‹ Les premiers siècles du christianismeChapitre 20 sur 74 · TROISIÈME PERSÉCUTION · texte numérisé non relu

TROISIÈME PERSÉCUTION

Trajan a imprimé sur son règne une tache sanglante que n'ont pas effacée toutes les grandes choses qu'il a faites. La postérité se demande, étonnée et attristée, comment ce prince, si juste et si humain d'ailleurs, a pu se faire, à l'égard des chrétiens, le continuateur de Néron et de Domitien?

N'oublions pas que Trajan était païen, philosophe et empereur. Païen , il tenait aux croyances dans lesquelles il avait été élevé. Philosophe, il repoussait des doctrines qu'il ne pouvait comprendre. Empereur, il était le protecteur -né du culte national.

Si l'on se rappelle d'un autre côté que ce prince, naturellement vaniteux, faisait ou laissait inscrire son nom sur tous les édifices publics, ce qui lui valut le surnom de « pariétaire », qu'il prit le titre de « Seigneur », qu'il permit au peuple d'offrir des sacrifices à ses statues, et de jurer par sa « vie et son éternité », on arrivera peut-être à conclure qu'il y eut,

pour une large part, dans ses persécutions contre les chrétiens, une question de jalousie de divinité. Le César romain ne voulait pas céder la place au Crucifié de la Judée.

Nous trouverions au besoin, dans Suétone, une autre explication des persécutions de Trajan.

« La préoccupation constante des empereurs, dit le biographe des douze Césars, avait été de détruire ou de disperser toutes les communautés, à l'exception de celles dont l'existence remontait aux premiers âges de Rome. Toute associatif i nouvelle, sous quelque forme qu'elle se présentât, portait ombrage au pouvoir défiant des empereurs. »

A la suite d'un incendie qui dévora une partie de la ville de Nicomédie, Pline le Jeune, proconsul de la Bithynie et du Pont, avait demandé à Trajan l'autorisation de former une confrérie de cent cinquante artisans, qui seraient prêts à se porter au feu dans de pareilles circonstances. Trajan refusa

« N'oublions pas, écrit-il à son légat, que ces prétendues sociétés de secours n'ont été le plus souvent que des occasions de désordre. Quelque nom que nous leur donnions, quelle que soit la cause de leurs réunions, quelque courtes que soient leurs séances, il y a toujours du danger dans l'existence de ces confréries. »

Ailleurs, Trajan n'autorise les habitants d'Amiseà recueillir des souscriptions, qu'à la condition de les consacrer aux pauvres, et nullement à soutenir des assemblées illicites.

Une autre fois, l'empereur félicite Pline d'avoir pris des mesures, pour empêcher certaines réunions solennelles de famille de dégénérer en attroupements.

Et, il faut le dire, l'autorité souveraine, sur ce point, était armée des prescriptions formelles de la loi. La loi reconnaissait comme coupables de lèse-majesté, poursuivait el punissait connu»- tris, loua les membres d'un collège réuni contre les injonctions <lu pouvoir.

Nous croyons que, pour avoir une raison exacte des répressions violentes ordonnées par Trajan, il convient de se placer aux divers points de vue que nous venons d'exposer. Seuls ils nous semblent pouvoir expliquer comment il s'est fait qu'un prince honnête, généreux, qui a reçu le nom de « très bon », ait permis les procès intentés aux chrétiens. Trajan ne poursuivait pas seulement le culte nouveau, qui menaçait celui des dieux de la patrie; il poursuivait aussi, au nom de la loi, une association, de jour en jour plus considérable, et à laquelle on prêtait nécessairement des tendances politiques de nature à effrayer les dépositaires du pouvoir. Lorsqu'on défendait l'organisation d'un corps de cent cinquante artisans destinés à protéger une ville contre l'incendie, comment, avec les principes despotiques de l'époque, n'aurait-on pas défendu la secte des chrétiens, déjà redoutable par le nombre?

Il est juste toutefois de le reconnaître : Trajan mit une certaine modération dans les poursuites. Il enjoignit à Pline de ne pas « rechercher » les chrétiens, et il voulut même qu'on rejetât toutes les dénonciations anonymes.

« Car cela est d'un pernicieux exemple, dit le prince, et n'appartient plus à notre temps. »

Mais ce fut tout, et il n'hésita pas à ordonner des condamnations iniques.

L'honnête proconsul de la Bithynie avait écrit au prince :

« Tout le crime des nouveaux sectaires, et c'est ce qu'ils affirment, consiste en cela seulement qu'à un jour fixé ils se réunissent avant l'aube, et chantent tour à tour des hymnes au Christ, comme à un Dieu; ils s'obligent par serment à ne commettre ni larcins, ni adultères, à ne pas manquer à leur parole, à ne point nier un dépôt; ils se réunissent ensuite à une table commune où tout se passe innocemment. »

Et sa conscience troublée demande des instructions. Placé entre la légalité qui proscrivait les associations, mais qu'il était

le maître de suspendre, comme avait l'ail Nerva, son père adoptif, et la justice qui devait couvrir les chrétiens, Trajan répondit qu'il fallait punir ceux qui s'obstinaient dans la conçu de leur foi. c'est-à-dire frapper sans pitié deshommes

qui, du témoignage même de Pline, déclaraient ce qui n'était pas un crime.

Les siècles chrétiens ont été plus tolérants et plus doux pour la mémoire de Trajan que Trajan ne le fut pour nos premiers frères. Une légende touchante du moyen âge, mais ce n'est qu'une légende, bien qu'elle ait pour elle l'autorité de Tertullien et celle de saint Jérôme, nous dit que le pape saint Grégoire ayant demandé avec ferveur qu'un si grand prince fut sauvé, Dieu lui révéla dans un songe que ses prières avaient été accueillies. Dante, sur ce témoignage poétique, a placé Trajan dans son paradis.

Page 1