LA LÉGION FULMINANTE
La persécution durait depuis près de dix ans, avec des intermittences de rigueurs et d'apaisement, lorsqu'un fait extraordinaire vint tout à coup l'arrêter ou, du moins, la suspendre. Marc-Aurèle avait porté la guerre au delà du Danube, repoussant devant ses armes victorieuses les barbares qui avaient autrefois envahi le territoire romain et qui s'étaient même avancés jusque sous les murs d'Aquilée, capitale de l'Illyrie. Arrivé dans la haute Hongrie, en face de l'ancienne
f.3 LES PREMIERS SIÈCLES DU CHRISTIANISME
i. il se trouva corné par les Marcomans. La chaleur était accablante, et l'eau manquait. Les soldats, épuisés de soif, réduits au désespoir, se voyaient déjà écrasés par les ennemis qui couronnaient la cime des montagnes. Le péril était extrême. Un vit alors, et tous les historiens attestent le fait, on vit une légion tout entière s'agenouiller, lever les mains au ciel et implorer le Dieu des chrétiens. Soudain le ciel s'obscurcit, une pluie qui parut miraculeuse tombe à torrents; mais, tandis que les soldats reçoivent dans leurs casques, ou même la bouche ouverte, l'ondée bienfaisante, les barbares se précipitent sur eux et les attaquent avec fureur. Un prodige nouveau sauve les Romains. Des flancs de ce même nuage, qui leur versait l'eau et la vie, tombe sur les barbares un effroyable déluge de grêle mêlée d'éclairs et de foudres. Frappés de terreur, les ennemis jettent leurs armes et fuient en déroute.
« La pluie semblait de l'huile, dit le poète Claudien; les hommes et les chevaux brûlaient »
La légion dont il s'agit plus haut était la douzième, qui portait le nom de Mélitine, parce qu'elle avait été levée à Mélitène en Asie. Ses états de service étaient anciens et éclatants. Elle avait figuré dans la première guerre de Judée et pris part au siège de Jérusalem, sous Vespasien et Titus. Le christianisme avait pénétré dans ses rangs, et lorsqu'elle fut rappelée d'Orient pour les besoins de la guerre du Danube, les soldats qui la compbsaienl étaient chrétiens. Elle avait eu longtemps le surnom de Fulminata (Foudroyée), sans doute à cause des périls qu'elle avait bravés et du sang qu'elle avait fréquemment versé. Des inscriptions récemment découraienl connaître que, dès le temps de Nerva, elle avait changé son premier Burnom contre celui de Fulminairi.r (Foudroyante). Mais il est certain que ce n'est qu'à datei du l'.ui prodigieux dont il vient d'être question, qu'elle
est connue dans l'histoire sous cette dernière et glorieuse appellation. Ce qui, d'un autre côté, est incontestable, c'est que le monde romain tout entier s'émut de ce fait, qui fut proclamé miraculeux par les gentils comme par les chrétiens. Tandis que les païens l'attribuaient aux incantations d'un magicien d'Egypte, Arnufis, qui suivait l'armée romaine, l'empereur Marc-Aurèle écrivait au Sénat, bien qu'avec la circonspection réclamée par le temps, qu'il devait la victoire aux prières des chrétiens, et, comme témoignage de la reconnaissance qu'il croyait leur devoir, il faisait cesser la persécution, et ordonnait de punir avec rigueur quiconque serait convaincu de proférer contre eux des calomnies.
Plus tard, les chrétiens rappelèrent devant les tribunaux la victoire de Strigonia, et invoquèrent pour leur défense la lettre impériale.
Le souvenir de la pluie miraculeuse est gravé sur le bronze de la colonne Antonine.