LE PROGRÈS
la perfection, reculerait vers la barbarie et la bestialité.
Puisque les reculs et les arrêts de la marche de l’humanitc sont des effets nécessaires, on ne peut pas dire que le progrès soit fatalement continu, qu’il aura lieu quoi qu’il arrive : il dépend essentiellement de la persistance des facteurs dynamiques qui le favorisent. S’il est nécessaire, c'est au sens où tous les produits des lois naturelles sont nécessaires : en ce sens, les arrêts, les reculs, qu’il subit sont nécessaires aussi. Qu’il y ait progrès ou décadence, il y a toujours un déroulement d’une série; la fin, la direction, sont changées, mais il y a toujours uue Gn, une direction. Une loi qui n’exprime que \e progrès ne peut être que la loi du mouvement dans une direction, une partie seulement de la loi de la marche de notre espèce. La loi vraie, la loi complète doit être aussi bien une loi de rétrogradation qu’une loi de progrès, elle doit exprimer, en même temps que la tendance générale au progrès, les rétrogradations partielles qui retardent le progrès sans l’entraver à jamais, et les progrès partiels qui ne sauraient arrêter la rétrogradation systématique d’une chose qui se dissout. Elle doit Bgurer un double courant de changements, les uns progressifs, les autres rétrogrades, mêlés ensemble de telle sorte qu’une classe de changements prédomine sur l’autre d’après la loi du rhythme universel.
Avec la grande majorité des penseurs contemporains, M. U. Spencer croit au progrès nécessaire. Il y a vingt ans, il exposait celte croyance dans un ouvrage remarquable, la Statique sociale, destiné à l’examen des conditions sous lesquelles l'humanité peut et doit trouver le bonheur, et à la recherche d’une loi naturelle qui assure la réalisation do ces conditions. Dans divers écrits publiés à d’autres époques et rassemblés sous le titre à’Essays : scientific, political and spéculative, M. H. Spencer a souvent repris, à propos de
' 6PE!(C£n. C
AXXIV
IMRODUCTION.
sujets bien différents, l’idée de l’évolution qui est proprement l’idée maîtresse de sa philosophie, l’inspiralrico de son œuvre entière. M. H. Spencer nous raconte, avec une candeur rare chez un théoricien, l’ histoire de sa pensée, le travail mental par lequel il est arrivé à compléter ses idées primitives et à donner à sa théorie une ampleur et une rigueur scientifique que n’ont point celles qui se sont produites depuis la fin du siècle dernier. Pour lui, l'humanité, quelque puissante quelle soit, n’est qu’une faible partie d’un système d’existence encore plus vaste ; elle manifeste pour sa part les lois qui le régissent, elle en partage le sort. Le progrès de l'humanité est une partie d’un développement d’un ensemble d’élres qui embrasse plus que l’humanité. La fin marquée à ce progrès, le bonheur, n’csl qu’un cas particulier de la fin plus générale assignée au développement de cet ensemble plus compréhensif ; et cet ensemble n’est luUméme qu’une partie d’un tout plus vaste, dont il manifeste les lois. Nous allons voir comment H. H. Spencer est parvenu, tanlét en généralisant sa loi de développement, tantôt en la restreignant, tantôt en y introduisant des corrélatifs nécessaires, qui permettent d’y comprendre plus d’événements, à tracer la théorie nette et arrêtée défitiitivement dans ses lignes qu’il expose dans les Premiers Principes, et qu’il démontre, ou se propose de démontrer plus amplement, dans les volumes qui formeront l’ensemble de son Système de philosophie.
Dans la Statique sociale, M. H. Spencer cherchait déjà, avons-nous dit, la loi naturelle dont le progrès de l’humanité est la manifestation, lün qlioi consiste donc ce progrès ? En général on voit le progrès dans ce qui contribue au bonheur de l’homme, ce qui tend à l’augmenter directement ou à le favoriser indirectement. Mais ce qui fait le bonheur de l’homme est, d’une manière abstraite, l'aptitude à satis-
PREUlÊReS RECUBRCHES.
XXXS
Aire ses besoins de toute nature, c’est'à-dire la liberté, la liberté réglée et limitée parl’égalilé son corrélatif nécessaire, puisque l’homme est à l’état social ; c’est donc d’une façon plus générale l'adaptation complète de l’homme à la vie so* riale, a Bon, parfait, complet, sont des mots qui signiücnt une chose tout à fait adaptée à sa destination ; le mot moral signifie la même propriété chez l’homme...... avoir par soi*
même la faculté de faire ce qui doit être fait, c'est être
organiquement moral La perfection consiste dans la pos*
session de facultés exactement propres à remplir ces conditions : et la loi morale est la formule de la ligne de conduite qui peut les remplir (1). » Dans une page qui rappelle l’optimisme de Condorcet proscrit, M. H. Spencer ailirme sa croyance à la réalisation de la perfection dans l’humanité. < Le progrès, dit-il, n'est point un accident, mais une nécessité. Loin d’être le produit de l’art, la civilisation est une phase de la nature, comme le développement de l’embryon ou l’éclosion d’une fleur. Les modifications que l’humunité a subies et celles qu’elle subit encore, résultent de la loi fondamentale de la nature organique, et, pourvu que la race humaine ne périsse point, et que la constitution des choses reste la même, ces modifications doivent aboutir à la perfection... Il est sûr que ce que nous appelons le mal et l’immoralité doit disparaître; il est sûr que l’homme doit devenir parfait (2). n Ce qui fait la confiance de M. H. Spencer, c’est qu’il y a une loi de la vie qui n’esl pas seulement vraie de l’espèce humaine, mais de toute la nature organique, et que la moralité qui doit assurer le bonheur n’est qu’un cas particulier de cettè loi. Partout la vie nous offre la preuve que
(I) Herbert Spencer, Social Statics, p. 277. (2^ Herbert Spencer, Social Stutki, p. bU.
introduction.
le progrès se fait, quand des parties d’abord similaires et indépendantes deviennent dissimilaires et dépendantes. Quand l’organisme tend à passer de l’état d’un assemblage d’unités discrètes à l’état intégré d’un système d’unités coordonnées, il tend à devenir une chose distincte, à s'individuer, d’après la définition que Coleridgc donne de la vie. Depuis ces êtres inférieurs, sortes de gelée vivante, où l'on ne découvre pas d’organes, pas même de forme, qui se nour- ' rissent de l’eau qui les imbibe, et qui sont dépourvus d’unité à ce point qu’on peut les couper et que chaque morceau continue à vivre comme auparavant la masse totale, jusqu’aux vertébrés chez lesquels des appareils compliqués, voués à des fonctions distinctes, sous l’impulsion d’un système nerveux, coordonnent leurs actions avec une harmonie qui nous fournit le plus haut type de l'unité, et dont aucune partie ne peut être blessée sans que l’ensemble n’en ressente un dommage notable qui peut aller jusqu’à la destruction, il y a une échelle immense dont tous les degrés sont des degrés d’individuation, c Plus l’organisme est inférieur, plus il est à la merci des circonstances ; il est toujours exposé à périr par l’action des éléments, faute de nourriture ou détruit par ses ennemis, et presque toujours il périt. C’est qu’il manque du pouvoir de conserver son individualité. Il la perd, soit en repassant à la forme inorganique, soit en disparaissant absorbé dans une autre individualité. Au contraire, chez les animaux supérieurs qui possèdent la force, la sagacité, l'agilité, il existe en outre un pouvoir de conserver la vie, d’empêcher que l'individualité ne se dissolve aussi aisément. Chez ces derniers, l’individuation est plus complète.
» Dans l’homme nous voyons la plus haute manifestation de cette tendance. Grâce à la complexité de sa structure, il est l'être le plus éloigné du monde inorganique, où l’indi-
iUCTÈBB DD PROCRÈS DAMS LA TIB ET LA SOCIÉTÉ. XXXVÜ
n'dualilc est au minimum. Son intelligence et son aptitude i se modifier d’après les circonstances lui permettent de conserver la vie jusqu’à la vieillesse, de compléter le cycle de son existence, c’est-à-dire de combler la mesure de l’individualité qui lui est départie. Il a conscience de lui-mémo; il reconnaît sa propre individualité. De plus, le changement qu’on peut observer dans les alTaires humaines s’opère dans le sens d’un plus grand développement de l’individualité; on peut dire que c’est une tendance à rindividmtiûn.
i Enfin, ce que nous appelons la loi morale, la loi de la liberté dans l’égalité, est la loi sous laquelle l’individuation devient parfaite. La faculté qui se développe encore aujourd’hui et qui deviendra le caractère définitif de l’humaoité, sera l’aptitude à reconnaître cette loi et à y obéir, li’allirmation toujours plus intense des droits de l’individu signifie une prétention toujours plus forte à faire respecter les conditions externes indispensables au 'développement do l’individualité. Non-seulement on conçoit aujourd’hui l’individualité, et l’on comprend par quels moyens on peut la défendre, mais on sent qu’on peut prétendre à la sphère tl’action nécessaire au plein développement de l’individualité, et l’on veut l’obtenir. Quand le changement qui s’opère sous nos yeux sera achevé, quand chaque homme unira dans , son cœur à un amour actif pour la liberté des sentiments actifs de sympathie pour ses semblables, alors les limites à îindividualité qui subsistent encore, entraves légales ou violences privées, s’effaceront, personne ne sera plus empêché de se développer, car, tout en soutenant ses propres droits, chacun respectera les droits des autres. La loi n’imposera plus de restriction ni de charges; elles seraient à la fois inuliles et impossibles. Alors, pour la première fois dans l’his- * toire du monde, il y aura des êtres dont l’individualité pourra
XXXVtlI
nrrnooüCTiON.
s’étendre dans toutes les direetions. La moralité, l’individuation parfaite et la vie parfaite seront en même temps réalisées dans l'Iiomme définitif (1). •
La société devient elle«méme un individu. Avec l'individuation dos parties progresse aussi la dépendance réciproque des parties. Dans un organisme supérieur, vraie république de monades, chaque unité vouée à des fonctions indépendantes qu’elle exerce isolément, est unie à des unités similaires pour une œuvre commune dont toutes les autres profitent, de mémeque,deson côté, elle profiledu travailde toutes les au très et devient en définitive très-dépendante. Il en est de môme dans la société; les unités sociales vouées de plus en plus à des fonctions spéciales se groupent avec les unités similaires pour former des classes distinctes qui accomplissent au profit de la société et de chaque unité sociale des fonctions spéciales et deviennent en définitive très-dépendantes, Dans une société civilisée comme dans un organisme supérieur, l’unité harmonique formée par la subordination des parties est la première condition d’existence, nulle partie ne peut être blessée ou ‘•détruite sans que toutes n'en ressentent un dommage. La civilisation qui resserre toujours davantage les liens de cette harmonie n’est qu’une opération d’individuation.
* L’union d’un grand nombre d’hommes pour former un état, la dépendance mutuelle qui rapproche toujours davantage les unités jadis indépendantes, la séparation graduelle des citoyens en groupes distincts occupés à remplir des fonctions distinctes, la formation d’un être vivant composé de parties essentielles nombreuses, qui ressentent toutes le mal qui a été fait à une d'entre elles, tous ces traits rentrent dans la loi d’individuation, Comme le développement de
(I) Herbert Spencer, SociVi/ Stn/m, p. 497.
CABAGTËRE Dü PR06BË8 DANS LA SCIENCE. XXXIX
i'bomme et celui de la vie, le développement de la société peut se déânir une tendance à devenir une chose. Bien comprises, les diverses formes du progrès qui s’effectue autour de nous sont toutes l'expression de cette tendance (1). »
L’histoire de la science nous la montre en progrès. Ses diverses parties ont entre elles des rapports incessants ; elles s’unissent par des échanges continuels de services. M.H. Spencer nous y fait reconnaître le même caractère de développament. La science, comme l’homme et la société, est un organisme dont les parties unies par un consensus général servent au développement de l’ensemble aussi bien qu’à celui des autres parties. « L’observation d’une étoile exige le concours de plusieurs sciences, elle a besoin d’être digérée par l’organisme entier de la science. Chaque science doit s’assimiler la part qui lui revient dans l’observation, avant que le fait essentiel qu’elle révéle acquière la valeur qui le mettra à même de contribuer au progrès de l’astronomie (’2). » Une découverte dans une science cause tout de suite un progrès correspondant dans plusieurs autres, une lacune dans une science arrête le développement de celles qui doivent attendre' que cette lacune soit comblée, c Pour faire une bonne observation dans une science naturelle pure, il faut le concours organisé d’une demi-douzaine de sciences (3). >
L'exemple tiré de la science nous prouve que le caractère principal du progrès dans la vie organique et dans la vie sociale se retrouve aussi dans celui du progrès des manifestations intellectuelles. Tendre à devenir une chose, à durer, à s’organiser en un système coordonne de parties d’après les
(1) Herbert Spencer, Social Slaiic», p. 481.
(2) Herbert Spencer, Essays : Genesis of Science
(3) Herbert Spencer, Essaye : Genesut of Seûnee.
INTRObüCTION.
lois de la division physiologique du Iravail et du consensus organique, par la substitution graduelle de parties spécialisées unies par le lien harmonique d’une loi, à des parties indistinctes unies par juxtaposition, c’est marcher dans la voie du progrès. Cette définition exprime bien le caractère essentiel du progrès; mais en prenant, pour le résumer, le mot indimduation, notre auteur n’avait pas fait un choix heureux. Son esprit, porté aux vastes synthèses, allait bientôt trouver trop étroite l’idée qui répond à ce mol. D’ailleurs, la notion d’individu, et celle d’individuation qui en dérive, ramène, quoi qu’on fasse, la notion d’un être qu’on peut et qu’on doit considérer en lui-mémc, et par suite la notion d’une fin propre qui l’explique. Du même coup, sans que l’auteur le voulût, et par l’efTet de nécessités psychologiques, toutes les spéculations métaphysiques et religieuses qu'il rejette du don^ine de la science générale se trouvaient restaurées; l’explication scientifique s’arrêtait court, faute de pouvoir indiquer les causes naturelles qui, au milieu de tant d’êtres qui semblent n’avoir point de fin pour eux-mêmes, produisent des êtres qui semblent en avoir, des individus en un mot ; l’explication métaphysique prenait la place que la science n'occupait pas, et, au lieu de s’engager dans une recherche de causes et de lois naturelles, l’esprit s'arrêtait à la contemplation du mystère insondable. Dien des lecteurs ont dû se sentir frappés du sentiment mystique et des tendances finalistes qui, sans se formuler, semblent régner dans la Statique sociale. Un langage imparfait a éveillé dans leur esprit des notions associées que l’auteur n’avait point en vue. « Le langage, a écrit M. H. Spencer, est un obstacle pour la pensée (1). » C’est un obstacle qui n’égare pas seulement le
(1) llcrbcri Spencer, t'frnÿs ; Phihsophy of Stÿ/r,
NOUVELLES RECHERCHES. XLt
lecteur, mais qui fait faire fausse roule au penseur lui-roème. Od comprend pourquoi noire auteur a -pris par la suite tant de précautions pour se mettre à l'abri de ces mauvais tours imprévus de la langue philosophique, et l’on ne peut se garder de songer à tous ces éminents esprits qui, depuis Descartes, se sont promis de faire de leurs croyances un rigoureux examen. Arrivés au bout- de leurs raisonnements, ils pensaient s'incliner devant le verdict irrécusable de la logique, alors qu’à leur insu l’habitude avait seule parlé et les avait remis insidieusement sous la domination de croyances dont ib avaient cru vérifier sérieusement des litres. Ils croyaient avoir fouillé en tous sens des concepts analytiques, tandis que la loi d’association leur imposait des concepts synthétiques, idoles du sens commun. N. H. Spencer devait échapper à ce danger. A celte époque déjà, il obéissait à un c désir qu’il ne reconnaissait pas nettement, mais qui opérait sourdement en lui » . Il voulait trouver • une interprétation puremau physique des phénomènes t. Il chercha quelque temps à rattacher le fait de l’individuation à quelque loi naturelle, et réussit peu après à donner « à l’un de ses corollaires une explication scientifique i (1).
^ous avons vu qu’avec l’individuation qui forme un tout composé de parties harmoniquement liées, il se fait une autre opération qui distingue ces parties cl donne à leurs fonctions respectives des caractères tranchés : c’est la spécialisation des parties. Les deux tendances deviennent toujours plus évidentes dans le cours du progrès ; la variété croit avec l’unité qu’elle accompagne. Mais c’est tantôt la variété, tantôt l’unité, qui frappe l’attention avec le plus d’intensité. Ces deux faits concomitants qui ne s’expliquent pas
(1) Théorie de la population, dérivée de la loi générale de la /écondtté finale [Weslmintler Revieiv, n\ril 1852).
XUI UCTRODUGTIOH.
l’un par raulpa« n'ont pas, au point do vue du progrès même, une égaie signification. L'individuation qui constitue l’unité est le caractère principal, la spécialisation des par* ties qui constitue la variété est le caractère secondaire. Toutefois, la difiioulté de remonter directement de l’individuation à la loi physique qui en exprime la cause, détourna peu à peu M. H. Spencer de la considération du caractère Qssentiel du progrès, pour tourner son attention plus spécia* lement, et quelque temps exclusivement, sur le caractère secondaire. En étudiant une question qui se rattachait trop à ses plus intimes préoccupations pour ne pas exercer sur son esprit une attraction prépondérante, Y évolution naturelle det espèces, et en recherchant les preuves géologiques qui l’appuient, JH. H. Spencer reconnut que c non*seulement les individus du règne végétal et ceux du règne animal progressent en originalité dans le cours de leur évolution, mais que, durant les époques géologiques, les flores et les faunes suivent la même marche a . C’était un fait que la doctrine de l’individuation ne pourrait exprimer, mais qui trouvait sa formule générale dans une loi déjà découverte et précisée par des penseurs allemands illustres à divers titres : A. Wolff, Goethe et Baer. D'après ce dernier, c la série des changements opérés pendant qu’une graine se transforme en arbre, un œuf en animal, est un passage d'un état de structure homogène à un état de structure hétérogène » (t). A partir de ce moment, en possession d'une formule qui exprimait un des côtés les plus saillants du progrès de la vie, M. H. Spencer délaissa peu à peu le principe de l'individuation, et n’y revint que lorsque, par de nouvelles spéculations, il put lui rendre dans son œuvre la place prééminente qui lui appartient, en
(1) Herbert Spencer, Bssayt : Progrets : Us /aw and cause.
CmntRE DU PROGRÈS DANS LES PONCTIONS SOCIALES. XLIIl
lit donnant uno forme tout à fait différente, « non pliii mé^ Uphysique et impropre à recevoir une explioation naturelle, luis une forme purement physique susceptible de recevoir une explication complète ». C’est pourquoi si, durant les an» nées qui suivent la publication de la Sialique sociale, on retrouve encore dans les écrits de M. H. Spencer le principe d'unité sous le nom d'individuation, de dépendemce mu~ luelle, de consensus, on y trouve de plus en plus accentué le rôle que jouent dans le progrès la spécialisation des parties et l’hétérogénéité croissante de l’ensemble.
Déjà, dans un essai intitulé : Philosophie du style (1), N. U. Spencer présentait l’accroissement de la variété comme un (les caractères essentiels du progrès. D’après lui, le chefd’œuvre littéraire d’un écrivain parfait doit être c comme tous les produits de la nature et de l’homme, non une suite de parties semblables simplement juxtaposées, mais un tout composé de parties mutuellement dépendantes » .
Dans la Genèse de la science, notre auteur faisait aussi une large place au fait de la spécialisation des parties. Il nous montrait, dans une belle étude historique, la science naissant de la connaissance vulgaire, et progressant par la multiplication de ses branches et la spécialité de ses divers objets.
Mail c’est surtout dans un essai publié un 186A, intitulé : l*s manières et la mode, que l’idée de la spécialisation des fonctions se dégage nettement et se montre sous un jour plus vif que nefaitl’idéed'unité. Danscetécrit,M. H. Spencer étudie un ordre de manifestations de la vie sociale dont le développement, depuis leur origine commune jusqu’à une époque où, par f eUrêniB division qu’elles subissent, elles tendent à s’eiTacer,
(1) Herbert Speneer, Bnitys
XUT
introduction.
constitue un des caractères saillants des progrès de l'humanité. Il s’agit des institutions grandes et petites qui règlent la conduite des hommes en société : le gouvernement, l’administration de la justice, la religion, les usages, les règles de l’étiquette, les modes. A une époque dont les documents de l’antiquité, les mythes, les poCmes, les ruines des monuments, nous fournissent des témoignages que nous n’avons qu’à interpréter, et dont les usages, depuis longtemps périmés dans nos sociétés , se conservent sous des formes analogues parmi les peuplades barbares de l’Afrique, la volonté du chef conquérant, du Fort, était la nonne de toute conduite. Ses décisions, quand il jugeait les querelles privées, furent l'origine de la loi. Le respect mêlé de terreur qu’inspiraient sa personne et ses qualités sans égales, alors estimées surnaturelles par des esprits grossiers qui avaient à peine une idée des pouvoirs et des limites de la nature humaine, furent l’origine de la religion, et ses opinions les premiers dogmes. Les marques d’obéissance dont les vaincus épargnés payaient sa miséricorde, furent les premiers exemples de ces marques do respect qu’on appelle aujourd’hui les bonnes manières et les formes de courtoisie. Les soins qu'il prenait de sa personne, ses vêtements, ses armes, devinrent des modèles qu’on s’efforça d’imiter : telle fut l’origine de la mode. De cette quadruple source sont dérivées toutes les institutions qui ont longtemps lleuri parmi les races civilisées, et qui régnent encore aujourd’hui, malgré leur décadence évidente et les protestations non conformistes qui, sans mettre en péril l’idée essentielle qui en fait le fond, et au contraire en l'épurant de plus en plus, menacent d’une ruine complète des formes longtemps vénérées. Partout le pouvoir, primitivement concentré sous une forme unique dans la main du Fort, du roi-dieu, s’est subdivisé en se développant : le gouvernement en fonctions civiles, mili-
CABACTÈBE DO PROGRÈS DANS LES PONCTIONS SOCIALES. TLV
faires , diplomatiques , etc. ; l’administration de la justice en tribunaux nombreux de plus en plus spéciaux, auxquels sont affectés des corps distincts de magistrats, d'avocats, etc.; l’Eglise en une institution où, au-dessus de la foule des fidèles s'élève une hiérarchie de clercs dont les fonctions sont de plus en plus distinctes et nombreuses ; les usages en des observances diverses que la politesse impose à l’égard des individus, d’après le rang qu’ils occupent dans la société ; enfin la mode, d’abord imitation de la mise et des gestes du roi-dieu, s’est subdivisée, par l’imitation de bien d’autres choses, pour devenir, par l’effet de règlements somptuaires imposés par la loi ou par l’opinion, ou tacitement acceptés, le caractère extérieur des diverses classes de la société, des fonctions administratives, militaires, judiciaires ou religieuses. Partout la multiplication et la spécialisation des fonctions a marqué le développement de ces institutions. Mais, en se continuant, cette spécialisation en a altéré profondément le caractère général. Quand le gouvernement tend à n’étre plus que le lien fédératif de petites communautés indépendantes, et l’Eglise à s’émietter en un nombre incalculable de sectes; quand les marques de subordination des classes devenues de simples témoigages de respect pour la dignité de la personne humaine, tendent à s’appliquer à tout citoyen, sans distinction de rang ni de fonction ; enfin, quand les modes tendent à ne plus représenter que le sentiment esthétique de chaque individu, ce qui nous frappe le plus, ce n’est pas l’harmonie des fonctions de parties qui pourtant subissent, par une dépendance réciproque, des modifications parallèles et synchrones, c'est la multiplicité croissante de ces mêmes parties.
Après avoir successivement éprouvé que la loi de Bacr s’appliquait aux organismes considérés comme individus, à l'agrégat de tous les organismes dans le cours entier de l’his-
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INTBODOCTlOMt
toire géologique, aux chefs-d’œuvre de la littérature, aux institutions fondamentales de la société, comme aussi aux langues, aux arts et à tous ces produits de la vio mentale qu’il comprend sous le nom générique de tuperorganiquest M. H. Spencer se trouvait placé sur une pente qui devait le porter naturellement à étendre celte loi au développement des existences qui composent le monde inorganique. On ne peut douter que ces existences ont aussi une évolution. Les changements coordonnés qui constituent la genèse du sys* lème solaire dans son ensemble et celle des grands corps qui le composent, les étals divers par lesquels la Terre a passé depuis l’époque où elle s’est agrégée en un sphéroïde gazeux pour arriver, à travers les périodes d’incandescence de consolidation de la croûte et de condensation des eaux, sous l’action combinée des forces nepluniennes et pluloniques, a l’état où nous sommes, tous ci s changements attestent un développement graduel. En examinant tous ces changements, M. U. Spencer reconnut runiversalilé de la loi de fiaer; il 6l plus, il en voulut chercher la cause naturelle. Celte recherche' fut l’origine du bel essai intitulé : Le progrès^ sa loi et sa cause, qui devait d’abord paraître sous le titre plus significatif de : La cause de tout progrès (1).
Le monde sidéral, nous dit Al. H. Spencer dans cet essai, si l’on adopte l’hypothèse des nébideuses, a passé d’un état presque homogène, où la motière était dilfuse, à l'état actuel, en obéissant à la loi de llaer. A une masse où toutes les parties étaient semblables par la composition, les forces qu’elles exerçaient les unes sur les autres , la direction du
(1) Spebcer, Essays : Pngress : Us law and cause, publié d'abord duui Westminster Review, april 18S7.
ESSAI D’UNB THtoBIB OC PROGRÈS. XLVII
mouvement qu’elles suivaient, ’a succédé un système de masses éistincles et dîlTérenles par leurs volumes, la direction de leurs mouvements, l’inclinaison de leurs axes, la forme de la courbe qu’elles suivent dans leur révolution , etc. De mémo, la terre a obéi à cette loi en passant de l’étal d’incandescence i l’état actuel, où une croûte solide et refroidie emprisonne un noyau encore incandescent, et présente de grandes inéga>
L'tés d’élévation, de structure, d’exposition aux rayons solaires, de climats, etc... De même encore les êtres vivants, non-seulemenl comme individus, mais considérés dans les (aunes elles flores qui se sont succédées à la surface du globe ; de même encore toutes les manifestations sociales, les institutions politiques, les industries, le commerce, les sciences, les*} , lettres, les arts. Si le mode de développement est partout le même, nous devons conclure de l’uniformité de la loi â l’uniformité de la cause. Quelque étendue que soit cette loi, puisqu’elle comprend tous les faits d’évolution, elle n'est encore qu'une généralisation de l’expérience ; elle a besoin d’être ramenée à une loi plus générale qui, d’empirique, la rende rationnelle, et lui confère, ainsi qu’au progrès qu’elle résume, le caractère de la nécessité. Le progrès est un changement, sous quelque forme qu’il se manifeste ; c’est donc dans une loi de changement qu’il faut chercher la raison de cette transformation de l’homogène en hétérogène. M. H. Spencer la trouve dans une loi démontrée par l’expérience et vérifiée dans tous les ordres de faits, c Dans les événements les plus grandioses comme dans les plus insignifiants > qui se succèdent dans le monde sidéral, dans le système solaire, dans l’histoire de notre planète, dans les deux règnes de la vie, et dans la société, nous reconnaissons qu’une cause produit toujours plus d’un effet.
La complication croissante des choses, leur passage d’une structure homogène à une structure hétérogène en est une con-
uvjn
introduction.
séquence forcée. « Vienne mainlenant, ajoute M. H. Spencer on iinissanl son écrit sur le Progrès^ t vienne la confirmation de l’hypothèse des nébuleuses, et il sera démontré que l’univers a débuté comme un organisme par un état homogène ; que dans sa totalité et dans chacune de ses parties, il a marché et marche encore vers un état de plus en plus hétérogène. On s’assurera que, depuis le commencement jusqu’à notre temps, une force qui se dépense en se décomposant en plusieurs forces a toujours produit un degré supérieur de complication. L’hétérogénéité qui en est résultée s'accroît et s’accroîtra encore. Le progrès n’est pas un accident, il n’est pas soumis à la volonté de l’homme : le rgrés est une nécessité bienfaisante (1).
> Peu après, M. H. Spencer signala une autre cause physique qui, jointe à la première, explique le passage de l’homogène à l’hétérogène : il montra que l’état d’homogénéité est une condition d’équilibre instable (2). >
Une théorie du progrès qui se formulait ainsi n’avait pas le caractère de mysticisme et de finalité qui entachait la doctrine de l’individuation : elle remplissait un désidératum de l’esprit scientifique en substituant à une formule de l’ordre métaphysique une formule plus favorable à une explication par les causes naturelles. En même temps, M. H. Spencer se
(1) Herbert Spencer, Essays : Progress, iis hw and cause.
(2) Herbert Spencer : Transcendental physxology.
DERNIÈBES RECHERCHES.
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sentait obligé de donner du progrès une définition qui, ni» tenant plus compte de nos sentiments moraux ou esthétiques, devait lui faire peu à peu abandonner le mot de progrès trop compromis par ses connexions avec ces sentiments, pour adopter celui A' évolution plus propre à exprimer la nature toute scientifique de sa théorie. Mais il s’en fallait bien que cette formule fût complète et vraiment philosophique. Elle expliquait 1e passage de l’homogène à l’hétérogène par la loi qu’une cause (unique produit toujours des effets multiples relaiivemcnt à nous; mais le fait que celle loi généralise restait inexpliqué, de même que celui de l’instabilité des existences homogènes. D’ailleurs la formule à laquelle nous venons de voir M. H. Spencer s’arrêter est-elle bien celle du progrès ? Se vérifie-t-elle dans tous les changements auxquels on peut donner le nom de progrès, "et ne se vérifie-t-elle dans aucun de ceux auxquels on est en droit de le refuser ? La loi du passage de l’homogène à l'hétérogène remplit 1a première condition, mais non la seconde. Comme M. H. Spencer le reconnaît lui- même, une maladie introduit dans un organisme lies changements qui le rendent plus hétérogène et plus multiforme. Que celle multiplication d’effets se continue, et elle aboutit à la dissolution. Qutfnd une révolution éclate dans un Etat, des institutions illégales s’établissent à côté des institutions légales, et l'anarchie qui en résulte rend l’Etat plus multiforme qu’il n’était auparavant ; que cette anarchie dure, et elle aboutit invariablement à la dissolution de l’Etat. Ces deux exemples empruntés à la pathologie des organismes et des société?, montrent que des changements opérés d’après la loi du passage de l’homogène à l’itétérogène, et de l’uniforme au multiforme, ne sont point des faits de progrès. En outre, remarque encore M. H. Spencer, un chaos de formes hétérogènes succédant à une masse homogène ne constitue pas un
ïPOCER. it
INTRODUCTION
progrès. Il y a dans le progrès un caractère que la loi que nous venons de formuler, quelque nécessaire qu’elle soit, n’embrasse pas : c’est une loi de progrès, ce n’est pas la loi du progrès. Il faut une autre loi qui la limite, un autre caractère qui, s’ajoutant au premier, spécifie davantage la classe des faits que nous voulons définir, un signe auquel nous reconnaissions si un changement de l’homogène â l'hétérogène est un anneau de la chaîne du progrès, ou s’il en est le terme, et s’il marque dans l’histoire d'une chose la limite qui sépare sa phase progressive de sa dissolution.
C’est alors que M. H. Spencer dut revenir à considérer le principe d’unité qu’il avait un moment, et pour de bonnes raisons, négligé. Il compléta peu à peu sa théorie en faisant rentrer dans sa formule les généralisations relatives à la formation des êtres observables et aux transformations qui constituent leur évolution ; et comme il était porté par une saine habitude d’esprit à considérer les changements de tout ordre au point de vue physique, et à relever leurs caractères communs, il aboutit à formuler diverses lois universelles sur le rhythme et la direction du mouvement, et il n'eut plus qu’à les rattacher par voie déductive au principe premier, la persistance de la force, pour entrevoir la vérité que tous les phénomènes d’évolution sont des ciTets des lois mécaniques manifestées par les éléments qui entrent dans la composition des existences, ou comme il le dit, des arrangements sur un nouveau plan (redistributions) de la matière et du mouvement. Suivons rapidement le développement des idées de M. H. Spencer.
Tout progrès est une espèce de changement. La loi du progrès doit être une certaine loi de changement. Tout changement, écrivait M. H. Spencer dans la première édition des p-emiers principes, « tout changement dans l’arran-