LE DERNIER JOUR DU STOÏCISME
Il est bon de s'arrêter un moment devant le lit où l'empereur Marc-Aurèle, après dix-neuf ans de règne, va rendre le dernier soupir. Le spectacle est imposant et instructif. — Nous sommes en Pannonie, sur les bords du Savus, près de Sirmium, où L'armée romaine a établi son camp. Dans la journée, 17 mars 180, elle a mis en fuite et taillé en pièces les Marcomans, ces éternels ennemis de Marc-Aurèle. L'empereur, épuisé de fatigue, s'est fait transporter du champ de bataille dans la ville. Une fièvre violente s'est déclarée, el le bruil se répand que le prince est atteint d'une maladie pestilentielle. Ses généraux, ses .-nuis, tristes, abattus, entourent son lit. Marc-Aurèle, Impassible devant la morl qui approche, leur donne ses dernières Instructions :
" Je ne m'étonne pas, leur dit-il, que mon étal voua touche et voua attendrisse... Mais j'attends de vous mieux que les sentiment ordinaires inspirés par la nature... Mon cœur me
rend sûr du vôtre... C'est à vous de prouver que j'ai bien placé mon estime et mon affection... »
Et, montrant un jeune homme debout au pied de son lit, il ajouta :
« Je vous recommande mon fils que voilà; ayez à cœur son éducation. Il sort à peine de l'enfance ; dans la première effervescence, il a besoin, comme sur une mer orageuse, d'un guide et d'un pilote, afin que jamais, par manque d'expérience, il ne s'égare et ne se brise sur les écueils. Ne l'abandonnez pas; tenez-lui lieu de son père; donnez-lui sans cesse de bons avis et des instructions salutaires, et qu'il me retrouve dans chacun de vous... Comme il est réellement difficile d'user avec modération d'un pouvoir sans limites, répétez souvent à mon fils les instructions qu'il entend maintenant, et d'autres semblables; c'est ainsi que vous formerez, pour vous et pour l'empire, un prince digne de commander; c'est ainsi que vous me prouverez votre affection et que vous honorerez ma mémoire, seul moyen de la rendre immortelle. »
Quand Marc-Aurèle eut fini de parler, le tribun de service vint, suivant l'usage que nous avons déjà fait connaître, demander au souverain le mot d'ordre pour la nuit :
« Va au soleil levant, dit le prince, moi je me couche. »
Puis l'agonie commença, et il ne tarda pas à expirer.
L'astre qui s'éteignait était celui de la philosophie stoïcienne, le plus pur, malgré ses taches nombreuses, qui eût encore brillé sur le trône romain. Celui qui se levait, selon la parole de Marc-Aurèle, allait éclairer, pendant douze ans, toutes les scènes de folies, de débauches et de cruautés des plus mauvais règnes. Caligula renaissait dans Commode.
On se demande comment il a pu se faire que le fils de Marc-Aurèle, au lieu d'être un monstre, ne fût pas un prince accompli. Son enfance s'était écoulée dans ce palais tout rempli des souvenirs du pieux Antonin. Il avait eu sous les yeux de
grands exemples de vertu, de sagesse, de dévouement au bien public. S'il père avait entouré sa jeunesse d'illustres professeurs, et lui-même, n'avait-il pas été le meilleur de tous, lui l'auteur des Maximes, le plus beau livre que la philosophie païenne puisse revendiquer? Où l'élève aurait-il pu trouver, mieux que dans l'œuvre paternelle, des préceptes plus purs, des règles de conduite plus sages, des souvenirs plus touchants ?
« Un seul Dieu partout; une seule loi qui est la raison, commune à tous les êtres intelligents. L'esprit de chacun est une émanation de l'être suprême. Celui qui cultive sa propre raison doit se considérer comme prêtre et ministre des dieux; car il se consacre au culte de celui qui fut placé en lui comme dans un temple. Garde-toi de faire injure à ce génie divin qui habite dans le tond de ton cœur...; néglige toute autre chose, pour l'occuper uniquement du culte de celui qui est ton guide...; pie le Dieu qui habite en toi conduise et gouverne un homme vraiment homme. »
Après un touchant hommage rendu à la mémoire de ses parents, auxquels il doit « la simplicité des mœurs, un carao-
modeste et viril, la piété, la libéralité, la force, non seulement de s'abstenir du mal, mais même de le penser, la frugalité dans les aliments, l'éloignemenl pour le faste, le dédain pour la couleur verte ou pour la couleur bleue dans les courses du cirque, l'horreur de la délation... », Marc- Aurèle passe eu revue tous les services qu'il a reçus de chacun de ses professeurs, et il termine en remerciant les
. de lui avoir donné •< de lions parents, de bons précepteurs, de lions amis, de bons serviteurs, qui son! les ch
: de n'avoir offensé aucun d'eux Inconsidérément, bien qu'il y lut enclin par nature; d'avoir conservé l'inn ■ [ue dans la fleur de la jeunesse; de n'avoir pas
usé prématurément de la virilité; de s'être trouvé sous la
direction d'un prince et d'un père qui éloignait de lui l'orgueil, en lui persuadant qu'un prince peut habiter dans son palais, et pourtant se passer de gardes et d'habits somptueux, de torches, de statues et de tout luxe semblable; de ne jamais avoir manqué d'argent pour secourir l'indigence... »
Quelles leçons pour un jeune prince que le trône attendait! La philosophie païenne a-t-elle jamais parlé un langage plus élevé, et ne nous semble-t-il pas qu'un reflet de la sagesse suprême illumine Marc-Aurèle? Un éclair de plus, et ce penseur était chrétien.
Mais ce penseur resta stoïcien ; ses doctrines, dignes d'admiration sans doute, assurèrent pendant de longues années le repos et le bonheur de l'humanité. Mais quelles racines avaientelles jetées dans l'âme du peuple? Quelle fut leur influence sur l'avenir? Il y eut alors comme une halte dans les souillures et les infamies des anciens règnes. Mais ce fut tout. Les princes philosophes disparus, tout retomba dans l'abaissement des temps passés. La morale stoïcienne ne fut que le culte de quelques esprits éminents; elle resta presque exclusivement dans le domaine de la spéculation, et Marc-Aurèle lui-même ne tenta aucun effort sérieux, énergique, persévérant, pour la faire pénétrer dans le peuple et régénérer ainsi les mœurs publiques. Honnête et pur dans sa vie privée, ferme au milieu de ses troupes, inflexible à l'endroit de la discipline, juste et éclairé, il donna malheureusement de nombreux et éclatants démentis à tout ce qu'il aimait, à tout ce qu'il recommandait. Époux, il toléra le libertinage effronté de Faustine, sa femme, et resta sourd aux bruits injurieux qui attribuaient à son fils Commode une honteuse origine. Père insouciant ou aveugle, il ignora ou parut ignorer les vices précoces de l'héritier de l'empire, qui, à douze ans, voulait faire jeter dans la fournaise d'une étuve un esclave auquel il reprochait d'avoir mal préparé son bain, et qui, bientôt après, fit un lieu de débauches
du palais des Césars. Souverain, et à ce titre grand justicier de l'empire, il ferma l'oreille aux cris de l'innocence, le cœur au sentiment de la gratitude, et fut, à deux reprises, impitoyable pour les chrétiens.
Ce que Chateaubriand a dit de Marc-Aurèle : « il ne changea en rien les mœurs romaines, » peut s'appliquer également et à plus forte raison à ses prédécesseurs, à Nerva comme à Trajan. à Adrien comme à Antonin. L'œuvre de la rénovation sociale était au-dessus des forces humaines; un Dieu seul pouvait l'accomplir.