DE SAXA RUBRA
Lorsque Constantin apprit les projets de Maxence, il se trouvait avec son année entre le Rhin et le Danube, non loin de Brisaeh. Depuis Longtemps il songeait à embrasser la religion qu'avait pratiquée sa mère, et que son prie avait constamment entourée d'une sympathie avouée. Agé alors de trente-sept ans, il avait pu voir dans sa carrière militaire déjà longue les exemples de courage et de fidélité donnés par les soldats chrétiens de son armée. Les philosophes qui remplissaient sa cour ne cessaient de l'entretenir de la beauté des dogmes nouveaux, et son esprit, dégoûté du matérialisme païen, se pénétrait sans peine des idées plus pures et plus élevées qu'il entendait exprimer autour de lui. Comme tous les hommes de génie d'ailleurs, il entrevoyait où était la force de l'avenir; il comprenait qu'une pensée nouvelle s'imposait au inonde, et que. dans l'intérêt même de sa gloire, comme dans celui de la société, il devait servir cette pensée et non la combattre, se mettre à la tête du mouvement révolutionnaire qui grandissait, et non se laisser dépasser ou emporter par lui, hâter, proclamer même son triomphe, et non pas chercher, comme avaient tait avec une inutile cruauté les Césars, prédécesseurs, à L'étouffer dans Le sang et les proscriptions.
S bésil itions, s'il en avait encore, ne devaient pas tarder à B'effacer devant un prodige dont Eusèbe, d'après le récit même de Constantin, nous a laissé le souvenir. L'empereur étant à la tète de son armée, prêt à marcher sur L'Italie, aperçut dans Le ciel, un peu après l'heure de midi, deux aantes qui avaient la forme d'un.' croix. Sur cette d Lisait, tracés en caractères grecs, ces mots:
« l'ai • • tu vaincras. »
La nuit suivante, le Fils de Dieu lui apparut, tenant ce signe entre ses mains, et lui ordonnant de l'adopter désormais pour l'étendard de ses troupes. Constantin s'empressa d'obéir à la vision céleste. Le labarum impérial, qui jusque alors avait
Le labarum. (D'après une monnaie de Constantin.)
porté l'aigle d'or et les images des dieux, fut orné de pierres précieuses les plus rares, surmonté d'une couronne avec l'anagramme du Christ, et devint, ainsi modifié, l'enseigne des armées de l'empire.
C'est avec le labarum chrétien, précédant ses légions que Constantin franchit les Alpes Cottiennes, s'empare de Suze, de Turin, de Milan, de Vérone, où il défait l'un des généraux de Maxence, Ruricius Pompeianus, et s'arrête à Saxa Rubra, à quelques milles de Rome.
182 LES PREMIERS SIÈCLBS nu CHRISTIANISME
G pendanl Maxence tâchait de s'étourdir sur le danger qui
le menaçait Sans interrompre ses honteuses débauches, il consultait les devins, interrogeait l'avenir dans les entrailles palpitantes des victimes humaines, et reprenait courage en lisant dans les livres sybillins une réponse qu'il interprétait comme une prédiction de la victoire :
Ce jour-là (28 octobre 312), l'ennemi de Rome doit périr. »
Excité par le peuple dans le cirque, par ses officiers dans le conseil, il dut se résoudre à sortir de Rome, et à marcher auiit de l'ennemi.
L'année de Maxence était forte de cent soixante mille hommes de pied et de dix-huit mille chevaux. Constantin n'avait sous ses ordres que quarante mille soldats, vieilles troupes, il est vrai, aguerries contre les Germains, pleines de confiance dans l'habileté de leur chef, et sur la bravoure desquelles le chef pouvait compter. Le sort de la bataille ne fut longtemps douteux. L'armée de Maxence, taillée en pièo s, s'enfuil dans un effroyable désordre. Maxence, tout bardé de fer, gagna le pont Milvius sur lequel s'entassaient pêle-mêle fantassins et cavaliers. Le pont se rompit, el les eaux du Tibre engloutirent lés fuyards. Le corps du tyran fut retrouvé, tête coupée et promenée dans les rues de Rome, qui reconnut le vainqueur pour son maître. Les provinces suivirent cet exemple.
La promesse céleste, inscrite sur le labarum, avait reçu une première et éclatante confirmation.
\T|o\ DE L'EMPIRE. — LA PAIX DE L'ÉGLISE (313)
ii taiitm usa modérément de la victoire. Sa sévérité ne rça que sur la famille du tyran; sa clémence, résistant
aux usages barbares de l'époque, épargna les vaincus, respecta leurs biens et repoussa toutes ces délations cupides ou vindicatives qui ne manquent jamais de se produire le lendemain d'une victoire. Une telle mansuétude étonnait le peuple; mais, quand il vit le prince distribuer aux nécessiteux des vivres et des vêtements, écouter les plaintes de chacun, multiplier ses générosités, disant que personne ne devait se retirer triste après avoir eu le bonheur de voir son souverain , il passa de la surprise à l'affection et au dévouement. Un grand nombre de jeunes filles nobles, mais dont les familles avaient été ruinées par les guerres ou par les déprédations de Maxence, furent dotées et mariées à des hommes devenus riches. Les prétoriens, sous les règnes précédents, n'avaient été que des instruments de troubles et de tyrannie; Constantin les licencia, et fit détruire leur camp créé par Séjan aux portes de Rome. Il rétablit l'ordre et la justice dans tout l'empire, et rendit au sénat son ancienne splendeur. Le sénat, reconnaissant, lui décerna toutes sortes d'honneur. Peu à peu ses membres les plus illustres, les magistrats et les fonctionnaires les plus influents cessèrent leurs hostilités aux idées nouvelles et vinrent, à l'exemple de l'empereur, se prosterner devant les étendards de la croix.
L'Église proprement dite est fondée. Constantin accorda au clergé des immunités considérables, telles que l'exemption des impôts et de diverses fonctions onéreuses; il fit de riches présents aux évoques, et reconnut aux églises le droit de posséder des biens-fonds. Il donna au pape Melchiade le palais de Latran, et il y bâtit la basilique qui a porté longtemps son nom. Au lieu des ressources qu'offraient les aumônes des fidèles, le culte, les pauvres et les ministres du Seigneur eurent désormais des revenus assurés.
Enfin, l'édit de 313 vint proclamer la paix de l'Église et consacrer une ère nouvelle. La joie se répandit dans l'univers.
hrétiens sortirent des mines ou revinrent de l'exil. Les rites religieux s'accomplirent au grand jour. Les hymnes de reconnaissance retentirent librement dans les temples. < >n s'embrassait, on se félicitait, comme après une tempête. Et
révolution s'accomplissait avec une modération et un respect de la conscience humaine qui en augmentaient encore la grandeur. l'as de représailles, pas de violences, pas une goutte de sang versée. L'idolâtrie était condamnée; la liberté du culte étail laissée aux idolâtres. Le christianisme, peur vaincre le monde, ne voulait d'autre force que celle de la vérité.
AUIUS (310). — CONCILE PE NICÊE (325)
Les persécutions du paganisme étaient finies; celles des hérésies commencèrent. A peine Constantin avait-il donné la paix à l'Église, qu'Ârius la troubla.
Arius était Dé vers l'an 280 à Alexandrie. Il avait aspiré à remplacer sur le siège épiscopal de cette ville Achillas qui L'avait ordonné prêtre. <>n lui préféra saint Alexandre; de là, dit-on, l'origine de ses funestes hostilités. 11 réunissait d'ailleurs tous les éléments de séduction : taille haute et majestueuse, extérieur grave, abord gracieux et insinuant, parole facile et même éloquente, rare souplesse d'argumentation. il avait repris, en les développant, les doctrines de Sabeilius, sur la Trinité el sur la nature de Jésus-Christ Toute l'Église d'Afrique et d'Orienl étail dans l'agitation. Constantin, comprenant que L'unité de la foi était menacée, se détermina à convoquer un concile de tontes les provinces de L'empire, nt dix-huit évoques, accompagnés d'une foule de prêtres, de diacres el d'acolytes, 3e réunirent à Nicée. D'illustres confi naj aère fugitifs ou martyrs, accoururent à la
voix du prince. On y remarquait Paphnuce, l'un des évêques d'Egypte, à qui Maximiel] avait fait crever l'œil droit et couper le jarret gauche; Paul de Néocésarée, dont les deux mains avaient été brûlées; Léonce de Césarée, Thomas de Gyzique, Marin de Troade, Eutychus de Smyrne, tous vétérans mutilés des persécutions impériales. Le pape Sylvestre se fit représenter par des légats.
Arius entra au concile, entouré de ses partisans, Eusèbe de Nicomédie, Théognis de Nicée. Maris de Chalcédoine. La première séance eut lieu le 19 juin 325. L'empereur y assista, vêtu d'une pourpre ornée de pierreries, et assis au fond de la salle sur un petit trône d'or. Les débats s'ouvrirent sous la présidence du célèbre Osius, évêque de Cordoue. Arius exposa sa doctrine avec une grande vigueur, et soutint que le Fils de Dieu avait été créé de rien; qu'il n'avait pas toujours existé; qu'il était changeant de sa nature, et que c'était en vertu de son libre arbitre qu'il était demeuré bon et saint; qu'il n'était donc point impeccable essentiellement, et qu'en un mot, c'était une créature et un ouvrage de Dieu, étranger au Père quant à la substance, et n'en étant ni le Verbe ni la propre sagesse. De savants évêques, de profonds théologiens, et entre autres le diacre Athanase, réfutèrent ces nouveautés en s'appuyant sur les livres et sur les écrits des premiers Pères. On lui opposa le texte de saint Luc :
« Allez, avait dit le Christ aux apôtres, enseignez toutes les nations; baptisez au nom du Père, du Fils et du Saint-Esprit. »
Puis le texte même de l'apôtre bien -aimé, initié dans les secrets de son divin Maître :
« Il y en a trois qui rendent témoignage dans le ciel, le Père, le Verbe et le Saint-Esprit, et ces trois sont une même chose. »
Après cinq semaines de discussions, le 25 août 325, la majeure partie du concile souscrivit à une profession de foi
qu'on appela « la foi de Nicée », et dont le caractère principal !<t;iit à reconnaître la consubstantialité, en opposition avec la doctrine d'Arius.
Constantin recul avec respect, et comme l'ouvrage de Dieu, l'arrêl Buprême du concile. Arius fut exilé en Illyrie. Mais il laissait à la cour des protecteurs dévoués qui finirent par ébranler L'empereur; on mit sous ses yeux une vague rétractation des erreurs condamnées et un acte d'apparente soumission au concile de Nicée. L'hérésiarque fut rappelé, et Athanase, qui avait remplacé Alexandre sur le siège d'Alexandrie, fut banni et relégué à Trêves. Mais au moment où, conduit par Eusèbe de Nicomédie, Arius triomphant allait entrer dans l'église de Constantinople, il expira toul à coup en rendant ses entrailles et baigné dans son sang (336).
CONSTANTIN ET SA FAMILLE A ROME. — HÉLÈNE A JÉRUSALEM. — LA SAINTE CROIX (326-327)
Dans l'année qui suivit la fermeture du concile de Nicée, au mois de juillet 326, l'empereur partit de Nicomédie pour Rome avec sa famille. Il devait y célébrer avec une grande pompe les vicennales de son règne. Près de lui se trouvaient ► i mère, la pieuse Hélène, entourée de respect et d'honneurs, l'impératrice Fausta, ses fils Constantin. Constance et constant, ses fille- Constantine et Hélène, et le tils aîné qu'il avait eu de Minervine, sa première femme, le beau et vaillant Crispus. Les peuples aimaient C.rispus à cause de sa grande .'une. et les légionsà cause de sa bravoure. Il était cher à Pem-
ur, qui se rappelait l'énergique concours que le jeune héroa lui avait donné autrefois dans ses luttes contre Licinius,
dernier collègue. Mais ni l'enthousiasme des peuples el de l'armée, ni la tendresse du père ne devaient protéger Crispus
contre une odieuse intrigue de palais. Un drame horrible ensanglanta les fêtes de Rome. Soit que, mère jalouse, elle
Invention de la sainte Croix, par sainte Hélène. (D'après Passignano.)
prit ombrage du fils de Constantin et de Minervine, soit qu'une passion coupable et repoussée se fût allumée dans son coeur, Fausta accusa Crispus auprès de son mari, et renou-
vela la tragique aventure de Phèdre. Crispus, condamné sans examen par on père aveuglé de fureur, fut envoyé à Pola, en [strie, où il eut la tète tranchée. Hélène, l'aïeule désolée du prince, fit bientôt la lumière sur l'infamie de la marâtre et de l'épouse, et le drame se dénoua par la mort de Fausta, étoutïée dans une étuve sur l'ordre de Constantin. Ces exécutions soulevèrent une indignation générale. Rome, où l'élément païen était considérable encore, n'épargna à l'inflexible souverain ni les malédictions ni les injures. Constantin se courba devant le châtiment que lui infligeait l'opinion publique. Il ne se ni des murmures ni des outrages; il se contenta de quitter Rome où il ne revint jamais, et, emmenant sa famille décimée, il regagna en toute hâte Constantinople, la capitale qu'il se faisait bâtir sur les rives du Bosphore.
Hélèm I cette époque de soixante-dix-neuf ans, était
partie de Rome, le cœur navré de la perte de Crispus; elle annonça à l'empereur qu'elle avait le désir d'aller chercher des consolations aux lieux mêmes où la Mère de toutes les douleurs avait vu mourir son divin fils. Constantin, s'empressant de souscrire à ce vœu, donna des ordres pour que le pieux pèlerinage s'accomplit avec toutes les facilités possibles. Il lui délégua des pouvoirs spéciaux et mit à sa disposition des sommes considérables. Hélène sema les bienfaits sur si route, et arriva au Calvaire suivie des bénédictions de tous les malheureux quelle avait soulagi opprimés auxquels elle
fait rendre justice, des captifs qu'elle avait fait mettre en libei deux Légionnaires dont elle avait récompensé les
services oubliés.
lv ux cent quatre-vingt-treize ans s'étaient écoulés
depuis que l'Homme-Dieu était mort sur leGolgotha. Qu'étaient
devt instruments de son supplice? Qu'était devenu le
sépulcre qui avait reçu sa dépouille et d'où il était sorti
raeur de la mort? Le temps, les guerres, les profanations
païennes n'avaient-ils pas tout englouti et tout effacé? Hélène, consultant les vieillards de Jérusalem et se conformant à leurs indications, fit commencer immédiatement des recherches sur la montagne sainte. On sait que l'empereur Adrien y avait élevé un temple à Vénus , espérant ainsi anéantir à jamais le souvenir de la mort et de la résurrection du Dieu des chrétiens. Le temple fut abattu; on creusa la terre, et l'on découvrit bientôt la grotte du sépulcre, dans cette grotte trois croix, et, tout auprès, les clous et l'inscription telle que les évangélistes l'ont rapportée. C'était, en effet, une coutume chez les Juifs d'enterrer auprès du corps tout ce qui avait servi à l'exécution des condamnés. Au rapport des historiens Sozomène et Socrate, des miracles firent reconnaître la croix du Rédempteur. Le trésor du culte chrétien fut ainsi partagé : Constantin en reçut un fragment, dont il envoya la moitié à Rome, et garda l'autre qu'il enferma ensuite dans sa statue posée sur une colonne de porphyre à Constantinople. Le reste fut remis à l'évêque de Jérusalem pour être conservé dans cette magnifique église du Saint-Sépulcre, dont Hélène commença la construction, suivant les ordres de l'empereur, et dont Eusèbe nous a donné une si splendide description. La princesse fit élever deux autres églises, à Bethléhem et sur le mont des Oliviers. Mais elle ne vit l'achèvement d'aucun de ces temples. La mère de Constantin quitta la Palestine en 327. Elle alla rejoindre l'empereur qui voyageait alors en Illyrie, et mourut dans ses bras au mois d'août, à l'âge de quatre-vingts ans. Sa dépouille mortelle fut portée à Rome d'où, selon le récit des historiens grecs, elle aurait été transférée, deux ans après, à Constantinople.