‹ Les premiers siècles de l'histoire de PologneChapitre 7 sur 10 · LIVRE II · texte numérisé non relu

LIVRE II

le trône de pologne dans la famille des piasts jusqu'au partage du royaume.

Epoque correspondante à r histoire de la Léchie jusqu'à PopieL

Déjà depuis dix siècles le christianisme se répandait par le monde. La parole, du fils de Dieu n'était pas un système nouveau, imaginé d'après les données humaines, adapté à des . hesoins temporaires et aux circonstances, mais elle complétait et élucidait tout l'ensemble des traditions étemelles. Partout, depuis des siècles, on croyait à la chute originelle de l'homme et à son salut futur. Selon l'enseignement du Christ, l'homme, trompé par l'esprit ennemi de Dieu, était tombé dans l'erreur et dans Tinfortune. Dès lors le monde devint une maison de correction, etle genre humain en général, tout comme chaque individu en particulier, ne saurait recouvrer son ancien bonheur qu'en revenant à l'état d'innocence. Mais l'homme, aveuglé

par Terreur, enfermé dans une prison, et soumis à la puissance du mal. ne peut se délivrer par sa propre raison, ni par ses propres forces. Dieu veillait sur lui et l'instruisait par les traditions, et ensuite par la révélation de lois et de rites qui devaient étouffer les passions et purifier les pensées. Eufin, descendant lui-même comme un père vers ses enfants, il daigna prendre l'âme et le corps d'un homme^ et après avoir supporté tout ce qu'un homme peut avoir à souffrir de la part du monde et de l'esprit du mal, il mourut, laissant à côté de ses paroles l'exemple de sa conduite, et la preuve que la doctrine du Christ ne dépasse pas les forces humaines.

En retournant vers son père, le Christ laissa à la réunion de ses disciples, à TÉglise, le soin de répandre son enseignement, de le faire pénétrer dans le cœur des hommes et dans leur société civile ; leur promettant que l'esprit de Dieu, en tout ce qui touche au dogme, révélerait la vérité à l'Église, et parlerait par sa bôUche.

Le christianisme se développa fortement duriant ces siècles qu'un instinct universel a appelé le moyen âge^ et de ce milieu il éclaira le commencement èi là fin du monde, expliquant les prophéties et manifestant Tavenir. La région intellectuelle du paganisme était semblable à la surface terrestre d'alors, les opinions religieuses y erraient çà et là comme des hordes nomades, les traditions et les systèmes philosophiques surgissaient, se contredisant les uns les autres, à l'instar de ces républiques et de ces royaumes qui grandirent dans mie hostilité mutuelle, puis, s'étant affaiblis réciproquement, durent se soumettre au despotisme unique de l'athéisme,

comme à celui de l'Empereur. Toutes ces traditions et ces opinions, en revenant au sein de la foi, comme des enfants qui avaient été enlevés ou avaient fui de la maison, commençaient à reconnaître leur père commun, le foyer domestique et le pays natal qu'elles n'avaient jamais entièrement oubliés. La brandie chrétienne pouvait aisément se greffer sur le tronc de Tancieime tradition, mais il fallait auparavant faire tomber les branches et les feuilles sauvages , c'est - à - dire les coutumes, les habitudes et les institutions du paganiâme.

A l'Occident, le Romain orgueilleux, habitué à commander, plongé dans le luxe et la débauche , s'irritait contre ces apôtres qui prêchaient la pauvreté et Thumilité; tantôt il les jetait en pâture aux hèles féroces, tantôt il remettait à plus tard les discussions religieuses, et il eût bien voulu n'avoir plus à y penser jamais, car elles dégoûtaient ses lèvres des mets et lui empoisonnaient le vin. Le peuple, accoutumé à ses dieux, occupé de spectacles , étourdi par les décla^ mations des rhéteurs, s'indignait dé ce que Ton interrompait ses plaisirs. Les lois romaines, qui dérivaient de l'état politique du paganisme , sévissaient contre les confesseurs d'un dieu qui n'avait pas été honoré du droit de cité au Panthéon, et elles s'ach'arnaient contre les rebelles qui niaient la divinité de l'Empereur. Le christianisme lutta longtemps et avec lenteur contre les individus et contre i'Ëtat. Les Barbares vinrent à son secours, ils brisèrent les anciens dieux, pillèrent les temples^ rainèrent les richards, vendirent les rhéteurs comme

esclaves, et ayant fait place nette pour TÉglîse, ils acceptèrent eux-mêmes le baptême.

Dès lors l'Église, s' étant rendue indépendante à l'Occident, fut à même d'agir librement. Déjà dans l'Évangile se trouvait le germe de l'unité future, car déjà du temps des Apôtres l'explication du dogme et Torganisation appartenaient à l'assemblée universelle, sous la direction des Anciens et sous l'autorité des premiers apôtres qui avaient été les plus rapprochés du Christ. L'évêque, successeur du chef des apôtres , se fixe à Rome et devient l'expression de cette unité et la tête de l'Église; aux temps de Grégoire le Grand, cette unité s'affirme dans l'organisation et dans l'action extérieure de l'Église, dont le pouvoir ne relève que d'elle-même.

Les Barbares, pleins d'àme et de vie, deviennent les plus zélés disciples de la foi, et les défenseurs de l'Église. Ils ont senti une idée politique dans l'esprit de l'Église, et ils vont la développer d'après les nouvelles formes.

Nous connaissons déjà les idées, le cœur et la force des Goths et des Germains. Quoique baptisés, ils ne furent pas pour cela tous des saints. Tandis que des disciples isolés donnaient l'exemple des vertus chrétiennes, la masse du peuple, soit qu'elle eût une compréhension insuffisante de la doctrine chrétienne, soit qu'elle ne la pratiquât pas rigoureusement, la professait et la propageait à sa manière barbare. Trop souvent le Goth et le Franc implantaient les nouveaux dogmes à la pointe de l'épée et de la lance, et n'employaient la croix que comme un étendard pour l'assaut. L'Église occidentale, en même temps qu'elle répandait le dogme intact de

la foi, déployait un esprit entreprenant, parfois violent et empreint de paganisme. Cet esprit s'emparait souvent des prêtres et des évêques. Il n'était pas rare de les voir célébrer la messe dans leur armure, et se rendre, l'épée à la main, aux lieux miraculeux.

Dans rOrient, l'Église rencontra d'autres difficultés. L'Occident était le camp et le tribunal du paganisme ; rOrient était son académie. Là reposait toute la force, ici toute la raison du paganisme. D'immenses systèmes de philosophie, une littérature d'une excessive abondance, issus du paganisme et imbus du paganisme, remplissaient l'esprit des Grecs. Les philosophes, ayant perdu depuis longtemps tout sentiment moral, ne voyaient déjà plus aucune différence entre le bien et le mal; ils s'enorgueillissaient de ce qu'ils pouvaient avec une égale facilité retourner chaque raisonnement sous ses deux faces. Les rhéteurs introduisirent par conséquent des discussions vides. Les juristes ne voyaient plus où chereher les bases du droit; et ils finirent par s'accorder sur ce point, que le seul axiome qui soit certain dans le monde moral, c'est la force, l'Empereur ; que le seul droit, c'est ce qui plaît à l'Empereur.

Les Grecs ne se jetèrent point violemment sur les apôtres, mais ils les écoutèrent avec indifférence, comme les discoureurs ordinaires des rues. Quand ils virent que le peuple se convertissait de plus en plus nombreux à la foi nouvelle, ils la défièrent à la discussion. Alors une masse inouïe d'écrits et de paroles conuneiiça à découler des plumes et des lèvres de ces gens exercés de vieille date dans la sophistique; et ces scoliast^s^ c!^\ \i^

s'intéressaient aucunement à la question du but que devait poursuivre la vie terrestre, non plus qu*à œlle de la vie future, s'enflammèrent dès qu'on en vint à une lutte de syllogismes. Cet esprit scolastique influa même sur l'Église. Il en résulta que dans l'Orient il j eut de plus en plus de conciles, de moins en moins de propagande; de plus en plus de docteurs, de moins en moins de martyrs. Les prêtres s'appelèrent des philosophé^. On oublia que le christianisme n'est pas une science, mais une action, que, suivant le Christ, il faut, à l'eacontre de ce qui se- passe dans l'enseignement séculier, commencer par pratiquer les dogmes avant de chereher à les comprendre.

Ainsi toutes les passions, toutes les habitudes païennes de l'Orient se renfermèrent dans l'école, mais il leur manquait la force de se produire dans le monde et d*agif • Cette force, elles la trouvèrent enfin dans le pouvoir politique, dans l'empereur de Constantînople^

La querelle au sujet du patriarcat agita le clergé by* zantin de la capitale. Aucun des candidats pirésentés n'obtenait l'unanimité. L'un d'eux, Photius^ élevé au milieu des riches bibliothèques de l'empire, était un Grec dans toute la force du terme, savant, sophiste, rusé, courtisan : il se concilia la faveur de l'empereur Bardas, et, malgré la résistance de ses adversaires, ayant reçu pour la forme en une seule fois toutes les consécrations, il devint patriarche. Ce fut un scandale universel qui fut une occasion de violences et de crimes. Le clergé en appela au jugement de l'Ég^se, aux autres patriarches^ et au chef des églises occidentales, au pape. Ne

ponyant tromper par ses mensonges, ni effrayer par ses menaces Nicolas, évêqne de Rome, Photins résolut de se. séparer de TËglise. Il cherche un prétexte, il rallume la dispute sur la procession du Saint-Esprit, et, ayant entraioé avec lui une partie du clergé, il explique le dogme d'une manière opposée à Rome , et avec l'aide de partisans gagnés à sa cause, et l'appui de l'autorité de l'Empereur, il sépare l'Église orientale d'avec Rome.

Ce débat n'était qu'un prétexte, mais l'Empereur se flattait que le schisme lui donnerait le pouvoir absolu snr l'Église, qu'il recouvrerait ainsi une partie de l'ancienne autorité impériale, pins d'une fois ébranlée par les édits des conciles. Désormais, en effet, les patriarches, n'ayant pins l'appui de l'Église universelle, sont rédnits à rechercher la protection du pouvoir civil, et deyiennent en réalité ses esclaves. Néanmoins la vanité byzantine se réjouissait d'avoir une Église particulière.

Hais l'on vit bientôt que les dissentiments qui avaient amené le schisme devaient par la suite le disloquer et le pourrir comme un membre séparé du corps. Quel moyen y avait-il de remédier à ces désaccords? L'assem- Mée universelle de l'Église une fois rompue, qui devait décider de l'interprétation des dogmes? Les empereurs et les patriarches se virent dans la nécessité de fermer la bouche à leur Église, de l'empêcher de penser, par (ïainte des idées et des paroles dangereuses. Non-seulement on abolit les délibérations libres et Ton transforma le concile en commission gouvernementale sous la présidence de l'Empereur, mais l'on bannit de l'Église l'instrudion : les prédications cessèrent, o\i \i'«i!kSfôv^%.

même plus le catéchisme. Le christianisme orients •privé de parole et de pensée, ne confessait le Christ qi par des cérémonies, des emblèmes, des formes ext rieures. Au lieu de propager les dogmes, on arrè l'expansion de l'Église, on recula jusqu'à Timmob lisme de l'Ancien Testament. 11 est à noter que l'Églis* qui avait abusé de la discussion et créé par là u schisme, une fois que le mal eut été accompli, fut coi damnée au mutisme pour les siècles; et de nos joui elle ne se défend que par le glaive impérial.

C'est ainsi que l'Église universelle se scinda dans 1 temps même où le christianisme se répandait le plus ac tivement parmi les Slaves.

Les Slaves avaient conservé les traditions religieuse immémoriales. Ils avaient la connaissance du Diei unique, créateur de tout ce qui existe, mais il n'avaient jamais ouï parler de rapports entre Dieu et le honunes ; il n'existait donc chez eux aucune mythologie car la mythologie est une corruption de la religion ré vélée. C'est en vain qu'on y chercherait une théogonie ou un récit des actions des dieux, des demi-dieux et de héros. Cependant le passage et le long séjour des Rimrys des Celfes, des Germains et des Goths dut influer sur le conceptions primitives d'un peuple opprimé. Les Slavei empruntèrent des dieux aux nations victorieuses e tombèrent peu à peu dans l'idolâtrie. Ils adoraien leur dieu le plus ancien et le plus sublime sous diven noms, mais ils le présentaient comme un dieu mystérieux, caché, inaccessible au regard, à la pensée et au3 prières des mortels. Us honoraient les dieux emprunté

al^ ' par eux à l'étranger, sans se demander leur proveue j nance, leur nature ni leur histoire. Et c'est une nouvelle té- preuve que ces dieux ne sont pas issus des traditions* ^ti nationales du peuple, mais que le hasard seul les a ras- 31- semblés sur ce sol et placés sur les autels. l.a tradiie, tion vivante slave donna à ce nouveau culte sa couleur m 1 particulière. S'appuyant sur les traditions de Dieu et du El- mauvais esprit, les Slaves partagèrent toutes les divi- R Dites secondaires en bonnes et en mauvaises, blanches et noires ; chacun même des petits dieux était présenté sous ue nn double aspect, irrité et bienveillant^ à moitié blanc, à moitié noir. Cette dualité forme le caractère dominant et spécial du paganisme slave.

s ■ n est dès lors facile de comprendre pourquoi les pays i slaves frontières, les plus éloignés du centre de leurs s établissements, étaient les plus riches en dieux. Les prin- \ cipaux sanctuaires se trouvaient sur le bas Dniepr, près ^ de la grande route des nations, sur l'Elbe, dans le voisinage des Saxons païens, et aussi dans l'île de Rûgen, soumise aux invasions et à Tinfluence des Goths. Les descriptions qui nous sont restées de ces temples, et les nombreux monuments de l'ancien culte trouvés à Prilwitz^ nous montrent que ces dieux provenaient de Scandinavie et d'Occident. Quelques-uns étaient grecs , avec des inscriptions grecques, et avaient sans doute été achetés à des marchands byzantins.

On peut diviser la théologie slave en trois parties. La première, spirituelle^ comprend le dogme unique d'un dieu qui est resté dans la mémoire et dans l'instinct du peuple slave, mystérieux et caché comme l'origine et

l'avenir de la Slavie. La seconde partie, temporelle ^ est idolârique : le Panthéon slate est l'rxpf espion de l'état politique des p uples. Les dieux huns, germains^ grers, fondus en divers métaux par des mains étrangères, re( evaient les hommaiçes des Slaves, tout comme les divers chefs et rois élrangerâ. Quelquefois, par esprit d'imitation, le Slave se taillait un dieu dans un arbre de son pays natal, sur un modèle étranger, de même que parfois il se choisissait un chef dont l'autorité éphémère était vile dissoute. On ne concevait entre les dieux aucune hiérarchie, aucune dépendance, pas plus qu'entre les tribus et les communes. La troisième partie, c'est à-dire l'application de la religion aux besoins de la société, ou partie ecclésiastique et sacramentelle^ était comme une parodie des cérémonies et des mystères de la vraie foi. Les cérémonies proprement dites et les offrandes étaient également imitées des étrangers. Un clergé se forma sur les frontières, à Arconà et sur l'Elbe, mais il ne se constitua point en corps organisé et ne put agir sur les tribus établies vers le centre. On sait qu'au temps des Piasts, on connaissait une sorte de baptême païen, qui consistait dans la coupe des cheveux à un certain âge.

Le mariage ou plutôt la polygamie se consacrait par des cérémonies et des chants, dont les restes sont parvenus jusqu'à nous, et qui doivent être fort anciens, car ils ressemblent aux cérémonies des temps les plus reculés de la Grèce et du Latium. Les superstitions et la magie étaient doubles, blanches et noires; c'étaient des bénédictions et des malédictions, des amulettes^ et des sorti-

léges. Jusqu'à présent les Slaves en ont conservé le soutenir et l'usage, et les ont embellies dans leurs contes et leurs poésies. Le christianisme avait détruit les idoles et leur culte public, mais il ne pénétra pas dans les retraites de la superstition. Aucun peuple en Europe n'est aussi versé que les Slaves dans la connaissance des popriétés médicinales des êtres organiques, de l'in- Jnence du temps et de l'atmosphère. Le secret obstiné dont on couvre ces mystères assure encore de longs dècles d'intégrité à ce centre de la bonne et mauvaise sdence.

Depuis nombre de siècles, les apôtres visitaient la Slavie et les peuples qui l'habitaient. Depuis longtemps TÉglise comptait au nombre de ses premiers docteurs le Slave samt Jérôme. Dans la Mœsie, prospéraient plu* aeiu-s diocèses dirigés par des évèques. Mais toutefois, dans le fond de la Slavie les conversions n'avaient été que partielles et accidentelles. Ce n'est qu'au neuvième siècle que commence à se former réellement l'Église dave. Saint Cyrille et saint Méthode parcoururent les steppes des Khazars, baptisèrent les Bulgares et y introduisirent récriture. Par la suite, Swiatoplug de Moravie reçut le baptême et entreprit de relever, en Mœsie et en Pannonie, l'ancien christianisme, étoufiFé par les AWares» Son exemple et son iufluence entraînèrent les Bohèmes. Ceui-cî envoyèrent des apôtres au-delà des Carpathes^ et bâtirent à Cracovie des églises où se réfugia, après la chute de la Moravie , le christianisme qui eu avait été chassé. Déjà, atant le baptême de Mieczyslas, l'évêque Jordan avait introduit le christianisme au-delà de la Yis-

de TAllemagûe ; ils 5e firent les apôtres et parfois les défens' urs de leurs frères païeus d'au-delà des Carpathes et de Silesie. Minczyslas, s'étant fait baptiser, put, dès ce momf'nt, demander à l'occasion l'appui des Bohèmes on de l'Empire ; il put propager lui-même la foi sur l'Ëlbe et l'Oder, et incorport^r dans son Église et dans son État les païens de ces pays refoulés par les Allemands.

Mieczyslas trouva le siège principal du pouvoir des Piasts transporté au-delà de la Vislule, sur le lac Goplo, dans un nouveau centre. Les Lechs incorporés dans la tribu slave des Polaniens s'appellent Polonais. Il est difficile de déterminer avec précision jusqu'où s'étendaient les pos5essions de Mieczyslas ; car ni la Pologne, ni les nations voisines, n'étaient encore réellement venues au monde, ni n'étaient des corps distincts, jouissant d'une vie propre. Ce qu'il y a de certain, c'est' que la Grande- Pologne, la Mazovîe et une partie de la Silésie jusqu'audelà de l'Oder s'étaient déjà plus étroitement unies sous le gouvernement des Lechs. La Petite-Pologue, vers les Carpathes, subissait également l'influence de la Léchie et de la Bohème. Les Ruthènes avaient pénétré par la Polésie jusqu'au Bug et au San. Du côté des lacs les Prussiens et la Lithuanie harcelaient la Mazovie. Audelà de l'Oder, sur l'pibe et vers l'embouchure de la Vistule , des peuples slaves païens guerroyaient ou s'alliaient tour à tour avec les Bohèmes et la Léchie. Comme aujourd'hui encore dans le Caucase, il est difficile de déterminer la frontière entre les Lechs et les Circassiens, de mènie, il semble que l'État de Mieczyslas grandissait ou diminuait à tout moment. Une victoire

oa uue défaite lui gagnait ou lui enlevait des vassaux ou de nouveaux sujets. L'éiat moral de la iiouveile Église était p ireillement ineertaiu et sans personnalité propre. Le christianisnae occn^ental, actif dirs sa propagande, et assuré de la voir réussir, nommait souvent des archevêques et de^ évéques in pariibus infi' deiiurriy leur désignant des diocèses dans des pays qui étaient encore à convertir. C'est ainsi que Ton confia à Tarchevêque de Hambourg toute la Scandinavie païenne, à celui de Magdebourg, la Slavie, à laquelle^ d'autre part, les évêques en deçà des Carpathes prétendaient avoir également droit. Quand Mieczyslas vient à fonder des églises en Grande - Pologne , en Silésie^ en Poméranie, il est obligé de les soumettre à rautorité de pasteurs étrang(;rs. Il n'existe pas de centre chrétien dans la Léehie. Cette religion nouvellement introduite reste sous la double influence de l'Orient et de TOceident.

L'Église d'Orient s'appuyait, comme l'on sait^ surtout sur le pouvoir temporel, et cherchait aussi un soutien dans la nationalité politique temporelle. Pour attirer à elle et pour s'attacher plus fidèlement les peuples, elle mit en usage la liturgie et les cérémonie:) dans l'idiome national slave. Cet usage oriental pénétra en Pologne par la Bulgarie et la Bohême. L'Église occidentale, ccmfiante dans sa force^ n'avait pas besoin d'employer les moyens politiques. Désireuse de conserver le^ dogmes dans leur pureté, elle reconnut la langue latine pour langue liturgique et gouvernementale de la Chrétienté. Cette différence de rite, superficielle en apparence, entraîna des

résultats importants. Les Slaves, consacrés prêtres du rite romain, durent apprendre le latin, et virent s'ouvrir devant eux tout le passé, toute la littérature latine profane et sacrée. Obligés de prêcher et d'instruire, ils incorporaient dans la langue nationale de nouvelles pensées et de nouvelles idées, la travaillaient et en perfectionnaient la forme, de sorte qu'avec le temps elle devint une langue littéraire. Au contraire à l'Orient, un prêtre slave, en acceptant les formules traduites en slave, ne sentait pas le besoin d'apprendre le grec, il le négligeait et se privait des moyens de s'instruire.

Telles étaient les difficultés morales et politiques au milieu desquelles se trouvait Mieczyslas. Couvert par sa parenté du côté de la Bohême, il tourna ses armes vers les pays riverains de l'Elbe et de l'Oder. Là régnaient des principicules slaves, des Lutyces, des Serbes, des Wilks, également hostiles aux Allemands, aux Bohèmes et aux Polonais. Les margraves allemands occidentaux faisaient des incursions chez ces païens; Mieczyslas s'eflPbrçait de les réunir à ses États. Le prince polonais, comme membre de la Chrétienté, se reconnut vassal de l'Empereur pour les possessions qu'il avait sur l'Oder ; ayant acquis par ce moyen la protection légale des Allemands, il put y fonder en toute sécurité sa domination. Pour assurer sa propre indépendance contre le pouvoir impérial, il se mêla aux affaires intérieures de l'Allemagne. Dans les dissensions qui suivirent la mort d'Othon, il prit le parti du prétendant Henri contre le second, puis le troisième Othon. Il fit enfin sa paix avec l'Empereur, et en reçut du secours contre les

Bohèmes et les Lutyces ; lui-même il aida l'Empereur dans sa gu<îrre contre les païens du Brandebourg. Ainsi occupé des affaires du Nord, il n'eut pas le temps de résister aux Ruthènes qui prirent le Czerwiensk (ou pays rouge), Przemysl, et vinrent s'appuyer au Bug inférieur et au San. Mieczyslas mourut en 992. Il laissa de Dombrowka deux fils, Boleslas et Wladyhoy, et de sa seconde femme Oda, fille d'un margrave occidental, plusieurs fils et filles, dont il maria Tune au roi de Danemark, et la seconde au prince de Hongrie.

Boleslas le Grand,

Le Piast Mieczyslas n'avait pas eu d'héritier de ses nombreuses femmes païennes. Les vastes territoires qu'il gouvernait allaient se trouver sans chef, l'autorité s'écroulerait, la Léchie était menacée de dissolution. L'État païen avait épuisé sa vie et ne pouvait plu» continuer à se soutenir par ses propres forces. Mais la chrétienne Dombrowka donna un fils à Mieczyslas. Cet enfant devait devenir le maître de la Léchie et, en même temps, l'exécuteur des dernières volontés de son père. Il va manifester la nouvelle tendance de l'esprit polonais. Après un roi législateur la Providence envoie un roi homme d*action; son caractère sera la force, sa mission sera une action continuelle, irrésistible et violente.

Après la mort de Biieczyslas, son héritage, considéré comme une propriété selon les idées païennes, devait revenir à ses fils. L'esprit chrétien s'opposait à cette ma^ nière d'agir. Selon) l'idée chrétienne^ l'État est un èl^ê' moral, nne personne dont la volonté est Vessenee' àtk pouvoir. Le christianisme renfermait donc le germe à» Tunité politique ; mais, comme il n& s'était pas eneore développé, il faudra des siècles avant que de nouvelles idées passent dans les mœurs et dans tes lois. Bole^las, esprit plus élevé que ses contemporains, comprit d'intuition qu'il n'était pas permis de partager la Pologne. Il voulut être son seul roi. Il expulsa du royaume par la force ses cohéritiers. Gomme homme d'action, il tourna d'abord son attention sur les moyens d'agir, sur le trésor et l'armée. Il organisa l'impôt, il introduisit dans l'armée des améliorations à Tinstar des Allemands, contre lesquels il avait déjà souvent combattu. SVtaut ainsi renforcé à rintérieùr, il commença à agir de tous les côtés de la Pologne, vers la Polésie, vers les Carpatbes, vers le Pojezierze (ou la contrée des lacs) et vers l'Aile* magne.

Les Ruthènes s'étaient étendus en Slavie avec la même facilité que les Lechs et les Bohèmes. La vieille Ruthénie était pour eux ce vieux Gnesen mythique des Carpathes alors oublié. De là ils pénétrèrent à Nowgorod, que Ton peut appeler la Cracovie ruihène, enfin ils transportèrent leur capitale à Kiew, qui est leur nouveau Gne^^en. C'est une remarque digne d'une sérieuse attention, que les Ruthènes aussi bien que les Lechs établirent leur centre au milieu de la même tribu slaVe, au milieu des Polm^iens

idootone yavtie habitait auprès du lac Goplo, et Tautrei /aux liords du Dniepr. La ville même de Kiew, appelée dans les laiigues orientales Kuy^ab^ eD, grec KovcxjSax, est certaioemeot sœur de Ruyawy , aiilique colouie des Polaniens, près de Gneseu.

Maj^^ en Bohésie et eu Léchie, Przemyslas et Piast s'eiQjiarèreut du pouvoir, et, comme Slaves, ils relevé"* rent dan3 la capitale la nationalité et \^ mœurs slaves. La Rtttbénie ne trouva pas de Piast ! La tribu des Russes Warègues» bien qu'elle perdit vite sa langue et adoptât lesmœuxa slaves, conserva néanmoins le pouvoir gotbi-* que sans altération et sans discontinuité, et, avec les progrès du temps, elle l'agrandit et le renforça, eu éten^ dant les trontières de TËtat. Déjà du temps de Mieczy^ slas, la Ruthénie se saisit de toute la Polésie,

\m grand pays polésien, situé entre les lacs, le Dniepr^ le plateau Volynien et le Bug, était le centre, sinon organique, du moins géographique de la Slavie. Dans ces profondes solitudes et dan^ ces marais, on sentait moins la domination des envahisseurs étrangers ; ils s'y engageaient rarement et pour peu de temps. La nationalité alave, menacée de toutes parts, trouva un refuge dans ces endroits d'où Taurochs n'a pas encore disparu* Tandis que les populations slaves limitrophes combattaient déjà depuis longtemps, avaient des chefs et étaient connues des étrangers, il se trouvait en Polésie des tribus presque inconnues même à leurs compatriote^, sans chefs» sans circonscriptions politiques, et souvent sans noms particuliers. Cependant ce pays était peuplé. Toutes les hordes qui y pénétraient y rencontraient des

populations et des colonies. On peut inférer du géogrs. — phe de Ravenne qu'un grand nombre de bourgade^ s'étendaient sans interruption du Bug au Dniepr.

De même que les Slaves de l'Elbe et de TOder se trouvaient dans une situation périlleuse entre l'Allemagne et la Pologne, ainsi la Polésie était ballottée entre la Pologne et la Ruthénie. Seulement, les peuplades sauvages des Mysz, des Wilks, des Wols et des Obotrites, menacées des deux côtés par la foi chrétienne et du côté de l'Allemagne par des agressions étrangères, y opposaient une énergique résistance qui devait se terminer ou par leur extermination ou par leur incorporation dans les autres États; tandis que les peuplades établies en Polésie, les Radymicziens, les Wiatycziens, les Doléniens^ les Luczanes, les Smolenskiens, sans chef, sans unité, se soumettaient tour à tour à leurs frères Polaniensdes bords de la Vistule ou des bords du Dniepr, avec lesquels, quoiqu'ils commencent à différer de religion, ils restent toutefois unis par les mœurs et par la langue,

Le parler de tojis les Slaves est homogène, comme s'il eût jailli d'un même verbe. Il se divise en deux langues principales dont l'existence date de plus loin que les temps historiques. Il serait vain de rechercher quelle est la plus ancienne et quelle est la plus jeune; ce sont deux jumeaux venus ensemble au monde de Thistoire, et qui ne diffèrent entre eux que comme un frère blond de son frère brun, bien qu'ils soient tous les deux du même père et de la même mère. Chacune de ces langues s'est fractionnée, avec le temps, en un grand nombre de dialectes, n'ayant qu'une seule âme, qu'un seul esprit inté-

:>gB- rieup et ne différant entre eux que par la structure raA. extérieure, par Taccent et par rintonation. C'est à tort qu'on a voulu nommer une famille de dialectes langue trot méridionale et l'autre langue septentrionale, ou rattaigi cher la première aux Antes, la seconde aux Slaves, ou B bien celle-ci aux Lécho- Bohèmes et celle-là aux Ruigff thènes, car elles ne correspondent ni à des situations Bâ géographiques ni à des divisions politiques. Les dialectes à de la première langue étaient parlés parles Ghrobates, eut les Polaniens, les Mazoviens,les Lutyces, les Sorabesdes [>ar bords de l'Elbe et les Poméraniens ; la seconde était emlu ployée par les Sorabes du Danube, les Croates, les Bulie, gares, les Krywiczaniens, les Nowgorodiens. En Polésie, ^6$ le dialecte, intermédiaire entre la première et la ^ deuxième de ces langues, resta plus pur, plus rapproché ds du vieil esprit slave.

S} Les Slaves ne souffraient pas de nouveaux-venus dans

** leurs fourmilières ; leur langue admet avec difficulté les

mots étrangers, car toujours elle sent qu'ils sont im-

^ propres, elle les considère comme des mots bas et les

repousse le plus qu'elle peut. Les Ruthènes, bien qu'ils

aient apporté une langue étrangère et baptisé de noms

étrangers les localités slaves, perdirent promptement leur

langue et oublièrent ces noms étrangers. Il en advint

de même des Lechs. Avec le temps, les dialectes, se

polissant de plus en plus, divergèrent davantage. A

l'époque de Boleslas, ils étaient encore tous très-rappro-

chés les uns des autres et se ressemblaient.

Vladimir, en étendant sa domination sur la Polésie et en s'en déclarant le souverain, ne^ trouva de résistance

nulle part. Il lui était difficile dlmplanter Tautorité ruthène dans ces peuplades divisres et de relier à sa capititle II s bourgades soumises, La force orpranique pouvait venir seulement de la foi nouvelle. Ce qui est singulier, c'est quVlle ne fut propagée qu'avec uégligenre et superficiellement. Ou y voyait, il est vrai, apparaître des églises et un clergé, et il semble que le peuple écoutait saus répugnance les nouvelles prièrea récitée» en slave, mais il le faisait aussi sans enthousiasme. L'Eglise grecque ne compte en Polésie aucun martyr, et n'y trouva pendant longtemps aucun défenseur. La masse de la cation resta indifférente au christianisme, et ce n'est que plus tard, quand commença la lutte entre le rite gi ec et le rite latin , que la Pulésie s'éveilla et comme- ça à pien<lre part au^L disputes religieuses.

Dés le commence ruent de son rèjfineî Bole&las vit l'empereur Olhon IIÏ occupé à guerroyer contre les Slaves païens ; il expédia des secours aux Allemands, se ménageant leur amitié comme Mieczyslas; et il tourna toute son attention vers la Ruthénie.

Depuis longtemps il y cherchait des alliés contre le puissant Vladimir ; il donna sa fille en mariage au fils de celui-ci, Swiatopolk, et envoya avec elle Tévèque de Kolobrzez (Golberg), Reinhard, qui, allant sur les traces des martyrs saint Boniface et saint Bruno, s'efforça d'introduire le rite romain en Ruth*^nie. Mais Swiatopolk, qui pensait plus au pouvoir qu'à la foi, provoqua^ une révolte contre son père, fut pris et jeté en prison avec Tévèque. Boleslas chercha des alliés politiques contre Vladimir et appela à scm secours les nations des steppest

à' Le graud stepp*», qui s'éteml de la m.*r Caspienne jus- I qu'au pied des Carpathes, ne resta pas désert, même pi' «prè» le passade des Awares, des L chs et des Czechs. H De nouvelles hordes y apparurent. Pour comprendre ;\'- leur composition et leur action, il faut ne jamais perdre » dettie trois nations : d'abord la race scythe, qii'on apà pelie hnnnique ou finnoise occidentale ; puis la race se turque dont une partie fut soumise par les Awares, ki enfiu la race caucasienne. La race turque, dans laquelle n, on croit qu'il se trouvait des Ires (Azes) caucasiens, j, s'enfonqant vers le nord, subjugua une ma?se de peuli, plades fiimoises qui erraient alors sur les bords des rire ?ières Tawda, Tura, Cziusowaya et le bas Irtych (I), et dont les débris s'y tr ouvent encore (sous le nom gi^néral d'Ostiaks)* Avf c cette horde les Turcs s'ébranlèrent du pays de lougra vers l'an 887, traversèrent les steppes, tournèrent Kiew et tombèrent, par le chemin des Awares, sur les Slaves transcarpathieus. Ils refoulèrent les Bulgares, s'établirent dans une partie de l'ancienne Moravie, et, opprimant les Slaves d'une manière inouïe, faisaient des incursions au cœur de l'Allemagne jusque vers la Suisse. Leur conversion au christianisme les adoucit et les fixa. Mieczyslas s'unit par des liens de parenté avec leur prince Geyza.

8ur le» traces des Magyars, s'avancèrent des rives du Volga les Pieczyugnes (Petchenègues ou Patzinaces),

{\) Lehrberg. Untersiiohungen zurErlœterung der aeltern Geschichte Ruaâlands, c'ebl-à-dlre : Reclierches pour éclaircir l'ancienne hiftioire delà Russie, par Lehrberg. Pétersbourg, 1816. Voy. Klaproth, Mémoires relatifs à i*Asie. Paris, 1826. vol. i, p. 116 et suiv^j

appelés aussi Kumans et Polowces. Cette horde 41 composait aussi de plusieurs nations : 1^ des Pieczyngue proprement dits, peuplade finnoise dont les débris trouvent encore en Sibéiie (1) ; 2* des Turcs appel Kumans; 3® de la race caucasienne dominante, d( anciens Gzechs appelés maintenant Gircassiens. Gel horde appuyait une de ses ailes au Gaucase occidental^ siège des Gircassiens, occupait, par son centre, le steppe ^ la presqu'île de Grimée, et de son autre aile, joignait les Magyars. Derrière cette horde de Pieczyngues, s'avan^ çait une troisième horde, la plus nombreuse et la mieur organisée, connue sous le nom de Khazars, composée de Finnois orientaux, des Turcs appelés Ougres ou Oures et de la peuplade caucasienne dominante des Lesghines. Dans cette horde formée de peuples qui diffèrent par la race, la religion et les mœurs, la peuplade prépondérante professait la religion juive, ce dont il n'y a pas lieu de s'étonner, car il y a jusqu'à présent au Gaucase des peuplades de religion juive, mais qui, sauf la foi, n'ont rien de commun avec les Juifs.

Les Rhazars, vers l'an 884, refoulèrent les Pieczyngues vers l'Occident et les jetèrent sur la horde des Magyars ; ils occupèrent au loin le steppe jusqu'au Don, et, s'avançant vers le nord, ils rencontrèrent les Ruthènés qui, vers le Dniepr inférieur, se trouvaient voisins des Pieczyngues.

Ce bref coup d'œil sur les hordes fait voir combien se

(1) Klaproth, Voyage au mont Caucase et eu Géorgie. Paris, 18S3.

DE POLOGNE. 7:i

. trompent les écrivaiiii qui y voient de nouvelles races ^. distinctes, sorties on ne sait d'où, comme de dessous terre. Il est facile d'expliquer pourquoi il est resté tant de descriptions diverses de la physionomie et des mœurs de hordes tellement différentes ; pourquoi les Kumans se trouvent au milieu des Magyars et aussi au milieu des Pieczyngues, et s'unissent avec la même faciUté aux Khazars; pourquoi les peuplades prépondérantes de ces hordes sont formées d'hommes hlancs, beaux et de haute taille, avec des guerriers robustes et braves, et un peuple trapu, brijn et à petits yeux ; car, partout le peuple était de la race finnoise, les guerriers de celle des Turcomans, et les chefs de race caucasienne. C'est la dernière fois que les nations du Caucase ont donné des chefs à des hordes puissantes, mais nomades et errantes. Seuls, les Magyars, ayant subjugué les Slaves cultivateurs et accepté la foi chrétienne, constituèrent un Etat. Le sort des Pieczyngues et des Khazars fut semblable à celui des Slaves de l'Elbe et de l'Oder.

On peut dire que la constitution de l'Éteit hongrois compléta l'organisation de cette partie de la Slavie. Les Caucasiens s'établissent sur les Carpathes; les Ires dominent au centre, les Czechs d'un côté des montagnes et les Lechs de l'autre. Leur mission commune et un esprit identique les unissent sans interruption pendant des siècles par une sympathie singuUère, et les rassemblent plus d'une fois sous une même couronne. Malheureusement une grande masse de Turcs et de Finnois, arrivés avec les Magyars ou survenus par la suite, entourèrent la race hongroise, et ne la laissèrent pas se mêler aux Slar

74 PHEMIKRS SlÈULliS DE L'HISTOIRE

ves. Les Hongrois ne purent produire de Piast, ils le cherchèrent souvent, et ils l'attendent encore.

Excités par les Polonais, les Pieczyngues furent battus par les Ruthènes. Les auxiliaires païens qui se trouvaient dans l'armée polonaise étaient tellement indisciplinés et sauvages, que Boleslas lui-même dut ordonner leur extermination. N'ayant pu réussir contre Vladimir, il conclut la paix avec lui.

Cependant le prince bohème Boleslas II, ayant donné refuge au prétendant chassé par son frère Çoleslas P% envahit la Pologne, s'empara d'une partie de la Silésie qu'il remit au prétendant, et, en son propre nom, plaça de fortes garnisons dans la Ghrobatie léchite et dans la ville de Cracovie. Le prince polonais, sans cesse occupé à guerroyer contre les Slaves de TElbe et de l'Oder, et à secourir l'Empereur, ne put résister victorieusement aux Bohèmes, et c'est en vain qu'il assiégea Cracovie et lui donna l'assaut.

Sans se laisser abattre par ces expéditions infructueuses, Boleslas s'appliqua de nouveau à l'organisation intérieure, afin de grouper et consolider les forces de la nation avant de les tourner contre l'extérieur. Il y travaillait par l'esprit et la pensée. Il établit les rôles de l'armée, répartit les impôts, organisa les diocèses et décréta des peines rigoureuses contre ceux qui abandonnaient la religion chrétienne et qui violaient les prescriptions de l'Église. Il punissait de mort les apostats, et faisait arracher les dents à ceux qui violaient le jeûne. Pour instruire le peuple, il fit venir des prêtres ; il en avait toujours un à ses côtés comme conseiller politique. Il

DE POLOGNE. lo

fonda des couvents et les peupla de moines dont la vie deyait servir d'exemple. Enfin, il envoya demander au pape la couronne, pour être sur le même rang que les antres princes chrétiens. Cette démarche échoua. Les Allemands arrêtèrent ses envoyés. Le Siège apostolique, qui avait peu de confiance dans ce rhef barbare et dans son armée sauvage, lui refusa le titre honorifique de roi. Tandis que Boleslas était plein de ces pensées, la Providence, au miUeu de tant de difficultés, lui envoya cimune aide un homme dont le séjour en Pologne fait époque, et dont la vie mérite l'attention particulière de l'historien, car en elle se résume l'histoire de l'Église contemporaine, et de la Pologne d'alors. Cet homme est saint Adalbert : par lui nous pouvons connaître ses prédécesseurs et ses successeurs dans l'apostolat, tels que les saints Bruno, Boniface, Cyrille, Méthode, Jacek, Josaphat ; c'est par les œuvres de saint Adalbert et sa biographie que l'on peut le mieux se faire une idée de l'histoire moins connue de ces hommes méritants et modestes.

Adalbert était Bohême de naissance, fils du puissant prince de Lubik, voisin des Polonais. Voué dès l'enfance à l'état ecclésiastique, prêtre exemplaire, poète slave chéri du peuple, il propageait la foi par ses prédications et par ses chants. Déjà il avait acquis de la gloire et de la renommée, déjà on le demandait pour évèque, quand, sentant le besoin d'étudier davantage, il se fit humblement l'élève de Nilus. Celui-ci l'envoya à Rome. Dans le silence du couvent, vêtu du froc, le moioe slave commença à briller par sa sainteté et ses

miracles. Les habitants de Prague l'appelèrent; l'autorité ecclésiastique lui ordonna de revenir aussitôt chez ses compatriotes, pour qu'ils fussent évangélisés par quelqu'un qui connaissait leurs usages et leur langue. A peine eut- il pris possession de son évêché, qu'il distribua tous ses biens aux pauvres et aux cou- | vents, ne s'en réservant qu'une faible partie. Il mena sévèrement son clergé et gouverna activement son église. Mais dans ce pays nouvellement converti, Tes- p prit païen fit explosion. Les seigneurs bohèmes, c'est- !■ à-dire les Lopotow et les Vladikas^ n'avaient accepté la foi chrétienne qu'à contre-cœur, car elle donnait de l'autorité aux prêtres et prophétisait au peuple des libertés inconnues. Les princes slaves convertis avaient coutume d'admettre à leur table les esclaves baptisés, symbolisant ainsi instinctivement ce qui devait arriver plus tard ; par ce même instinct, les seigneurs comprirent la signification de cette cérémonie. En outre, il répugnait aux seigneurs et au peuple de renoncer à la polygamie, de s'abstenir de la vente des esclaves dont on faisait grand commerce avec les Juifs. Pour ces motifs et pour d'autres semblables, on souleva le peuple, des meurtres furent commis. On égorgea les quatre frères de saint Adalbert au pied des autels, qn pilla leurs biens. L'évêque quitta Prague et se rendit de nouveau à Rome en visitant sur sa route divers lieux saints et les couvents les plus célèbres.

Bientôt le peuple de Prague se calma et rappela son pasteur ; [ses supérieurs l'arrachèrent derechef au repos du couvent. Il revint à son évêché, mais il trouva

les seigneurs livrés à la débauche ou malveillants, le clei^é relâché et ébranlé par les sectaires de TÉglise d'Orient ; il n'eut pas même l'autorité de sauver une femme poursuivie qui fut assassinée dans l'église par un seigneur emporté. Indigné de la profanation infligée au saint lieu, il renonça pour toujours à l'épiscopat : il sentit que le ciel ne l'y avait pas destiné ; il se choisit une autre carrière et entreprit un second voyage où il devait propager par la parole et l'action ce qu'il avait appris dans le premier. Désormais chacun de ses pas marquera dans l'histoire, restera dans les traditions du peuple. Il visita d'abord la Hongrie, où il confirma pour toujours dans la foi le prince Geyza, qui était encore à demi païen ; il traversa la Ghrobatie, établissant partout le rite latin, et par conséquent l'unité de hiérarchie ; il entra dans Cracovie où une chapelle consacrée à son nom montre quels résultats obtinrent les prédications de l'apôtre. Son souvenir encore vivant dans l'âme du peuple et l'église de Saint-Adalbert à Wroclaw (Breslau) témoignent de ses travaux en Silésie ; il arriva enfin à Gnesen.

Boleslas accueillit l'apôtre avec la tendresse et la vénération d'un fils. Il pensait précisément à fonder un évèché à Gnesen. Il eût beaucoup désiré fixer dans ce nouveau siège épiscopal un homme célèbre par sa' sainteté et sa science, éloquent, qui n'ignorait la langue ni les mœurs du pays. Mais Adalbert n'était pas venu chercher une mitre ; il demanda quelle était la route qui conduisait aux païens. Tout près de là se trouvaient les Poméraniens soumis depuis longtemps aux Lechs, mais hostiles au christianisme, se révoltant souvent depuis Micczy-

slas et contenus seulement par la crainte des armes polonaises. De l'autre côté de la Vistule s'étendait le pays de Pojezierze, rempli de païens sauvages dont l'une des tribus appelée Prussiens faisait de fréquentes incursions en Mazovie. Saint Adalbert résolut de se rendre parmi les Prussiens. En faisant pour toujours ses adieux à Boleslas, il lui laissa comme souvenir une poésie qu'il avait composée, un hymne sacré, le chant célèbre : Boga rodzico (Mère de Dieu)^ qui devait devenir le cri de guerre national, et qui, entonné sur des centaines de champs de bataille, résonna de la Baltique à la mer Noire pendant tous les siècles glorieux de notre histoire. L'époque que l'on appelle celle de la Pologne conquérante, on pourrait l'appeler l'époque du Boga rodzico. Au législateur Mieczyslas, Bohowid apporta le catéchisme ; Adalbert composa pour Boleslas le Brave un hymùe de guerre.

A peine Tapôtre eut-il traversé la Vistule avec son compagnon Radzym, les païens l'entourèrent, étouffèrent le nouvel enseignement par des cris, forcèrent le prédicateur au silence à force de coups, et se moquèrent de son humilité incompréhensible pour des païens. Adalbert, ayant tout supporté avec patience, alla plus loin ; il imagina de revêtir les vêtements prussiens et de laisser croître sa barbe afin que son apparence fut moins blessante pour les païens; il se perfectionna dans la langue du pays et poursuivit ses prédications. Bientôt le pontife suprême des païens, le Krywe-Krywejto, effrayé pour ses dieux, envoya des sicaires qui assaillirent l'apôtre et l'immolèrent impitoyablement près de la petite

ville de Fischau qui, huit siècles plus tard, devait devenir fameuse par un nouveau martyre de Slaves. Radzym, qui avait été saisi vivant, recouvra plus tard sa liberté.

Boleslas apprit avec douleur la mort du martyr ; il racheta des païens au poids de l'or ses restes sacrés, et les déposa dans un magnifique tombeau, à Gnesen. Il semblait pressentir que ce tombeau attirerait à la Pologne la couronne royale, éclatante de gloire, couronne que déjà il avait en vain demandée à^Rome par des voies détournées. »

De la mort de saint Àdalbert d-ite la seconde période du règne de Boleslas. Désormais son action s'étend plus au loîn^ est plus féconde en résultats. Les circonstances elles-mêmes le favorisent. En Bohème^ Boleslas II mourut, laissant ses États en partage à ses trois fils, dont l'un, Boleslas III, eut la capitale et la primauté, tandis que Uldéric et Jaromir reçurent de moindres portions. Le prince polonais, profitant du désordre de ses voisins et de la haine qu'ils portaient à leur nouveau souverain à cause de sa cruauté, se jeta dans la Chrobatie, défendue par des garnisons bohèmes, s'empara de Cracovie et se saisit de tout le pays jusqu'aux Garpathes, passa les montagnes, et arracha une partie de la Ghrobatie aux Hongrois jusqu'à la, Theiss ou Gisawa.

Gependant l'empereur Othon III, qui guerroyait en Italie, songea à s'unir plus étroitement avec Boleslas. Ges deux monarques se connaissaient depuis longtemps. La valeur du prince polonais, son heureuse expédition de Bohème, son zèle pour la religion, dont il

flO PREMIERS SIÈCLES DE L'HISTOIRE

avait donné tant de preuves, étaient pour TEmpereur une garantie que Boleslas serait un digne allié de l'Empire. En s'appuyant Tun sur l'autre, ils pourraient protéger leurs frontières respectives, abattre les païeas et propager le christianisme. Le tombeau de saint Adalbert commençait précisément à devenir fameux par ses miracles. L'Empereur, ancien ami du martyr, résolut, selon la coutume du siècle, de faire un pieux pèlerinage au tombeau et de visiter en même temps le prince des Polonais. Il arriva à la frontière avec une cour brillante. Boleslas Taccueillit aSectueusement et le conduisit à Posen. C'était alors un grand honneur que de donner l'hospitalité à l'Empereur. Le prince polonais, pour montrer à la fois et toute sa puissance et sa sincère amitié pour l'Empereur, rassembla tous les seigneurs, de nombreux chevaliers, et ouvrit ses trésors. On garnit de draps la route de Gnesen que suivait à pied le pèlerin couronné. Chaque jour on dressait des tables avec un luxe extraordinaire, et chaque jour toute la vaisselle précieuse était distribuée en présent aux convives. Les Allemands s'étonnaient de la puissance et des richesses du prince léchite. L'Empereur, voulant dignement reconnaître cette hospitalité, mit, comme chef de la Chrétienté, la couronne sur la tête de Boleslas, lui reconnut le titre de roi et le délia solennellement de l'hommage dû par la Pologne pour les terres d'au-delà de l'Oder. Boleslas, profitant de la bonne volonté de l'Empereur, s'aida de son autorité pour organiser l'Église polonaise. Les Empereurs avaient encore alors le droit de donner l'investiture aux évêques et archevêques. On établit pour In

Pologne, à Gnesen, im archevêché métropoUtain et primatial. Les diocèses de Kolohrzez en Poméranie, de Wroclaw, de Cracovie, qui dépendaient des métropoles étrangères allemandes et bohèmes, se lient désormais définitivement à la capitale. La Pologne a déjà à Tintérieur un foyer d'autorité morale, un centre d'organisation chrétienne. Elle n'aura plus avec les États étrangers que des rapports politiques ; pour la religion elle s'adresse directement à Rome. Les liens moraux qui l'attachaient à Prague et à Magdebourg sont brisés ; elle devient libre de ses mouvements, et, en faisant rayonner le christianisme de son centre propre, elle développe plus activement son esprit national. Les deux monarques se séparèrent amis et plus intimement alliés; ils se donnèrent mutuellement des reliques, et Boleslas envoya au secours de l'Empereur trois cents cuirassiers armés. jCette visite de l'Empereur suggère à quelques historiens d'étranges réflexions. Ils reprochent au prince d'avoir cherché à obtenir la couronne à Rome, et de l'avoir acceptée des mains de l'Empereur. Ils pourraient aussi bien reprocher aux évêques de ne pas s'être consacrés eux-mêmes. Si Boleslas ne se contentait pas du titre de zupan, c'est-à-dire de prince, où devait-il prendre un titre nouveau ? Pourquoi le titre de roi était-il donc plus respectable aux yeux des peuples chrétiens? N'était-ce pas parce qu'il était donné et reconnu par toute la Chrétienté ? Ces historiens ne voient dans toutes les démarches de ces deux monarques, dans toutes les tendances de ce siècle, dans les mouvements des grandes

nations d'alors , qu'un mesquin calcul du moment.

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Selon eux, Othon ne se serait rendu à Gnesen que dans un but purement diploinatique, non par piété, mais par crainte de la puissance polonaise; son pèlerinage n'était qu'un prétexte trompeur. Cependant les prédécesseurs et les successeurs d'Othon avaient combattu plus d'une fois en Espagne, sur la Vistule, en Palestine et en Silésie, et aucun d'eux n'avait eu tellement à redouter les armes des Polonais. Enfin, qui Othon voulait-il trom per? Boleslas ou les Allemands? Or, ces historiens paraissent penser que ni Boleslas ni les Allemands ne croyaient à rien. Si l'on ne peut comprendre le pèlerinage au temps des croisades, ni admettre de véritable amitié entre deux souverains au temps de la chevalerie, alors l'histoire du moyen âge, toute l'histoire de la Pologne devient une énigme insoluble.

Quoi qu'il en soit, l'amitié des deux monarques se maintint intacte jusqu'à la mort de l'Empereur. Peu de temps auparavant, Othon envoya au roi comme témoignage d'estime un précieux souvenir, le trône sur lequel avaient reposé les restes de Charlemagne. Il ne semble pas qu'alors Othon eût des craintes ni des difficultés quelconques.

L'Empereur mourut l'an 1002, et, dans les troubles qui éclatèrent parmi les princes, périt le margrave de Misnie,Ekkard, seigneur brave, puissant et apparenté avec Boleslas. Ces deux morts donnèrent au roi de Pologne une occasion de se mêler aux affaires allemandes. Il conclut aussitôt un traité d'étroite alliance avec Henri, margrave d'Autriche. Bien qu'il n'eût guère de territoire, l'Autrichien était pour la Pologne un voisin im-

portant, car, posté sur une partie de la Slavie, entre les Mêmes et les Hongrois, il menaçait ces deux nations. Boleslas, s'étant assuré de ce côté, se porta rapidement avec une armée à travers la Silésie sur la Lusace supérieure, qui était depuis longtemps en rapport avec la Pologne, il y mit garnison, s'enfonça en Misnie^ se créa des partisans par l'argent et par la terreur et chassa )e nouveau comte. Il y établit Guncelin de son autorité privée ; et, ayant achevé cette conquête, il partit, comme s'il fût toujours resté en termes d'amitié avec l'Allemagne, pour saluer le nouvel empereur.

L'empereur Henri avait déjà triomphé de tous ses compétiteurs, et se trouvait à Mersebourg où il organisait l'Empire avec les seigneurs allemands. Boleslas espérait ou conclure un traité avec le nouvel empereur, ou bien en obtenir l'investiture de la Misnie et de la Lusace. Mais ce n'était pas facile à arracher aux Allemands. Le roi n'épargna ni l'argent ni les démarches ; il ameua l'Autrichien avec lui et chercha à se concilier les princes et les comtes. Tout à coup une rixe éclata à Mersebourg entre les courtisans des souverains. Grâce au secours des Saxons, Boleslas et le margrave d'Autriche purent se frayer un chemin les armes à la main et se mettre en sûreté. Quelques historiens reprochent à l'Empereur d'avoir ourdi cet attentat contre la vie du roi et du margrave. Il est possible que ce soit Boleslas qui ait cherché Un prétexte pour rompre la réunion; car, s'il était brave sur le champ de bataille, il n'était pas moins astucieux et habile dans les intrigues : ce n'était pas pour lui chose nouvelle que d'exciter des troubles

et d'en profiter. Plus d'une fois nous le verrons, dans le cours de cette histoire, surprendre à la paîemne des voisins, quoique plus éclairés que lui, les enlacer dans ses trames et les détruire.

A peine Boleslas eut-il quitté l'Empereur et fut-il rentré en Pologne, que des troubles éclatèrent en Bohème. Le prince bohème Boleslas III, voulant se débarrasser de ses frères, avait honteusement mutilé l'un d'eux, et tenté d'étrangler l'autre. Les Bohèmes, mécontents, se révoltèrent et élurent pour prince Wladyboy, frère du roi de Pologne. Cette élection s'accomplit sans doute sous l'influence polonaise, car, en Bohème, la maison puissante et nombreuse des Wrzszowicz, issue du sang des Lechs, était sans cesse en rapport avec le roi et était l'instrument de sa politique. Le prince bohème chassé se retira chez le margrave d'Autriche, qui commença par l'emprisonner, puis l'envoya au roi Boleslas. Wladyboy, qui était ivrogne et sot, mourut bientôt. Les Bohèmes appelèrent l'eunuque Jaromir et Uldéric. Le roi de Pologne, ne leur donna pas le temps de s'enraciner dans le royaume, mais il amena le prince Boleslas III, et, après avoir chassé ses frères, il l'installa à Prague en l'entourant de partisans de la Pologne.

Boleslas de Bohème voulut se consolider sur le trône, il éloigna de Prague ses ennemis, et en fit mettre à mort un grand nombre. Cependant les Wrzszowicz l'excitèrent perfidement à la guerre contre la Pologne. Il se laissa tromper et se mit à ravager la Silésie. Le roi Boleslas, qui avait son armée prête, tomba en Bohème, assiégea Prague, et invita le prince à traiter. Ici encore,

DE POLOGNE. 8!j

l'un des Wrzszowicz rendit service au roi, car il jura au prince qu'il le ramènerait vivant à Prague. Le malheureux prince revint vivant, mais privé de la vue. Après cette violence, le roi entra à Prague et se proclama luimême souverain de la Bohême. Il mit garnison dans la capitale, marcha sur la Moravie actuelle et l'occupa. Jaromir fut confié à la garde des Wrzszowicz, Uldéric se sauva chez l'Empereur, mais les influences et l'argent du roi firent qu'au lieu de recevoir du secours, le fugitif fut emprisonné.

Les Bohèmes étaient jusqu'alors soumis à la suprématie de l'Empereur. Henri II, absorbé par ses guerres, consentait à reconnaître Boleslas !•' pour seigneur du pays nouvellement conquis, pourvu qu'il lui prêtât hommage comme prince de Bohême. Boleslas fut aveuglé par son succès et gonflé d'orgueil par sa récente injustice. Nonseulement il ne voulut entendre parler d'aucun hommage, mais il ourdit contre l'Empereur une grande coahtion. Il imagina d'attaquer l'Empereur de toutes parts, de troubler l'Allemagne par des dissensions intérieures, et d'en profiter autant que possible. L'âme de la coalition, c'était Henri d'Autriche : avec lui s'unirent le comte Ernest, Tévêque d'Augsbourg Bruno, et d'autres puissants seigneurs. Boleslas expédia de nombreux renforts aux révoltés, et se prépara à entrer en Misnie. Il envoya son avant-garde à Guncelin, qui y gouvernait de par lui, avec ordre d'ouvrir ses portes à l'armée polonaise qui arrivait. Guncelin, qui voulait régner en Misnie comme vassal, craignit que le roi ne le chassât du château et ne se saisit du pays pour son propre compte*

86 PREMIERS SIÈCLES DE l/HISTOIRE

Il refusa poliment d'obéir aux ordres du roi, promit de dt'fendre la Misnie contre l'ennemi, mais ne consentit point à admettre l'armée royale dans ses places. Boleslas, irrité, accourut de la Lusace, passa TElbe, dévasta horriblement tout le pays par le fer et le feu, emmena les habitants en captivité, et revint en Bohême où l'attendaient de nouveaux périls.

La grande coalition contre l'Empereur n'avait pas réussi. Henri II battit l'armée polonaise et les Allemands révoltés, il leur prit leurs châteaux elles chassa au-delà de la frontière. Le margrave d'Autriche et Tévêque Bruno vinrent se réfugier en Bohême auprès de Boleslas. Pendant ce temps l'Empereur passait en Italie pour combattre Hardouin, révolté contre lui.

Depuis longtemps Boleslas entretenait des relations avec Hardouin, et l'aidait au moyen des nombreux espions qu'il avait à la cour impériale, sous prétexte de négociations et qui l'avertissaient de tout ce qui arrivait chez l'ennemi. Il fondit lui-même sur la Bavière et sur les États héréditaires de l'Empereur qu'il mit à feu et à sang.

Mais Boleslas se trouva alors exposé à un danger redoutable. L'Empereur, vainqueur de Hardouin, était revenu d'Italie et avait commencé la guerraen Lusace. L'Autrichien et Bruno, ne voyant pas d'espoir de recouvrer leurs domaines perdus, quittèrent le roi et rentrèrent en Allemagne pour se réconcilier avec l'Empereur. De la coalition il ne resta donc plus que le roi contre toute la puissance de l'Empire.

L'Empereur rassembla au mois d'août une immense

^^ armée de Saxons, de Thuringiens, de Bavarois ; il or- ^ donna de jeter des ponts sur TElbe, la Neisse et la Saale, ■ , comme s'il voulait attaquer d'abord la Pologne. Bo- " leslas ne se laissa pas tromper et veilla sur la Bohême. ' ! Les Allemands, en effet, changèrent de route et arrivè- * rent sur les terres bohèmes par un brusque détour à , marches forcées. Boleslas fut surpris, car il ne s'attendait ^ pas à ce que ces grenouilles allemandes, conmie il les ^ appelait, pussent se tr«dner aussi vite. Il s'aperçut trop ^ tard qu'il avait garm de troupes insuffisantes le défilé de ' Mirikwid. Les Allemands forcèrent le passage et pénétrèrent au cœur du pays. Avec eux se trouvait Jaromir. Les villes ouvrirent leurs portes à l'héritier légitime, toute la Bohême se souleva. Une révolte éclata dans Prague même, la garnison polonaise fut assailUe et détruite. Le roi Boleslas, enfermé dans le château de Vyszehrad, put à peine, avec un régiment, se faire jour vers la Pologne.

II fallut organiser de nouvelles armées^ chercher de nouvelles alliances. Boleslas était déjà roi couronné, il voulut obtenir la consécration papale, car les Allemands, voyant le roi en guerre avec l'Empereur, lui refusaient souvent le titre de roi. On envoya donc secrètement de Pologne à Rome des*^ moines avec une mission et des dons pour le Siège apostolique. Malheureusement l'ambassade tomba dans le* mains des Allemands, les lettres furent saisies et tout fut ainsi découvert. Cependant Henri H, avec les forces de l'Allemagne et avec les renforts bohèmes et lutyce?, s'avança sur les États de Boleslas. Le roi lui barra la route, mais, ne pouvant livrer

bataille, il contraria sa marche, assaillant de tons côtés les détachements isolés; plus d'une fois il leur infligea de rudes défaites, notamment sur la Sprée, et aux eavirons de Posen. Quantité de la brave chevalerie allemande y fut tuée, et la faim sévissait dans Tarmée d'invasion. Les deux monarques finirent par conclure une paix très-nécessaire à tous les deux. Les États restèrent dans leurs anciennes frontières, et Ton ne décida rien quant à la possession de la Milzavie et de la Misnie.

La paix conclue, l'Empereur se hâta d'aller combattre dans les Flandres. Après son départ, le roi reprit plus activement que jamais ses préparatife pour de prochaines expéditions. Il renoua de nouvelles intrigues avec l'Autrichien, s'eflTorça de susciter des troubles en Bohème, à force d'excitations et d'argent, puis il attira à son parti les Slaves Lutyces, et, ainsi renforcé, il commença une guerre longue et acharnée, en vue de conquérir le reste de la Lusace et la Misnie. Il adopta une tactique dont il ne se départit point : assaillir et détruire les colonies allemandes, tuer ou saisir les comtes ou marquis qui gouvernaient ces pays, terroriser les évêques, exterminer leurs sujets, ravager les diocèses nouvellement créés, et ne pas permettre aux Allemands de s'implanter dans la Slavie. Chaque fois que l'Empereur rassemblait des armées plus nombreuses, il évitait toute bataille décisive, gardait les châteaux-forts, les passages, disposait des embuscades dans les bois et les marais, en un mot, épuisait et affamait le camp ennemi. Et comme, dans ce siècle, l'armée n'était qu'un ban de chevaUers et de seigneurs, il était difficile de les

^ tenir longtemps sous les drapeaux, et plus difficile encore démettre garnison dans les pays conquis. Il s'ensuivait que, après chaque expédition, des deux côtés on licenciait les troupes. Mais Boleslas, qui était dans le voisinage immédiat, pouvait profiter de chaque instant et inquiéter les frontières.

En Tan 1006, il pénétra jusqu'à Magdebourg, il attira dans son alliance les habitants de Zerbst (les Syrbes), s'empara de la Lusace depuis Dobroluki jusqu'à Sorawa, et reprit la ville de Budyszyn (Budweis), que les Allemands lui avaient enlevée. En l'année lOH, il envahit de nouveau la Misnie et assiégea la ville de Meissen, et souleva contre les Allemands les Slaves Hawliens et Lutyces. L'Empereur finit par réunir une grande armée, et, accompagné de Jaromir et du prince de Saxe, il marcha contre Boleslas. Les Allemands ravagèrent la Silésie, assiégèrent vainement Glogau, et, affamés, harcelés par les attaques incessantes de l'armée royale, ils durent se retirer. En 1012, Boleslas envoya de nouveau des émissaires au margrave autrichien pour l'exdter contre l'Empereur; il députa, d'autre part, son fils Zbigniew à l'Empereur, soi-disant pour traiter, et il marcha sur l'Elbe.

Les princes allemands, les comtes et les évêques se mirent sous le commandement de Waldrad, le belliqueux archevêque de Mayence. Mais leurs manœuvres furent maladroites, ils ne surent pas franchir l'Elbe débordé, et durent assister, immobiles, à la prise de Kolodecz, de Lubenak par Boleslas; le roi fit prisonniers un grand nombre de seigneurs et de chevaliers : Izyk,

Guiicelin, Wizon, et il revint à Budyszyn avec son butin. ^

Pour se venger du Bohême Jaroinir, Boleslas obtint de TEmpereur, par des intrigues incroyables, la mise en liberté d'Uldéric qu'il avait jadis fait lui-même emprisonner, et il arracha à celui-ci la promesse que, à son retour en Bohème, il lui rendrait hommage pour cet État.

Uldéric revint en Bohême, fit aveugler Jaromir, et ne voulut pas prêter hommage; il prétendit même reprendre la Moravie actuelle, mais l'armée polonaise l'en chassa bientôt. En 1013, avant d'entreprendre la nouvelle guerre d'Italie, l'Empereur essaya de se concilier Boleslas par de nouveaux égards; il invita son fils Mieczyslas à Magdebourg, Tarma chevalier, et pria le roi lui-même de venir auprès de lui, lui ayant garanti un libre retour, et donné de nombreux otages. Mais nul accord n'était possible. L'Empereur ne voulait pas céder la Lusace et la Misnie, bien qu'il se montrât disposé à condescendre à toutes les autres demandes de Boleslas. Le roi, dont l'idée principale était de posséder les pays de TElbe, arriva à Mersebourg, non pour abandonner sa conquête, mais pour chercher de nouveaux moyens de s'y consolider. Ç^aguère il avait excité contre l'Empereur Werynhard, comte de Saxe, et Ekkard, margrave de Misnie, qui payèrent ces intrigues de la perte de leurs biens. Magnifiquement reçu à Mersebourg, armé chevalier, il conclut un prétendu traité, s'assura la possession d'une partie des terres conquises, et promit en échange de donner des renforts pour la guerre d'Italie.

lis au lieu de renforts, il envoya à l'Empereur des ines adroits, ses affidés, qui faisaient connaître tous mouvements de l'Empereur à ses ennemis et au roi, osaient l'Empereur auprès du pape et se créaient des tisans jusque dans son camp, [ne fois débarrassé de TEmpereur, Boleslas tourna armes contre les païens voisins. Les Poméraniens es qui habitaient les bords delà mer entre les emboures de l'Oder et de la Vistule, et le confluent de la rta et du Notée, avaient été anciennement soumis aux hs. A l'époque du baptême de Mieczyslas et de l'extion de la puissance allemande, ils se séparèrent et servèrent une certaine indépendauce pendant les rres de la Pologne et de TAUemagne. Il s'ensuivit le diocèse de Kolobrzez ne put pas se constituer mi eux et que l'évêque titulaire Reinhard résidait en ogne. Le roi envahit le pays des Cassubiens, se saisit plusieurs des roitelets poméraniens, effraya les au- I, leur arracha un serment de fidélité, et laissa dans jays des prêtres pour convertir le peuple ; d'ailleurs ilmposa aucune contribution et ne dévasta pas la trée.

kir la rive droite de la Vistule, se trouvaient dans le % que nous avons appelé Pojezierze, des peuplades vages et idolâtres, étrangères aux Slaves, les Prussiens, Letons, et les Lithuaniens mêlés à des Goths. Bolesenvahit la Prusse l'an 101 4, s'empara des principaux itres des païens, Radzin, Romnowe, et contraignit le iple à demander la paix. Il reçut avec bienveillance is envoyés, défendit à son armée le pillage, et n'exigea

des Prussiens qu'un léger impôt en signe d'obéissance. Il leur racheta le corps du martyr Bruno, qui avait été un apôtre de TÉvangile en Lithuanie et en Ruthénie, comme ' Adalbert en Prusse ; enfin, ayant laissé des prêtres au * milieu des païens, il retourna dans son pays après avoir |i planté, comme borne frontière, une colonne de fer dans f la rivière de l'Ossa, entre Rogozno et Laszyn, là où se k trouve la petite ville de Slupa. i

Après cette heureuse expédition, Boleslas recourut de nouveau à la diplomatie. Il souleva les roitelets des Obotrites, voisins de la Poméranie, Mszenia et Mistywoy, qui mirent à feu et à sang toutes les colonies allemandes depuis l'embouchure de TOder jusqu'à Hambourg. D'autre part, le roi formait de plus vastes desseins. Il mûrissait une pensée profonde, l'union de tous les Slaves contre les Allemands. Voyant qu'il ne pouvait se maintenir en Bohême, il voulut se réconcilier enfin avec Uldéric pour unir les forces des deux États contre l'Allemagne. Il envoya son fils Mieczyslas porter à Prague cette proposition importante. Mais Uldéric, qui avait plus d'une fois éprouvé la mauvaise foi de Boleslas, craignit que, s'il se mettait en hostilité avec l'Empereur, il ne tombât avec son royaume dans les mains de Boleslas. Il refusa sa propositiou, en informa l'Empereur et emprisonna Mieczyslas.

L'Empereur, revenu d'Italie, essaya encore une fois de calmer les troubles de la Slavie. Il fit venir de Prague Mieczyslas, se rendit à Mersebourg et y invita le roi à une entrevue. Boleslas y envoya de ses amis avec de l'argent. On décida à l'assemblée de Mersebourg que

JHieciyslas serait rendu à son père. L'Empereur était poussé à cette démarche et par Thonneur de la chevalerie, et par Tespoir de se concilier le roi par cet acte de générosité, Mieczyslas, mis en liberté, trouva sur l'Oder une armée déjà prête dont il prit le commandement. Malgré les prières et les menaces de l'Empereur, le roi ne voulut pas rendre les territoires conquis. L'Empereur dut recommencer la guerre. Il rassembla des forces trèsconsidérables, et, suivant la tactique du siècle, il les divisa en trois corps : de sa personne il passa l'Elbe, refoula les détachements polonais et arriva en Silésie sousKrosno; Bernard de Saxe devait, avec les Lutyces, déboucher au nord par le bas Oder ; Henri d'Autriche, naguère l'allié, aujourd'hui l'ennemi de Boleslas, manœuvrait sur roder supérieur; Uldéric s'emparait de Budyszyn. Boleslas envoya, contre l'Empereur, Mieczyslas avec ses troupes légères pour arrêter sa marche ; il ordomia aux Silésiens et aux Slaves de tenir tête au margrave d'Autriche; lui-même, se portant sur l'Oder, observait les Saxons et les empêchait de passer le fleuve. Bientôt les Saxons, ennuyés, rassemblèrent leur butin et revim'ent chez eux. Le prince bohème, ayant pris et pillé Budyszyn, reprit aussi le chemin de Prague. L'Autrichien détruisit, il est vrai, un détachement de huit cents Polonais, mais n'osa rien entreprendre. L'Empereur, après avoir longtemps attendu les Bohèmes et les Saxons, dut enfin penser à la retraite. Il choisit pour l'exécuter le pays slave de Dièdes en Silésie, aujourd'hui principauté de Krosen. Dès que Boleslas eut appris que Bernard et Uldéric s'étaient retirés, il s'avança à marches

forcées sur la Silésie, afin de profiter de la situation de ces endroits pour couper la retraite à TEmpereur et arracher aux Allemands les prisonniers et le butin. 11 envoya en ambassade à l'Empereur l'abbé de Tyniec, son confident et ami, moine habile et rusé. Celui-ci entama les négociations; il retardait la marche de Tennemi, confirmait TEmpereur dans l'espérance d'une paixpj*ochaine, écartait tous les soupçons; il laissa enfin l'armée débandée et battant en retraite sans précautions, et courut avertir le roi. Justement l'Empereur avait passé les marais et se croyait hors de tout danger. Il poussa en avant. Le reste de son armée qui suivait à une certaine distance avec Géron, archevêque, et Géron, margrave de Lusace, et Burchard, palatin du Rhin, s'engagea dans un bois. Mais les fantassins de Boleslas qui y étaient embusqués depuis longtemps, attendant l'ennemi, fondirent sur lui. Ainsi assaillis à l'improviste, dans un endroit resserré, les Allemands, eflfrayés et en désordre, se défendirent cependant avec bravoure, mais éprouvèrent de grandes pertes. Environ deux cents chevaliers tombèrent blessés sur le. champ de bataille avec le margrave Géron, et le comte Wolkmar; Ludolf et un grand nombre de barons furent faits prisonniers ; l'archevêque Géron et Burchard s'échappèrent grièvement blessés. Après cette journée, Mieczyslas passa l'Elbe et ravagea toute la Saxe actuelle, jusqu'à la Gnau. Une inondation de l'Elbe l'empêcha de s'emparer de Meissen, qui n'aurait guère pu résister à un assaut.

Une courte paix fut signée avec l'Empereur, alors en guerre sur le Rhin, et l'infatigable roi put se

DK POLOGNE. 03

tourner vers la Ruthénie. Swiatopolk, jadis révolté contre son père et emprisonné, s'était évadé à la mort de Vladimir, et s'était rendu auprès de Boleslas. Sur le conseil du roi, il tomba sur Kiew, y tua ses deux frères et se saisit du pouvoir. Les vastes possessions de la Slavie ruthène étaient partagées entre les douze fils de Vladimir. L'un d'eux, Jaroslas, duc de Nowgorod, marcha avec les Slaves et les Ruthènes pour venger la mort de ses frères, il battit les Slaves de Swiatopolk et les Pieezyngues, ses alliés, et les força à la fuite. Prévoyant que Boleslas arriverait au secours de son gendre, il voulut prévenir les Polonais, et, Tan 4017, il les rencontra sur le Bug. Le fleuve séparait les deux armées. Une querelle accidentelle entre la valetaille amena une bataille générale. Boleslas se lança à la nage avec ses régiments formés par tant de guerres, défit complètement les Ruthènes, s'empara de leur camp, et poursuivit les fuyards jusqu'aux portes de Kiew. Il était difficile de s'emparer de la ville; on ne fit que brûler les faubourgs et dévaster les environs. Le roi se hâta de revenir en Pologne où les armées allemandes l'attendaient sur l'Elbe et TOder. Il s'ensuivit une guerre semblable aux précédentes. Les Allemands, unis aux Bohêmes et aux Lutyces, ravageaient la Lusace polonaise et la Silésie. Boleslas envoya des détachements de troupes légères dévaster la Bohême et le pays des Lutyces, tandis qu'il gardait les châteaux et les passages. Après des courses vaines dans un pays ruiné , l'Empereur assiégea la ville de Niemcza, dans le territoire de Sylen, sur la montagne de Sobotka (Zabat, Zaltenberg). Phi-

clu^ le» pri^tinniors. Enfin la paix fut conclae è 5/yn. lH)Io:«las obtint la hante Lusaee et nne par Mi<uio. Ou lai c^*rantit on outre la possession d ravit* boliôme. Le roi planta, comme borne fi uuo coloimo de fer au confluent dr^ la S^iale et di Kn lois, IVUoslas sVbraniait de nouveau des iWior ver? U* Dnit^pr. Il renfonça son armée ivnt* Vllemauvl» i;u"il obtint lie l'Empereur, de j ivc'.u;tic< dç' Ht:^rv.5 ot l'un milier de Piecz Jjr'-jtl.is, ATvo **•# >i:*''-5 <laTe< e: ruthènes, se <i:r '.♦ '.>.:; "«'ur ^:: j. ■*:i:7** ".-: rossa^e. BolesL

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DE POLOGNK 97

Ce glaive fut gardé plus tard dans le trésor de l'État, comme un don des anges, comme Temblème de la victoire, et on le ceignait au côté de chaque roi de Pologne, ! lors du couronnement. Le roi dépouilla de ses trésors ^ et ornements la ville conquise, il enleva la belle-mère, T la femme et les huit sœurs de Jaroslas, et prit de force ^ une de ces dernières pour maîtresse. Enfin il établit Swiatopolk, comme duc de Kiew. Mais il ne se hâta pas lui-même de revenir en Pologne, il envoya au contraire ' des ambassadeurs à Gonstantinople, cherchant à s'allier ^ avec les Grecs ; et il fit porter à Tempereur Henri des 1 présents et les nouvelles de ses victoires, afin de retenir les Allemands dans la tranquillité. Il fit aussi demander ' à Jaroslas de lui rendre sa fille, femme de Swiatopolk, ' promettant de renvoyer en échange la famille du duc qui était prisonnière.

Jaroslas, étourdi de sa défaite, avait déjà résolu de se transporter outre mer, dans la Russie des Warègues; mais les Nowgorodiens rafifermirent son courage par leur argent et leurs troupes. Boleslas se trouvait dans une position de plus en plus difficile. Les habitants, dépouillés et opprimés, se révoltaient et détruisaient les détachements isolés des Polonais. — Swiatopolk, prince titulaire, ne voyait pas d'un œil satisfait les garnisons polonaises cantonnées dans les villes ruthènes, et son hôte régner arbitrairement dans sa maison. Jaroslas . s'approchait avec des troupes. Le roi résolut de retourner en Pologne, il concentra secrètement les garnisons dans la capitale, et, à un signal donné, il lança toute l'armée au pillage de la ville. On emporta d'immenses trésors

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sieurs semaines d'attaques furent entièrement inutiles La garnison éleva la croix en face du camp des Lutyce comme pour reprocher aux Allemands de conduire de païens contre les chrétiens. Des murmures se firen également entendre dans le camp bohème. Des deu: côtés on consentit à une suspension d'armes et Ton relâ cha les prisonniers. Enfin la paix fut conclue à Budy< szyn. Boleslas obtint la haute Lusac^ et une partie de 1; Misnie. On lui garantit en outre la possession de la Mo ravie bohème. Le roi planta, comme borne frontière une colonne de fer au confluent de la Saale et de l'Elbe En 1018, Boleslas s'ébranlait de nouveau des rives d( l'Oder vers le Dniepr. Il renforça son armée de troi cents Allemands qu'il obtint de l'Empereur, de plusieur centaines de Hongrois et d'un millier de Pieczyngues Jaroslas, avec ses sujets slaves et ruthènes, se trouvai sur le Bug pour en défendre le passage. Boleslas, irrit des plaisanteries des Ruthènes qui, à cause de son obésité, l'appelaient le porc^ forma ses bataillons et se jefe dans le fleuve ; il le franchit heureusement, et, après un< lutte de plusieurs heures, détruisit l'armée ruthène De là, il parvint sans résistance jusqu'aux portes d( Kiew. Cette ville antique des Polaniens, située sur h Dniepr, était riche et peuplée, car durant longtemps ell< fut le centre du commerce entre Constantinople, la me: Caspienne et le Nord. La tradition rapporte que sou enceinte avait une étendue de sept milles. Boleslas, aprè un long siège, l'emporta d'assaut. En entrant par li porte appelée d'Or, il la frappa de son glaive, qui rest ébréché de ce coup, et fut appelé szczerbiec (l'ébréché)

Comme héritier des anciens souverains, comme chef rictorieux/Boleslas conserva l'ancienne autorité et il y ajouta Téclat de la couronne et du titre royal. Il était dès ce temps déjà difficile de gouverner la nation polonaise. Les Lechs et les Slaves puissants devenus Lechs n'avaient pas perdu leur ancien esprit d'indépendance et d'inquiétude, bien qu'ils s'appelassent Polonais. Us opprimaient le peuple qui était dans leur sujétion et ne roulaient se soumettre eux-mêmes à aucune autorité. \>e roi avait envers ses sujets la rigueur militaire. Accessible aux paysans et bienveillant pour eux, sévère lonr les grands, au milieu de ses guerres continuelles l organisa le pays militairement. Il le partagea en sublivisions, il établit dans les châteaux des castellans, à 'exemple des Allemands, avec cette différence qu'en dlemagne la féodalité rendit les charges héréditaires, andis qu'en Pologne elles restèrent, conformément à 'esprit slave, viagères ou temporaires.

L'État acquérait l'unité organique, et toutes les auorités partielles dérivaient de l'autorité centrale. L'inlovatîon des dîmes pour le clergé donna à Boleslas 'idée d'instituer des impôts stables pour le trésor, qui usqae-ià tirait ses revenus incertains des biens royaux, les présents et du butin. On fixa des dîmes pour l'entretien des châteaux et pour la nourriture des garnisons permanentes qui veillaient à la défense des frontières. Il est partout d'usage que ceux qui régnent s'entourent d'un conseil privé, mais dans les pays chrétiens les rois appelaient à leurs conseils les évêques comme étant les plus savants, les plus influents. Les rois ne pouvaient

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des sanctuaires et des maisons, on emmena une foule de prisonniers. Depuis ce cruel désastre, Kiew ne réussit ii jamais à recouvrer son ancienne splendeur. Avant son . départ, le roi, suivant sa coutume, planta un poteau dans le Dniepr, à Tembouchure de la Sula, indiquant ainsi ses prétentions sur la Ruthénie plutôt que les frontières réelles de ses États; car des vastes pays qu'il avait parcourus, il ne put rien conserver. Il dut dans sa retraite infliger encore une défaite aux Ruthènes, avant de repasser le Bug. Le malheureux Swiatopolk^ abandonné par son cruel et infidèle allié, et méprisé de ses sujets, essaya en vain de s'appuyer sur les secours des Pieczyngues; battu par Jaroslas, il périt misérablement dans sa fuite. De nouveau la Slavie jusqu'au Bug se soumit aux Ruthènes, à l'exception de quelques châteaux situés sur les frontières et qui furent garnis de troupes par le roi de Pologne.

Boleslas termina par cette expédition sa longue carrière militaire. Durant les cinq dernières années de son règne (1020-1025), il appliqua toute son activité à l'intérieur du pays. Il organisa l'Église avec sollicitude ; outre les évèques et les prêtres, c'est-à-dire les pasteurs et les instructeurs du peuple, il voulut qu'il y eût encore des ecclésiastiques qui, en donnant Texemple de la sainteté, de la pauvreté, et du mépris du monde, édifiassent les païens sur les vertus chrétiennes, et en même temps s'adonnassent aux sciences dans la retraite. Il fonda le couvent de Sainte-Croix à Lysa-Gora, et ceux de Miechow et de Tyniec; il dispensa d'impôts les biens ecclésiastiques.

Coianie héritier des anciens souverains, comme chef victorieux,' Boleslas conserva l'ancienne autorité et il y ajouta Téclat de la couronne et du titre royal. Il était dès ce temps déjà difficile de gouverner la nation polonaise. Les Lechs et les Slaves puissants devenus Lechs n'avaient pas perdu leur ancien esprit d'indépendance et d'inquiétude, bien qu'ils s'appelassent Polonais. Ils opprimaient le peuple qui était dans leur sujétion et ne voulaient se soumettre eux-mêmes à aucune autorité. Le roi avait envers ses sujets la rigueur militaire. Accessible aux paysans et bienveillant pour eux, sévère pour les grands, au milieu de ses guerres continuelles il organisa le pays militairement. Il le partagea en subdivisions, il établit dans les châteaux des castellans, à l'exemple des Allemands, avec cette différence qu'en Allemagne la féodalité rendit les charges héréditaires, tandis qu'en Pologne elles restèrent, conformément à l'esprit slave, viagères ou temporaires.

L'État acquérait l'unité organique, et toutes les autorités partielles dérivaient de l'autorité centrale. L'innovation des dîmes pour le clergé donna à Boleslas l'idée d'instituer des impôts stables pour le trésor, qui jusqoe-là tirait ses revenus incertains des biens royaux, des présents et du butin. On fixa des dîmes pour l'entretien des châteaux et pour la nourriture des garnisons permanentes qui veillaient à la défense des frontières. Il est partout d'usage que ceux qui régnent s'entourent d'un conseil privé, mais dans les pays chrétiens les rois appelaient à leurs conseils les évêques comme étant les plus savants, les plus influents. Les rois ne pouvaient

lOu PUKMIEKS SIÈCLES DE L'HISTOIHK

donc pas considérer un conseil de ce genre comme n sénat romain obéissant ou comme un divan tremblai au premier signe ; il leur fallait respecter le clergé qi s'appuyait sur Rome, et qui en même temps avait ui influence immédiate sur le peuple. Les seigneurs laïque siégeant en compagnie des évêques, prenaient de mêm un caractère plus grave aux yeux du roi et de TÉta Boleslas choisit douze conseillers permanents; initiés au secrets et à l'autorité, ils devaient conserver le dépôt d( traditions politiques. C'était le germe du futur conse des seigneurs et du Sénat.

L'État, ainsi organisé, était étendu et puissant. Au-del des Carpathes une partie de l'ancienne Ghrobatie, peui être jusqu'au Danube et :à la Moravie, en deçà des Gai pathes toute la partie qui s'étend jusqu'à l'embouchur de la Vistule et de là jusqu'à l'Oder, puis depuis le Bu jusqu'à la Saale, la Silésie, la Lusace et une partie de 1 Misnie, tous ces pays obéissaient à Boleslas. Les Prus siens étaient effrayés et accablés, les Bohèmes n'osaiei pas se çiontrer hors de leurs frontières. Jaroslas d Kiew était contraint d'acheter la paix par des tributs, - Bien que les guerres eussent duré longtemps, la Pc logne souffrit peu, à l'exception de la Silésie, car k combats étaient livrés sur territoires étrangers, La Sla vie entre le Bug et le Dniepr, parcourue rapidemei plusieurs fois, ne souffrit pas beaucoup. La populs tion de la Pologne et des pays slaves voisins éta considérable. Un géographe bavarois du huitième siè de compte plus de cinq mille bourgs, civitates, dai la Slavie. Chez les peuplades sauvages des bords d

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1 Elbe et de TOder il en trouve peu ; mais sur le Bug et plus loin vers le Dniepr, il en compte plusieurs centaines par chaque tribu. Un commerce actif de Kiew par la Polésie, du Danube par Gracovie, du Pojezierze par la Mazovie, se croisait en Pologne et importait une grande masse de métaux et de marchandises de luxe. Boleslas frappait des mcgmaies d'or et d'argent.

£n Pologne, les bourgs se changeaient en villes et le roi veillait à les fortifier. Un peuple nombreux s'y pressait. Posen à lui seul fournissait en temps de guerre J,300 hommes de grosse cavalerie, et 4,000 de cavalerie légère; Gnesen, 1,500 de grosse cavalerie, 5,000 de légère, etc. Aucune de ces villes n'est aujourd'hui en état d'armer autant d'hommes.

Sentant sa santé affaiblie, le roi remit le gouvernement à Mieczyslas ; bientôt, étant tombé gravement malade, il le recommanda à ses sujets et mourut à Posen le 3 avril i025. Il avait vécu 58 ans et en avait régné 25.

Boleslas était de taille médiocre, d'une figure avenante, gros, les cheveux noirs et épais, d'un caractère emporté^ mais facile à fléchir.

Boleslas est au rang des plus grands guerriers et po- Utiques. Ayant à lutter contre tant de peuples divers, il savait employer avec chacun uue autre tactique. Il fatiguait les Allemands par des sorties, des surprises, par la temporisation; quand il combattait les Ruthènes, il leur livrait bataille rangée, décisive; là c'était l'infanterie, ici la cavalerie qull faisait surtout agir. Aussi, chez les Slaves il s'acquit un nom qui, d'entre leurs rois,

ne fut donné qu'à lui seul : le Brave (Chrobry). Les Polonais le considèrent comme leur plus grand héros; son glaive fut vénéré comme un don merveilleux des anges, et conservé comme une relique, et la tradition dit que, jusqu'aujourd'hui, déposé entre des mains inconnues, il doit parvenir à celui qui ressuscitera la Pologne. Ses colonnes de fer se sont implantées fortement dans la mémoire des nations et sont les points cardinaux de la carte populaire de la Pologne. Longtemps ses paroles furent répétées comme des maximes de l'art militaire et des dogmes de législation. Après sa mort la nation porta le deuil une année.

Fils d'un barbare, d'un païen, élevé au miUeu d'un peuple simple et grossier, ne sachant ni lire ni écrire, Boleslas embrassa par ]a pensée l'Europe entière, il reconnut exactement les forces, les faiblesses et les rapports compliqués de l'empire d'Allemagne. Il dirigeait les mouvements des païens des bords de l'Elbe et de l'Oder, il faisait tomber les Bohèmes dans les filets de ses intrigues, il y embarrassait l'Empereur même et son conseil, il faisait des conquêtes en Ruthénie, il soulevait les Pieczyngues, il se liait avec l'Autriche, il entretenait des relations avec l'Italie, avait des partisans en Allemagne, et cherchait même à contracter alliance avec Constantinople.

Il est resté tant de poésie dans les traditions du peuple sUr Boleslas, que les honnêtes chroniqueurs, toutes les fois qu'ils décrivent ses armées innombrables, et ses immenses trésors, tombent dans un enthousiame poétigue et donnent à cette époque la double couleur de

l'âge héroïque et de Tàge d'or. D'autre part, Boleslas eut tant de véritables mérites, que les historiens nationaux, différents dans leurs opinions, leurs manières de voir, leurs idées religieuses et politiques, mais aimant tous la patrie, sont d'accord pour louer ce roi. Les catholiques font réloge de sa ferveur, les poUtiques de son habileté, les protestants lui pardonnent sa piété et son papisme ; il y a plus, les philosophes du temps de Stanislas-Augoste s'affligent sans doute de ce qu'il n'ait pas été tolérant^ n'ait pas assuré la liberté de confession aux idolâtres, et ait été jusqu'à briser les objets d'un culte public, mais toutefois ces philosophes rejettent ce qu'ils regardent comme une erreur sur l'esprit du temps. En nn mot, chacun élève tous les actes de Boleslas comme glorieux, utiles à la nation et dignes d'être imités, comme si ce roi eût été infailUble et sans tache, un être au-dessus de l'honmie.

L'historien ne doit-il donc être que l'écho de la tradition et répéter seulement les paroles d'autrui, ou bien, comme un froid géographe et arithméticien, doit-il, après chaque époque, se borner à calculer les revenus du pays, à arpenter les frontières, et puis inscrire un arrêt de condamnation ou de louange comme un total, le dessiner comme une figure géométrique?

Si l'on mesure les actes de l'homme politique à l'échelle de la tendance et des besoins de la nation, et les actes de la nation à l'échelle de toute l'humanité, si l'on apprécie une époque non pas isolément dans ses effets momentanés, mais dans son rapport avec toute l'histoire, comme formant un jour, une année de la vîq

nationale , à ce point de vue on peut trouver beaucoup à reprocher à Boleslas.

Ce roi avait, il est vrai, le sentiment de sa mission, mais il ne l'accomplit pas entièrement. Il sentait qu'il devait enfanter la Pologne chiétienne : de là tant de sollicitude pour l'Eglise ; qu'il avait le devoir de créer la Pologne slave : de là une telle haine, contre les Allemands, tant d'efforts du côté de la Bohême et de la Ruthénie; qu'enfin la Pologne avait besoin de revêtir un corps politique en se dégageant des éléments étrangers : de là ces fameuses colonnes. D'instinct, il devinait le but; mais, n'étant qu'un homme^ il faisait souvent fausse route et se trompait sur les moyens.

Lorsque Othon plaça la couronne sur la tète du nouveau roi, et, comme empereur chrétien, lui conféra le droit, suivant l'usage du temps, de conquérir et convertir les païens voisins, il renferma dans ces mots un sage conseil, il marquait la route à suivre dans la carrière et le mode d'action. Ce même plan fut tracé à Boleslas par les hommes du siècle, les chefs moraux de la nouvelle Pologne chrétienne, Adalbert, Boniface, Bruno, dont l'un martyrisé en Prusse, les deux autres en Ruthénie et Lithuanie. Le paganisme était arrivé à l'heure de sa chute ; les peuples privés de Dieu restaient orphelins. La question du siècle était de savoir qui les ferait esclaves ou qui les prendrait pour enfants. Boleslas pouvait devenir non-seulement le maître, maïs aussi le bienfaiteur du Pojezier^e et de la Polésie. Il avait sur ces peuples la supériorité morale, il leur portait la foi et tous les bienfaits qui en découlent. Même sous le

DE POLOGNE. lon

rap|K>rt militaire, politique et commercial, les positions choisies par les martyrs étaient plus importantes que celles qu'indiqua à Boleslas sa raison royale. Les siècles suivants montreront comment la Lithuanie gravitait vers la Pologne et combien de sang coûta sa conversion tardive. Le baptême de la Lithuanie rendit ensuite la Pologne maîtresse de la Polésie et de Kiew, que Boleslas avait vainement revendiquées avec le glaive. En Prusse, pour Taccomplissement de la mission négligée par la Pologne, l'esprit du siècle envoya les Croisés, qui forent plus tard pour la Pologne de si terribles voisins. Les héritiers des Croisés qui s'établirent sur la terre arrosée du sang d'Adalbert, à l'embouchure de la Vistule et du Niémen, devinrent par là même maîtres des bords de l'Oder et de l'Elbe, où la Pologne avait en vain versé tant de sang. En agissant dans ces contrées, nonseulement Boleslas aurait conservé la paix avec l'Empereur, mais il aurait obtenu de lui des renforts, ainsi' qu'il en obtenait réellement après chaque traité.

Une fois, celte heureuse pensée vint à Boleslai3. Il visitait la Ruthénie, la Poméranie et le Pojezierze, et, par une heureuse intuition, il entrevit comment il fallait agir dans ces pays. Celui qui avait pillé Kiew, le tyran des Bohèmes et des Allemands, se montra clément envers' la Poméranie et la Prusse. Il poursuivait avec le glaive ceux qui avaient les armes à la main, et il portait au peuple des enseignements et des présents. Que n'aurait-il pas obtenu, s'il eût tourné vers ce but toute son activité? Malheureusement, il fut bientôt rappelé par la guerre contre l'Empereur.

Boleslas avait le dessein de garder la Milzavie, la Misnie et la Lusace. Ce dessein, il semblait en avoir hérité de son père. Peut-être s'y joignit-il ensuite le désir, fréquent chez les Barbares, d'influer sur les Etats civilisés. Le feu allumé sur l'Elbe, irritant sans cesse le grand corps de l'Empire, attirait de ces côtés toutes les forces de la Germanie. Les Allemands souffrirent beaucoup, la Pologne ne gagna rien, les habitants éprouvèrent le sort le plus horrible. Les malheureuses tribus des Loups, des Taureaux, des Souris, des Faucons (Wilks, Wols, Mysz, Sokol), se trouvaient entre la lance des Allemands et le sabre des Polonais; elles furent écrasées et disparurent comme disparaissent aujourd'hui en Amérique les tribus des Mohicans, des Castors et des Renards.

Si les Slaves, moins sauvage's, moins dégénérés, fassent restés sous un seul msdtre allemand, ils auraient échappé en plus grand nombre et plus tard peut-être se seraient-ils fondus avec la Pologne affermie. Un double ennemi changea leurs terres en déserts, et elles passèrent aux mains d'un peuple moralement supérieur; car l'empire d'Allemagne, alors plein de vie et de force, développait dans de grands mouvements la nouvelle civilisation du moyen âge et se trouvait à la tête de la Chrétienté.

Les efforts du côté de la Bohême, dont Boleslas ne put se rendre maître et qu'il ne sut pas s'attacher, ne rapportèrent qu'un petit morceau de territoire, qui fut bientôt repris. Au contraire, quand les rois de Pologne convertiront la Lithuanie, nous verrons les couronnes

DK POLOGNE. 107

(Je fiohême et de Hongrie passer dans la luaisou des JageLloDs, non par suite de violences ou d'intrigues, mais par le libre choix de ces nations.

La Polésie était aisée à parcourir, difficile à garder. Le peuple slave qui y était établi avait également des liens de fraternité avec le peuple des bords du Dniepr et ayec celui des bords de la Vistule, mais sans avoir rien de commun avec le royaume des Lechs ni avec la Ruthénie. L'Etat, qui aurait voulu s'attacher d'une manière stable ce pays, devait inspirer aux habitants un nouvel esprit, éveiller en eux de nouveaux besoins moraux et attirer à lui le mouvement de leurs cœurs. La Ruthénie pouvait s'attacher la Polésie au moyen de l'Eglise d'Orient par l'intermédiaire de Kiew, la Pologne le pouvait avec Rome par l'intermédiaire de Gnesen. Nous ne voyons pas que Boleslas ait agi de cette manière sur la Polésie; c'est pourquoi, de toutes ses incursions victorieuses au-delà du Bug, il ne lui resta rien.

Outre ces fautes politiques, la postérité accuse Boleslas d'avoir commis, comme homme, des fautes graves. Doné de grands talents et de grandes forces, il en fit souvent mauvais usage comme homme ; presque toujours il en abusa en païen. Dans toutes ses conventions avec l'Empereur, la boime foi est du côté d'Henri, le roi cherche toujours des détours et des fraudes. La trahison de Mersbourg reprochée à Henri H ne s'accorde pas avec le caractère de ce monarque connu pour sa loyauté. Il laissa en liberté Mieczyslas qu'il avait entre ses mains, il n'entoura pas le roi d'espions, ne soudoya pas contre 'lui ses serviteurs et ses parents. Le roi de Polognp agit

108 PREMIERS SiftCLES DE L'HISTOIRE

cruellement avec Boleslas de Bohême, hoiiteus< avec Uldéric. Enfin il ternit la gloire de sa demie pédition militaire par le viol des femmes et le s£ de Kiew désarmée, en quoi il n'eut d'autre mot le désir de la vengeance et du lucre.

Il faut juger de la nation d'après le roi. Nous v combien lentement et avec quelle difficulté 1* chrétien pénétrait dans les âmes, combien fortem paganisme vivait encore dans le cœur de la Pol puisqu'il apparaît avec de telles couleurs dans la morale du roi, du représentant, de la nation.

Nous nous sommes longuement arrêtés sur Yi dation des actes de Boleslas, afin de montrer de su principes de la politique polonaise qui éclatent m nant au grand jour. Notre Etat a crû, s'est étendu ( tifié précisément par le fait de ce que les non-chr appellent sottise, c'est-à-dire la sincérité dans le ventions, la fipanchise dans les actes, l'amour de s; priété, Téloignement pour celle d' autrui. Ghaqu que l'on essaya de la violence romaine ou du mî vélisme italien ou du cannibalisme philosophique, jours le dommage et la ruine vinrent avertir les ho: politiques qu'ils agissaient contrairement à l'espr tîonal. Celui qui ne tient pas compte de ce cachet culier et propre à notre histoire, détourne les ye l'unique rayon qui éclaire le chaos des événemei ne reconnaît pas ce qui constitue la personnalité Pologne; dans ses actes il ne découvre aucun lien^ ses tendances aucun but ; il n'en pressentira pas L née.

DK POLOGNE. 109

lenî

Un seul de nos rois a reçu de la nation le nom de

^^yrand; ce roi différait de tous les hommes appelés

^E^\jrands, C'était Casimir, le père, le roi des paysans. quî

^^ Mieczyslos IL

prit

tlÉ

oe,| Boleslas avait légué à sou fils, avec son héritage, la [in'baine des Bohèmes et des Ruthènes, et la malveillance impériale. A l'intérieur du pays, les deux esprits léchite rt". et slave, contraires au nouvel ordre de choses chrétien, ks comprimés et entraînés par la force personnelle et les te- succès de Boleslas le Brave, attendaient le moment »r- d'éclater. IMieczyslas ne put tenir tète à tant d'ennemis à Ds la fois.

u- D'abord, les princes ruthènes envahirent le pays poh louais, ils se répandirent jusqu'au Bug et au San, chass sèrent le3 garnisons des châteaux de la Chrobatie-Rouge, - et, ne pouvant conserver leurs conquêtes, ils emmenè- . rent avec eux, dans les steppes d'au-delà du Dniepr, une ; foule immense de captifs. Mieczyslas se lança à leur poursuite, parcourut la Polésie, fit toutes sortes de dévastations, et lui aussi, comme les Ruthènes, il n'en rapporta que du butin. Cependant, le fils d'Uldéric, Brzetyslas, s'empara du reste des châteaux que les Polonais possédaient en Bohème, massacra les garnisons, et soumit à son pouvoir toute la Moravie. Mieczyslas se vengea sur les habitants par le fer et le feu, et continua la guerre sans obtenir de résultat. Or, déjà des troubles

éclataient au-delà de l'Oder. Les petits rois païens, d'au-delà de l'Oder, étaient soumis jusqu'alors, les uns à l'Empereur, les autres au roi, et prenaient parti tour à tour pour l'un ou pour l'autre. Mais de nouvelles tendances commencèrent à se produire parmi eux. Déjà ayant la mort de Boleslas, Mstiwoy , petit roi des Rarogs, s'était fait baptiser, et avait tenté de former un État à l'image de la Pologne. Bientôt il fut chassé par ses sujets païens, et par les Wilks, leurs alliés. Le fils de Mstiwoy, Mieszek, chercha appui auprès des comtes allemands et des castellans polonais. Des discordes existaient parmi les comtes. Siegfried, révolté contre l'Empereur, s'allia avec les p£uens et appela les Polonais à son aide. Une |^

effroyable guerre s'alluma. Cent villes entre l'Elbe et la Saale furent réduites en cendre. On massacra les évêques,

on détruisit les églises. Mieczyslas, de son côté, ravageait la Lusace et la Misnie. A peine l'Empereur eut-il vaincu Mieszek et établi à sa place Udo, ce même Udo prit de lui-même la couronne et résolut de créer un État indépendant. Les Allemands le tuèrent, et divisèrent le pays des Obotrites entre plusieurs petits rois sous la suprématie de l'Empereur. Après cette répression des Obotrites, les Wilks se soumirent aux Allemands. Mieczyslas ne retira aucun avantage de l'aide qu'il avait donnée aux païens.

Les troubles des païens au-delà de l'Oder mirent en mouvement leurs voisins établis en deçà de ce fleuve, les Pomérauiens et les Cassubiens, qui, jusqu'alors non baptisés, reconnaissaient à regret l'autorité des rois de Pologne. Mieczyslas les battit, les dompta et doima le

DE POLOGNE. Ul

gouvemement de la Poméranie à son gendre Bêla, pince de Hongrie. Bientôt après cette expédition de Poméranie, épuisé de fatigues, brisé de chagrin et accablé in sentiment de tant de malheurs, il mourut. Fan iOâ^, Jt fut cnseveU à Posen.

Aux coups* funestes (jui frappaient de tous côtés la ^ologne, vint s'ajouter Tincendie de discordes intérieues. Le royaume des Piasts était composé de peuples 'une même langue, mais de diverses classes, ayant iverses dispositions et tendances. Les Lechs, qui se diisaient en magnats {cunei^ magnait) et en noblesse [miîtes)f possédaient la terre, avaient autorité sur les aysans (rustici), et exerçaient un pouvoir absolu sur îs prisonniers de guerre qui étaient employés à défriker les forêts, établis en colonies dans des solitudes, ou ien envoyés au marché et vendus. En un mot, l'état de i Pologne était semblable à l'organisation politique des euples caucasiens d'aujourd'hui, Lezgs, Ires, Czerlesses. Mais les Lechs avaient oublié leur langue et 'étaient unis aux habitants; beaucoup de puissants ^olaniens se léchisaient (d'où la noblesse, szlachta), de lême que les premiers des Lutyces et des Obotrites deenaient chevaliers et barons. En outre, l'autorité royale, ui maintenait fortement les grands dans l'obéissance, )mmençait à protéger le peuple et à entrer en rapport omédiat avec lui, car le système allemand de la féodale héréditaire était entièrement opposé aux mœurs aves et ne put s'introduire daus la société polonaise, 'un autre côté, il se formait une autorité, liée aussi jectement au peuple, le clergé. Son influence restrei-

gnait le commerce des esclaves et tendait à les égaler aux paysans. Enfin dans les biens d*église, la conduite tenue à regard du peuple était plus douce et elle servait d'exemple aux propriétaires laïques.

Mais les grands seigneurs et la noblesse étaient mécontents de cette autorité plus vigoureuse, de ce nouveau titre, de cette nouvelle organisation qui rattachait toutes les forces au centre, au trône. Accoutumés à conquérir les terres avec le glaive, ils voyaient avec jalousie les évèques sans armes posséder des biens, et ils considéraient avec mépris les moines dont rhumilité éveillait et éveille toujours dans un cœur païen une invincible répulsion. La mort de Mieczyslas, dont la personne commandait le respect, délia les mains aux factions.

Casimir t^.

La veuve du roi Mieczyclas, qui lui survivait, Ryxa, parente de l'Empereur, habituée aux façons allemandes, essaya de conserver l'autorité par les procédés d'une politique étrangère. Elle voulut abaisser les magnats et la noblesse. Décriée comme étrangère et comme hostile à la nation, elle emporta trésors et couronne, et s'enfuit en Allemagne. Son jeune fils Casimir, entouré de gens qui se querellaient et s'entredéchiraient, et ne trouvant dans personne appui ni conseil, quitta furtivement le pays et s'enferma dans un couvent, où il consacra sou temps à l'étude, et attendit un moment plus propice.

DE POLOGNR. 113

L'heure de Tindépendaiice complète était venue pour la turbulente noblesse. Ils se jetèrent d'abord sur les évéques sans défense et pillèrent leurs biens. La discorde s' étant mise rapidement parmi eux, ils soulevèrent le peuple. Lorsque la Slavie évoquée eut pris les armes, elle fondit à la fois sur le clergé et sur la noblesse. Le massacre et l'incendie gagnèrent le pays tout entier. Cependant les Ruthènes ne s'arrêtèrent plus sur le Bug, mais ils envahirent et pillèrent la Mazovie ; Brzetyslas de Bohème, avec l'évêque Sévère, ravagea la . Silésie et la Chrobatie, prit Cracovie, Posen, Breslau, Gnesen, ravit les reliques et les trésors, et transporta en Bohème des multitudes. La Pologne ne reculait plus seulement jusqu'à l'état de la Léchie, mais elle redescendait plus loin encore dans le passé, jusqu'à l'état de la Slavie. Il semblait qu'elle allait subir le même sort qu'avaient éprouvé les tribus d'au-delà de l'Oder, et que, bientôt mise en lambeaux, elle deviendrait la proie des nations étrangères.

Mais le christianisme, quoiqu'implanté depuis peu et horriblement persécuté, ne se laissa pas déraciner de la Pologne. Les armes étrangères et la discorde intérieure qui avaient labouré et hersé le pays en tous sens, ne servirent qu'à détruire l'ivraie léchite et païenne. L'orgueilleuse noblesse s'humilia dans son cœur, se repentit, et le peuple s'eflEraya : tous s'appuyèrent sur la croix, qui seule n'avait pas chancelé au miUeu des ruines de l'édifice social, et ils tournèrent les yeux vers l'unique autorité restée en Pologne, vers les évèques.

Jusqu'alors les rois seuls ont été des personnes politi-

quesy leur biographie est Thistoire entière de la nation; maintenant apparaît dans nos annales un nouvel élément qui agit par sa propre force indépendante, une nouvelle individualité morale, les évèques. C'est Témancipation d'un ordre ; elle n'est pas obtenue par la révolte ni la violence , ni par l'abaissement de l'autorité, mais elle est provoquée par l'esprit du temps, et reçoit sa consécration légale. Ce n'est pas le partage et la décomposition de l'autorité en des éléments contraires, mais c'en est un nouveau développement organique, une nouvelle manifestation.

Il s'agissait de ressusciter dans son indépendance le royaume chrétien de Pologne. On s'était convaincu qu'avec les seules forces qu'on avait soi-même, il était impossible d'y parvenir. Il fallait invoquer de quelque autre part un esprit, un conseil, une force. Les évèques résolurent d'envoyer trois députations : l'une au pape, comme au protecteur naturel de l'Église ; l'autre à l'Empereur, comme à l'allié naturel des royaumes chrétiens; la troisième au prince Casimir^ héritier naturel de la couronne. Cette résolution, simple en apparence comme tout ce qui est vrai, apporta de plus grands et plus heureux résultats que le plus profond calcul politique ou que le gain de la plus sanglante bataille. Les hommes heureusement inspirés, qui avaient ainsi interprêté l'esprit du temps et le besoin de la nation^ furent les véritables restaurateurs de la Pologne. De ces respectables conseillers et députés, deux sont restés vivants dans la tradition, Etienne, archevêque de Gnesen, et Rachelin, évêque de Cracovie.

Le pape ordonna aussitôt aux Bohèmes de rendre les pays et les trésors enlevés à la Pologne, menaçant, en "I cas de désobéissance, le prince Brzetyslas de Texcomf munication, et Tévêque Sévère du tribunal métropoli- * tain. Ces menaces n'atteignirent pas entièrement leur , but, toutefois elles agirent fortement sur les Bohèmes. Les autres députations eurent une issue également heureuse. Casimir, ému par les prières de ses compatriotes, sortit de son couvent, et ayant pris le trésor conservé chez sa mère, il se rendit à la cour impériale. L'empereur Henri III le Noir le reçut comme un alUé et un arai, lai rendit la couronne que Ryxa avait emportée, lui donna le secours d'une brillante escorte de chevaliers; puis il réprimanda lui-même le prince de Bohème d'avoir osé ravager en temps de paix des pays chrétiens, lui ordonna de restituer ses conquêtes, et envoya une armée à l'appui de ses décrets. Casimir, en faisant route vers la Pologne, rentra en possession d'une partie des villes de la Silésie, reçut l'hommage des princes de Poméranie, et, salué par le peuple comme un libérateur avec des chants de bénédiction, il fut couronné et oint à Gnesen par l'archevêque Etienne, l'an 1040.

Le nouveau monarque s'occupa activement de la réforme de l'État. Il laissa tomber dans l'oubli le passé, mais punit sévèrement ceux qui continuèrent à troubler le pays. Le glaive et le gibet réprimèrent bientôt les brigandages des grands, et ramenèrent la tranquillité dans les campagnes révoltées. Casimir entra en rapports avec la Ruthénie, prit pour femme Marie Dobrogniewa, fille de Vladimir I", sœur des princes ruthènes, obtint

en dot la paix, des trésors et des troupes auxiliaires. IL avait besoin d'argent et de soldats contre le plus fort de» rebelles qui restaient, contre Maslaw.

Maslaw avait été déjà, sous Mieczyslas 11^ castellanou gouverneur de Mazovie. Au milieu des troubles de Tinterrègne, il se défendit vigoureusement contre les invasions étrangères, ouvrit dans ses terres un refuge au peuple qui fuyait de toutes parts, et grandit en puissance. Après le retour de Casimir, il ne voulut pas céder au roi l'autorité qu'il avait longtemps possédée, il entra en rapports avec les habitants du pays de Pojezierze, et confiant dans le secours des païens de ces contrées, il résolut de se détacher de la Pologne. 11 fut mis en déroute par les Polonais. (Quelques années plus tard, en 1047, il essaya d'envahir la Mazovie avec les païens, perdit de nouveau près de Plock une sanglante bataille, et mourut sur le gibet.)

J/Empereur, de son côté, ayant échoué dans une première expédition en Bohème, y pénétra de nouveau, battit les troupes de Brzetyslas, assiégea Prague, contraignit le prince à le reconnaître pour suzerain, et à restituer à Casimir le reste de la Silésie, avec des dédommagements pour les anciens pillages. Ce fut ainsi que, sans avoir de ce côté tiré l'épée, Casimir recouvra l'héritage de ses pères.

L'an i050, les troubles de Hongrie placèrent Casimir dans une situation pénible. Bêla, prince de Hongrie, proche parent du roi et ancien gouverneur fidèle de la Poméranie, faisait la guerre conjointement avec son frère André contre l'Empereur, qui, avec une armée

[} DE POLOGNE. IW

^ considérable, s'approcha de Presbourg, et réclama du roi Casimir des renforts. Une politique ordinaire aurait,

^ sans doute, conseillé au roi de s'unir avec les Hongrois

" pour affaiblir l'Empereur, comme étant un voisin plus paissant et par conséquent un ennemi naturel. Mais l'honnête Casimir, reconnaissant envers l'Empereur de tant de bienfaits qu'il en avait reçus, voyant en outre la justice de sa cause, n'hésita pas à amener lui-même à l'Empereur des renforts contre Bêla. Cet acte de loyauté eut les meilleurs résultats. La guerre n'eut pas lieu; le pape Léon IX vint de sa personne à Presbourg, et réconcilia l'Empereur avec les Hongrois. Le roi de ' Pologne gagna des deux côtés : respect pour lui-même

' et paix pour le pays.

1054-1058. — Les quatre dernières années du règne de Casimir furent consacrées à Torganisation intérieure. Ce fut pour le roi un temps de travail sans bruit, mais fécond en résultats; pour la nation, ce fut un moment de repos et de restauration. Les histoires contemporaines passent sous silence cette époque d'organisation. Casimir mourut l'an 1058, respecté des voisins, aimé de la nation et justement honoré du titre de Restaurateur de TÉtat. De son mariage avec Dobrogniewa de Ruthénie (qui en recevant le baptême catholique avait pris le nom de Marie), il laissa quatre fils : Boleslas, Herman, Mieczyslas, Othon, et une fille, Swientochna. Sa mort fut précédée d'uue comète et d'un tremblement de terre.

l'8 PRKMIKRS SIÈCLES DE L'HISTOIRE

Boleslas II le Hardi.

Boleslas, âgé de douze ans, suivit les traces non de son père Casimir^ mais de son aïeul Boleslas le Brave, avec lequel il se sentait de la ressemblance par les talents et \e caractère. Avide d'expéditioDS lointaines et de relations diplomatiques étendues, il plaça toute sa confiance dans la force et dans l'intrigue. Sa cour devint successivement l'asile de divers prétendants hongrois, bohèmes, ruthènes, qui engagèrent la Pologne dans des guerres onéreuses et stériles. En Hongrie, après l'accord survenu entre Bêla et André, on avait couronné roi un enfant mineur, Salomon. Bientôt Bêla, désirant régner luimême, s'enfuit auprès de Boleslas. Le roi se porta en Hongrie avec une grande armée, gagna une sanglante bataille et ne retira d'autre profit que des présents et de nouveaux embarras pour l'avenir. L'exemple de Bêla fut suivi par Jaromir de Bohême, prêtre apostat, révolté contre son frère Wratyslas. Boleslas se mêla encore dans cette querelle; il avait à peine le temps de réprimer les païens révoltés de Prusse et de Poméranie, et il attira encore sur lui la guerre et le pillage des Bohèmes; en revanche, il pilla la Moravie et la Bohême, et enfin, s'étant réconcilié trop tardivement avec Wratyslas luimême, il lui donna en mariage sa sœur Swientochna. Il ne résulta qu'un seul avantage de cette guerre ruineuse, ce fut qu'on assura au prêtre Jaromir Tévêché

de Prague que le turbulent apostat aurait pu obtenir auparavant sans troubles ni effusion de sang.

Il se présenta de suite un troisième prétendant, Iziaslas, chassé de Kiew par ses frères (1068); il obtint le secours des Polonais. Le roi se mit en marche avec une grande armée, les frères d'Iziaslas s'enfuirent de Ruthéuie au seul bruit de sa puissance. Boleslas établit celui-ci à Kiew et son fils à Polock. Des quartiers d'hiver commodes en Ruthénie, de riches présents en argent et vêtements furent la récompense de cette expédition.

n semble qiie le roi sentit cette fois combien le pays avait peu profité de l'expédition lointaine contre Kiew, et combien plus importantes étaient pour la Pologne les contrées voisines, telles que la Ruthénie-Rouge. En i069, en revenant de Kiew dans ses foyers, il assiégea et prit par la famine la ville de Przemysl, alors trèspeuplée et fortifiée, située sur la frontière des Polonais. Q se mit à établir ses garnisons dans les bourgs les plus proches, quand de nouvelles querelles en Hongrie vinrent distraire sa pensée et la reporter au-delà des Carpathes. Après la mort de Bêla, s.es fils Geyza et Ladislas se soulevèrent de nouveau contre Salomon; de nouveau le roi de Pologne les soutint avec une armée et les réconciha avec Salomon, en laissant la suprématie à Salomon, et partageant le pays entre les prétendants, au grand dommage de la Hongrie, et sans profit pour la Pologne.

De retour de Hongrie, Boleslas se remit à conquérir les villes voisines de Przemysl (1072), prit de nouveau sous sa protection Iziaslas, chassé pour la seconde fois,

et pendant ce temps il occupa Luck, Chelm et Wlodzimierz en Yolynie, et il se remëla dans les intrigaes de Gcyza et de Ladislas.

Les luttes avec le prince de Kiew et les Hongrois brouil* lèrent Boleslas avec l'empereur Henri IV. Iziaslas, n'ayant pu obtenir jusqu'alors des Polonais un secours efficace 9 envoya son fils au pape avec de secrètes promesses, et s'occupa lui-même de gagner l'Empereur avec des trésors. Boleslas soulevait contre l'Empereur les Lutyces et envoyait des secours aux Saxons. A cette époque, en Occident, une guerre capitale était engagée entre le pape et l'Empereur. L'Empereur voulait introduire le système féodal dans TEglise, il voulait mettre les évêques au rang de ses vassaux. Le Siège apostolique avait résisté jadis aux empereurs qui se couvraient du nom de l'empire romain, et il luttait de même à présent contre l'autorité seigneuriale qui s'élevait. Boleslas, sans nécessité et sans fruit, se mêla partiellement aux querelles de l'Allemagne, où ni le pape ni l'Empereur ne l'appelaient.

De nouveaux troubles survenus en Ruthénie et des meurtres commis par les princes de ce pays fournirent prétexte à Boleslas pour prendre plus activement en main les affaires d'Iziaslas. Il le ramena dans le duché de Kiowie, remporta une victoire sur les Ruthéniens, et, après avoir forcé Kiew à capituler, il en frappa la porte avec le fameux sabre Szçzerbiec^ et fit ainsi une nouvelle entaille à côté de celle qu'y avait laissée Boleslas le Grand (1076-7).

Iziaslas fut donc établi dans sa capitale. Mais ce prince, tant de fois chassé, errant dans les pays voisins, et sou-

\)h] POLOGNK. 121

tenu sur le trône par des armes étrangères, n'était pas aimé de ses sujets. Les chroniques rapportent que, pour le relever à leurs yeux, le roi de Pologne, en présence des Kiowiens rassemblés, le prit par la barbe, et s'écria : a Voilà la tête de votre prince, obéissez -lui; » il lui transférait en quelque sorte par là son autorité. Dans le vrai, Boleslas, restant à Kiew avec une armée victorieuse, était le maître réel de la Ruthénie. Aussi se plut-il beaucoup chez son hôte. Kiew était à cette époque plus peuplée et plus riche que les villes polonaises. Après de si longs combats, le roi se reposait dans l'abondance. Les vins grecs et les belles Kiowiennes lui chassèrent de la tète les soucis du gouvernement. Il s'abandonna aux débauches grecques, inconnues aux sévères Léchites. Cependant les années de cette longue expédition s'écoulaient, et le roi ne licenciait pas l'armée. Dans les siècles d'alors, les chevaliefs qui servaient le roi subvenaient eux-mêmes à leur équipement et souvent même à leur entretien. C'est pourquoi les guerres se terminaient d'ordinaire par une seule bataille décisive. On conçoit aisément combien l'armée dut être lassée de rester éloignée de ses foyers pendant plusieurs années. D'un autre côté, en Pologne, les femmes, doutant du retour des guerriers, avaient pris de nouveaux maris ou cédé aux poursuites des galants. La Pologne s'était remplie de désordres domestiques. Ce qui prouve combien la corruption était générale, c'est que les chroniques ont conservé le nom de Marguerite de Zembocin comme de l'unique épouse Mêle. Quand ces bruits furent parvenus de Pologne en Kiowie, les chevaliers, impatientés, eomm<^Yi<(À\^\!X ^^

quitter le camp individuellement, à Tiusu du roi, et à regagner leurs foyers, où, trouvant installés des intrus, ils furent contraints de les chasser par la violence, ce qui troubla la paix publique. Enfin le roi aussi dut revenir saris armée. Irrité, et contre les chevaliers désobéissants et contre leurs femmes infidèles, il les châtia tous sans distinction. Il faisait publiquement attacher des petits chiens sur le sein des femmes; et, quant aux hommes, il confisquait leurs biens en punition de leur fuite du camp, tandis que, lui-même, pendant ce temps, menait son ancien genre de vie ; il avait enlevé de force la femme de l'un de ses sujets, etTavait ouvertement pour concubine.

De pareilles violences et débauches royales n'étaient pas une nouveauté. Boleslas le Brave n'avait été ni moins violent ni plus moral que son petit-fils ; mais, dans le cours de quelques dizaines d'années, les circonstances avaient beaucoup changé. Le jeune roi ne remarquait pas que la Pologne s'infusait de plus en plus le christianisme, qu'un nouveau, droit, un nouvel enseignement donnaient à la nation de nouvelles idées sur les devoirs et le caractère d'un roi, sur la sainteté des droits de citoyen. La nation commença à murmurer, et voyant les préceptes de l'Église violés, elle tourna les yeux vers ceux qui étaient chargés de les défendre, vers le clergé, et, pour la première fois, elle provoqua la résistance contre l'autorité. Il appartenait d'office à l'archevêque de Gnesen d'admonester le roi, mais ce chef du clergé ne s'en sentait pas la force et se taisait. Alors Stanislas de Szczepanow, évêque de Cracovie, cédant à la

voix du devoir, se rendit vers le roi, et l'avertit doucement avec des paroles de prophète polonais : C'est mal à toi, roi, d'avoir la femme d'un autre. — Repoussé avec mépris, il proclama le roi désobéissant à Dieu et ordonna de lui fermer les portes de l'église. Grand dut être l'étonnement du roi léchite, possesseur de tant de terres, et vainqueur de tant de nations, quand il rencontra pour la première fois devant lui un adversaire dans la personne de l'un de ses sujets désarmés. Dans tous les pays récemment convertis, la première manifestation de l'autorité spirituelle, sa première lutte avec la puissance laïque était toujours violente et sanglante. Chaque privilège de rÉglise était acheté avec le sang des martyrs. Le roi s'obstina dans sa résistance, l'évêque l'excommunia publiquement. Le roi, saisi de fureur, courut avec ses courtisans à la chapelle de Skalka, et là, au moment où Stanislas célébrait la messe, il le frappa de son sabre, et l'évêque blessé fut massacré par les courtisans.

C'était en Pologne le premier exemple d'uu semblable .»rime et l'on ne savait pas encore quelles en seraient les suites. Les meurtres ordinaires sont effacés par le temps; mais le sang des martyrs a montré une étrange vertu et vitalité , en se répandant de plus en plus largement sur la terre, et criant de plus en plus haut vers le ciel. Peu de jours s'étaient écoulés, et déjà dans le pays on racontait partout avec indignation la mort de l'évêque. Ce ne fut as tout. La Pologne était depuis longtemps une partie de l'ensemble de la Chrétienté : le roi devint responsable aux yeux de l'Eglise. Le pape d'alors, Grégoire VIIj qui avait résisté avec un courage tellement inébranlatik.

aux prétentions des Empereurs, excommunia instantanément le roi et jeta l'interdit sur la Pologne. Les églises se fermèrent, TefiTroi s*empara non- seulement * du peuple, mais aussi des courtisans du roi. Tous s'écartèrent de Boleslas. Il n'y eut pas de révolte ni d'insurrection, mais on laissait le roi dans l'impuissance^ on s'éloignait de lui en silence. 11 se passa toute une année d'un règne singulier, pendant lequel le roi ne put ni obtenir obéissance, ni provoquer une résistance ouverte. Enfin fatigué, tourmenté de remords, et abattu, il quitta le royaume et s'en alla avec son fils chez Ladislas,roide Hongrie, auquel il avait autrefois rendu tant de services. Il y fut reçu avec froideur, et après un séjour de peu de durée, il disparut de la cour, et finit d'une manière inconnue. Suivant la tradition, après avoir longtemps erré en cachant son nom, il entra dans un couvent à Oziak, y fît une pénitence austère en remplissant uii service pénible, et révéla avant de mourir (1080) qui il était.

Le martyre de Stanislas, bientôt rangé au nombre des saints, est un événement d'une grande importance historique pour la Pologne. La résistance des évèques et la violence du roi racontées au peuple du haut des chaires faisaient connaître les devoirs réciproques des souverains et des sujets. Les conséquences de cet enseignement devaient se développer aisément d'elles-mêmes. Le culte de saint Stanislas devint, pour ainsi dire, le premier article de la nouvelle constitution polonaise. De même qu'en Angleterre la lance des rois normands vint ^e briser dans la j}oltriue de saiut Tliomas^ ainsi eq

Pologne le sabre des rois léchites s'émoussa sur le front de saint Stanislas : la tête des serviteurs de l'Eglise fut désormais à l'abri, et un autre Ordre de l'Etat ne tarda pas à obtenir la même sécurité. Bien qu'après Boleslas le Hardi, deux rois continuent encore l'ancienne histoire des Piasts autocratiques, cependant de la chute de ce roi date au fond une nouvelle période de l'histoire de Pologne, l'aurore de la Pologne libre.

Ladislas Herrnan.

Après la fuite de Boleslas, les princes ruthènes se mirent aussitôt à chasser les Polonais, qui occupaient çà et là des forteresses au-delà du Bug. Les Hongrois, traversant les Carpathes, s'emparèrent de Cracovie; mais heureusement ils durent vite retourner chez eux, rappelés par le passage des armées de la Croisade à tra* vers Icîur pays. La Pologne restait sans roi et sans gouvernement. Quoique l'ordre de succession au trône ne fût pas encore assez profondément établi dans l'esprit de la nation au point d'être une loi, toutefois il existait déjà dans la coutume. La nation jeta ses regards sur rhéritier naturel de la couronne, sur Ladislas, qui prit en main les rênes du pouvoir. Le nouveau souverain se trouva dans une position difficile. Le pouvoir royal avait été fortement ébranlé dans la nation par la chute de Boleslas, et Texconununication pontificale semblait retirer même à Ladislas le prcstîçe, le respect que le titre royal

imposait aux étrangers. Cette double difficulté embar« passait sans cesse les pas de Ladislas; elle imprima à son caractère le cachet de l'hésitation et de l'incertitude, et, de là, provient le manque d'unité et de but que nous remarquons dans tout son règne. Pour regagner la couronne, le roi s'adressa à l'empereur Henri IV, engagé alors dans une guerre acharnée contre le pape Grégoire»VII. L'Empereur, dont la propre couronne n'était pas assurée, fut heureux de faire paraître son autorité, et il confirma le titre royal à Ladislas, de qui il obtint des renforts contre le pape. Mais le roi faisait en même temps des démarches auprès du pape Grégoire pour obtenir la levée de l'excommunication. Cependant les luttes des Empereurs avec TËglise laissaient du moins la Pologne tranquille du côté de l'Allemagne.

En Ruthénie, les nombreux princes descendants de Jaroslas, sans cesse en guerre les uns contre les autres, et s'enlevant réciproquement leurs 'domaines, venaient souvent demander appui à la Pologne. Ladislas, incertain qui il devait aider, gardait la neutralité ; une fois même, il se porta avec une armée au-delà du Bug, et là, il laissa les deux princes dans l'attente de sa décision, et s'en retourna paisiblement sans avoir rien fait. La Pologne perdit son ancienne influence sur les contrées d'au-delà du Bug. Les princes ruthènes, extirpant le catholicisme, se détachaient de plus en plus de la Pologne et même ils allèrent plus tard jusqu'à oser envahir les pays de la Couronne. D'autre part, la Poméranie, qui appartenait depuis longtemps à la Pologne, n'était soumise au roi qu*en apparence, car les habitants

DE POLOGNE. Iî7

s'obstinaient dans le paganisme, et, malgré la communauté d'origine et de langue qui aurait dû les unir à la Pologne, préféraient se lier avec un peuple païen étranger, les Prussiens. A quatre reprises, la guerre éclata en Poméranie. Le roi s'y rendit avec la chevalerie, en 1091, et sur les bords de la rivière Rzecza, il remporta une victoire signalée (15 août); il renversa les châteaux, saccagea le pays, et contraignit les Poméraniens à lui promettre tribut et obéissance. L'année d'après, il dut aller de nouveau réprimer leur révolte et il assiégea vainement leur forteresse de Nàklo. L'année suivante, il changea de système de guerre, il laissa de côté les châteaux, il ravageait les campagnes et emmenait le peuple en esclavage, pensant ainsi épuiser l'ennemi. Mais on s'aperçut promptement que ce genre de guerre était inefficace; car, quelques années plus tard, les Poméraniens , ayant repris force dans leurs citadelles , conquirent les colonies polonaises ellesmêmes. Il fallut de nouveau modifier la façon de faire la guerre, et recommencer les sièges et les assauts. Le roi ne comprenait pas que l'unique moyen de vaincre les Poméraniens était leur conversion, ainsi qu'on le verra dans la suite. Il n'y eut pas non plus de paix du côté de la Bohême. Après la mort de Wratyslas et de Conrad, le gouvernement de ce pays passa à Brzetyslas, homme avide et inquiet, qui voyait avec joie l'occasion de profiter de la mauvaise situation de la Pologne. Il choisit le moment où le roi faisait la guerre en Poméranie, pour envahir la Silésie, sous prétexte de se faire payer des sommes dont les rois de Pologne lui étaient

redevables pour certaines terres. La Pologne s'étendait alors du côté de la Bohême jusqu'à l'Elbe supérieur, y compris le comté de Glatz, et une partie de la Bohême actuelle. Ces contrées limitrophes, et exposées par conséquent à de fréquentes incursions, ne comptaient pas beaucoup de villes, mais elles étaient peuplées et riches en bétail. Les Bohèmes, y ayaut fait subitement irruption, mirent tout à feu et à sang. Ladislas se vengea en envoyant de son côté une armée en Moravie, et il porta de même le pillage et le massacre chez les Bohèmes. Ainsi se termina cette guerre cruelle et stérile, bien qu'il n'y eût pas de paix conclue. Brzetyslas trouva un nouveau moyen de se mêler aux affaires de la Pologne, en mettant la division dans la famille royale. Ladislas avait un fils naturel nommé Zbigniew. Ayant épousé Judith de Bohême, il éloigna ce Zbigniew et le lit élever à Breslau; il le destinait à l'état ecclésiastique, et voulait laisser le trône à Boleslas qu'il avait eu de Judith. L'an 1085, Zbigniew, ennuyé de la vie soUtaire, et ayant soif de pouvoir, entra, à l'instigation de Brzetyslas, en rapports secrets avec lui, s'échappa du couvent, et vint à Breslau avec un renfort de Bohèmes et de Saxons. Le comte Magnus, gouverneur de la ville^ le laissa entrer, et le reçut comme prince. Heureusement le passage des Croisés rappela Brzetyslas en Bohême. Les habitants de Breslau, ayant perdu l'espoir d'être secourus, s'adressèrent au roi en suppliants. Le roi, craignant que des ennemis étrangers ne s'immisçassent dans ces troubles, conclut un accord avec Zbigniew, et lui céda Breslau avec quelques villes envi-

DK POLOGNE. 129

ronnantes. Les discordes de la famille régnante provoquèrent pour la première fois dans le pays des partis politiques. D'un côté Thetman Sieciech prit parti pour le roi; de l'autre, tous ceux qui étaient mécontents de Sieciech s'unirent avec Zbigniew. De ce nombre était aussi Magnus de Breslau. Bientôt le roi, irrité des nouvelles trames de son fils naturel, dut se porter avec ses troupes sur Breslau. Zbigniew et ses partisans campèrent près de Kruszwica. Après une sanglante bataille, les rebelles furent défaits, Kruszwica détruite ; Zbigniew fut pris et enfermé dans le château de Sieciechow.

Peu de temps après, comme le roi s'était rendu à Gnesen avec sa famille et la cour, pour la consécration de l'église cathédrale, les amis de Zbigniew et les adversaires de Sieciech obtinrent du roi, à force d'instances, qu'il reçût de nouveau en grâce son fils ; sentant ses forces faiblir , il partagea le royaume entre Boleslas et Zbigniew. Au premier, il donna les terres de Gracovie, de Sandomir et de Silésie; au second, la Mazovie avec une partie de laterredeSieradz, se réservant pour lui-même l'autorité suprême. Les princes, qui avaient pris le commandement de l'armée, résolurent d'achever la ruine de Sieciech. Zbigniew le haïssait comme son ancien persécuteur , Boleslas, comme ayant été pour lui, autrefois, un tuteur sévère et étant encore auprès de sou père un favori tout-puissant. Ils se rendirent donc en armes à Breslau, et ayant chassé de cette ville Weyslas, parent de Sieciech, ils continuèrent leur route vers Zarnowiec, où résidait le roi. De nouveau, Ladislas hésitait, d'un côté pressé par ses enfants, de

l'autre regrettant son ancien serviteur : il se prononçait tantôt pour celui-ci, tantôt pour ceux-là. Il alla avec ses fils assiéger Sieciechow, et ensuite, les quittant secrètement, ir rejoignit son favori. La guerre allait éclater entre le père et les fils, quand le clergé s'interposa entre les deux partis, et Martin^ archevêque de Gnesen, inclina le roi et ses deux fils à la paix. On renouvela Tancien traité de Gnesen, et Sieciech dut s'éloigner nonseulement de la cour, mais encore du pays et s'exiler

Nous rencontrons ici^ pour la première fois, une figure

nouvelle dans notre histoire, un homme qui, sans être prince ni évêque, agit en personnage historique. C'est Sieciech, à côté duquel s'élève aussitôt Magnus, et bientôt nous en verrons une foule d'autres. Nous trouvons ici le germe d'un nouvel élément politique, l'ordre des magnats. La pauvreté des chroniques d'alors rend difficile d'apprécier suffisamment le caractère de Sieciech, et déjuger son action politique. Ce qui est certain, c'est que cet hetman polonais , gouverneur de la terre de Gracovie, longtemps au service du roi, s'était beaucoup illustré dans les guerres de Poméranie et de Bohème. Les accusations dirigées contre lui ne sont que générales et souvent puériles ; par exemple, on lui imputait conmie un grand crime d'avoir répandu le faux bruit d'une invasion des Bohèmes. La mauvaise foi des partis politiques est ici visible. Ce qui est plus vraisemblable, c'est que Sieciech, enfant de l'ancienne Pologne de Boleslas, gardait , rigoureusement les vieilles coutumes, maintenant Tautorité royale et l'unité du pays.

11 est certaiu que ce fut lui qui fit les plus grands efforts pour écarter Zbigniew, et qui renferma dans des châteaux, et que ces mêmes conseillers qui, à l'assemblée de Gnesen, avaient condamné Sieciech à Texil, décidèrent aussi à cette assemblée le partage de la Pologne entre ces deux princes, ce qui prouve que Sieciech était contraire à ce partage. Ladislas devait être convaincu de la fidélité de l'hetman pour lui, puisqu'il eut tant de répugnance à l'éloigner de la cour. La preuve que Sieciech n'avait en rien péché contre la nation^ c'est que Boleslas, devenu roi, le rappela de Texil. Sieciech fut le premier martyr de Tordre des magnats. Cependant tous s'accordent à l'accuser de trop d'orgueil, ce qui est ordinaire chez un laïque puissant. En effet, cet orgueil apparaît aussi dans tous les magnats qui vinrent après Sieciech. Le partage du pays fut une grande faute politique. Les historiens postérieurs, voyant les effets malheureux du partage, en font retomber toute la responsabilité sur Ladislas. Cependant les germes du partage existaient profondément non-seulement dans le caractère du roi, mais encore dans les dispositions de la nation. Les tribus slaves qui formaient la Pologne appartenaient à une seule race, toutefois elles différaient notablement entre elles par leurs mœurs et leurs coutumes. L'idée de l'Etat considéré comme personne morale ne s'était pas suffisamment élaborée. Les hommes supérieurs devinaient ce besoin de Funité et travaillaient à son maintien; mais, dès que ce travail individuel cessa, l'esprit slave du séparatisme se réveilla. Les politiques mêmes de cette époque regai'daient l'Etat comme la propriété terri-

13î PREMIERS SIÈCLES DE L'HISTOIRE

tonale du souverain. Dans les autres pays, la féodalité qui s'introduisait, créait une hiérarchie intermédiaire de vassaux inférieurs et supérieurs, relevant les uns des autres entre eux, et tous ensemble de la Couronne, et l'unité était ainsi préparée. En Pologne il n'y avait pas de féodalité. Le roi, avec l'appui moral des évêques, se tenait isolé et représentait l'unité, en face de toute la nation pleine de diversité. Les talents et l'énergie de Boleslas le Brave avaient donné de Téclat à la couronne, et Tonction pontificale l'avait consacrée. Après le crime de Boleslas le Hardi, l'excommunication pontificale enleva le prestige à la couronne. Quoique Lalislas fClt reconnu par l'Empereur comme roi, et que dans les actes diplomatiques il fît usage de ce titre, cependant n'ayant pas la cx)nsécration du pape , et se défiant de lui-même, il n'osa pas se couronner suivant la coutume de ses ancêtres. Et peu à peu le titre royal tomba en désuétude. Le lien unique qui reliait la Léchie s'affaiblissait. On peut dire que les sabres qui avaient taillé en pièces le saint évêque, avaient blessé en même temps le corps de la Pologne qui bientôt allait tomber en lambeaux. Considérons encore que, sous Tin- Ûuence des idées chrétiennes, la Pologne avait subi dans son intérieur une transformation graduelle. L'ordre ecclésiastique s'était déjà constitué^ déjà les magnats avaient gagné de l'autorité. Ces nouvelles puissances tendaient naturellement à se renforcer, et si elles ne s'élevaient pas en opposition directe avec le pouvoir royal, du moûis, en croissant à côté de lui, elles le limitaient et resserraient; un instinct politique naturel avertissait

DE POLOGNE. 13i

les évêques et les magnats qu'il leur serait plus facile ie conserver les libertés acquises, sous l'autorité partagée des fils du roi, que de résister à la puissance d'un 5eul souverain. En outre , l'art peu développé encore l'administrer l'Etat, la difficulté de gouverner des terres Rendues dans des temps où l'organisation des trésors ;t des armées était inconnue, l'impossibilité pour le roi l'être unique juge suprême, et de rendre la justice à ant de sujets, tout cela faisait que même le simple )euplc préférait avoir plusieurs souverains. Un talent extraordinaire avait pu un instant faire face à tant de lifficultés; mais, dans l'ordre habituel, il était imposable de les surmonter. UËtat, par un mouvement fatal, ;endait à la séparation. Ladislas effectua ce qui était iéjà dans les sentiments de la nation. Avec le partage lu royaume finit à proprement parler le règne de Laiislas Herman; ses jeunes fils parurent aussitôt dans la guerre de Poméranie comme princes indépendants, ^bigniew ne fit rien, Boleslas montra du courage et des :alents militaires. Peu après, les princes ruthènes, iyaut conclu entre eux une alliance, envahirent la Poogne avec l'aide des Polowces. Le jeune Boleslas, lyant rassemblé à la hâte la chevalerie, les atteignit à a frontière, les défit et écrasa, donnant ainsi à la nation m heureux augure pour son règne à venir. Bientôt ;^adislas, épuisé par l'âge, la maladie et le chagrin, ixpira à Plock dans sa cinquante-neuvième année, qui îtait la vingt-unième de son règne.

Boteslas Bouche-Torse.

Déjà, du vivant de son père, Boleslas s'était fait connaître comme chasseur hardi et intrépide soldat, et certes la Pologne avait besoin d'un roi énergique et infatigable. La guerre menaçait de toutes parts, et, à l'intérieur, il y avait un ennemi domestique, Zbigniew. Les frères se partagèrent les trésors et l'État. Boleslas reçut les deux capitales et les deux tiers du pays, Zbigniew eut le reste. Ce prince, l'aîné par l'âge et reconnu par le feu roi pour son fils, ne se contentait pas de ce qu'il avait : trouvant dans le pays de nombreux partisans qui étaient heureux du partage de la couronne^ il fomentait des troubles et suscitait les voisins de la Pologne contre elle. Du côté de la Ruthénie, une courte expédition de Boleslas au-delà du Bug fut suivie de la paix; Boleslas épousa la fille de Swientopelk de Kiew. Mais, quant aux Bohèmes, ils commencèrent la guerre à l'instigation de Zbigniew, et elle se prolongea, avec des chances diverses^ durant de longues années. D'abord Borzywoy de Bohême, avec son frère SwientopeUt de Moravie, comme s'ils avaient voulu faire la connaissance du nouveau roi et éprouver les forces de la Pologne^ envahirent la Silésie et dévastèrent le pays (ii02}. Gomme vengeance, la Moravie fut successivement dévastée par l'hetman Zelislas et par Boleslas lui-même. La discorde éclata aussi en Bohême entre les princes frères, ce qui était

DE POLOGNK. 135

Iréqueut à cette époque. Borzywoy, chassé par Swieutopelk, se réfugia en Pologne. Holeslas conduisit le prétendant en Bohême, et, après avoir incendié et ravagé une grande partie du pays , il alla se mêler encore des affaires de Hongrie. Il opposa à Coloman, roi de cette contrée, le prétendant Almus, et lui donna des renforts ; il en devait résulter de nouvelles guerres. Dans le même temps que se faisaient les expéditions de Bohême et de Hongrie, la guerre continuait en Poméranie. Les rois de Pologne, depuis des siècles, considéraient comme leur héritage les pays situés entre la Vistule et l'Oder. Les habitants païens étaient liés avec les tribus slaves d'audelà de rOder, et en confraternité avec les Prussiens. Les Poméraniens ne reconnaissaient l'autorité des rois de Pologne qu'autant qu'ils voyaient le sabre de ceux-ci au-dessus de leurs têtes. Pour prendre le gouvernement, les rois se portaient avec leurs troupes dans cette contrée, et ils ne cessaient de ravager les campagnes et de donner l'assaut aux châteaux jusqu'à ce qu'ils eussent obtenu par la force un tribut et des troupes auxiliaires; après quoi ils mettaient garnison dans quelques lieux fortifiés, et s'en retournaient. Après leur départ, les païens sortaient de leurs bois et de leurs forteresses, massacraient les garnisons polonaises, et souvent s'élançaient de leurs forêts jusque dans le pays d'au-delà de la Vistule. Boleslas, dès le commencement de son règne (il02), parcourut la Poméranie et assiégea longtemps sans résultat la grande ville de Kolobrzeg (Colberg) ; plus tard, il envoya l'hetman Skarbimir, qui réussit à réduire à l'obéissance une notable partie du

pays ; enfin, le roi rassembla de nouveau toute la chevalerie polonaise, et vint pour forcer les dernières citadelles de Tennemi (1107). Cette guerre coûta beaucoup de peines et de sang. Les villes, populeuses et bien munies, se défendirent jusqu'à l'extrémité. Le roi, tenace dans ses entreprises, ne congédiait pas l'armée, comme on le faisait autrefois, mais il la tenait dans les camps, et l'exerçait dans l'art des sièges. On vit alors, pour la première fois, des tours, des béliers, des catapultes et les autres machines de guerre de cette époque. Il conquit Colberg, Wolin, Kamin, Kozlin ; et passant sur l'autre rive de l'Oder, il se rendit maître de Stettin (Szczecin), la plus grande ville de Poméranie. Les païens ne purent résister, car ils combattaient par tribus détachées, sans unité, sans autorité. Ils se choisissaient, à la vérité, des chefs pour le temps de la lutte, mais la guerre commençait à devenir plus régulière et plus longue, et l'autorité accidentelle de ces chefs dépendait du sort d'une seule bataille ou du caprice de la multitude. Plusieurs petits rois poméraniens comprenaient que l'unique moyen d'introduire l'ordre était de propager le christianisme ; ils se faisaient même baptiser; mais^ craignant la multitude, ils cachaient leur baptême, ou bien ils recherchaient l'appui des Allemands ou des Polonais. Alors la multitude^ irritée de leur oscillation et de leurs liaisons avec les étrangers, tuait ces roitelets ou les chassait. L'un de ces princes, Swatybor, emprisonné par ses sujets, fut rendu à la liberté par Boleslas victorieux. Un autre, Gniewomir, se soumit volontairement avec sa ville de Czarkow, afin de gouverner en sécurité sous

la protection de la Pologne. L'un et l'autre ne persévérèrent pas longtemps dans leur fidélité, excités qu'ils étaient par l'esprit de leurs sujets. Cependant cette acceptation de la foi chrétienne au-delà de la Vistule facilita le progrès du glaive de Boleslas, et y posa la première base de la souveraineté polonaise. Dans ces guerres avec les Bohèmes et les Poméraniens, Zbigniew ne donna aucun secours au roi; au contraire, il était sans cesse en entente avec l'ennemi, ainsi que des lettres interceptées le prouvèrent suffisamment. Aussi le roi, lorsqu'il eut apaisé les Poméraniens, conclut un traité avec les Bohèmes, et résolut de punir son frère. Le conseil des seigneurs assemblé apparaît dès lors comme tribunal politique, et condamne unanimement Zbigniew. Boleslas partit avec sa chevalerie et avec des renforts de Hongrois et de Ruthènes; il prit Kalisz, Lenczyca, Gnesen, et enfin il entra en Mazovie. Zbigniew, contraint de se rendre à merci, obtint son pardon et la propriété de la Mazovie à titre de fief. La situation de la Poméranie donnait à Zbigniew toute fadlité d'y susciter des troubles, d'autant plus que le roi fut derechef occupé par les affaires de Hongrie et de Bohème. De nouveau les païens se soulevèrent sous le commandement de Gniewomir; ils s'emparèrent de la forteresse d'Uyscie, et reprirent Wolin. Bientôt Boleslas accourut avec Zbigniew, et il mit le siège devant Wolin. Il ne tarda pas à se convaincre de la trahison de Zbigniew; car, pendant une sortie qu'on fit du château pour attaquer le camp polonais, les païens ayant été

repoussés, Zbigniew fut pris au milieu des ennemis.

Il fut mis en jugement. Dans le conseil des seigneurs siégeait Sieciech, rappelé d'exil; il conseilla de punir de mort le traître; il Teût déchiré de ses ongles. Boleslas se borna à exiler son frère du pays. Délivré de l'ennemi domestique, il acheva le siège de Wolin^ s'en empara, et punit de mort Gniewomir.

Il ne sen tint pas là: dès l'année suivante, il assembla de nouveau son armée pour achever la répression des Poméraniens. Ils tenaient jusqu'alors la forteresse de Naklo, d'où ils faisaient de fréquentes incursions en Pologne. Menacés dans ce dernier refuge, ils rassemblèrent une graiide armée pour le débloquer, et appelèrent à leur aide les Prussiens. Le roi, se trouvant soudain en présence d'une multitude de païens, laissa une partie de son armée sous les murs de la ville; lui-même, avec l'hetman Skarbimir, palatin de Gracovie, attaqua de deux côtés le camp ennemi ; et après une bataille qui dura tout un jour, il remporta une victoire complète; environ 30,000 ennemis périrent. Par suite, Naklo fut pris et la Poméranie, soumise, fut confiée au gouvernement d'un prince, fils ou frère de Swatybor, qui devait régner au nom du roi et étendre le christianisme dans le pays (1109).

Entre cette dernière guerre de Poméranie et celle de l'année précédente, Boleslas avait eu quelqueis mois libres. Profitant d'une paix si courte , il était réintervenu dans les affaires de Hongrie et de Bohème, qui se rattachaient à la grande querelle européenne entre l'Empereur et le pape. Henri IV, excommunié par Grégoire et Pascal, cherchait des aUiés parmi les rois voi-

sins, et s'était lié avec Borzywoy de Hongrie. Cependant après la chute de cet empereur, Swientopelk de Moravie, profitant de Téloignement de Borzywoy, s'empara du gouvernement de la Bohême. Le prince chassé s'adressa d'abord aux Polonais^ puis à l'empereur Henri V, qui au début lui fut favorable, mais préféra ensuite l'amitié de Swientopelk, d'autant plus qu'il avait besoin de l'aide des Bohèmes contre Coloman de Hongrie. Le Hongrois menacé vint demander l'appui de la Pologne. Boleslas avait été autrefois ennemi de Coloman; mais alors, comme s'il eût cherché l'occasion de provoquer les Allemands, il entra en aUiance étroite avec Coloman, donna sa fille en mariage au fils de ce prince, céda en dot le comté de Zips, et promit, en cas de guerre avec l'Allemagne^ son secours efficace. Et en effet, dès que l'Empereur eut pénétré en Hongrie avec Swientopelk, Boleslas envoya des renforts à Coloman et conduisit luimême en Bohème les prétendants Borzywoy et Sobieslas. Pendant ce temps le Hongrois s'accorda avec l'Empereur ; Swientopelk, de retour en Bohème, chassa ses firères et mit à mort leurs partisans. Boleslas n'avait retiré de ces expéditions aucun avantage ; en outre, il avait irrité l'Empereur inutilement, et attiré sur lui-même toute la puissance de ce souverain. Les Hongrois gardèrent Zips, et restèrent spectateurs paisibles de la guerre des Polonais contre l'Empereur.

On sait que les rois de Pologne, depuis qu'ils avaient reçu le christianisme et qu'ils étaient entrés dans la fédération européenne, avaient reconnu, à l'instar de tous les autres princes chrétiens, une sorte de suzeraineté des

Empereurs, et leur avaient donné maintes fois des secours en hommes et en argent. Henri V, offensé de rimmixtion de Boleslas dans les guerres de Hongrie, jura de se venger d'une telle insulte, et en même temps il résolut de réclamer le renfort de trois cents cavaliers, ou les trois cents marcs d'argent, auxquels il prétendait avoir droit, se basant sur d'anciennes coutumes. Il rassembla donc une immense armée de Souabes, Thunngiens et Saxons, et en compagnie de Swientopelk de Bohême, ainsi que de Wigbert, comte de Groyec, il envahit la Silosie. Cette invasion fut rude pour Boleslas ; la Pologne n'avait pas à elle seule assez de forces pour repousser toute la puissance de l'Empire. Boleslas usa, en cette occurrence^ de la stratégie de son aacêtre Boleslas le Brave. Il ne fit pas front de suite aux Allemands, mais les surveillant de près^ il s'établissait dans les bois^ gardait le passage des fleuves^ et pendant ce temps ses détachements éparpillés harcelaient de toutes parts l'ennemi, coupaient les convois de vivres, et surprenaient les postes avancés. Henri s'empara de Lubusz, dégagea Bitom, et assiégea Glogau. La^ville obtint cinq jours de répit pour aviser, et promit de se rendre si un secours n'arrivait pas. Les enfants des principaux habitants furent donnés à l'Empereur comme otages du maintien de la convention. Informé de ces négociations, Boleslas menaça les Glogauviens de les passer tous au &1 de l'épée, sHis se livraient aux Allemands. Vainement l'Empereur, avant de donner Tassant, ordonna d'exposer au premier feu les otages. Les Glogauwieos, obéissant à leur roi, se défendirent avec acharnement. Cependant les vivres

commençaient à manquer dans le camp des Allemands, et un automne tardif amenait les pluies. Des troubles s'élevèrent parmi les auxiliaires bohèmes. Swientopelk fat tué la nuit par trahison ; à la suite de ce meurtre, les Bohèmes se choisirent un nouveau prince et retournèrent dans leur pays. Boleslas, renseigné sur tout ce qui se passait chez les ennemis, séjournait dans les forêts de Silésie, épiant le moment favorable, et rassemblait du pays des troupes de plus en plus nombreuses. L'Empereur dut enfin lever son camp de devant Glogau, et se retirer sur Breslau. Les calmées polonaises le poursuivirent activement. Dans la bataille qui fut livrée à Pste- Pôle (Champ des Chiens}, la cavalerie polonaise infligea aux Allemands un notable échec, et les contraignit à une fuite précipitée. L'Empereur évacua le territoire polonais, avec un petit nombre de ses barons.

A peine débarrassé d'un ennemi si dangereux, l'infatigable Boleslas courut aussitôt en Bohème po\ir y placer sur le trône Borzy woy et Sobieslas. Il réussissait dans son entreprise, quand les princes eux-mêmes, se croyant devenus assez forts, supplièrent leur protecteur de retirer ses troupes. Cette guerre n'eut également aucun résultat, car l'Empereur saisit et emprisonna les deux prétendants, et étabUt à leur place un de ses partisans, Ladislas, frère de Swientopelk. La guerre aurait sans doute recommencé avec les Allemands; mais heureusement l'Empereur, obligé de préparer une expédition en Italie, se trouva plus enclin à la paix. Boleslas aussi se montra conciliant. On fixa une entrevue à Bamberg. Le roi de Pologne, reçu avec courtoisie, et armé chevalier, conclut une paix

14î PREMIERS SIÈCLES DE L'HISTOIRE

perpétuelle sur les bases de l'aucien traité de Boleslas le Brave. Ce traité fat confirmé par des mariages. La nièce de l'Empereur fut fiancée au fils mineur de Boleslas^ et Boleslas lui-même, veuf de la princesse ruthène Zbislawa, épousa une sœur de l'Empereur. La ville de Lubusz fut rendue à la Pologne, les prisonniers de part et d'autre recouvrèrent la liberté.

De nouveau, il prit envie à Boleslas de visiter la Bohême. Il s'y porta avec une nombreuse armée, accompagné du prétendant Sobiesltô. Ladislas de Bohème marcha à la rencontre du roi, en compagnie du prétendant Zbigniew. Après différentes manœuvres militaires, bataille fut livrée sur les bords de la Trutna. La victoire resta aux Polonais, mais ils y gagnèrent seulement d'emporter tranquillement leur butin, après avoir ravagé le district de Glatz. Enfin, la mère des princes eu discorde, Swientochna, parvint à les réconcilier. Sobieslas obtint le district de Satec (1111).

Suivirent quelques années de paix. Boleslas ne put pas rester inactif dans le pays. La tradition veut qu'il se soit enrôlé dans les armées croisées, et ait passé tout '' ce temps en Palestine. De retour chez lui, il alluma de nouveau, tout à l'entour du pays, une guerre qui, sans s'éteindre jamais, sévissait tantôt plus faiblement, tantôt avec violence. D'abord il poussa en Bohême ce Sobieslas tant de fois chassé. Deux fois en deux ans, coup sur coup, les environs des bords de l'Elbe furent dévastés jusqu'à ce qu'enfin un accord fût survenu entre les princes bohèmes. De là, les armées polonaises se portèrent en Prusse, et après avoir ravagé en tous sens le

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pays des païens, elles s'arrêtèrent enfin en Poméranie. Le roi accabla sous une guerre de deux années les Poméraniens révoltés, et Tinfidèle gouverneur Swientopelk. Il finit par détruire l'armée de celui-ci, et le prit luimême dans la forteresse de Naklo. Une fois engagé ainsi au fond de la Poméranie, il résolut d'atteindre du même coup la Slavié d'au-delà de l'Oder. Et en eflfet, de même que les troubles de la Bohême et de la Hongrie s'appuyaient toujours en fin de compte sur l'empire d'Allemagne, ainsi, les affaires de Poméranie se rattachaient à la Slavie occidentale. Dans un coin de la Poméranie polonaise, sur la Persanta^ résidait alors un prince nommé Warcislas, qui relevait de la Pologne, mais qui en réalité aspirait à l'indépendance ; il était menacé également par ses propres sujets et par ses voisins. Plus loin, au-de^à de l'Oder, les nombreuses tribus slaves, entre le Hawel et les bouches de l'Elbe et de l'Oder, étaient soumises à un petit roi slave appelé Henri. Ce Henri, en apparence seigneur puissant de beaucoup de terres et guerrier heureux, sentait la fragilité de son trône. Il prévoyait qu'après sa mort la Slavie retomberait et s'émietterait de nouveau; il ne pouvait introduire aucun ordre monarchique parmi les païens. Il craignait ses alliés les Saxons. S'il entrait en rapports avec les Polonais, son Etat devait devenir bientôt une province polonaise. Il préféra donc se lier avec les Danois, plus éloignés et moins redoutables. 11 était parent des rois de Danemark, ce qui lui donnait une certaine considération parmi les Slaves. Il voulait se servir de cette parenté pour parvenir à un pouvoir plus étendu. Il voyait

qu'aucun de ses frères n'avait les capacités nécessaires 2)0ur l'exécution de ses desseins ; il destina donc la couronne à son parent le prince danois Kanut. L'oncle de Kanut, le roi de Danemark, Nicolas, craignant la puissance de son neveu accrue d'un nouvel héritage, résolut de renverser le royaume Obotrite, et il demanda l'appui de Boleslas, après avoir conclu avec lui un traité et une alliance de famille, par les fiançailles de son fils Magnus avec la fille du roi de Pologne. La flotte danoise aborda aux rivages de la Poméranie; Nicolas faisait la conquête des ports et des villes du littoral ; Boleslas s'enfonça dans ces contrées par le continent, il aida le Danois à prendre Julin, et après son départ il ravagea et conquit (1121) la partie méridionale du Mecklembourg, appelée alors Morim^Qi aussi Priegnitz-mark, Ucker-mark, Mittelmark. On comprend aisément que la domination de la Pologne dans ces contrées ne dura qu'autant que les troupes de Boleslas les occupèrent. Ce ne fut que quelques années plus tard, en l'année 1124, que s'accomplit une union plus forte entre la Poméranie et la Pologne. Ce petit roi Warcislas, qui avait été pris par les Danois, pendant la dernière guerre, songea» de retour en son pays, à étendre le christianisme dans ses possessions d'une manière plus active. Il avait besoin pour cela d*un secours étranger; il s'adressa à Boleslas. Le roi de Pologne sentait depuis longtemps le besoin de convertir les Poméraniens. Il faisait appel tour à tour à tous les évèques polonais, cherchant vainement parmi eux des apôtres. Le christianisme était déjà reçu par toute la nation, il avait notablement changé son élat politique,

il avait effacé bien des usages païens; cependant il n'était encore, pour ainsi dire, qu'une religion officielle, extérieure ; il régnait en conquérant dans un pays soumis, mais obéissant à regret ; il n'avait pas encore rempli les âmes au point d'enfanter des confesseurs et des martyrs, il n'avait pas encore produit de ces hommes inspirés de l'esprit de sacrifice qui avaient paru en grand nombre dans l'Occident. Il était facile de trouver en Pologne des candidats pour les chapitres et pour les évêchés, mais non pas pour l'apostolat et le martyre. Des étrangers venaient de contrées lointaines afin de convertir les paiens voisins de la Pologne. Bernard, Espagnol de naissance, après s'être mûrement préparé à l'apostolat par une vie solitaire, reçut à Rome le sacre d'évêque ; et dans l'habit de moine, le bâton à la main, il alla au milieu des barbares Poméraniens porter la parole de Dieu. Les païens méprisèrent l'humble apparence et le pauvre vêtement de l'apôtre, et le chassèrent comme un mendiant. Il s'écoula un long temps sans qu'aucun autre apôtre se présentât.

Enfin le roi jeta les yeux sur saint Othon, évêque de Bamberg. Othon était déjà connu personnellement dan g la Slavie ; il avait séjourné à la cour des rois de Pologne et aidé à la conclusion des négociations de mariage entre Herman et Judith. C'était un homme d'une science profonde, de mœurs sans tache, d'une piété remarquable; ces qualités peu communes l'avaient mis en haute estime auprès des empereurs; et, d'autre part, il était aimé des Slaves; car, on savait que, dévoué à la cause du christianisme, il cherchait le salut des âmes

sans se laisser engager dans aucune trame politique. A rappel de Boleslas, il quitta aussitôt son vaste et hche évèché, et après avoir obtenu la bénédiction du Saint- Siège Apostolique^ ainsi que la permission de TEmpereur, il se rendit à Gnesen. Le roi reçut Tapfttre avec respect, sortit nu^pieds à sa rencontre, lui donna des guides, des interprètes, et un détachement de troupes pour le protéger en route. Othon traversa les solitudes, les sombres forêts qui séparaient la Pologne de la Poméranie, et arriva d'abord dans la ville de Pirycz. Là, commença son long et dangereux apostolat. Maintes fois repoussé avec mépris, menacé^ au milieu des foules sauvages qui, en l'écoutant^ aiguisaient leurs couteaux et faisaient tournoyer leurs massues, ferme et patient, il sut tant agir par ses exhortations, par ses prières, par ses présents, qu'une grande partie de la Poméranie reçut volontairement le baptême. La ville de Stettin, après s'être longtemps obstinée dans le culte de ses idoles, finit par céder, d'autant plus que Boleslas diminuait en faveur des baptisés les impôts et le service militaire, se contentant de 300 marcs d'argent d'imposition annuelle; et en temps de guerre, il ne devait prendre qu'un homme par dix feux. Le principal nid du paganisme pomérasien se trouva détruit; les sanctuaires furent renver- 'ses, les trésors que l'on y trouva furent distribués au peuple; la principale idole de Tryglawa fiit envoyée par l'évêque en signe de triomphe au Saint-Père, à Rome. Ce fut ainsi que l'expédition paisible d'Othon servit (}u6 La Pologne que n'avaient fait les batailles et les assauts de tant d'années.

En4il8,le gendre du roi, Swientopelk de Kiew, était mcfft. Des disputes s'élevèrent entre ses successeurs. Le duc de Kiew s'entendit avec Walodar de Przemysl, et chassa Jaroslas de Wlodzimir. Gelui-ei se réfugia en Pologne et demanda secours. Boleslas, après avoir terminé la guerre de Poméranie, se prépara à marcher avec ses troupes contre Wolodar. Un certain Pierre, audacieux soldat, épargna au roi cet emharras. Il alla avee trente chevaUers se mettre au service du duc de Przemysl, puis un jour, choisissant un moment favorable^ il l'enleva pendant une chasse, et Famena vivant au roL Lorsque le roi tint Wolodar prisonnier, il entra avec une armée dans les domaines de celui-ci (11^3)^ et les restitua à Jaroslas. Les armées polonaises en vinrent enfin aux maius avec les renforts hongrois sous les murs de Kiew. Une bataille acharnée fut livrée aux portes de la ville. Les Ruthéniens furent repousses^ mais Jaros* las mourut des blessures qu'il avait reçues. Le roi, n'ayant plus avec lui de prétendant, conclut un traité avec la Ruthénie, et remit en liberté Wolodar, après avoir tiré de lui une énorme rançon. La paix, onéreuse pour Wolodar, ne put durer longtemps ; peu après, ce prince (11^5), voulant venger ses grieis, envahit la Polc^ne, et, atteint près de Wichlin, il essuya une grare défaîte. Mais pendant ce temps des troubles avaient éclaté de nouveau en Hongrie. Dans ce pays régnait te roi aveugle Bêla ; tout à coup 8*éleva contre lui le prétendant Borys, autrefois déshérité par son père Golo^ mau. Boleslas entreprit aussitôt de remettre sur le iT&But Borys, et pour la première fois il subit une cmellrpii-

nition pour avoir si souvent troublé la Bohème et la Hongrie. Quand les armées furent en présence sur le champ de bataille, les Ruthéniens, qui étaient auxiliaires des Polonais, battirent en retraite, soit par trahison, soit par crainte ; bientôt leur fuite fut suivie de celle de Borys et de ses partisans hongrois, et même de certains d'entre les Polonais. Le roi, que tous abandonnaient, fut renversé de cheval et put à peine s'échapper sain et sauf. Inaccoutumé à la défaite, il ne put jusqu'à la fin de sa vie en apaiser le regret et la douleur. Après ce désastre, il éprouva l'ingratitude de tous ses alUés. Sobieslas, qui avait coûté à la Pologne tant de trésors et de troupes, pour être établi sur le trône de Bohême, s'unit avec les Hongrois contre Boleslas; Borys de Hongrie s'accorda avec les Ruthéniens et livra par trahison à Tennemi la ville de Wislica qu'il avait reçue du roi. Enfin tous les voisins de la Pologne, conjurés contre elle, invitèrent l'Empereur à entrer dans leur ligue. Boleslas dut, pour détourner un tel orage, se présenter en personne devant l'Empereur, d'abord à Magdebourg, puis à Mersebourg, où les anciennes conventions furent renouvelées et le roi armé chevalier. Il s'ensuivit aussi un traité avec l'infidèle Sobieslas, conclu à Glam (1137). Bientôt après, le monarque, plein de tristesse, acheva ses jours à la suite d'une maladie qui avait duré une année entière (1139).

Boleslas avait vécu 54 ans et en avait régné 36. Par ses dernières volontés il partagea le royaume entre ses quatre fils. A Ladislas il donna les terres de Cracovie, de Silésie, de Lenczyca, de Sieradz et de Poméranie,

avec la suzeraineté sur ses frères plus jeunes; à Boleslas le Crépu, la Mazovie, les terres de Dobrzyn et de Ghelm avec la Kuyavie ; à Mieczyslas, surnommé le Vieux à cause de la sévérité de ses mœurs, les terres de Gnesen, Posen et Kalisz ; à Henri, celles de Lublin et de Sandomir. — Questionné par les assistants pourquoi il n'avait assigné aucune part au plus jeune, Casimir, il répondit: a Ne savez-vous pas qu'entre les quatre roues d'une voiture il y a une banne, et au-dessus, un siège: » — prophétisant ainsi en quelque sorte le règne futur de Casimir.

Avec la mort de Boleslas finit l'époque de la Pologne héroïque. La dynastie des Lechs plane à demi voilée d'un nuage fabuleux, comme une race de demi-dieux; les Boleslas paraissent sur la terre comme des héros. Us furent rois dans toute l'acception du terme. Se trouvant à la tète d'une nation encore peu développée, ils concentraient en eux tous ses sentiments, toutes ses pensées; ils vivaient pour toute la nation. Un rôle si capital est destiné par la Providence à des hommes hors ligne appartenant habituellement à une génération privilégiée, et élevés au milieu de circonstances qui ne se répètent plus dans l'histoire. Car quelle force morale et physique ne faut-il point pour marcher toujours d'un pas sûr et avec une fermeté d'esprit inébranlable durant le cours de tant d'années, à travers les troubles domestiques et les guerres étrangères. A la vérité, cette force d'impulsion qui avait poussé le Brave et le Hardi contre les murs de Kiew, de Prague et de Presbourg, semblait faiblir. Déjà Boleslas Bouche-Torse ne faisait qu'appro-

eher des portes de ces capitales saas parvenir à s'établir un instant dans aucune. Avec moins de force que ses prédécesseurs, il les égale par son activité. Toute sa longue vie fut une guerre continue. Presque chaque printemps, il se portait vers TEibe ou vers les Carpatiies, à la rencontre des Bohèmes ; l'hiver, il oouvatt «n Poméranie poursuivre les païens sur les étangs glacés et assiéger leurs châteaux eotoûrés d'eau. Au mâi€u de ces expéditions et de ces sièges^ lorsque quelques joon s'écoulaient sans assaut, le roi is'eniiuyait dégà de oette inaction, et en attendant qu'il pût se mesurer avec le Bobème ou l'Allemand, Us'élani^t dans les forêts cberehant les ours et les sangliers et les eojmbattaiit de sa personne* Souvent ces étranges chasses ea pay^s ennemi finissaient par une bataille. Une fois 6<deslas, «vec qu^ ques dizaines de ses compagnons, surpris et enveloppé par plusieurs centaines de Poméraniens, réussit À se dégager, revint en outre sur ses pas avec quelques chevaliers et mit en fuite l'ennemi épouvanté d'une telle an- 4lace. Dans la défaite de Hongrie, alors que tous l'avaient abandonné, il ne tourna pas bride, bien qu'il sût le danger pressant. — « Tu le vois, dit-il à l'hetman Wszebor, on nous a trahis. Soyons hommes. s> — Et cela dst, il tira son glaive appelé Zoraw (la Grue) et s'en fraya uae route.

De retour chez lui^ il dut sur veilior les démarcl^s de son frère, réprimer les révoltes violentes de Swientopelk et de Skarbimir, enfin siéger à son tribunal et juger les affaires de tout l'empire. Deux fois dans le ooorsde œ règne, la Pologne respira durant quelques «nnéea de

paix. Boleslas fit alors, avec les Croisés, l'expédition de Palestine, et visita à pied le tombeau de saint Gilles en France, et celui de saint Etienne en Hongrie.

Le earactère de ce roi prouve la grande et heureuse influence qu'eut sur lui le christianisme. Boleslas le Brave, dès son avènement au trône, avait chassé 0a faïuSle pour servir ses vues politiques; îl avait traité avec cruauté les princes étrangers, il violait les femmes> îl commettait des actes païens sans en ressentir de trou* We de conscience. Boleslas Bouché-Torse , tant de fofa trahi par son frère, supporta longtemps son infidélité, diercha même la conciliation, pardonna au rebelle Swientopelk ; et quantj il eut été forcé de punir la criminel, il racheta par im long chagrin l'emportement d'un instant: il fit pénitence et accomplit un pèlerinage, mcmtrant par là à ses sujets combien il est nécessaire de se tenir en garde contre la cruauté. Son voyage en Palestine, auquel la nation semble n'avoir point pris part, ses efforte pour baptiser les Poméraniens retardés parle manque d'apôtres, montrent que Boleslas était pénétrt de l'esprit du christianisme plus profondément et plus fortement que ses sujets. Ses guerres ruineuses avec les Bohèmes et les Hongrois paraissent avoir été un reste des anciennes expéditions païennes, sans but déterminé, et peut-être aussi une imitation tant de la politiqiie des étrangers que de celle suivie jadis par Boleslas le Brave et Boleslas le Hardi.

D'ordinaire, c'est sur la fin d'une semblable époque, précisément quand le grand jour de l'héroïsme touche au crépuscule, que commence à poindre Taurore de la poé-

sie épique. Après les grands actes se fait entendre la voix de la légende. C'est en elle que tout le passé vit renfermé et parvient à la postérité. Sous le règne de Bolas apparaît le premier chroniqueur- poète polonais, Martin Gallus. Témoin des grandes actions de Boleslas Bouche-Torse, il les célèbre en rimes latines, tantôt créant lui-même des chants^ tantôt en traduisant du polonais, ou même de l'allemand. Voyant la Pologne dans la personne de son héros, Gallus sentit pour la première fois l'unité de la Pologne comme personne morale. C'est la Pologne entière qu'il chante et qu'il aime sans égard aux provinces séparées et à ses diverses populations. Il s'élève à la conception de la patrie. Dans aucun des chroniqueurs chrétiens contemporains on ne trouve un sentiment de l'unité aussi fort, aussi caractérisé, un aussi fervent patriotisme. Remarquons de plus que l'époque héroïque correspond d'une manière singulière à la première époque mythique, comme si elle en était le développement. Ce Leszek III, qui fut le dernier des Lechs, combattit, dit-on, contre l'Empereur, épousa sa iRlle, construisit des villes au bord de la mer, enfin partagea ses vastes États entre ses nombreux fils. Et notre Boleslas aussi a combattu et s'est apparenté avec l'empereur d'Allemagne. Qui sait si cette ancienne tradition nationale n'a pas influé sur ses actes. Alexandre le Grand cherchait en Asie les traces du héros fabuleux Bacchus. L'armée de Boleslas puisait avec enthousiasme dans ses casques l'eau de la Baltique et se réjouissait de posséder désormais les bornes du monde. Il en rejaillit sur la vie de Boleslas un reflet d'étrangeté.

La tradition assure que Judith, stérile, reçut de Dieu, à la prière de saint Gilles, le don d'un enfant héroïque, et que la naissance en fut prédite en France par un saint ermite. On connaît d'autre part la dernière prédiction du roi au sujet de Casimir. C'est ainsi que son règne commence par un miracle et finit par une prophétie.

Les dernières années de la Pologne héroïque concordent précisément avec le temps où la chrétienté d'Occident, animée au plus haut degré de l'esprit chevaleresque, inaugure l'épopée des croisades et produit les plus hauts caractères du moyen âge. Sans doute, aucun des Boleslas n'égale ce Godefroi de Bouillon, jeune chef de la Chrétienté, qui, simple d'âme comme un enfant, pur comme une vierge, fort comme un géant, sage comme un vieux politique, sembla montrer au monde, dans sa personne, la figure d'un archange. Mais il faut considérer que les Francs étaient établis sur une terre baptisée déjà par les Romains, trempée du sang d'innombrables martyrs chrétiens, vivifiée du souffle mystique d'ordres nombreux. Sur un si riche terrain, l'esprit du nord, plein de vigueur, fleurit rapidement et donna ses plus beaux fruits dans leur fraîcheur. Les Léchites trouvèrent la Slavie païenne et la convertirent de force; lon^emps encore le paganisme réagissait et résistait opiniâtrement à l'épanouissement de la doctrine du Christ; c'est pourquoi les Boleslas ne purent pas, du coup, se montrer les hommes du monde nouveau, et restèrent plongés à demi dans le passé païen. Ils ressemblent aux rois Mérovingiens. La mission héroïque de

i54 HISTOIRE DE POLOGNE.

la Pologne était destinée à quelqu'un d'autre. Ce héros est encore maintenant dans le berceau; aux temps de la Pologne partagée, il sort de l'enfance ; ce n*est quefions les Jagellons qu'il apparaîtra jeune homme. Ce héros sera non pas un simple individu, mais tout l'ordre de la noblesse; alors que l'Occident aura vieilli, il prendra en main le glaive des croisades ; mais, lui aussi, après avoir prodigué sa jeunesse, il ne parviendra pas à l'âge d'homme, et il laissera la suite de la tâche à son successeur^ à son plus jeune frère : le peuple polonais.

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