APÔTRES SE PARTAGEANT LE MONDE
Avant d'aller porter. la bonne nouvelle chez les nations auxquelles le Christ ne s'était pas montré, les apôtres rédigèrent, sous une forme nette, claire, précise, le code synthétique de la doctrine qu'ils avaient mission de prêcher.
Puisé dans les entrailles mêmes de la p angélique,
ce Credo, ce symbole, ce formulaire religieux devait être pour eux d'abord, sur tous les points du globe, un signe immuable de ralliement et de reconnaissance; pour les initiés ensuite, le programme complet de la foi nouvelle.
Paul se rendit en Grèce; Jude dans l'Arabie el la Mésopotamie; Barnabe el Simon dans la Perse; Mathiasdans L'Egypte el l'Abjssinie. André visita les Scythes el l'Épire; Thomas, les Parthes el les Indiens; Barthélémy se dirigea vers la grande Arménie; Matthieu s'enfonça dans les déserts de l'Ethiopie. Jean suivit la Vierge Marie à Éphèse, Philippe alla subir la mort à Hiérapolis de Phrygie.
Pierre potit pour Rome.
romk (33-54)
Au moment où le Christ meurt sur le Golgotha, Tibère traîne dans les orgies de Caprée lea dernières années d'un tiit et infâme.
Caligula, qui succède à Tibère, « étonne le monde, comme dit Bossuet, par sa folie cruelle et brutale. » L'indigne fils du malheureux Germanicus, voulant se faire adorer comme un Dieu, envoie sa statue à Jérusalem, avec ordre de la placer dans le temple. Le peuple s'émeut, supplie, menace. Pétronius, gouverneur de la ville, adresse des remontrances à Caligula, qui lui répond en lui enjoignant de se donner la mort. Mais le poignard du tribun Chéréas délivre. la terre d'un monstre et sauve Pétronius.
Caligula égorgé, on respire ; quelques cris de liberté éclatent dans le peuple. Le sénat songe aux soixante années d'avilissement qui viennent de s'écouler, à la servitude de plus en plus lourde, aux confiscations, aux meurtres, aux exils, aux délations des affranchis, et, d'accord avec les consuls, qui donnent pour mot d'ordre « Liberté! », il ose parler du rétablissement de la république.
Généreuses pensées qui n'ont que la durée d'un éclair.
Il faut aux prétoriens un empereur. Un empereur seul peut leur assurer les libéralités, les honneurs, l'impunité de leurs crimes en retour de la protection qu'ils donnent « au Maître » contre les victimes de sa tyrannie.
Le maître est bientôt trouvé. Tandis qu'ils pillent le palais de Caïus Caligula, ils découvrent, caché derrière un rideau, un vieillard pâle, effaré, qui se jette à leurs genoux et demande grâce. Les prétoriens ont reconnu Tibérius Claudius, le frère de Germanicus, l'oncle de Caligula. Ils le saluent empereur; le peuple l'acclame; le sénat le consacre.
Quel prince! quel règne! quel peuple! Narcisse, Pallas, Calliste, les affranchis de César, associés à tout ce que Rome compte d'hommes perdus, remplissent le palais. Ils dressent les listes de proscription, ordonnent les supplices, dictent, suppriment ou modifient les décisions impériales, pillent,
confisquent, exilent. Ils sont les véritables « maîtres » du maître du monde.
Messaline souille la pourpre de ses déportements monstrueux, que Juvénal a stigmatisés en vers immortels.
Messaline, toutefois, ce n'es! que la cruauté et la débauche. Agrippine, qui la remplace par ordre du sénat, n*est pas seulement cruelle el impudique. D'une ambition sans bornes, d'une volonté virile, Agrippine, fille de Germanicus, nièce par conséquent de Claude, non contente du pouvoir qu'elle exerce sur ce faible esprit, veut régner plus tord dans la personne de son fils. Ce fils, c'est Lucius Domitius Nero, qu'elle a eu de son premier mari, Domitius /Enobarbus. Mais, à peine le stupide César, sacrifiant son propre fils Britannicus, a-t-il nommé Néron son successeur, qu'un plat de champignons empoisonnés, que lui sert Agrippine pour prévenir tout revirement dans les idées du prince et du père, l'envoie prendre place parmi les dieux.
Ainsi un tigre, un fou, un imbécile : voilà les trois successeurs immédiats d'Auguste.
Rome est tombée à un tel degré d'abaissement, qu'elle ne sent plus le poids du despotisme qui l'écrase, et n'a plus conscience de son abjection. Juste punition du ciel : ce peuple, qui a étouffé la liberté partout, se courbe sous une servitude ignoble et s'y complaît. Du pain, des jeux, des gladiateurs et du sang : c'est là tout ce qu'il demande à ses tyrans.
Le sénat, « cette assemblée de rois, » comme l'avait appelé Cinéas, n'est plus qu'une réunion de lâches flatteurs prosterlUX pieds du César et applaudissant à ses crimes.
Plu- de 'ois, plus de croyances, plus de virilité morale.
L'apathie, l'égoîsme, la dépravation la plus effroyable ont
remplacé li vertus, farouches parfois, mais incontestablement
grandioses de la Rome républicaine. Le patricien entouré de
qui épient pour les dénoncer ses moindres actes
et jusqu'à ses plus intimes pensées, attend stoïquement, au milieu des fêtes, l'ordre de mourir ou de partir pour l'exil. Incertain du lendemain, il a hâte de vivre. D'immenses trésors s'engloutissent dans les festins. Le sang et toutes les hontes se mêlent à l'orgie. La pudeur des femmes est abolie
Combat naval donné par Claude sur le lac Fucin.
de par l'ordre du prince. Ses décrets les plus insensés sont obéis. Tite-Live, Virgile, Homère excitent la jalousie de Caligula, et ces noms immortels sont proscrits de la mémoire du peuple. Une soif effrénée de jouissances, de luxe et de richesses dévore les cœurs. Elle est satisfaite à tout prix. Le laboratoire de Locuste, « longtemps un des principaux instruments de pouvoir, » comme dit Tacite, est sans cesse assiégé par l'épouse impatiente du veuvage, par le fils qui trouve trop longue la
vie de son père, ou par le père qui veut se débarrasser d'un lils.
La philosophie, réduite aux déclamations des rhéteur-, enseigne, non à vivre, mais à mourir. Le mépris de la vie est le premier principe de la doctrine Btoïcienne. On se tue parce qu'on est sérieusement malade. On se tue parce qu'on est simplement indisposé. On se tue parce que c'est un ennui quotidien de se lever, de manger, de boire, de se coucher, d'avoir froid ou chaud, «le voir toujours le printemps, puis l'été, puis l'automne et l'hiver, sans pouvoir échapper à cette invariable monotonie. On se tue parce que, pour continuer une vie de faste et de gloutonnerie, on se trouve réduit à dix millions de sesterces (1 (.)80 000 fr.) 1
Que peut faire un peuple ainsi énervé en face de ses tyrans? <rge et mourir. — Que le prince ait un soupçon ou seulement un caprice, et. sur un signe, cinq mille, six mille, dix mille, vingt mille personnes de tout rang, de tout de tout âge, sont immolées au repos <i à la gloire du scellent empereur. Le lendemain de ces épouvantables hécatombes, les parents des victimes ornent leurs maisons de feuillage, baisent les mains du maître 1 1 assistent à ses i Que dis-je? les victimes elles-mêmes applaudissent au bourru. Dix-neuf mille hommes condamnés par Claude à s'égoriii' le lac Pucin, passent devant le vieil et supide empereur en crianl : - César, ceux qui vont mourir te saluent! » Lorsque enfin, et c'est le dernier irait au tableau, ces bêtes fauves couronnées tombent sous le poignard d'un conjuré, le peuple les met au rang des dieux et les adon
: !• moment <»ù le Christianisme, apporté par un
pauvre pêcheur, fait Bon apparition dans Rome; moment
suprême, car, un peu plus tard, il ne fût venu, selon la
irque de Chateaubriand, « qu'après le naufrage de la
iété. »