CINQUIÈME PERSÉCUTION
Il est certain que les crimes et les hontes de tout genre qui ensanglantèrent ou flétrirent les règnes successifs de Tibère, de Galigula, de Claude, de Néron, de Galba, d'Othon et de Vitellius contribuèrent puissamment à la popularité de Vespasien et de Titus. Rome respirait enfin sous des princes doués de vertus qui semblaient à jamais exilées du trône. Elle s'étonnait de pouvoir aimer et respecter l'autorité souveraine. Domitien, à son tour, ne fut pas inutile à ses successeurs. Un instant, on avait pu craindre le retour des règnes néfastes. Il suffit à Nerva d'être honnête pour calmer ces appréhensions. Mais quels sentiments de bonheur ne devaient pas faire naître dans l'âme du peuple les règnes qui suivirent? Rome, après avoir marché pendant plus d'un demi-siècle au milieu de toutes les misères de l'oppression la plus odieuse, se voyait tout à coup transportée, sous des princes tels que Trajan, Adrien, Antonin et Marc-Aurèle, comme dans une oasis où elle trouvait le calme, la gloire et la prospérité. L'ère des Antonins fut incontestablement pour l'humanité une époque heureuse, la plus heureuse de toute la durée de l'empire.
Or, à qui l'humanité fut -elle redevable de cette révolution bienfaisante dans les procédés et la conduite du gouA'ernement? Le stoïcisme, nous venons de le dire, était monté sur le trône avec les Antonins. Mais était-ce le stoïcisme de Sénèque, qui
•vit de si belles pages sur la clémence, la vérité, la providence, le bonheur de la vie obscure, et qui, après avoir amassé plus de trente millions de sesterces, amena, par ses exigences usuraires, la révolte de la Bretagne, qui eut le cou-
■ d'aduler Néron, son élève, et de vanter son « innocence », même après le meurtre d'Agi ippine, qui mourut enfin en se félicitanl d'être revenu du « beau songe de l'immortalité de l'âme »? Était-ce le stoïcisme de Lucain qui, condamné à mort par Néron, dénonça au tyran sa propre mère pour se sauver lui-même? Était-ce en un mot le stoïcisme des anciens temps, égoïste et sec, n'ayant d'autre horizon que celui de la vie mortelle, indifférent à tout ce qui peut intéresser le progrès de l'humanité, mettant sans cesse en contradiction ses pensées et ses actes, sans passion pour le bien, sur la nature duquel il ne s'accordait même pas, sans énergie contre le mal, qu'il ne savait pas combattre et auquel d'ailleurs il conseillait d'échapper par le suicide? Non, le souffle du christianisme qui passait sur le monde avait renouvelé la morale du Portique. Ce souffle inconnu, mais irrésistible, en la pénétrant peu à peu, l'avait adoucie, tempérée, et, comme nous l'avons dit, l'avait faite humaine. C'est ainsi que le stoïcisme régénéré des Antonins, malgré les défaillances, les fautes, les crimes qui signalèrent trop souvent encore leurs règnes, fut pour le monde un bienfait dont une large part revient au christianisme. Nous en avons donné des preuves plus haut: ajoutonsen d'autres.
Antonin, qui fut non pas le plus glorieux mais le meilleur de l'illustre famille, ne s'abstint pas seulement de poursuivre les chrétiens; après avoir lu l'apologie que lui adressa Justin en faveur de ses frères injustement calomniés et poursuivis, il défendit de les inquiéter. Il fit plus. Il écrivit à Athènes, a Thi ilonique, à Larisse et à tous les Grecs, en louant la vertu d< chrétiens, leur vie toute spirituelle, leurs mœurs,
leur courage, et, comme le fait remarquer un savant et judicieux historien, « bien qu'il n'en jugeât que par comparaison avec les vertus antiques, la tradition philosophique lui permit de respecter en eux la foi et la grandeur. »
Marc-Aurèle n'eut malheureusement ni la tolérance ni la haute équité d'Antonin. Il fut d'autant plus coupable qu'il avait reçu de la nature tous les dons de l'esprit et du cœur. Enfant, il avait une telle sincérité, que son père adoptif l'appelait Verissimus (le très véridique). Il se prit d'une passion ardente pour les lettres, les sciences, et surtout pour la philosophie. Mais sous le manteau de stoïcien, qu'il ne quitta jamais alors même qu'il eut le droit de porter la pourpre, son cœur honnête et bon ne cessa de battre pour tout ce qui est grand et noble. Il pleura son aïeul, — un stoïcien ne devait pas pleurer; — fut fidèle à ses maîtres jusqu'au delà du tombeau, et sut, en de graves circonstances, pardonner à ses ennemis. Il était brave, sans audace, et fit la guerre en héros, mais en héros humain, épargnant le sang et adoucissant, autant qu'il le pouvait, les horreurs et les désastres que laissent après elles les expéditions militaires.
Il se trouva néanmoins dans toutes ces vertus une grande et regrettable lacune. Marc-Aurèle n'eut pas la force de résister aux philosophes qui l'excitèrent contre les chrétiens. Ses amis, ses maîtres, ses conseillers les plus chers, Apollonius de Chalcis, Fronton, Hérode Atticus, Junius Rusticus, Sextus de Chéronée, tous ceux qui avaient instruit son enfance, éclairé et guidé sa jeunesse, qui servaient son pouvoir, qui possédaient sa confiance et son estime, lui représentaient sans cesse les dangers que la secte nouvelle faisait courir à l'ordre de choses établi, à la religion comme au gouvernement.
« Les chrétiens, lui disaient-ils, sortis, depuis moins d'un siècle et demi, de ce petit pays qu'on appelle la Palestine, se sont répandus avec une effrayante rapidité dans la Syrie,
, ES PRBM1 6CLES DU CBRÏSTUNISMB
l'Egypte, l'Asie Mineure el la Grèce. L'Orient no leur a pas suffi. Us' ont envahi l'Occident On les trouve partout en Italie. - Gaules, l'Espagne, l'Afrique, la Germanie, la Grande-Bresont remplies de chrétiens. Il y a des chrétiens même dans ces régions que nos aigles n'ont jamais visitées, dans l'Arménie, dans la Perse, dans les [ndes. Les peuples les plu barbares, les Sarmates, les Daces, les Scythes, les Gétules, les Maures, se soumettent à leurs doctrines. C'est un torrent qui menace Rome, le culte, l'État, et qu'il faut arrêter en toute
hâte et à tout prix. »
Ces considérations présentées par des hommes qui avaient toute l'autorité de l'âge, de l'expérience el da dévouement, ne uvaieul manquer de produire une vive impression sur le prince. Sa nature honnête se révoltait d'ailleurs au récit d< odieuses pratiques dont on accusait les chrétiens et sur lesquelles il eut le tort de ne pas s'éclairer; mais, au moment même où il était poussé aux mesures les plus violentes, il se passa un fait qui dut contribuer puissamment à fixer sa détermination.
L'Italie était désolée à la fois par les pestes, les guerres la famine. Des peuplades belliqueuses de la Germanie. Maioomans, Alains, Iaziges, Quades, Sarmates, avaient envahi Le territoire de l'empire et menaçaient de marcher sur Home. La situation était grave. Marc-Aurèle ne négligea rien pour boulagerles malheurs de la ville et des provinces, et faire face aux dangers qui venaienl de La frontière. Le trésor étanl épuisé, il ht vendre ses meubles, ses bijoux, sa vaisselle, ses statues, lableaui el jusqu'aux vêtements de l'impératrice. Après t, DUé d'immenses libéralités el pourvu à l'organisaconsidérables, il se prépara à marcher cont o în re d'adoption, Lucius Vérus, qu'il avait associée l'autorité souveraine. Mais, avant de partir, il
prits et ranimer la confiance dans les
destinées de l'empire et de l'empereur. À cet effet, oubliant ses convictions philosophiques, qui ne lui permettaient guère d'avoir foi à de pareilles cérémonies, il eut recoure à tout
Uneua ou croc
( Fouets composés de chaînes de bronze auxquelles étaient attachées des boules de plomb.)
Instruments de torture employés contre les chrétiens. (D'après Roller, Catacombes de Rome, t. I, pi. vu, p. 21.)
l'arsenal des superstitions païennes. Pendant sept jours on célébra les l'êtes du Lectisterne. On fit appel à tous les rites, nationaux et étrangers. Des tables, dressées dans les temples, étaient couvertes de viandes provenant des sacrifices. Les statues des dieux de tous les peuples de l'univers, posées sur des lits, présidaient aux festins. Seuls, les chrétiens refusèrent de
cier à ces vaines cérémonies, que dictait la politique et que leur religion repoussait. Or ce refus, en pareille cirstance, ne justifiait-il pas toutes les préventions que le prince pouvait avoir contre eux et que ses conseillers s'effor- ( lit ut d'exciter encore? N'était-ce pas là une preuve incontestable qu'ils restaient insensibles aux malheurs de la patrie, qu'ils appelaient de leurs vœux la ruine de l'État, et qu'en un
PelffDM de fer ( ptetinéi ferrti ).
î'nctu ou croc.
Instruments de torture employés contre les chrétiens. (D'après Roller, Catacombes de Borne, t. I, pi. vin, p. 21.)
mot, ennemis des dieux, des empereurs, des lois, des bonnes mœurs et de la nature, ils n'avaient d'autre rêve que le renversement de tout ce qui existait, d'autre but que la substitution de leur cuit. ., celui de l'empire, et de leur autorité à celle des Césars?
Marc-Aurèle n'hésita plus. Ce grand esprit succomba, et ce grand cœur devint impitoyable.