‹ Les premiers principesChapitre 8 sur 77 · ANALYSE DES DEUX ORDRES DE CHANGEMENTS. LUI · texte numérisé non relu

ANALYSE DES DEUX ORDRES DE CHANGEMENTS. LUI

propre. A mesure que la masse se concentre, les mouvements des molécules s’intégrent et apparaissent comme mouvement de toute la masse. Outre celte intégration totale, il se fait des intégrations partielles et locales des mouvements des unités en mouvements de petites masses, toute une hiérarchie coordonnée de mouvements. La fonction totale de l'ensemhlc, est un faisceau harmonique de fonctions d’unités élémentaires. Tant qu’un ensemble d’unités contient de ce mouvement moléculaire, les arrangements intérieurs sont possibles. Dans les gaz, où le mouvement moléculaire est très-abondant, les molécules changent constamment de rapport; il n’y a pas de structure. Dans les solides, qui l’ont entièrement transformé en mouvement de masses, ou qui l’ont même perdu sous celte forme, les molécules ne peuvent plus changer de position ; la structure est permanente. Dans les corps d'une densité intermédiaire, surtout dans les corps plastiques, les molécules ont encore assez de mouvement pour pouvoir contracter des relations nouvelles. Ces corps sont le vrai théâtre de l’évolution et de la dissolution; les autres n'ont point encore commencé leur évolution ou l'ont achevée. La tendance à s’organiser en parties distinctes et coopératives n’y a pas encore eu de manifestation, ou n’en peut plus avoir par la cessation même de toute fonction dans l'immobilité relative des parties.

Pour faire mieux saisir ces abstractions, prenons encore l'exemple que nous avons déjà présenté, la société. Au début des familles errantes en quête de leur maigre subsistance, où nulle fonction distincte, autre que celle des sexes, n’existe, c’est l'étal discret de la matière diffuse. Plus tard, un certain nombre de ces tribus s’agrègent et déjà la distinction des fonctions s’y établit, distinction rudimentaire qui ne sépare les unités sociales qu’en deux classes, les gouvernants et les gouvernés, la classe directrice et la classe opéra-

uv

INTBOODCTIOM.

live. Dans la première classe, il s'opère même une intégration dont le résultat est de produire une hiérarchie. Les classes opératives restent soumises à des nobles, ceux-ci obéissent à des seigneurs féodaux qui, eux-méines, ont au-dessus d'eux le pouvoir royal. M. H. Spencer nous a montré, dans les Manières et la mode, comment du pouvoir royal sortait, par une sorte de fractionnement, des qualités qu'implique la nature du souverain, les fonctions do plus en plus distinctes du gouvernement, de l'Eglise, de la justice. En même temps une opération analogue s'accomplit dans la classe opérative, l'industrie se spécialise, par une subdivision toujours croissante, les individus qui se livrent à la même spécialité se concentrent aux endroits où leur travail peut se faire avec le plus de facilité; les échanges se régularisent entre des agences commerciales de plus en plus spécialisées; un consensus étroit s’établit entre les producteurs, les distributeurs de produits et les consommateurs; c'est l'évolution par concentration des unités sociales agrégées en groupes coordonnés qui accomplissent des foncti'ons distinctes et harmoniques, lesquelles résultent de l’agrégation de mouvements convergents et coordonnés des mouvements jadis indépendants des unités.

Ce qui manquait à la formule déjà donnée par M. H. Spencer dans son essai sur le Progrès, c’était d’exprimer que l’agrégat dont les parties d’abord homogènes deviennent hétérogènes, ne perd pas son unité, que les dilférences toujours plus tranchées qui distinguent ces parties ne dissolvent pas pour cela l'agrégat en un nombre plus ou moins grand d’agrégats indépendants. En appelant évolution une intégration toujours plus grande de l'ensemble , accompagnéo d’une intégration, d’une différenciation et d’une dépendance mutuelle toujours plus graudcs des parties aussi bien que des

L’ÊmOTlON.

LT

fooctioDS, et d'une tendance à l’équilibre des fonctions des parties intégrées, M. H. Spencer complétait sa formule, et en substituant au mot d’individuation celui d’intégration comme il avait substitué le mol d’évolution a celui de progrès, il affranchissait sa théorie de toutes attaches métaphysiques.

Il a fait plus encore. C’est avec les lois mêmes qui lui servaient à expliquer l’accroissement de la variété qu’il a expliqué l’accroissement de l’unité. Dans son essai sur le Progrès^ il se contentait de montrer que le progrès est le résultat nécessaire d’une loi empirique, qu’une force se dépense toujours à produire plusieurs effets. Dans son essai sur la Physiologie transcendantale , il avait poussé un peu plus loin sa tentative d’explication, sans toutefois cesser de recourir à une loi empirique, celle de l’instabilité de l’homogène. Il ôte maintenant a ces lois leur caractère empirique en montrant qu’elles sont des conséquences du principe général de la persistance de la force. Mais, comme cette loi est insuffisante pour expliquer deux des caractères principaux du progrès, la distinction des parties et des fonctions, et l’in- Irgralion des parties et des fonctions, M. H. Spencer recourt pour les expliquer à deux lois qui sont aussi des corollaires du principe fondamental. Il fait reposer la nécessité de l’évolution sur trois lois universelles, et par elles sur le principe indémontrable mais indéniable de la persistance de la force. D’après la première {loi de thutabilité de P homogène), un corps homogène , ou , pour parler plus exactement, moins hétérogène dans sa composition et sa structure , car nous ne connaissons rien d’absolument homogène, devient plus hétérogène sous l'action d’une force incidente. La loi de la multiplication des effets apporte à la loi de l’instabilité de l’homogène une coopéi alion énergique. Une force incidente qui affecte un composé déjà hétérogène en affecte ditféremment les parties;

tvi

INTRODUCTION

par suite, en vertu du principe de réaction, elle en est dilTéremment afTectée ; elle cesse d’ètre homogène, si elle l’était, ou devient plus hétérogène qu’elle n’était, et n’agit plus que comme un faisceau de forces dissemblables, qui, à leur tour, exercent des actions et subissent des réactions de plus en plus dissemblables et nombreuses; en sorte que le nombre des effets qu’on peut rapporter à une seule cause primitive va en croissant en progression géométrique, et que la raison de cette progression s’accroît elle-même d’après le degré d’hétérogénéité du milieu où cette cause s’exerce. Enfin, la loi de ségrégation est une conséquence forcée des deux lois précé- . dentes, et par elles du principe de la persistance de la force. Ces forces dissemblables qui tombent sur un composé y produisent des mouvements en sens divers qui ont pour résultat la convergence et l'agrégation des unités mues dans le même sens, et la séparation des unités mues dans des directions différentes. Appuyée sur le témoignage unanime des faits d’expérience, logiquement déduite d’une donnée à priori de la conscience, et résultat obligé des lois mécaniques, l’évolution est pour nous un fait nécessaire.

Durera-t-elle toujours? Est-elle continue? Si elle a un terme, quel est-il? Peut-on assigner un point que l’intégration des parties ne peut dépasser, où tout mouvement des unités étant dissipé, nul arrangement évolutif ne soit plus possible?On ne peut douter que l'évolution n’ait un terme. L'agrégation des parties ne s’opère pas sans qu’elles rencontrent des résistances, sans qu'elles dépensent pour les vaincre une partie de leur mouvement. De concentration en concentration , c’est-à-dire de perte de mouvement en perte de mouvement, il faut arriver à un degré de concentration où les parties n’ont plus de mouvement à perdre, à un état d'agrégation équilibrée, non pas quant aux corps ambiants, ni au milieu, mais quant aux

U OISSOLCTION.

/orties intégrantes. C’est vers cet état que tendent les agrégats en évolution ; ils l’atteignent et y persistent, y revenant quand ils en sont dérangés par une cause |>erturbatrice, en oscillant avec un rhytbme de plus en plus lent, jusqu’à ce qu’enân il y restent au repos. Tel est l’état final assigné au progrès social. Nous y marchons à travers des fluctuations terribles, par des alternatives de révolutions et de réactions sanglantes, de guerres, et heureusement aussi par des périodes de paix qui se succèdent d'après un rhythme de plus en plus lent, où les explosions révolutionnaires deviennent moins violentes, et les répressions réactionnaires moins cruelles, nous marchons vers une époque de liberté et d’égalité où les sentiments des hommes étant adaptés aux conditions d’existence de notre espèce, leurs désirs obéiront spontanément à la grande loi économique de l’ofiTre et de la demande qui prend alors le nom de Justice.

A côté de l’évolution, marche sans cesse son corrélatif nécessaire, la dissolution. Quand un agrégat est parvenu, en traversant toutes les phases de son développement à cet état d’équilibre interne, où les parties élémentaires qui le composent ne sont plus susceptibles d’un arrangement nouveau, il n’en reste pas moins exposé à l’action des forces extérieures. Pour qu’il ne le fôt'pas, il faudrait qu’il n’y eût nulle part de force disponible, c’est-à dire que l’équilibre universel fût réalisé. C’est supposer la neutralisation de tous les possibles par la réalisation de tous les possibles, la suppression absolue du mouvement, la mort universelle : toutes conceptions que nous ne sommes pas capables de penser effectivement. Une force extérieure tombant sur un corps en équilibre interne, ne peut qu’y produire un arrangement de matière et de mouvement autre que celui qui existait auparavanl, et commencer une désintégration dont l’étendue dé-

INTBODOCnON.

pend de la quantité de mouvement que le corps absorbe. Cet événement, prélude d’une dissolution, se produit aussi dans les agrégats qui n’ont pas terminé leur évolution , et avec d’autant plus do facilité que l’équilibre d’un tout qui n’a pas atteintye summum d’hétérogénéité dont il estsusceptible est plus instable, parce qu’il contient encore du mouvement des unités non intégré en mouvement fonctionnel des groupes intégrés. Tant qu’un corps est en évolution, le voisinage de toute force disponible est pour son progrès un danger permanent. Dans une société en voie d’évolution, quand tous les membres qui la composent ne sont pas irrévocablement parqués dans les cadres d’une hiérarchie immobilisée, les actions du dehors ont sur sa structure une influence puissante. L’existence, dans le voisinage de cette société, d’un foyer de forces inintégrées devient un obstacle à son progrès. Tantôt, c’est une race parvenue à un haut degré de civilisation, mais entourée de races encore barbares ; elle est continuellement menacée d’une conquête qui la ferait rétrograder rapidement vers le niveau social de ces barbares ; ou bien elle est contrainte de conserver des institutions et des mœurs militaires qui arrêtent le développement d’institutions et de sentiments plus favorables au progrès social. Tantôt, c’est une société qui contient dans son sein des masses qui n’ont point accès aux biens de toute nature qui sont les fruits d’une organisation sociale avancée, une société oè l’harmonie n’existe pas entre les sentiments des citoyens et la constitution des groupes où ils sont incorporés pour coopérer à la fin commune. Dans ces deux cas, les sociétés sont obsédées sans relâche par la menace d’une- dissolution générale de leurs institutions, ou au moins elles subissent, par l’elfet de luttes inévitables et incessamment renouvelées, des dissolutions partielles qui retardent le progrès général.

RRYTHME DES UÊTAMOHPHC^ES SOCIALES. UX

Quaad l’évolution est terminée , quand le corps a acquis une structure fixe , l'équilibre est plus stable , et il faut une force plus grande pour le dissoudre. La présence d'une telle force au voisinage de ce corps met inévitablement sa structure en péril. Quand une société est arrivée par l'effet de son évolution à une constitution stable, où les sentiments des membres sont en harmonie avec le sort qui est fait à chacun d'eux, quelle que soit la structure de ce corps social, les dérangements de l’équilib/^ y sont difficiles et rares. Quand le type social qu’elle nous présente est d’un rang inférieur, quand l’inégalité de ses membres est consacrée par les sentiments les plus puissants, et surtout par le sentiment religieux, l’évolution a pu aboutir au terme qui ferme la voie où elle était engagée, mais elle n’a pas atteint la fin du travail de l'intégration sociale. L’équilibre se maintiendra dans une telle société durant un temps indéterminable, jusqu’à ce qu’une grande violence extérieure, par exemple une conquête, permanente ou temporaire, vienne, par une catastrophe salutaire, rendre aux unités intégrées sur un plan défectueux leur mouvement propre aliéné au profit d'une constitution mauvaise, et enfin I leur permettre de se reconstituer sur un meilleur plan par une révolution radicale. Qu’il soit question de l’organisme social ou de tout autre agrégat susceptible d’évolution, la sta* bililé de l’équilibre temporaire qui en marque les étapes, ou de l'équilibre plus permanent qui en marque la fin, ne peut être > absolue. 11 y a toujours pour le rompre des forces en excès dégagées par l’évolution qui s’est produite ailleurs. La force est persistante : cet axiome, base de la philosophie, est la garantie que toute force qui abandonne un corps où la matière s’intégre, va opérer ailleurs une dissolution, pour se r porter ensuite, chassée par une évolution nouvelle, vers un autre point de l’univers, et y faire une fois de plus son office

INTBODDCTION.

de désintégration. La dissolution partielle ou totale d’un agrégat est un événement tout aussi nécessaire que son évolution , et dépend de la direction de ces innombrables courants de force qui ajoutent du mouvement à la matière ou leur en enlèvent à chaque instant. Vue de haut, l’évolution, avec son corrélatif la dissolution, représente un rhythme immense d’une durée que l’imagination humaine ne peut embrasser. Tout ce qu'elle peut faire, c’est de se créer une représentation symbolique de cette série d’ondes qu* porte notre monde de l’étal d’extrême diffusion, antérieur à la formation des nébuleuses, à l'état d’équilibre dans la plus extrême concentration , et le ramène ensuite par une désagrégation graduelle à son étal primitif.

Cet exposé sommaire et abstrait suffît pour nous montrer la signification delà synthèse de M. H. Spencer. Ce n’est point comme la doctrine dont M. Renan, reprenant les thèses hégéliennes, nous traçait une brillante esquisse il y a quelques années (1), une théorie de progrès continu vers le mieux, à laquelle le nom de progrès vers l’absolu convient parfaitement. L’évolution pour M. H. Spencer n'est pas une marche déplus en plus accélérée de toutes les parties de l’univers, qui les mène .simultanément, par une voie semée de destructions, mais sans interruptions ni retours, de l’atome matériel à la conscience universelle, où se réalise la toute-puissance et l’omniscience, en un mot à la réalisation pleine de l’absolu, de Dieu. La philosophie deM. H. Spencer ne nous mène pas à des spéculations de celle nature. Elle nous donne dans une formule abstraite les deux classes de manifestations de l’absolu, quelles que soient leurs positions dans l’espace et dans le temps; mais elle ne nous donne au fond que l’abstraction de ce que nous

(1) Revue des deux inondes, ib octobre 1863.

Page 1