‹ Les premiers principesChapitre 57 sur 77 · I.E ('.ONNAISSARLE · texte numérisé non relu

I.E ('.ONNAISSARLE

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faute de mots. Prenons un exemple dans la vie onlinaire, la réponse d’un paysan qui, questionné sur le contenu d'une bouteille qu’il tient à la main, ne trouve dans son maigre vocabulaire que ces mots : c’est une drogue du docteur pour ma femme malade; cl comparons cette réponse avec celle du médecin qui expose à des personnes instruites comme lui la composition particulière de son remède, et le désordre particulier pour lequel il la prescrit; cela nous fait voir clairement toute la précision que la multiplication des termes donne au langage.

Kn outre, dans le cours de son évolution, chaque langue acquiert une précision nouvelle par des opérations qui fixent le sens de chaque mot. Les relations intellectuelles diminuent graduellement le vague de l’expression. Peu à peu les dictionnaires donnent des définitions. Enfin, chez les hommes, les plus instruits, le vague n’est plus toléré, pas plus dans les termes en usage que dans leurs combinaisons grammaticales.

l)isons-lc encore une fois, les langues considérées comme des touts, sc séparent de plus en plus nettement les unes des autres, aussi bien que de leur mère commune : c’est ce que prouvent dans l’antiquité deux langues aussi dissemblables que le grec et le latin, issues pourtant de la même origine, et dans les temps modernes les langues dérivées du latin, l’ilalienne, la française et l’espagnole,

§ 136. Dans son « histoire des sciences inductives b, Whewell dit que les Grecs ne purent constituer une philosophie naturelle, parce que leurs » idées n’étaient pas distinctes et n’étaient pas conformes aux faits ». Je ne cite pas cette remarque comme lumineuse ; car il serait aussi juste de dire que l’imperfection de leur philosophie naturelle fut la cause du manque de précision et de conformité de leurs idées ; mais Je la cite comme preuve du caractère indéfini de la science primitive. L’ouvrage auquel appartient celte citation, et son complément, « la philosophie des sciences inductives », nous

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offrent d’autres preuves également bonnes parcequ’elles ne sont point rattachées à une hypothèse qu’on voudrait établir. Pour les mathématiques nous voyons que les théorèmes géométriques sont sortis de méthodes empiriques, et que ces théorèmes d'abord isolés, n’acquirent la clarté que donne une démonstration complète, que lorsqu’ils furent arrangés par Euclide en séries de propositions dépendantes. Plus tard nous rencontrons un autre exemple de ce principe général dans le progrès qui, partant de la méthode des épuisements et de celle des indivisibles, aboutit à la méthode des limites, c’est-à-dire, à l’idée centrale du calcul inflnitésimal. Dans l’ancienne mécanique on peut reconnaître une notion vague de l’égalité et de l’opposition de l’action et de la réaction, quoique cette vérité n’ait été formulée que longtemps après. Pareillement la propriété d’inertie, bien qu’elle ne fût pas distinctement comprise avant Kepler, avait été reconnue vaguement longtemps avant lui. La conception de la force statique u n’avait jamais été présentée sous une forme distincte avant les travaux d’Archimède ; » la conception de la force accélératrice était confondue dans l’esprit de Kepler et de ses contemporains, et ne devint assez claire pour servir aux besoins d’un bon raisonnement scientifique qu’au siècle suivant. Ajoutons à ces faits la remarque générale que les « termes qui, dans le principe et avant que les lois du mouvement fussent pleinement connues, avaient un sens très-vague, en acquirent par la suite un plus limité et plus précis. > Si, des conceptions abstraites de la science, nous passons aux prévisions scientifiques concrètes dont l’astronomie nous offre des exemples nombreux, nous voyons un contraste analogue. Les époque»' de la production des phénomènes célestes ont été prédites avec une précision qui devient toujours plus grande. Les erreurs qui autrefois s’élevaient à des jours se sont réduites à des secondes. La correspondance entre les formes réelles et les formes supposées des orbites est devenue de plus en plus précise. D’abord, on les crut circulaires, puis épicycliques, plus tard elliptiques, imcsR. 36

r.E a)^NAISSABLE.

cnlia on sait aujourd'hui que ce sont des courbes qui s’écartent toujours de l’ellipse parfaite, et subissent constamment des changenienU.

Mais ce qui marque le mieux le progrès de la science dans la voie de la précision, c’est l’opposition qu’oii reconnaît entre sa période qualitative et sa période quantitative. Tout ce que l’on constatait d’abord, c’était qu’entre tels et tels phénomènes il existait telle connexion, que les phénomènes a et é se présentaient ensemble ou en succession ; mais on ne savait pas de quelle nature était la relation de a et b, ni quelle quantité de a accompagnait telle quantité de b. Le développement de la science a consisté en partie dans la réduction de ces connexions vagues à des connexions précises. La plupart des relations ont été classées sous les noms de mécaniques, chi miques, thermales, électriques, magnétiques, etc.; et l’on a appris k lircr exacteiaenl la valeur des antécédents de celle du conséquent et réciproquement. Nous avons déjadonnédes exemples empruntés à la physique; on peut on demander une foule aux autres sciences. Nous avons constaté positiv'emcnt les éléments de composés nombreux que nos pères ne pouvaient pas analyser, et d’un bien plus grand nombre qu’ils n’avaient jamais vus, et nous avons calculé rigoureusement les équivalents de ces éléments. En physiologie, le progrès de la prévision qualitative à lu quantitative sc révèle dans les pesées des produits organiques et des matières consumées; de même, dans la mesure de? fonctions par le spiromètre et le spbygmograpbc. En pathologie, on voit les effets de ce progrès dans l’emploi dç la méthode statistique pour déterminer les sources des maladies et les elfels du traitement. En botanique et en zoologie, nous en trouvons un exemple quand nous arrivons à préciser l’origine et la distribution des faunes et des flores par leur comparaison numérique. Eu sociologie même, quelque contestables que soient les conclusions qu’on tire d’ordinaire des totaux du recensement, des tableaux du Board of Trade, et des procès crimiuels, il faut reconnailre que ce.s moyens de constulalion

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sont un progrès réel vers une conception plus exacte des phénomènes sociaux.

Kappelons-nous qu’on peut délinir la science une connaissance définie par opposition à la connaissance indéfinie que possèdent les gens du monde, et nous verrons que c’est presque une banalité que de faire consister le progrès de la science dans l’accroissement de sa précision. Bi la science a été, ainsi qu’il n'est pas permis d’en douter, le développement graduel, accompli dans le cours des âges, de la connaissance indéfinie des gens du monde, il faut que la conquête graduelle de cette précision qui la caractérise aujourd’hui ait été le trait dominant de son évolution.

§<37. Les arts industriels et esthétiques nous olfreiit des exemples encore plus frappants. Les outils de silex qu’on vient de découvrir dans certains dépôts géologiques récents, montrent que les premiers ouvrages de la main de l’homme manquaient totalement de précision. Bien que les outils et les armes des tribus sauvages de notre temps soient un immense progrès sur les silex taillés, ils se distinguent encore des outils et des armes des peuples civilisés en ce que leurs formes et leur monture sont mal appropriées. Les produits des nations moins avancées présentent les mômes defauts à un moindre degré. Une jonque chinoise avec tous ses accessoires n’otfrc aucune ligne parfaitement droite, aucune courbe uniforme, aucune surface véritable. Les machines de nos pères nous présentent aussi une infériorité analogue quand on les compare aux nôtres. Une chaise antique, une ancienne cheminée, une serrure du dernier siècle, ou presque tous les objets d’ameublement conservés depuis quelques générations prouvent, par leur contraste avec les produits industriels de nos jours, l’énorme supériorité de ces derniers au point de vue de la précision. Depuis l'invention des machines ù planer il est pos.siblc de faire des lignes absolument droites et des surfaces si exactement horizontales qu’elles s’appliquent hermétiquement l’une

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sur l’autre. La machine à diviser de Troughlon, le micromètre de Wilhworth et les microscopes qui nous montrent cinquante mille divisions au pouce, nous présentent une exactitude qui dépasse de beaucoup les ouvrages de nos arrièregrands-pères, comme ceux-ci dépassaient aussi ceux des anciens Celtes.

Nous voyons un progrès analogue dans les beaux-arts. En partant des idoles grossièrement taillées et mal peintes des sauvages, nous rencontrons des sculptures primitives avec des membres oü l’on ne distingue aucune saillie musculaire, des draperies qui semblent de bois, des visages dépourvus d'individualité, et nous arrivons aux dernières statues des Grecs, ou aux statues modernes, et nous voyons que la précision de la représentation a toujours été en progrès. Comparez les peintures murales des Égyptiens avec celles de l’Europe du moyen âge, ou cclles-ci avec les peintures modernes, et vous verrez clairement que les objets sont toujours rendus avec plus de précision. Il en est de même pour les œuvres d’imagination et le drame. Les récits merveilleux de l’Orient, les légendes romantiques de l’Europe féodale, aussi bien que les mystères et les pièces de théâtre qui leur ont immédiatement succédé, ne correspondent guère aux réalités de la vie ; on peut en dire autant du grand nombre d’événements surnaturels, des coïncidences extrêmement improbables et des personnages vaguement définis. A mesure que la société a marché, la représentation est devenue plus naturelle, plus rapprochée ' de la vérité. Maintenant, les romans et les pièces de théâtre recueillent des applaudissements dans la mesure de la fidélité avec laquelle ils présentent les caractères individuels; les improbabilités et les impossibilités qui remplissaient autrefois les œuvres d’esprit sont répudiées aujourd’hui, et on commence même â abandonner ces machinations compliquées dont la vie nous offre rarement des exemples, si toutefois elle en offre.

1,A toi d’évoi.otion (suite). /i05

§ 138. Il serait facile d’accumuler des preuves d’autres genres Le progrès qui a fait abandonner les mythes et les légendes où le mépris de l’exactitude est poussé ù l’extrême pour une histoire devenue graduellement, et qui devient encore plus précise ; la substitution de méthodes systématiques à des moyens vagues., nous fourniraient en faveur de la loi générale des exemples sur lesquels nous pourrions nous étendre. Mais la base d’induction est déjà assez vaste. Pour démontrer que l’évolution se fait de l’indéfîni au défini, nous ne trouvons pas moins de preuves que pour établir qu’elle se fait de l’homogène à l’hétérogène.

Toutefois, on pourrait ajouter que ce progrès n’est pas un phénomène primaire, mais un phénomène secondaire, le résultat accidentel d’autres changements. La transformation d’un tout d’abord diffus et uniforme en une combinaison concentrée de parties multiformes, implique une séparation progressive, aussi bien du tout d’avec ce qui l’entoure, que de ses parties entre elles. Tandis que cette séparation se fait, il faut qu’il n’y ait pas d’état distinct. Ce n’est qu’à mesure que le tout gagne en densité, qu’il devient plus nettement distinct de l’espace ou de la matière située en dehors de lui; et ce n’est qu’à mesure que chaque division séparée attire dans sa masse les parties périphériques, d’abord imparfaitement détachées des parties périphériques des divisions voisines, que ce tout peut acquérir un contour net Cela veut dire que l’accroissement de la précision accompagne toujours l’accroissement de la consolidation générale et locale. En même temps que les redistributions secondaires ajoutent toujours à l’hétérogénéité, la redistribution primaire, à mesure que l’intégration augmente, donne accessoirement de la netteté aux parties toujours dissemblables, aussi bien qu’à l’agrégat de ces parties.

Bien que ce caractère universel de l’évolution soit un accompagnement obligé des caractères exposés dans les chapitres précédents, il ne s’exprime pas par les mêmes termes qu’eux.

A06 LE COHRAISSABLE.

Il est donc nécessaire de modifier notre formule. Nous arri* vons à une idée plus spécifique de l'évolution, et nous pouvons dire que c’est un changement d’une homogénéité indéfinie, incohérente, en une hétérogénéité définie, cohérente, accompagnant la dissipation du mouvement et l’intégration de la matière.

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