TERTULLIEN
Tcrtullien, « le Bossuet africain et barbare, » comme l'appelle Chateaubriand, naquit à Carthage vers l'an 160, et
liO LES PREMIERS SIÈCLES DU CHRISTIANISME
mourut dans une vieillesse avancée, probablement en 245. Fils «l'un centurion du proconsul d'Afrique, il resta attaché au polythéisme jusqu'à trente-cinq ans.
Nous avons été îles vôtres, dit-il aux païens; les hommes ne naissent pas chrétiens, ils le deviennent. »
11 le devint brusquement, soudainement, comme il était naturel que cela arrivât à cette àme ardente et généreuse où la lumière ne pouvait pénétrer à demi, et que révoltait d'ailleurs le spectacle des brutalité- de la force contre les du tiens. Au lendemain de sa conversion il entra dans la lice, et se fit le champion impétueux et inexorable de la cause qu'il venait d'embrasser : sa. vie fut une lutte sans trêve ni repos. La religion sans doute eut des défenseurs plus sages; elle n'en « ut jamais de plus dévoués et de plus convaincus. Tertullien, il faut le reconnaître, fut convaincu jusque dans ses erreurs. C'est un hérétique qu'il est juste de ne pas confondre avec les autres.
Nous n'avons à parler ici que des écrits de Tertullien, relatifs à la défense de l'Église. Le premier est sa Lettre aux martyrs. Il l'adressa aux chrétiens d'Afrique contre lesquels Bévissait la persécution, vers l'an l'JT; œuvre de jeunesse où le néophyte s'exprime encore avec la langue -t ! Qts
souvenirs de la rhétorique. Le traité «le {'Idolâtrie pouvait être un guide utile aux chrétiens d'alors auxquels il enseignait ce qui leur était permis ou défendu dans leurs rapports avec les païens. Pour nous, chrétiens du xix*' siècle, c'est un livre où l'exagération des principes et l'extrême sévérité des décisions font pi- déjà le futur adhérent du montanùme. Mais c'est «laiis ['Apologétique surtout qu'on peut avoir une idée complète de la polémique de Tertullien «-outre le paganisme. L'Apologétique parut à peu près simultanément avec les deu\ livres : Aux Païens, c'est-à-dire vers les derniers jours du ii1' siècle ou dès le commencement du ui'\ à la veille par
conséquent de la persécution de Septime Sévère. Nous n'avons que des fragments de l'ouvrage : Aux Païens, qui semble n'être que la préface de Y Apologétique. Mais nous avons Y Apologétique complet. Tertullicn est tout entier dans cette œuvre avec sa fougue, sa passion, sa violence habituelle, mais aussi avec une puissance de raisonnement qui n'a jamais été surpassée, même par lui, avec des éclats d'indignation qui entraînent, avec une fierté de langage qui fait croire que les rôles sont intervertis et qu'on entend, non pas l'accusé qui se défend, mais le juge qui accuse et condamne. C'est dans ce réquisitoire, le plus formidable qui ait été rédigé contre le paganisme, qu'on trouve le passage fameux si souvent cité :
« Nous ne sommes que d'hier, et déjà nous remplissons les villes, les colonies, l'armée, les places fortes, les campagnes, les palais, le sénat, le forum; nous ne vous laissons que vos temples. Étant si nombreux, nous pourrions faire la guerre au gouvernement; mais nos croyances nous détournent de l'ambition et de l'effusion du sang. Nous pourrions, sans avoir recours à la révolte ouverte, vous combattre, simplement en nous séparant de vous...; nul doute qu'épouvantés de votre solitude, à l'aspect de ce silence universel, devant cette immobilité d'un monde frappé de mort, vous chercheriez à qui commander : il vous resterait plus d'ennemis que de citoyens. »
Remarquons que ce n'est pas là seulement de l'éloquence; c'est un témoignage précieux de la situation du christianisme au moment où s'ouvrait le me siècle.
Tertullien composa en outre de nombreux traités avant sa chute dans le montanisme; les principaux ont pour titres : de la Patience, du Baptême, des Prescriptions contre les hérétiques, la lettre A Scapula, proconsul d'Afrique, dans laquelle il revendique pour ses frères persécutés la liberté de conscience, les traités contre Hermogùne, contre Marcion, contre les Valen-
tinicns, la I: lion de la chair, etc.. Sans doute les ten-
dances montanistes de Tertullien impn ignent la plupart de ces écrits, mais elles éclatent dans ceux qui suivent : Du vêtement des fen hortation à la chasteté; de la mono- . de la pudeur, du paUiutn.
On attribue à Tertullien une foule d'ouvrages qui sont apocrypl
MINUCIUS FELIX. — CYPRIEN. — ARNOBE. — LACTANCE. — CLÉMENT D'ALEXANDRIB
Après Justin, Athénagore et Tertullien, le christianisme eut encore d'éloquents défenseurs parmi lesquels on compte :
Minucius Félix, célèbre avocat romain, qui, au rapport d saint Jérôme, écrivit son dialogue intitulé Octavius, dans la première moitié du me siècle.
Cyprien (Thascius Ccecilius Cyprianus), né à Cartha comme Tertullien, passionné comme son compatriote, mais avec plus de mesure, auteur des traités de la Vanité, de l'Idoe et de l'Unité de l'Eglis Fénelon a dit de Cyprien :
« Il aune grandeur et une véhémence qui rappellent Démosthène. »
Mort martyr le 14 septembre 258.
Axnobe, Africain aussi, né sous 1< <lc Dioclétien (285).
a mis au grand jour dans ses Livres contre les nations les
i:\ secrets el li s fables ridicules du paganisme, les fléti is-
1 1 1 1 à la fois de sa dérision philosophique et de ses pieux
anathèmi • i isltanl te culte nouveau de tout le dédain que
lui inspiraient les autres cultes.
Contemporain d'Arnobe, son élève et probablement son Lactance enseigna aux écoles de Nicomédi rhétorique <t Les lettres profanes avant d'enseigner et de
défendre le christianisme, qu'il embrassa peu d'années avant la persécution de Dioclétien. Ses écrits authentiques sont : les traités de l'Ouvrage de Dieu, de la Mort des persécuteurs, des Institutions divines, de la Colère de Dieu, et Y Abrégé des institutions divines. Le traité de la Mort des persécuteurs, retrouvé seulement au xvne siècle, est l'histoire de cette guerre terrible, implacable, que la puissance impériale, depuis Néron jusqu'à Dioclétien, fit subir au nouveau peuple de Dieu. C'est aussi un chant de triomphe et un cantique d'actions de grâces après le dernier combat, au moment où se ferme l'ère des persécutions, au moment où s'ouvre l'ère de la paix si chèrement, mais si héroïquement conquise. On y trouve cette belle parole, digne d'un vainqueur chrétien :
« Loin de nous la pensée de nous venger de nos persécuteurs! que le soin en soit laissé à Dieu. »
Constantin, devenu empereur, lui confia l'éducation de son fils Crispus. On croit que Lactance mourut à Trêves, vers l'an 325.
CLEMENT DALEXANDRIE
Clément d'Alexandrie (Titus Flavius Clemens), le savant et sympathique apologiste, naquit vers 150, à Athènes, selon les uns, et selon les autres à Alexandrie, ainsi que l'indique son surnom. Un passage de son premier ouvrage : Exhortation aux Gentils, nous apprend qu'il fut élevé dans les superstitions du paganisme. Après la mort de Pantène, son maître, il dirigea l'école chrétienne (l'école des paroles sacrées), fondée à Alexandrie par saint Marc. Ses principaux ouvrages sont : lo l'Exhortation aux Gentils, le traité le plus complet que les Pères de l'Église aient écrit contre l'idolâtrie. C'est une éloquente invitation aux Grecs d'abandonner leurs vieilles erreurs
III lis PREMIERS SIÈCLES DD CHRISTIANISME
pour se livrer au Christ, « unique précepteur de la vérité. » Tout les convie à ouvrir les yeux à la lumière : la vertu, l'humanité, le progrès. Les dieux ont sanctionné de leur exemple toutes les hontes et ils se plaisent à tous les crimes.
« Impitoyables et cruels, ils aiment le sang qui coule dans les combats féroces du cirque et de l'arène, dans les batailles meurtrières où ils sont invoqués, dans les sacrifices qu'ils nt îles villes et des peuples... Direz -vous qu'il n'est pas permis de bouleverser les usages qu'on a reçus de ses ancêtres? Et pourquoi donc alors ne revenez-vous pas à votre premier aliment, au lait auquel vous habituèrent vos nourrices, quand vous ne faisiez que de naître?... Que l'Athénien suive les lois de Solon, l'Argien celles de Phoronée, le Spartiate celles de Lycurgue; mais si tu es chrétien, tu as le ciel pour patrie, Dieu pour législateur!... Salut, ô lumière descendue du ciel, plus pure que celle du soleil, plus aimable que ce qu'il y a de plus doux dans la vie!...
« Une auguste vocation, dit-il en terminant, se fait en ce moment entendre à tous les peuples de la terre; bien coupables seraient ceux qui résisteraient à cet appel. Si donc les Grecs ont vieilli dans le culte des démons, qu'ils se rajeunissent dans le culte du vrai Dieu; Dieu les mettra au nombre de ses enfants. »
2° Le Pédagogue : ce mot a dans saint Clément un sens nouveau. L'apologiste désigne ainsi a ce précepteur de la vérité . dont il a parlé dans son E.rhortation mi.r l'icntik, le Sauveur des hommes, le Verbe incarné. Le Pédagogue est le livre des néophytes. Il leur trace avec un soin minutieux les règles de conduite qu'ils doivent suivre dans les diverses ci rtances de la vie, et entre à ce sujel dans des détails qui doua apprennent à quelles frivolités, à quelles défaillances, à quelles habitudes mauvaises les nouveaux convertis s'abandonnaienl encore du temps de Clémenl d'Alexandrie.
3<> Les Stromates : sous ce titre fantaisiste et qui signifie littéralement tapisseries, l'illustre docteur composa un recueil d'essais divers sur des sujets de morale, de philosophie et de religion. C'est son plus important ouvrage, et comme le résumé des études de sa vie entière.
Pendant la persécution de Sévère (203), Clément quitta Alexandrie, voyagea en Cappadoce, séjourna quelque temps à Jérusalem, puis à Antioche, et revint mourir à Alexandrie dans la retraite, où il écrivit son dernier ouvrage les Stromates (217).
Il eut pour successeur dans sa chaire Origène.