SIXIÈME PERSÉCUTION
Commode avait régné près de treize ans. Pertinax, son successeur, était resté quatre-vingt-dix jours sur le trône, que les prétoriens lui avaient donné et qu'ils lui ôtèrent en l'égorgeant. Didius Julianus, qui avait acheté ce trône à l'encan, ne l'avait occupé que soixante-six jours.
Ces treize ou quatorze ans de crimes, de révoltes militaires, de scènes d'égorgements ou d'infamies, qui paraîtraient incroyables si l'histoire n'était là pour les attester, furent pour le christianisme une véritable trêve dont il profita. Tout semblait indiquer que ce calme se prolongerait sous Septime- Sévère. Voici d'ailleurs ce qui pouvait justifier la confiance des chrétiens.
Bien que le sénat se fût empressé de lui donner le titre d'empereur, aussitôt après l'assassinat de Didius, Sévère ne se dissimulait pas les obstacles nombreux que son nouveau pouvoir allait rencontrer. Les grands lui étaient hostiles; le peuple
murmurait contre ces élections prétoriennes qui lui imposaient un maître; les troupes, corrompues par les largesses des candidats à la pourpre impériale, n'avaient plus qu'une obéis- - ince de mercenai res, « coiul iattant pour la gratification, dit un historien, et non par un sentimenl de préférence ou par opinion. » En outre, deux redoutables compétiteurs lui disputaient l'empire: Clodius AJbinus et Pescennius Niger. Dans
graves circonstances, Sévère n'avait pas le temps de s'ocdes chrétiens. 11 lui fallait avant tout aplanir les difficultés du dedans et l'aire face aux dangers du dehors. 11 y parvint à force d'énergie et d'habileté. Il effraya les grands par des rigueurs, se concilia le peuple par dis fêtes et des itributions, et gagna les soldats en leur accordant l'anneau dur et en augmentant leur solde. Niger et AJbinus furent vaincus et égorgés, leurs familles et leurs partisans proscritou mis à mort; Lyon, qui avait résisté, fut détruit, et Sévère put dès lors considérer son autorité comme affermie. Les chrétiens, du reste, s'étaient tenus à l'écart de tontes les luttes politiques qui avaient signalé les commencements de son
ne. Sévère \< ur en sut gré, et se montra tolérant pour eux,
ervant son implacable ressentiment pour ceux qui lui faisaient ombrage. 11 donna même une nourrice chrétienne i l'aine de ses fils, et par reconnaissance pour les soins qu'il is d'un médecin chrétien, Proculus Torpacio, il lui
li i l'éducation de ce fils, qui fut Garacalla.
Mais ces dispositions favorables devaient avoir un terme.
retour «le la guerre contre les Parthes i 199), il s'arrêta
in Palestine, où la turbulence des Hébreux, qu'il confondait
avec le. chrétiens, ayant excité sa colère, il prohiba, sous les
pin- rigoureuses, la religion «les uns et des autres.
ion la remarque de Machiavel. « réunissait la féro-
té 'lu lion à la ruse du renard. » Lorsque le BUCCès .le
armes et de i politique lui eut permis de porter ses regards
ailleurs que sur des champs de bataille, ou de songer à d'autres dangers qu'à ceux qui pouvaient venir de Rome, il se livra tout à coup à toutes les inspirations de sa double nature défiante et cruelle. En présence de l'accroissement prodigieux du nombre des croyants, « le renard » crut apercevoir un péril pour son autorité, et « le lion » se chargea de le conjurer. Les édits de Trajan furent renouvelés (202). La persécution sévit en Egypte d'abord, et s'étendit bientôt dans le reste de l'empire.
Nous avons vu déjà Léonidas, père d'Origène, subissant le martyre à Alexandrie. Dans la même ville, Potamienne, esclave chrétienne d'une rare beauté, fut dénoncée par son maître, dont les obsessions déshonorantes n'avaient pu vaincre la résistance. Le préfet Aquila ne rougit pas de descendre avec elle à la plus ignoble médiation, en. la pressant de céder. Sur son refus, il la condamna à être plongée dans la poix bouillante, après avoir subi les derniers outrages.
« Au nom de l'empereur, s'écria la jeune vierge, épargnezmoi ce supplice ; plongez-moi plutôt dans la chaudière peu à peu, lentement; faites-moi souffrir mille morts, mais que je meure respectée et couverte de mes vêtements ! »
Les bourreaux y consentirent. L'effroyable torture dura trois heures, et la courageuse jeune fille ne poussa pas un cri. Basilide, l'un des gardes qui assistaient à l'exécution, fut touché de tant d'héroïsme et se déclara chrétien. Il eut la tête tranchée.
Douze chrétiens de Scylla, dans l'Afrique consulaire, sourds aux caresses et aux menaces, furent martyrisés sans proférer une seule plainte. Leur nom, répété dans les assemblées, encouragea les chrétiens, et servit même à convertir beaucoup
de gentils.
A Carthage, une jeune femme de condition servile, Félicité, fut emprisonnée comme catéchumène avec un de ses compa-
gnons, Révocatus. une patricienne. Vivia Perpétua, Satur, frère de cette dernière, et deux jeunes gens de familles nobles, Saturnin et Sécundule. Interrogée par le proconsul Flavien, Félicité se déclara chrétienne et refusa de sacrifier aux idoles.
Elle fut condamnée à être exposée dans le cirque et déchipar les bétes. Perpétue avait un enfant à la mamelle, Félicité était sur le point de devenir mère. Le père de Perpétue, païen zélé, la pressait de sacrifier aux dieux :
« Ma fille, lui disait-il, pitié pour mes cheveux blancs! pitié pour ton père!... Ne me couvre pas d'opprobre. Songe à ta mère, songe à l'enfant que tu nourris et qui ne pourra te survivre... »
Et tandis qu'il lui parlait ainsi, il lui baisait les mains, se jetait à ses pieds, pleurant, et l'appelant, non pas sa fille, mais sa dame.
« Mon père, répondait Perpétue, il en sera ce que Dieu vomira ; nous ne sommes pas en notre pouvoir, mais au sien. »
Cependant Félicité mit au monde une fille, qu'une femme chrétienne vint prendre et qu'elle éleva comme son enfant. — La veille du combat, les condamnés eurent la permission de se réunir, et ils s'encouragèrent entre eux. Le geôlier, nommé Pudens, s'était converti. Le soir, on leur servit, selon l'usage, le banquet libre, qui se faisait en public. Les martyrs le changèrent en une agape, et ils parlaient au peuple avec la fierté accoutumée, lui disant :
a Regardez-nous bien en face, pour nous reconnaître au jour du jugement. »
Le lendemain, où devait se célébrer la fête donnée pour l'anniversaire de la naissance du César Ântonin Géta, second (ils <lc s. vère, lea chrétiens fuient amenés dans l'amphithéâtre. Perpétue et Félicité, enveloppées de filets, furent exposées à une génisse furieuse, qui, les soulevant de ses cornes, les tomber meurtries et sanglantes sur le sable. Le peuple
demanda qu'on leur donnât le coup de la mort. Perpétue échut à un gladiateur inexpérimenté, qui la piqua entre les os et la fit crier; car les supplices des patients demi-morts étaient le noviciat des gladiateurs. A la fin, elle dirigea ellemême à sa gorge le bras mal assuré de son bourreau.
Les autres martyrs tombèrent sous les dents et les griffes des léopards et des ours.
La persécution de Septime-Sévère fut plus générale et plus barbare que celles qui l'avaient précédée. A Rome, on fustigea jusqu'à des enfants au-dessous de huit ans, par ce seul motif qu'ils étaient fils de chrétiens, et Caracalla, qui à cette époque portait encore la robe prétexte, Caracalla s'indignait de ces supplices, dont il ne pouvait supporter la vue.
Cette persécution eut en outre un caractère particulièrement odieux. Jusqu'alors on s'était contenté des bûchers, des potences et des bêtes féroces. Sous Sévère, il se rencontra des proconsuls qui inventèrent un nouveau châtiment. La plume hésite à le décrire. Qu'il nous suffise de citer Tertullien, s'écriant dans son apologie adressée à Sévère :
« Lorsque vous avez condamné un chrétien et que vous l'avez fait jeter dans les lieux infâmes plutôt que dans l'amphithéâtre, vous avez avoué par là même que, pour nous, la souillure est un supplice plus affreux que tous les genres de tourments et de morts. »
La Gaule, déjà si glorieusement éprouvée au temps de Marc- Aurèle, eut sous Sévère de véritables cohortes de confesseurs, en tête desquels il faut citer saint Irénée.