et sculptures primitives dans l’Europe entière étalent des sujets religieux représentant des Christs, des crucifixions, des Vierges, des saintes Familles, des ApiMres,

tA LOI D’ÉVOLUTION (SUITE).

des saints. Elles faisaient partie intégrante de l’architecture d’église, et servaient de moyens pour stimuler le zèle religieux, comme aujourd’hui encore dans les pays catholiques. Ajoutons que les premières sculptures du Christ en croix, de Vierges, de saints, étaient peintes; et nous n’avons qu’à nous rappeler les madones et les crucifix peints, si nombreux dans les églises et sur les routes du continent, pour comprendre le fait significatif que la peinture et la sculpture sont encore étroitement attachées à leur mère. Alors môme que la sculpture chrétienne fut bien nettement différenciée de la peinture, elle resta religieuse et gouvernementale dans ses sujets; on sculpta des tombeaux pour les églises et des statues pour les rois; de son côté la peinture, quand elle ne se consacrait pas à un intérêt purement ecclésiastique, servait à la décoration des palais, et lorsqu’elle ne représentait pas des personnages royaux, elle était presque exclusivement employée à reproduire des légendes sacrées. Ce n’est que dans ces derniers temps que la peinture et la sculpture sont devenues des arts entièrement séculiers. Ce n’est que dans les derniers siècles que la peinture s’est divisée en genres, dits peinture d’histoirev de paysage, de marine, d’architecture, de genre, d’animaux, de nature morte, etc., et que la sculpture est devenue hétérogène par rapport à la variété des sujets réels ou imaginaires qu’elle traite.

Quelque étrange que cela paraisse, il n’en est pas moins vrai que toutes les formes du langage écrit, de la peinture et de la sculpture, ont leur raison commune dans les décorations politico-religieuses des temples et des palais des anciens. Le buste posé sur une console, le paysage accroché au mur, le numéro du Times déployé sur une table, n’ont sans doute aucune ressemblance, mais ils ont tous une lointaine parenté, non-seulement dans leur nature, mais dans leur origine. Le marteau de bronze sculpté que le facteur vient de soulever, n’est pas seulement parent des gravures sur bois de VUlustrated London News que ce facteur distribue, mais aussi des caractères de bilkt-doux qui les accompagnent. Les vitraux et le

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livre de prières sur lequel ils laissent filtrer la lunrière sont de môme famille. Les effigies de nos pièces de monnaie, les enseignes des boutiques, les figures qui illustrent nos livres, les armoiries peintes sur les panneaux des voitures, les placards aflichés à l’intérieur des omnibus, sont comme les poupées, les livres-bleus et les papiers tentures, des descendants directs des grossières sculptures peintes que les Égyptiens consacraient à la gloire et au culte de leurs rois-dieux. 11 n’y a peut-être pas d’exemple qui montre d’une manière plus nette la multiplicité et l’hétérogénéité des produits qui peuvent naître, dans le cours des temps, par suite des différenciations successives, d’une souche commune.

Avant de passer à un autre ordre de faits, nous remarquerons que l’évolution de l’homogène à l’hétérogène se manifeste non-seulement par la séparation qui détache la peinture et la sculpture de l’architecture, par celle de la peinture et de la sculpture elles-mêmes, et par la plus grande variété des sujets qu’elles traitent, mais aussi par la composition de chaque ouvrage. Une peinture ou une statue moderne est d’une nature beaucoup plus hétérogène qu'une peinture ou une statue antiques. Un bas-relief peint d’Égypte montre toutes ses figur&s sur un plan, c’est-à-dire à la môme distance de l'œil; il est donc moins hétérogène qu’une peinture qui nous les représente à des distances différentes. Elle nous montre tous ces objets sous la même lumière, elle est donc moins hétérogène qu’une peinture qui montre plusieurs objets différents et des parties difTérentes (le chaque objet recevant des quantités difTérentes de lumière. Elle ne fait guère usage que des couleurs primitives en leur conservant toute leur intensité, elle est donc moins hétérogène qu’unepeinturequi, n’employantles couleurs primitivesqu’avec modération, introduit une variété infinie de teintes intermédiaires, d’une composition hétérogène et différant entre elles nonseulement parla qualité mais par l'intensité. Déplus, nous trouvons dans les œuvres d’art primitives une grande uniformité de conception. Le môme arrangement de figures se reproduit par-

LA LOI O’ÊYOLDTION (SUITE)

tout; partout les mêmes actions, les mêmes poses, les mêmes traits, les mêmes habits. En Égypte, les modes de représentations avaient une telle fixité qu’il était sacrilège d’introduire une nouveauté; et même ce n’était que comme conséquence d’un mode immuable de représentation qu'un système d’hiéroglyphique pouvait devenir possible. Les bas-reliefs assyriens nous offrent des caractères analogues. Les dieux, les rois et leur suite, les figures et les animaux ailés, s’y montrent toujours dans les mêmes postures, armés des mêmes instruments, occupés aux mêmes choses, avec la même expression ou le même manque d’expression sur le visage. Si l’artiste a introduit un bouquet de palmiers, tous les arbres ont la même hauteur, le même nombre de feuilles, et sont à égale distance les uns des autres; s’il a imité l’eau, il a fait toutes les vagues pareilles, et s’il y a mis des poissons, ils sont tous de la même espèce et sur la même ligne à la surface. Les barbes des rois, des dieux, des ligures ailées, sont partout les mêmes ; les crinières des lions se ressemblent; il en est de même de celles des chevaux. Les cheveux sont partout frisés de la même manière. La barbe du roi a une construction architecturale; elle se compose de rangs de boucles uniformes alternant avec d’autres rangs tordus disposés transversalement, et arrangés avec une régularité parfaite. La touffe qui termine la queue des taureaux est représentée exactement de la même manière. Sans chercher dans l’art chrétien primitif des faits analogues, visibles encore, quoique moins frappants, il suffira, pour que le progrès dans l’hétérogénéité devienne assez évident, de rappeler que dans les peintures de nos jours la composition offre des variations infinies; que les attitudes, les visages, les expressions diflèrent; que les objets secondaires ont des volumes, des formes, des positions, des compositions différentes; et enfin que les détails présentent un contraste plus ou moins marqué. Voilà une statue égyptienne assise roide et droite, sur un bloc, les mains sur les genoux, les doigts étendus et parallèles, les yeux regardant droit devant eux, les deux

LE CONNAISSABLE

côtés parfaitement symétriques dans chaque détail; coniparez-la à une statue de la belle période grecque ou de l’art moderne ; tous trouvez dans celle-ci que rieu n’est disposé symétriquement, soit que l’on considère la tête, le corps, les membres, l’arrangement des cheveus, des habits, des accessoires, ou les rapports avec les objets voisins; c’est un exemple éclatant du passage de l’homogène à l’hétérogène.

§ 125. L’origine coordonnée et la différenciation graduelle de la poésie, de la musique et de la danse, nous offre une autre série d’exemples. Le rhythme dans le discours, le rhythme dans le son, et le rhythme dans le mouvement, étaient au commencement des parties de la même chose, et ne sont devenus dès choses séparées que dans la suite des temps. Chez les tribus encore barbares nous les trouvons encore réunies. Les sauvages accompagnent leurs danses par des cbanis monotones en battant des mains et en frappant sur des instruments grossiers ; ils mettent de la mesure dans les mouvements, dans les mots, dans le ton; et toute la cérémonie qui se rapporte habituellement à la guerre ou au sacrifice a un caractère politique. Nous retrouvons dans les plus anciens témoins des races historiques ces trois formes d’action cadencée unies dans les fêtes religieuses. Nous lisons dans les écrits hébr.ilques que l’on chantait l’hymme triomphal composé par Moïse sur la défaite des Égyptiens, avec accompagnement de danses et de tymbales. Les Israélites ch.intèrent et dansèrent « à l’inauguration du veau d’or. On admet que le culte du veau d'or était une réminiscence d’Apis et de ses mptères, et il est probable que la danse devant le veau d’or était la reproduction de celles des Égyptiens dans ces occasions. » 11 y avait une danse annuelle à Siloé à la fête religieuse; et David dansa devant l’arche. On retrouve partout la même chose en Grèce : on y voit en effet que le chant et la représentation mimique qui l’accompagne se rapportent à la vie du dieu et & ses aventures. Il est probable qu’il en était de même dans les autres pays. Les

LA LOI d'évolution (SüITe). S79

danses de Sparte s’accompagnaient d’hymnes et de chânts; et en général les Grecs n’avaient « pas de fêtes, pas d'âssembléës religieuses qui ne fussent accompagnées de chants et de danses. » Les unes et les autres étaient des formes de culte en usage devant les autels. Les Romains avaient aussi des danses sacrées, au nombre desquelles étaient les Salies et les Lupercales. Dans les pays chrétiens et môme dans des temps rclativemeht récents , comme à Limoges, le peuple dansait dans le chœur en l’honneur d’un saint. Ce fut d’abord en Grèce que Ces arts autrefois unis se séparèrent et perdirent leur caraclère religieux. C’est probablement des danses religieuses et guerrières, dont celles des Corybantes nous offrent un exemple, que proviennent les danses guerrières proprement dites; il y en avait de plusieurs sortes; c’est de là que sont sorties les danses profanes. En même temps la musique et la poésie encore unies se séparèrent de la dansé. Les premiers poèmes grecs étaient religieux; on ne les récitait pas, on les chantait; d’abord le chant du poète était accompagné des danses du chœur, plus tard il s’en affrancbiL Plus lard encore la poésie se divisa en deux genres, l’épique elle lyrique, quand on prit l’habitude de chanter les poèmes lyriques et de réciter leè poèmes épiquc.s. C’est alors que naquit la poésie proprement dite. Pendant ce temps les instruments de musique s’étaient multipliés, et l’on peut présumer que ce fut alors que la musique se sépara des poèmes. La poésie et la musique commencèrent à prendre d’autres formes que la forme religieuse. L’histoire des temps et des peuples modernes nous offre des faits de rtiêrtie signitlcation; tels étaient par exemple nos anciens ménestrels, qui chantaient sur la harpe des rééits héroïques versifiés et mife en musique par eux-mémes; unissant ainsi les fonctions séparées aujourd’hui de poète, de compositeur, de chanteur, d’instrumentiste. Il n’est pas besoin d’autres exemples, on voit que la danse, la poésie et la musique ont une origine commune et se sont différenciées graduellement.

LE CONNAISSABLE

Le progrès de l’homogène à l'hétérogène ne se manifeste pas seulement par la séparation qui isole ces arts les uns des autres et les détache de la religion, il se montre aussi dans les dilTérenciations multipliées que chacun d’eux subit parla suite.

N’insistons pas sur les espèces sans nombre de danses qui ont été en usage dans la suite des siècles; n’employons pas notre temps à détailler les progrès de la poésie, tels qu’ils s’opèrent par le développement des diverses formes du mètre, de la rime, et de l’organisation générale ; bornons notre attention à la musique et prcnons-la pour type de ce groupe. Ainsi que le prétend Burney, et que nous le révèlent les coutumes des races qui sont encore aujourd’hui à l’état de barbarie, les premiers instruments de musique étaient sans doute des instruments de percussion, des baguettes, des calebasses, des tam-tams, et l’on ne s’en servait que pour indiquer la mesure de la danse ; cette répétition constante du même son nous offre l’état le plus homogène de la musique. Les Égyptiens eurent une lyre à trois cordes. La première lyre des Grecs en eut quatre; c’était le tétraeborde. Au bout de quelques siècles elle en eut .«ept et même huit. Il fallut mille ans pour arriver au « grand système » de la double octave. Tous ces changements introduisirent naturellement une grande hétérogénéité dans la mélodie. En même temps on commença à faire usage de différents modes, le dorien, l’ionien, le phrygien, l’éolien et le lydien, qui correspondaient à nos clefs : il y en eut jusqu’à quinze. Jusqu’ici cependant la mesure de la musique présentait peu d’hétérogénéité. La musique instrumentale n’était durant celte période que l’accompagnement de la musique vocale, et celle-ci restait complètement subordonnée aux paroles. Le chanteur était en même temps poète, il chantait scs compositions et réglait la longueur de ses notes sur le mètre de ses vers; il en devait résulter inévitablement une mélodie uniforme et fatigante que, selon Burney, « nulle ressource de la mélodie ne pouvait déguiser ». Manquant du rhythme compliqué dû aux mesures égales et aux notes inégales que nous em-

LA LOI D'ÊTOLUTION (sUITE).

ployons, le seul qu’on eût résultait de la quantité des syllabes et devait être relativement monotone. En outre, le chant n’était alors qu’un récitatif, et se différenciait bien moins nettement du langage ordinaire que notre chant moderne. Néanmoins, si l’on tient compte de la portée étendue des notes en usage, de la variété des modes, des variations accidentelles de mesure qui dépendaient du changement du mètre, et de la multiplication des instruments, on voit que la musique atteignit à la fln de la civilisation grecque une hétérogénéité considérable, non pas sans doute si on la compare à notre musique, mais à celle qui l’avait précédée. Jusqu’ici il n’y avait que de la mélodie, l’harmonie était inconnue. Ce ne fut que lorsque la musique d’église chez les chrétiens eut atteint quelque développement, que l’on vit s’établir la musique à parties, par l’effet d’une différenciation qui nous échappe. Il est difficile de concevoir, à priori, comment on a pu passer de la mélodie à l’harmonie autrement que par un bond brusque, mais on ne peut douter que ce passge n’ait eu lieu. Ce qui a pu le préparer, ce fut l’emploi de deux chœurs chantant alternativement le même air. Plus lard, l’usage s’établit (peut-être par suite d’une erreur) que le second chœur commençât avant que le premier eût fini, cela produisit une fugue. Il n’est pas improbable qu’avec les airs simples aloi's en usage, une fugue en partie harmonieuse ait pu avoir cette origine; une fugue qui n’était harmonieuse que dans une très-petite partie flattait l’oreille, à cette époque, comme, le prouvent les exemples conservés jusqu’ici. L'idée une fois donnée, la composition des airs produisant l’harmonie des fugues se serait développée naturellement, en quelque sorte, à la façon dont la fugue était sortie des chœurs alternants. De la fugue à la musique concertée de deux, trois, quatre parties et plus. In transition était facile. Sans indiquer en détail l’accroissement de complexité qui résultadc l’introduction des notes de diverses longueurs, de la multiplication des clefs, de l’emploi des accessoires, des variétés de temps, des modulations, etc., il suffira de mettre la musique telle

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qu’elle est aujourd’hui, en regard de ce qu'elle était autrefois pour voir le progrès immense qu'elle a fait du côté de l’hétérogénéité. Il suffit d’embrasser la musique dans son ensemble, d’en énumérer les divers genres et espèces, d’en considérer les divisions en musique vocale, instrumentale et mixte, et les subdivisions en musique à différentes voix et à différents instruments, d’observer les diverses formes de musique sacrée, depuis le simple hymne, le chant, le canon, le motet, l'antienne, etc., jusqu'à l’oratorio, et les formes de musique profane plus nombreuses encore, depuis la ballade jusqu’à la sérénade, depuis le solo instrumental jusqu’à la symphonie. On découvre aussi le même progrès en comparant un morceau de musique primitive avec un morceau de musique moderne, ne fùt-ce qu’une romance au piano; nous trouvons que ce dernier est très-hétérogène non-seulement par la variété que lui donnent l’élévation et la longueur des notes, le nombre des notes différentes qui résonnent au même instant en compagnie de la voix, et les variations de la force avec laquelle elles sont dominées par l’instrument et le chant, mais aussi par les changements de clef, de temps, de timbre de la voix, et par beaucoup d’autres modifications d’expression. D’un autre côté, il y a entre l’hétérogénéité de l’ancien chant de danse monotone et celle d’un grand opéra de nos jours, avec les complications infinies de l’orchestre cl les innombrables combinaisons des voix, un contraste si grand qu’on peut à peine croire que le premier ait été l’ancétre du second.

§ 126. S’il le fallait, on pourrait citer d’autres preuves. En remontant aux premiers temps, nous voyons que les gestes du roi-dieu étaient chantés et représentés en pantomimes avec des danses autour de l’autel; plus lard on les raconta en caractères peints sur les murs des temples et des palais, et l'on produisit ainsi une espèce de littérature grossière dont nous pouvons suivre le développement à travers des phases diverses. Par exemple, dans les Écritures des Hébreux, nous Irou-

LA LOI D’éVOLCTIUN (SCITe). 388

vons réunies dans un même livre la théologie, la cosmogonie, rhisloirc, la biographie, la loi civile, la morale et la poésie. Dans une autre phase, dont VlHade nous offre un monument, nous voyons les éléments religieux , guerriers, historiques, épiques, dramatiques et lyriques mêlés de la même manière. Enfin, de nos jours, le développement hétérogène de la littérature nous offre des divisions et des subdivisions si nombreuses et si variées qu’elles défient toute classification. Nous pourrions encore suivre l’évolution de la ‘science, en commençant à cette période où elle n’était pas encore distincte de l’Art, et subissait avec l’art les lois de la religion, en passant ensuite à la période où les sciences étaient encore si peu nombreuses et si rudimentaires qu’elles pouvaient être étudiées simultanément par les mêmes philosophes, pour arriver enfin à l'époque où les genres et les espèces de sciences sont devenus si nombreux que bien peu de personnes peuvent les énumérer tous, que nul ne peut embrasser un genre dans son entier. Nous pourrions aussi invoquer en témoignage le développement de l’architecture, du drame, de l’habillement. Mais le lecteur doit être déjà las de toutes ces illustrations, et d’ailleurs j’ai tenu complètement ma promesse. Je crois avoir mis hors de doute que le principe dans lequel les physiologistes allemands ont découvert une loi du développement organique, est une loi de tout développement. Le progrès du simple au complexe à travers une série de didérenciations successives se manifeste dans les premiers changements de l’Univers auxquels le raisonnement nous conduit, et dans les premiers changements que l’on peut établir inductivement; il se manifeste dans l’évolution géologique et météorologique de la Terre, et dans celle de chacun des organismes qui en peuplent la surface; il se manifeste dans l’évolution de l’humanité, soit qu’on la considère chez l'individu civilisé, soit dans les groupes de races; il se manifeste par l’évolution delà société au triple pointdevue de ses institutions politiques, religieuses et économiques ; il se manifeste enfin dans l’évolution de ces innombra-;

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bics produits abstraits ou concrctsde l’activité humaine parmi lesquels se meut la société. Depuis le passé le plus reculé que la science puisse atteindre jusqu’aux nouveautés d’hier, te trait essentiel de l'évolution, c’est la transformation de l’homogène en hétérogène.

§ 127. La formule que nous avons trouvée dans le dernier chapitre a donc besoin d’étre complétée. Il est vrai que l’évolution présente tout d’abord un changement d’une forme moins cohérente en une forme plus cohérente, conséquence d’une dissipation de mouvement et «l’une intégration de matière; mais il n'y a là qu’une partie de la vérité. En même temps que 1e passage de l’incohérent au cohérent, il y a un passage de l’uniforme au multiforme. II en est ainsi du moins partout où l’évolution est composée, c’est-à-dire dans l’immense majorité des cas. Tandis qu’il se fait une concentration progressive de l’agrégat, soit par un rapprochement plus intime de la matière dans ses limites, soit par l’annexion d’une plus grande quantité de matière, soit par les deux procédés, et tandis que les parties plus ou moins distinctes qui résultent de la division et de la subdivision de l’agrégat se contractent chacune de son côté, ces parties deviennent dissemblables — dissemblables par le volume, la forme, la structure, la composition, par plusieurs de ces caractères ou par tous, La même opération se montre dans l’ensemble et dans les parties. L'ensemble va s’intégrant et se différenciant des autres ensembles; et chaque partie de l’ensemble s’intégre en môme temps qu’elle se dilférencie des autres.

La conception de l’évolution doit donc unir ces caractères. Telle que nous la comprenons maintenant, l’évolution peut se définir un changement d’une homogénéité incohérente en une hétérogénéité cohérente, à la suite de la dissipation du mouvement eide l’intégration de la matière.

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