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CHAPITRE XVI

LA LOI D ÉVOLUTION (suite).

§ 128. La généralisalion qui résume le chapitre dernier exprime-l-elle toute la vérité? Cornpreud-clle tous les caractères de révolution, exclut-elle toute autre chose? Embrasset-elle tous les phénomènes de redislribulion secondaire de révolution composée; et en môme temps laisse-t-elle en dehors tous les autres phénomènes ? Ni l’un, ni l’autre; l’examen critique des faits va nous le montrer.

Dans toute maladie locale il y a des changements, du moins hétérogène au plus hétérogène, qui ne rentrent pas dans ce que nous appelons évolution. Quand une partie du corps devient le siège d’une production morbide, elle manifeste une différenciation nouvelle. La question n’est pas de savoir si cette production morbide est ou n’est pas plus hétérogène que les tissus au sein desquels elle se forme, mais si l’organisme, considéré comme un tout, est ou n’est pas rendu plus hétérogène par l’addition d’une partie qui ne ressemble à aucune de celles qui existaient auparavant, par la forme, par la composition ou par l’une et l’autre à la fois. A cette question il n’y a qu’une réponse possible, l’affirmative. De plus, on peut soutenir que les premiers degrés de décomposition dans un corps mort impliquent un .accroissement d’hétérogénéité ; si l’on suppose que les ch.angemen|s chimiques eommenrent dans quelques

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parties plus tôt que dans d’antres, ce qui arrive habituellement, qu’ils affectent differents tissus de différentes manières, ainsi que cela doit Être; il semble qu’on ne puisse se dispenser d’admettre que le corps entier, composé de parties indécoraposées et départies décomposées de diverses façons et à divers degrés, est devenu plus hétérogène qu’il n’était. Si le résultat définitif est une homogénéité plus grande, le résultat immédiat est le contraire. Et pourtant ce résultat immédiat n’est certainement pas l’évolution. Nous rencontrons des cas analogues dans les désastres et les désordres de la société. Une rébellion qui, tout en laissant en repos plusieurs provinces, se manifeste ici par des sociétés secrètes, là par des démonstrations publiques, ailleurs par de véritables combats, rend nécessairement la société plus hétér ogène. Lorsqu’une disette amène un dérangement dans'les affaires commerciales, avec son cortège de banqueroutes successives, de fermetures d'ateliers, de chômage, d’émeutes, d’incendies, si une grande partie de la communauté conserve son organisation ordinaire et présente les phénomènes habituels, les phénomènes nouveaux qui résultent de la disette doivent être considérés comme ajoutant à la complexité qui existait déjà. Mais ces changements sont bien loin de constituer une évolution plus avancée, ce sont plutôt des degrés qui conduisent à la dissolution.

On voit que la définition que nous avons donnée à la fin de notre dernier chapitre est imparfaite. Puisque les changements dont je viens de parler rentrent dans la formule telle que je l’ai donnée, malgré les différences frappantes qui les séparent des autres, il faut que nous ayons négligé d’y introduire une distinction qui les en exclue. Nous allons y pourvoir.

§ 129. Tout en étant un changement de l’homogène à l'hétérogène, l’évolution est un changement de l’indéfini au défini. A côté d’un progrès allant de la simplicité à la Complexité, il se fait un progrès delà confusion à l’ordre, d’un arrangement indéterminé à un déterminé. Le développement, de quelque

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espèce qu’il soit, présente non-seiilemeiit une multiplication de parties disserahlabies, mais un accroissement dans la netteté avec laquelle ces parties se distinguent les unes des autres. Yoiià ia distinction qui nous manquaiti Pour le premier il sut-' Ara de reprendre les cas que nous avons cités plus haut. Les changements qui constituent la maladie n’ont pas ce caractère déleriiiiiié quant nu lieu^ à l’étendue, n In configuration, que. présentent les changements qui constituent te développement. Quoique certains produits morbides soient plus communs dans quelques parties du corps que dans d’autres (par exemple, les verrues aux mains, le cancer au sein, le tubercule dans les poumons), ils ne sont pourtant pas bornés à ces parties ; et quand on les y rencontre on voit que les positions respectives qu'ils occupent ne sont pas aussi précises que celles des jiarties environnantes. Leur volume est entièrement variable : ils ne gardent pas, ainsi que les organes, une proportion constante avec le corps. Leurs formes sont aussi moins spécifiques que les formes organiques. Leur structure est très-confuse. En somme ils sont indéfinis dans tous leurs caractères. On peut reconnaître la même particularité dans la décomposition. L’état d’indétermination et d’amorphisme, auquel un corps mort est finalement ramené, est le but auquel tendent dès le commencement les altérations qui caractérisent la putréfaction. La destruction progressive des composés organiques affecte la structure des éléments et les rend moins distincts. Des parties qui ont subi le plus de dégâts, on passe par une transition graduelle à celles qui en ont le moins soufl'ert. Peu à peu les caractères d’organisation, auparavant si nets, disparaissent. Il eh est de même des changements sociaux d’une espèce anormale. La désaffection qui sert de point de départ à l’explosion d'un mouvement politique, implique un relâchement des liens de la hiérarchie sociale. L’agitation grandissant, dos assemblées révolutionnaires se forment, et les rangs auparavant séparés se confondent. Des actes d'insnbordihation détruisent les limites prescrites à la conduite des iu-

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dividus, et tendent à effacer les lignes de démarcation qui séparaient les dépositaires de l’autorité d'avec les subordonné s. En môme temps, l’arrêt des affaires amène la suspension du 'travail des artisans; tous cessent de se distinguer par leur fonction sociale et se perdent dans une masse indéterminée. Quand enOn éclate une véritable insurrection, tous les pouvoirs • établis, toutes les distinctions de classes, toutes les différences industrielles cessent : la société organisée tombe dans l’état d’une agrégation d’unités sociales dépourvue d’organisation. De même, quand les famines et les épidémies transforment l’ord re en désordre, c’est en occasionnant des changements d’arrangements définis en arrangements indéGnis.

C’est ainsi que l’accroissement d’hétérogénéité qui constitue l’évolution se distingue de celui qui ne la constitue pas. Si les premières iiiodiQcations qui se produisent dans la maladie et la mort de l'individu, comme de la société, augmentent l’hétérogénéité préexistante, elles n’augmentent pas le caractère défini préexistant. Au contraire, dès le début elles tendent à le détruire, et peu à peu elles produisent une hétérogénéité qui est indéterminée au lieu d’être déterminée. De même qu’une ville, déjà multiforme par l’ordonnance variée de ses bâtiments et la diversité des architectures, peut devenir plus multifornae à la suite d’un tremblement de terre, qui en laisse une partie debout, et ruine l’autre de diverses manières et à différents degrés, mais en passant en même temps d’un arrangement ordonné à un désordonné; de môme des corps organisés peuvent devenir pour un temps plus multiformes par des altérations qui n’en sont pas moins désorganisatrices. Dans un cas comme dans l’autre c’est l’absence de caractère défini qui distingue la multiformité de la rétrogradation d’avec la multiformité du progrès.

Si le progrès de l’indéfini au défini est une caractéristique essentielle de l’évolution, nous le verrons se manifester partout, comme dans le chapitre précédent nous avons vu partout le progrès de l’homogène à l’hétérogène. Pour vérifier

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cette idée reprenons les classes de faits que nous avons déjà examinées.

§ 130. Commençons comme nous l’avons fait jusqu’ici, c’est-à-dire par un exemple hypothétique. Nous remarquerons que chaque temps de l’évolution du système solaire, à supposer qu’il se soit formé aux dépens d’une matière diffuse, a été un pas vers une structure mieux définie. D’abord irrégulière de forme et sans limite bien précise, la substance raréfiée qui le composait, à mesure qu’elle s’est concentrée et qu’elle a commencé son mouvement de rotation, a dû prendre la forme d’un sphéroïde aplati, qui, en augmentant de densité, est devenu plus spéciGque par les contours et s’est distingué plus nettement du vide ambiant par sa surface. En même temps un changement analogue s’est opéré. Dans le principe, les parties constituantes de substance nébuleuse se mouvaient avec indépendance vers leur centre de gravité commun dans tous les sens, et exécutaient leur révolution dans divers plans. Plus tard ces plans ont dû se confondre peu à peu en un seul «le moins en moins variable à mesure que la concentration s’avançait, c’est-à-dire de plus en plus défini.

D’après l’hypothèse, le changement d’un état indistinct à des états distincts s’est répété dans la formation des planètes et des satellites; et l’on peut même le suivre beaucoup plus loin. Un sphéroïde gazeux a une limite moins définie qu’un sphéroïde liquide, puisque sa surface est soumise à des ondulations plus étendues et plus rapides, et à des déformations beaucoup plus grandes; de même un sphéroïde liquide couvert de vagues de grandeurs différentes est moins défini qu’un sphéroïde solide. La diminution de l’aplatissement qui accompagne l’accroissement de l’intégration, donne un caractère relativement défini aux autres éléments. Une planète dont l’axe est incliné sur le plan de son orbite, doit, si sa forme est trèsaplalie, être exposée à avoir son plan de rotation troublé par l’attraction des corps extérieurs ; tandis que si elle a une forme

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i peu prés sphérique, ce qui implique un mouvement de précession plus faible, elle est exposée à subir moins de variation dans la direction de son axe.

En même temps que les relations d’espace s’établissent graduellement, s'établissent aussi les relations de force. L’exactitude des calculs de l'astronomie physique nous montre combien ces relations de force sont maintenant définies; tandis que le caractère indéfini de leur état primitif est impliqué dans l’extrême difficulté, sinon dans l'impossibilité, de soumettre l’hypothèse nébulaire au calcul.

§ 131. L’état de fusion primitif de la terre, qu’on peut inférer des données géologiques, que l’hypothèse nébulaire explique, et dont aucune autre hypothèse ne peut rendre compte, a fait place è l’élat présent à travers une suite de périodes dont les caractères ont toujoui’s été plus déterminés. Ce n’est pas seulement parce que sa surface et son contour sont comparativement instables, qu’un sphéroïde liquide est moins spécifique qu’un solide, c’est aussi parce que ses parties n’ont pas une distribution fixe. Les courants de matière en fnsion sont bien liés à certains circuits par les conditions de l’équilibre, mais ils ne peuvent rester fixés d’une manière permanente dans leur direction, parce qu’ils n’y sont point confinés par des bornes solides. Toutes les parties doivent être en mouvement par rapport aux autres. Une solidification de la surface, même partielle, est évidemment un pas vers l’établissement de relations définies de position. Toutefois avec une croûte mince que des forces perturbatrices rompent fréquemment, et que déplacent toutes les ondulations des marées, la fixité de la position relative ne peut être que temporaire. Ce n’est que lorsqtie la croûte s’épaissit, que des relations géographiques definies et fixes s’établissent. II faut aussi remarquer qu’aprôs que la surface a subi le refroidissement nécessaire, les dépôts aqueux formés par la précipitation de l’eau qui flottait auparavant à l’état de vapeur dans l’atmosphère, ne

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peuvent garder un état ou une place définis. L’eau tombe sur une enveloppe solide, qui n’est pas assez épaisse pour conserver des déformations comportant de grandes variations du niveau, et ne peut former que des plaques sans profondeur sur les surfaces assez froides pour que la condensation y soit possible. Ces surfaces doivent de temps on temps s’échauffer assez pour chasser l’eau qui les couvre. Cependant, à mesure que le refroidissement augmente, que la croûte s’épaissit, que des élévations et des dépressions plus grandes se forment, que l’eau atmosphérique se précipite, il s’établit un arrangement de parties relativement flxe dans le temps et l’espace; ce caractère défini d’état et de position s’accroît, jusqu’à ce qu'elle ait pour résultat la distribution actuelle des continents et des océans ; cette distribution n’est pas seulement définie topographiquement, mais encore elle présente dans ses eûtes rocheuses, des divisions de terre et d’eau plus définies que celles qui pouvaient exister quand les surfaces émergées étaient des lies basses avec des rivages inclinés que les marées envahissaient sur de grandes distances pour les abandonner ensuite.

Nous pouvons tirer des inférences analogues relativement aux caractéristiques dites géologiques. Quand la croûte du globe était mince, les chaînes de montagnes étaient impossibles, il ne pouvait pas y avoir d'axes d’élévation longs et bien définis avec des écoulements et des bassins distincts. En outre, ladénudation de petites iles par de petites rivières et par des courants marins faibles et peu étendus ne pouvait produire de couches sédimentaires bien tranchées. Des masses confuses et variables de détritus, telles que nous en trouvons aujourd’hui à l’embouchure des ruisseaux, doivent avoir été les formations principales. Elles ne pouvaient céder la place aux stratifications distinctes qu’après la formation des continents et des océans avec leurs grands fleuves, leurs longues lignes de côtes et leurs immenses courants marins.

Il n’est pas besoin de faire voir avec détail comment des caractères météorologiques plus définis ont dû être la consé-

LE CONNAISSABLE

quence de cc changement. Les différences des climats et des saisons devinrent relativement plus marquées quand la chaleur du Soleil cessa de confondre ses effets avec ceux de la chaleur propre de la Terre, quand la permanence toujours plus invariable des terres et des mers favorisa la production de conditions plus spécinques dans chaque localité. On voit fort bien qu’il a dû en être ainsi.

§ 132. Revenons maintenant à la preuve fournie par les corps organiques. Ici nous n'avons plus affaire à des exemples de nature déductive comme ceux qui précèdent, nous trouvons au contraire des faits inductivement établis, et par conséquent bien moins exposés à la critique. Le procès du développement des mammifères, par exemple, nous fournira pour preuves des faits nombreux bien décrits par les embryologistes.

Le premier changement que l'œuf d’un mammifère subit après que la segmentation progressive a réduit le jaune à une masse mûriforme, c’est l’apparition d’un état plus défini dans les cellules périphériques de la masse, chaque cellule revêt une membrane d’enveloppe distincte. Ces cellules périphériques distinguées vaguement des cellules internes par une subdivision plus fine et par l’état plus complet qu’elles offrent, se fondent ensemble pour former le blastoderme ou membrane germinative. Bientôt une. partie de celte membrane devient différente du reste par l’accumulation de cellules encore plus subdivisées, qui, par leur groupement, forment une tache arrondie. Cette area germinativa , c’est ainsi qu’on l’appelle, se fond insensiblement avec les parties voisines du blastoderme; et l’area pellucida qui se forme plus tard au milieu d’elle, n’a pas davantage de bord net. La ligne primitive qui fait son apparition dans le centre de l’area pellucida, et qui est le rudiment de l’axe vertébral, c’est-à-clirc du caractère fondamental de l’animal fait, n’est, ainsi que son nom l’indique, pas autre chose qu’une ligne. Elle commence par un sillon peu pro-

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fond, qui devient peu à peu plus prononcé ; ses côtés se relèvent; ses bords se replient et en définitive s’unissent; c’est ainsi qu’un sillon indéfini devient un tube défini formant le canal vertébral. Dans ce canal vertébral on peut distinguer les premiers rudiments des principales divisions du cerveau, sous la forme de légers renflements; d’un autre côté, des modifications encore indistinctes du tissu qui borne le canal accusent le premier degré de développement des vertèbres. En même temps la surface externe du blastoderme se différencie de l’interne; il s’est divisé en deux feuillets, le séreux et le muqueux, d’abord la division était indistincte, et ne pouvait être reconnue qu’autour de Varea germinativa; petit à petit, elle s’étend à toute la membrane germinative, et devient définie. Aux dépens du feuilllet muqueux nait le canal alimentaire, comme aux dépens du feuillet séreux nait le canal vertébral. D’abord l’intestin n’est qu’une simple rainure de la surface inférieure de la masse embryonnaire, ensuite les saillies qui la bordent se relèvent, s’infléchissent, et finalement s’unissent pour former un tube ; l’intestin est alors distinct. La surface d’absorption permanente se sépare par degrés de la surface d’absorption temporaire à laquelle elle était continue et identique. D’une manière analogue, l’embryon entier, d’abord étalé sur le sac du jaune, se soulève, et sa région centrale se reployant, devient une masse séparée qui n’est plus rattachée avec le sac du jaune que par un conduit étroit.

Les changements qui donnent à la structure générale une précision toujours plus grande ont leurs analogues dans l’évolution de chaque organe. Le cœur n’est d’abord qu’une simple agglomération de cellules,' dont les plus internes se liquéfient pour former le sang, tandis que les plus externes se transforment en parois; il n’est encore qu’ébauché, il est indéfini non-seulement parce qu’il n’est pas nettement limité par une membrane, mais aussi parce qu’il n’est qu’une dilatation du vaisseau sanguin central. Peu à peu la partie de la cavité du cœur (^ui .sert de véservoii’ devient distincte de celle qui sert

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