‹ Les premiers siècles du christianismeChapitre 58 sur 74 · CONSTANTIN II, CONSTANT ET CONSTANCE II (337-3G · texte numérisé non relu

CONSTANTIN II, CONSTANT ET CONSTANCE II (337-3G

Le concile de Nicée n'avait pas apaisé les orages soulevés par l'hérésie d'Arius. Ce n'était pas au milieu des divisions politiques qui troublèrent le règne des lils de Constantin que le calme pouvait renaître dans les sphères religieuses. Cependant Tordre donné à son lit de mort par l'empereur, concernant le rappel d'Athanase, avail été exécuté. L'archevêque d'Alexandrie était revenu prendre possession de son si< Mais ce triomphe des orthodoxes fut de courte durée. Consrégnait en Orient, et avec lui l'arianisme. A peine monté sur le trône, ce prince déposa Athanase, et les évoques ariens nommèrenl â sa place un prêtre appelé Pistus. Le pape repoussa Pistus de sa communion; les églises catholiques lui dirent anathème. Cest alors que le second fils de Constantin,

tant, empereur d'( accident, zélé défenseur de L'orthodi écrivit à boh frère, de la manière la plus pressante, en faveur d'Athana Le prince resta Inflexible, et le vertueux prélat

•reprit le chemin de l'exil. L'élection de Pistus n'ayant pas eu de suite, les ariens se réunirent à Antioche (341) et élevèrent à l'épiscopat un Cappadocien nommé Grégoire ; mais plus tard, ne trouvant pas en lui assez d'ardeur, ils le déposèrent (354) et mirent à sa place un de ses compatriotes, Georges, qui répondit dignement aux vues de son parti par les vexations, les vols, les exils et même les supplices qu'il ordonna ou laissa commettre, non seulement contre les orthodoxes, mais encore contre les païens. Georges périt dans une émeute populaire, aux premiers jours du règne de Julien.

Cependant Athanase en avait appelé à la papauté. Dès l'an 342, Jules 1er, conformément à l'avis d'un concile convoqué par lui, avait confirmé sur son siège le prélat exilé. Un second concile, réuni à Sardica (Bulgarie) en J44, et auquel assistèrent près de trois cents évoques, outre les légats pontificaux, déclara nulles les élections ariennes, et proclama de nouveau l'orthodoxie exclusive de la foi de Nicée. Toutefois Athanase ne put rentrer que beaucoup plus tard à Alexandrie, sous le règne de Julien, vers 361 ou 362. Encore n'y resta-t-il pas longtemps.

« J'apprends, dit l'Apostat dans une de ses lettres, qu'Athanase, avec son audace ordinaire, s'est remis en possession de ce qu'il appelle le trône épiscopal. Le scélérat! il ose sous mon règne baptiser des femmes grecques d'une naissance distinguée. Lui, un petit homme de rien, il se fait gloire de braver la mort! »

En effet, cet Athanase, qui pendant près de quarante-six ans occupa le « trône épiscopal » d'Alexandrie avec des fortunes si diverses, était d'une taille peu élevée; mais tout respirait en lui la dignité, et le calme de son âme illuminait sa figure. Il fut, à cette époque, le plus énergique représentant de la foi orthodoxe et l'adversaire le plus justement redouté de l'arianisme. Sa vie se passa dans les luttes, dans les exils,

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dans les dangers et les souffrances de tout genre. Sa tè-te avait été mise à prix. Il se réfugia dans la Thébaïde, au milieu des anachorètes, fervente et silencieuse population du désert, où, pendant six ans, il trouva une inviolable fidélité qui déjoua toutes les perquisitions des espions et des soldats de Constance, comme elle résista à toutes leurs violences. Du fond de sa retraite, il entretenait une correspondance suivie avec ceux qui lui étaient dévoués, et rédigeait des exbortations, des apologies, des anathèines, qu'il envoyait au pape et aux églises. El c'est ainsi que la voix du vieux solitaire invisible retentissait puissante dans le monde, encourageant les uns, terrifiant 1rs autres.

Les ouvrages d'Atbanase : Exposition de la foi, Lettres aux évéques orthodoxes, Histoire de VArianisme, Discours contre les Ariens, Apologie à l'empereur Constance, etc., ne sont pas seulement une éclatante défense des doctrines du christianisme et de sa conduite personnelle, mais encore une histoire complète et curieuse des divisions sanglantes qui affligèrent alors l'Eglise, et qui eurent même ce déplorable résultat d'entraîner la défaillance momentanée du pape Libère.

Constance, comme son père et plus que son père, eut le tort grave de prendre une part trop active aux controverses religieuses. Sa prédilection pour les ariens est d'ailleurs facile à expliquer. Il trouvait en eus des hommes soumis, complaisants, prêts à reconnaître en lui la double autorité du souverain el du pontife. Avec eux il pouvait fonder une Église politique, tandis que les orthodoxes, n'acceptant que sa souveraineté temporelle, déclinaient sa juridiction pour tout ce qui touche aux choses de la conscience ou aux règles canoniques, proclamaient un pouvoir supérieur aux pouvoirs humains, et revendiquaient, avec l'intégrité de leur foi, l'indépendance, qui sruii' était de nature à l'assurer et à la garantir.

On dit qu'aux derniers jours de sa vie, Constance, repas-

sant dans sa mémoire les divers actes de son règne, regretta trois choses : la première, d'avoir, en montant sur le trône, trempé la main dans le meurtre de ses parents, égorgés par la populace; la seconde, d'avoir contribué à l'élévation de son cousin Flavius Julien; la troisième, d'avoir favorisé l'arianisme.

Regrets douteux, et dans tous les cas tardifs. Les esprits étaient plus divisés que jamais en Orient. Julien, en Occident, s'était laissé donner la pourpre par l'armée. La guerre civile menaçait de déchirer l'empire. Constance, se hâtant de marcher contre l'usurpateur, tomba malade à Mopsucrène, près de Tarse, en Cilicie (361). Avant de mourir, il demanda le baptême, comme son père Constantin, et, comme lui, il le reçut d'un arien.

Ce n'était plus un arien qui allait occuper le trône, c'était un païen.

ULIEN (361-3G3). — LES PREMIÈRES ANNÉES DE JULIEN. — JULIEN CÉSAR. — JULIEN AUGUSTE. — JULIEN APOSTAT. — LE TEMPLE DE JÉRUSALEM. — MORT DE JULIEN.

Vingt -quatre ans s'étaient écoulés depuis la tragédie sanglante dont le souvenir serait venu visiter Constance sur son lit de mort.

Constantin le Grand avait partagé l'empire, non seulement entre ses trois fils, mais encore entre deux de ses neveux, Annibalien et Delmace. Frustrés dans leur ambition, Constantin II, Constant et Constance laissèrent déchirer par une soldatesque furieuse le testament de leur père. La descendance mâle de Constance Chlore fut égorgée sans pitié. Les deux frères du premier empereur chrétien et six de ses neveux

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périrent dans le massacre. Deux enfants de la famille impériale échappèrent toutefois à la mort : Gallus et Julien, fils de Jules Constance. Gallus. âgé de treize ans, était atteint d'une grave maladie. On ne jugea pas qu'il valait la peine d'être tué. .Julien (Claudius-Flavius) n'avait que six ans; Marc, évêque d'Aréthuse, le cacha sous un autel de l'église de Nicomédie. Constance ne se débarrassa de Gallus que dix-sept ans plus tard (354), quand il crut voir en ce jeune prince qu'il avait créé César un compétiteur dangereux. Quant à Julien, il ne cessa de l'entourer de la plus active surveillance, lui permettant toutefois de se livrer à son goût pour l'étude, dans l'espoir que les livres lui feraient oublier L'empire.

Élevé d'abord par l'évoque arien Eusèbe et par l'eunuque Mardonius, vieux serviteur de sa mère Basiline, confiné ensuite (345), par la prudence impériale dans la forteresse de Marcellum, en Cappadoce, où il trouva son frère Gallus, il sortil de cette prison d'État en 351, l'âme aigrie, mais déjà maître de ses impressions, et sachanl contenir la haine secri qu'il nourrissait contre le meurtrier de sa famille. Gallus recouvra également la liberté el alla prendre possession des honneurs qui devaient le conduire à la mort. Julien vint à Constantinople continuer les études qui le menèrent à l'apostasie. De cette ville, où il reçut les leçons du grammairien Nicoclès et du rhéteur Hérébole, deux fois renégat, il fut envoyé à Nicomédie, où, malgré l'empereur et à son insu, il devint le disciple du professeur païen Libanius. Libanius nous a laissé' à ee sujet quelques lignes qui sont une révélation précieuse du mouvement qui s'opérait déjà dans l'esprM de soi élève :

c Au lieu des eaux corrompues où il s'était abreuvé jusquelà, Julien trempai! ses lèvres aux sources plus pures et plus

saines de la Vérité, disait adieu aux eonles ineptes dont il avait été nourri et i établissait dans son âme, eomme dans un

temple, les images méconnues des dieux. Cependant, fléchissant au temps avec adresse, il dissimulait ses sentiments intimes. Il était, au fond, rendu à ces dieux nouvellement révélés à sa piété, mais il semblait toujours esclave des enseignements de son enfance. »

Buste de Julien. ( D'après Viscoati, Iconographie romaine.)

Julien n'avait pas encore jugé à propos de se soustraire à l'esclavage des « enseignements de son enfance ». Bien que dans ses pérégrinations en Asie il se fût fait initier aux mystères d'Eleusis, nous le retrouvons, à Nicomédie, soumis aux volontés de l'empereur, se rasant la tète à la manière des moines, accomplissant ses fonctions de lecteur dans l'église, s'agenouillant sur les tombeaux des saints martyrs et communiant avec tout le peuple dans la solennité de Noël. Il fut impliqué dans la disgrâce de son frère Gallus, mais il sut habilement échapper au danger, et, avec l'aide de l'impéra-

îébie, il obtint, sous forme d'exil, la faveur de partii {tour Athènes. Là, au milieu des rhéteurs et des philosophes, qui s'empressent autour de lui et achèvent de le gagner à leurs doctrines, il rencontre deux jeunes gens qui l'examinent en silence, l'étudient et le jugent. L'un est saint Basile, l'autre saint Grégoire de Nazianze. Ce dernier nous a ainsi dépeint son condisciple :

< Il était de médiocre taille, le cou épais, les épaules larges;... ses pieds n'étaient point fermes, ni sa démarche assurée. Ses yeux étaient vifs, mais égarés et tournoyants; le rd furieux, le nez dédaigneux et insolent, la bouche grande, la lèvre du bas pendante, la barbe hérissée et pointue. Il faisait des grimaces ridicules et des signes de tête sans sujet, riait sans mesure et avec de grands éclats, s'arrêtait en parlant et reprenait haleine, faisait des questions impertinentes et des réponses embarrassées l'une dans l'autre, qui n'avaient rien de ferme ni de méthodique. »

Le portrait n'était pas flatteur, mais Julien lui-même, dans un de ses ouvrages, le Misopogon, a pris soin d'attester que le pinceau chrétien n'avait rien exagéré.

« La nature, dit-il, n'a pas donné beaucoup d'agréments à mon visage, et moi, morose i I bizarre, je lui ai ajouté cette longue barbe pour lui infli^> i une peine, à cause de son air disgracieux... Je ne puis boire ni manger à mon aise, car je craindrais de brouter imprudemment mes poils avec mon pain... Cette barbe démesurée ne me suffit pas; ma tête est . raremenl je la tais tondre. Je coupe mes ongles rarement, el j'ai les «Idiots noircis par ma plume. Voulez-vous laltn nus imperfections secrètes? Ma poitrine est horrible it velue comme celle du lion, i"i des animaux. Je n'ai jamais voulu la peler, tant mes habitudes sont viles et abjectes... »

Lai tristement cynique, — et nous y avons retranché

n trait, dans la bouche de celui qui allait «'lie le

maître du monde et qui aspirait dès lors à le ramener au culte du vrai, du juste et du beau!

Julien passa six mois à Athènes. Il prit le manteau des philosophes, afficha des mœurs austères, se livra tout entier à son ardeur pour l'étude, étonna l'école par sa prodigieuse mémoire, sa vaste érudition, son éloquence chaleureuse, et s'entoura ainsi d'une popularité qui n'était pas sans péril. Tout à coup un ordre impérial le rappelle à Milan. Il est associé à l'empire, présenté aux troupes, marié à Hélène, sœur de Constance, et envoyé dans les Gaules, désorganisées au dedans, menacées aux frontières. Il y déploie la valeur d'un soldat, l'habileté d'un vieux général, la sagesse et l'expérience d'un administrateur consommé. Cinq ans lui suffirent pour remettre toutes choses en état.

Julien était entré dans les Gaules résolu à rompre avec le christianisme et à relever le culte des dieux aboli par Constantin et ses successeurs. Il nous en donne lui-même l'affirmation dans ses lettres ; mais il dissimulait devant le peuple et l'armée, accomplissant secrètement avec un de ses serviteurs dévoués les pratiques païennes, et s'associant en public aux prières des chrétiens. Le 6 janvier 361, il assistait à Vienne, dans un temple catholique, à la célébration de la fête de l'Epiphanie. Mais, peu de temps après avoir été proclamé Auguste par les troupes, il lève le masque, répudie l'amitié de Constance, abjure les croyances chrétiennes et annonce solennellement qu'il confie sa vie et sa cause aux dieux immortels.

Constance mort, Julien part pour Constantinople, où l'appelle l'armée d'Orient, qui l'a reconnu. Sur sa route, les temples se rouvrent, l'encens fume sur les autels, des hécatombes sont immolées. En Illyrie, il offre à Cybôle un taurobole pour se purifier de la souillure du baptême. Arrivé à Constantinople, il publie l'édit qui ordonne la réouverture ou la construction des temples. L'enthousiasme païen le dévore :

« Nous vivons sauvés par les dieux, écrit-il à un de amis, offrons-leur des sacrifices pour les remercier. Tout m -il nous est désormais refusé jusqu'à ce que nous ayons acquitté la dette que nous impose l'intérêt de l'univers confié à nus soins. »

Mais, avec sa vive intelligence des choses et des hommes, il savait bien qu'une religion établie depuis trois siècles, et qui s'était assise sur le trône, ne pouvait plus être combattue à l'aide des supplices et des mesures violentes. L'apostat eut

ours à d'autres procédés :

• Par tous les dieux, écrivait-il au gouverneur de l'Egypte,

je oe veux pas qu'on envoie les Galiléens à la mort, ni qu'on

les persécute sans raison; mais il faut que les adorateurs

des dieux soient favorisés el préférés, car la folie de ces G-ali-

a failli tout perdre

Constance avait été sévère, cruel parfois pour les chrétiens qui avaient repoussé l'ariaiiisine : Julien rendit aux exilés la patrie, leurs biens à ceux qui eu avaient élé dépouillés, leurs foyers, mais non leurs aux évoques donatistes, nova-

tiens, macédoniens, eunomiens et catholiques, Alliai,

té. Âmmien Marcellin dit hautement que ce n'était là qu'une ruse, et que, s'il espérait s'attirer «les partisans par ippai ente justice, il comptait sur sa tolérance pour multiplier les schismes et 1rs bouleversements dans l'Église.

.Mais il frappa le christianisme d'un coup plus terrible lui interdisant renseignement supérieur, c'est-à-dire en le : limant à s'effacer dans l'ignorance et la barbarie. U chrétiens furent bannis des écoles et des emplois publics. En m''-!: magi de l'idolâtrie reparurent dans

palais, dans les pi et sur lis drapeaux des an;

Julien ne >e ■oui, nia pas de nommer des professeurs chai d'enseigner les beautés el les vertus de l'hellénisme; il leur vint lui- moi de, et, dans ses ouvrages, 1 ( irt, dans

les Sept livres contre les chrétiens, il reproduisit toutes les accusations absurdes ou iniques dont ceux-ci avaient été l'objet, faisant surtout usage de la raillerie, arme terrible, parce qu'elle est vulgaire et dispense du raisonnement.

Malgré son habileté incontestable, Julien commit une faute grave qui devait nuire au succès de son entreprise. Quand Constantin voulut proclamer la religion chrétienne, il se garda bien de rester à Rome. Rome était le siège de l'antique polythéisme : souvenirs, mœurs, institutions, là tout était païen, et il eût fallu tout renverser, tout déraciner, tout effacer avant d'atteindre avec succès le culte de la patrie. Il alla à Byzance. C'était une inspiration de génie. Julien n'était pas un génie; c'était un esprit merveilleusement orné, une imagination vive, s'exaltant jusqu'au fanatisme, ayant la passion des nouveautés, mais sans horizon ; un sophiste de talent hors ligne , rien de plus. Il resta à Byzance et tâcha d'y ressusciter l'hellénisme.

L'hellénisme, religion des lettrés, des philosophes et des rhéteurs, avait fait son temps. « Il n'avait pu, dit un historien, ni empêcher la décadence des mœurs, ni fortifier la nationalité. » Byzance, d'ailleurs, était depuis un demi-siècle imprégnée de l'idée chrétienne. Constantin, pour la mieux façonner à ses vues et la séparer plus complètement du passé, l'avait même dépouillée de son nom et lui avait donné le sien, en lui donnant un culte nouveau. Julien pensa qu'il suffisait d'une volonté ardente pour ressusciter la Byzance païenne, et des déclarations de ses rhéteurs pour la ramener aux anciennes croyances. Il ne comprit pas que le temps avait marché, et qu'en supposant même que la Providence lui permît de poursuivre et de développer son œuvre comme il le désirait, il pourrait bien parvenir à implanter dans les esprits des classes supérieures une superstition toute scientifique, mais il ne l'enracinerait jamais dans l'âme du peuple.

Parmi les procédés qu'il employa, quelques-uns, logiques

peut-être, sont à coup bût étranges, sinon ridicules. Cc>\ ainsi qu'il prit les poèmes d'Homère et qu'il voulut en faire l'évangile du paganisme régénéré. Il en épura les mythes sen- Buels, les embellit, les commenta et en fit sortir tous les principi - de morale, de vertu et de charité qui doivent diriger les hommes. Telles sont les doctrines que les philosophes et les rhéteurs furent chargés d'enseigner.

Il y eul alors un curieux spectacle.

« On vit, dit suint Chrysostome, accourir de toutes les partirs du monde les magiciens, les enchanteurs, les devins, les augures, et tous ceux qui faisaient métier d'imposture et d'illusion. De sorte que tout le palais se trouvait plein de gens sans honneur et de vagabonds. Ceux qui depuis longtemps étaienl réduits à la dernière misère, ceux qui, pour leurs sorcelleries et maléfices, avaient langui dans les prisons et dans les mines, ceux qui traînaient à peine une misérable vie dans les emplois les plus bas et les plus honteux, tous ces gens, érigés en prêtres et en pontifes, se trouvaient en un in -tant comblés d'honneurs... »

Au milieu de ce pêle-mêle d'aventuriers, de prêtres, d'astrologues et de sophistes, Julien, la tête nue, la barbe en désordre, sans pourpre, sans escorte, parcourait les rues de la ville, chantant des hymnes composés par lui, ranimant l'ardeur des prosélytes, offrant en holocauste les oiseaux les plus rares, et

sommant jusqu'à cent bœufs en un seul jour et à un seul autel.

Cependant il n'avait pas réussi complètement à imposer silence aux professeurs et aux écrivains catholiques. Il avait près de lui, s'échauffant de son zèle, Libanius, Kdésius, Priscus, Maxime, Sopatre, ses orateurs et sea sophistes; Androui«' et Delphide, ses poètes; Ammien Marcellin el Aurelius Vicl historiens; Mamertin, son panégyriste; Osibase,

ce médecin dévoué qui, dès la campagne des Gaules, avait

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été associé à ses projets d'apostasie. Mais malgré les édits, malgré les sarcasmes et les menaces, le camp chrétien avait d'illustres combattants : Athanase, Basile, Grégoire de Nysse et Grégoire de Nazianze; le médecin Césarius, frère de ce dernier; le rhéteur Prohérésius, qui, ne pouvant plus enseigner dans sa chaire à Athènes, continuait à instruire secrètement les fidèles, bravant ainsi la colère du César-apôtre.

Ce serait une erreur de croire que la persécution de Julien lut purement philosophique, et qu'elle ne s'exerçât qu'envers les croyances de ceux qu'il appelait par dérision les Galiléens. Il dépouillait les disciples de l'Évangile en disant :

« Leur admirable loi leur enjoint de renoncer aux biens de la terre afin d'arriver au royaume des cieux; et nous, voulant gracieusement leur faciliter le voyage, ordonnons qu'ils soient soulagés du poids de tous les biens. » Les chrétiens se plaignaient-ils, il répondait : « La vocation d'un chrétien n'est-elle pas de souffrir? » Marc, évêque d'Aréthuse, avait, à la tête de son troupeau, renversé un temple païen. Trop pauvre pour en restituer la valeur, le prélat fut arrêté en vertu de la loi romaine qui livre aux créanciers la personne du débiteur insolvable. Battu de verges, la barbe arrachée, le corps nu et frotté de miel, le vieillard, suspendu dans un filet, fut exposé, sous les rayons d'un soleil ardent, aux piqûres des mouches. C'est ce même Marc qui avait dérobé Julien enfant aux assassins de Constance.

Julien, nous l'avons dit, avait substitué Homère à Jésus- Christ dans l'enseignement du peuple. Mais il ne lui suffisait pas de chercher dans YRiade et Y Odyssée la source de tous les principes de morale, il voulut démontrer par un fait éclatant que la parole évangélique n'était que mensonge. Le Christ avait prédit la destruction de Jérusalem, la ruine du Temple, la dispersion des Juifs. Julien jura de confondre le Christ en

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rappelanl les Hébreux dans leur patrie, en relevant leur ville, en reconstruisant leur Temple. Alypius, architecte célèbre, tut envoyé en Judée pour l'accomplissement de l'œuvre. La nation juive apporta dans une entreprise qui lui était chère cet enthousiasme et cette libéralité qui jamais ne lui firent défaul toutes les fois qu'il s'est agi de sauver son antique patrie ou • le relever les murailles de ses villes. Elle accourut avec ses bras et avec son or. C'est sur la cime du Moria que l'érection du nouveau temple avait été décidée. Il devait surpasser en magnificence celui que Constantin et Hélène avaient construit sur le saint sépulcre. Les travaux lurent poussés avec ardeur. De vastes cavernes, abandonnées depuis trois siècles, s'ouvraient dans les lianes de la montagne. C'est là que Jérusalem, au temps de sa prospérité, avait ses citernes et ses magasins de blé. D'innombrables ouvriers fouillaient la terre au-de de ces abimo. arrachant les fondements des anciennes constructions, amassant et préparant les matériaux du nouvel édifice. Femmes, enfants, vieillards, tous voulaient contribuer à l'œuvre dont le nouveau Cyrus avait donné le signal.

« La vanité des riches, dit Gibbon, se servit de bécb de pioebes d'argent, el l'on vit porter des décombres dans des manteaux de pourpre et de soie. »

Mais tout à coup, et nous empruntons ici le récit même d'Ammien Marcellin, l'historien admirateurde Julien, « d'épouvantables globes de feu, s'élançanl dis entrailles de la terre, ébranlent par des secousses répétées les fondements, brûlent ivriei on li empéchenl d'approcher, et forcent ainsi de suspendre l'entreprise commencée. »

Il y a ici mi grand t'ait qu'il ne tant pas oublier. Julien ne vit pas seulement son oeuvre détruite, mais il servit lui-même, instrument aveugle divines, à foire disparaître

jusqu'aux derniers restes «lu vieux temple que la mont

in; et de la sorte tout ce qu'il tenta pour

convaincre d'imposture Daniel et le Christ n'aboutit qua donner aux prophéties une éclatante confirmation :

« Il ne restera pas pierre sur pierre. »

Mais au moment même où son orgueilleuse impiété subissait cette honteuse confusion, Julien, qui aspirait à la gloire d'Alexandre après avoir conquis celle de restaurateur du culte, se préparait à aller venger dans la Perse les nombreuses défaites des Romains. Au printemps de l'année 363, il part d'Antioche à la tête d'une armée formidable. Onze cents navires, cinquante galères, une multitude de barques plates assurent, par l'Euphrate, le service des transports, des approvisionnements et du passage des rivières. Il s'engage dans le désert, ravage l'Assyrie, tombe à l'improviste sur l'armée de Sapor II, qu'il défait sous les murs de Ctésiphon, et refuse impitoyablement la paix au roi de Perse, voulant imiter dans cette circonstance Alexandre le Grand qui, lui aussi, avait repoussé les supplications de Darius, et confiant d'ailleurs dans les promesses de ses oracles et dans les prophéties de Maxime. Sur les conseils d'un Perse, qui l'abuse, il brûle sa flotte, et, avec vingt jours de vivres seulement, il s'élance à la poursuite do l'ennemi. Il ne trouve bientôt qu'une vaste solitude. Ses provisions s'épuisent. Des bandes armées à la légère harcellent sa marche, le poussent aux bords du Tigre et lui coupent la retraite. Malgré les augures, et sous la menace du génie de l'empire qu'il a vu, pendant la nuit, se retirer, pâle et sombre, de la tente impériale, il donne, au point du jour, l'ordre d'attaquer les Perses. Lui-même, sans cuirasse, combat à la tête de ses soldats. Les Perses fuient, mais une javeline lui rase le bras, lui perce le côté droit et pénètre dans la partie inférieure du foie. Transporté évanoui dans sa tente, il juge, en reprenant ses sens, que sa blessure est mortelle.

Deux historiens, Théodoret et Sozomène, disent que Julien

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recueillit alors son sang dans ses mains et le lança vers le ciel, en s'écrianl :

a Tu as vaincu. Galiléenl »

D'autres prétendent qu'il voulait se précipiter dans une rivière, afin de disparaître comme Romulus et de se faire passer pour un dieu. Âmmieu Marcellin place dans sa bouche un long discours qui rappelle celui deSocrate mourant. Julien passe en revue les principales phases de sa vie, remercie les immortels de l'enlever au milieu d'une course glorieuse, console ses amis, souhaite que la république trouve après lui un chef intègre, discute sur l'excellence de l'âme, et, après avoir dit que la sienne allait se réunir aux étoiles dont elle était émanée, il demanda un peu d'eau froide, but et expira (26 juin 363).

Julii ii était âgé de trente et un ans et huit mois. Il avait été chrétien pendant vingt ans. Son règne avait duré vingt mois et quelques jours depuis la mort de Constance.

Veut-on connaître l'impression que produisit en Orient cette lin inattendue du restaurateur de l'idolâtrie? C'est le grand événement de l'époque: ici la joie, là l'effroi. On sent que le coup qui a frappé Julien vient de résoudre la plus haute question qui puisse occuper l'humanité : le triomphe ou la chute d'une religion. Les bruits étranges qui circulent, les faits merveilleux qu'on se raconte, les hymnes de délivrance qui éclatent, tout donne à cet homme des proportions immenses. Il est à peine descendu dans la tombe que la légende s'est déjà emparée de lui.

El d'abord, qui a tué Julien? Ce n'est pas un Perse, disent les chrétiens, c'est un ange sous la figure d'un barbare. Libanais, le vieux professeur du prince, affirme qu'il a été tué par trahison, comme Achille, et il n'hésite pas à armer de la javeline fatale la main du chef des chrétiens. Basile, Grégoire ou Athanase. lies visions d'ailleurs ont révélé à plusieurs fidèles

la mort du persécuteur. Didyme, un aveugle célèbre, aperçut en songe, raconte Sozomène, des chevaux blancs courant dans l'air, et entendit les guerriers qui les montaient s'écrier :

« Dites à Didyme qu'aujourd'hui, à cette heure même, Julien a été tué. »

Le solitaire Sabbas entendit, de son côté, une voix qui prononçait ces mots :

« Le sanglier sauvage qui ravageait la vigne du Seigneur est étendu mort. »

Libanius, par dérision," demande à un chrétien :

« Que fait aujourd'hui le fils du charpentier?

— Un cercueil, » répond le chrétien.

Écoutons Grégoire de Nazianze entonnant ce chant de triomphe dont rien, dans toutes les littératures, n'égale la féroce éloquence :

« Peuples, écoutez! soyez attentifs, vous tous qui habitez l'univers!... Écoutez, nations! écoutez, vous qui êtes aujourd'hui, et vous qui viendrez demain! Anges, Puissances, Vertus, écoutez! )a destruction du tyran est votre ouvrage. Le dragon, l'apostat, le grand et redoutable génie, l'ennemi du genre humain qui répandait partout la terreur, qui vomissait des blasphèmes contre le ciel, celui dont le cœur était encore plus souillé que la bouche n'était impure, est tombé! Cieux et terre, prêtez l'oreille au bruit de la chute du persécuteur. Venez aussi, généreux athlètes, défenseurs de la vérité, vous qui avez été donnés en spectacle à Dieu et aux hommes! approchez, vous qui fûtes dépouillés de vos biens; accourez, vous qui, injustement bannis de votre patrie terrestre, avez été arrachés des bras de vos femmes, de vos enfants; enfin, je convoque à ces réjouissances tous ceux qui confessent un seul Dieu, souverain maître de toutes choses. C'est ce Dieu qui a exercé un jugement si éclatant, une vengeance si prompte; c'est le Seigneur qui a percé la tête de l'impie. Dans les saints trans-

- qui m'animent, il n'es! point de paroles qui répondenl à h grandeur du bienfait... 0 homme! qui te disais le plus prudenl et le plus sage des hommes, voilà l'oraison funèbre que Grégoire el Basile prononcent sur ton cercueil! 0 toi, qui

- avais interdit l'usage de la parole, comment es-tu tombé dans le silence éternel? »

Chez les païens, la consternation fut profonde. « Les chrétiens, s'écriait un philosophe, déclarent que leur Dieu est patient, et rien n'est plus terrible et plus prompt que

Libanius voulut se percer de son épée. Les habitants de Carrhes lapidèrent le courrier qui apportait la nouvelle de la mort de Julien. Plusieurs villes placèrent sa statue dans leurs lemples et lui rendirent les honneurs divins. Mais ailleurs, à Anlioche surtout, il y eut des danses, des festins et des spectacles. Dans les églises comme dans les théâtres, on célébra i victoire de la croix. Unis dans un môme sentiment d'exaltation, les chrétiens s'écriaient :

e Où sont vos oracles, insensé Maxime? »

Julien fut enterré, avec toutes les cérémonies du paganisme, dans l*un des faubourgs de Tarse, en face du monument de Maximin. La tombe rapprocha ainsi les deux derniers persécuteurs du christianisme.

Diï. J0V1EN A THÉODOSE le» (3G3-395)

jovien (3G3-364). — le christianisme rétabli

Les légions avaient hâte de se donner un chef pour l'opposer au redoutable ennemi qui menaçait de les écraser. Julien n'avait pas désigné de successeur, et avec lui la famille de Constantin s'était éteinte.

L'empire fut offert au préfet d'Orient, Sallustius Secundus, qui déclina cet honneur. Jovien l'accepta. Jovien, fils du comte Varronianus, général estimé, était chrétien. Lorsque Julien quitta ses quartiers d'hiver d'Antioche pour marcher sur la Puise, les officiers chrétiens, qui se trouvaient en assez grand nombre dans son armée, reçurent l'ordre de choisir entre leur foi et leur épée. Jovien et l'un de ses camarades, Valentinien, dont le nom va bientôt figurer dans L'histoire, furent de ceux qui déposèrent leur épée pour garder leur foi. Valentinien fut congédié; mais Julien, qui redoutait peu Jovien, lui laissa son grade, l'emmena avec lui, et le nomma même capitaine de ses gardes. Au moment de son élection, il avait

trente-deux ans. Il était beau, généreux, affable et ami des lettres. Ammien Marcellin, dont le témoignage ne doit être accepté ici qu'avec réserve, lui reproche son goût pour- les plaisirs, mais ne conteste pas sa bravoure.

1 e dangi r était pressant, la résistance sans doute impossible. Le aouvel Auguste ordonna de continuer la retraite et de tenter Le passage du Tigre pour regagner les provinces romaines. Sapor envoya alors des propositions de paix. Elles furent accueillies, bien qu'elles fussent rigoureuses. Une trêve de trente ans fut signée, avec l'abandon de cinq provinces et la cession de la ville de Nisibe, dont les habitants, encourag par Jacques, leur évêque, avaient opposé aux Perses une défense héroïque.

Jovien subissant, au début de son règne, les fatales conséquences d'une expédition malheureuse, repassa le Tigre avec les débris de son année. Rejoint sur la rive romaine par les troupes que Procope lui amenait de la Mésopotamie, il se dirigea vers Constantinople. Cinq cents lieues le séparaient de sa capitale, OÙ il ne devait pas entrer; mais dés les premiers jours de cette longue route à travers les provinces de l'empire, il s'occupa des mesures que la situation réclamait. La plus célèbre de toutes, et la seule dont nous ayons à parler ici, fut l'édit qui révoquait les proscriptions de Julien contre les chrétiens et rétablissait Le culte du Dieu de Constantin. Le Labarum fut arboré «le nouveau à la tête des armées. Les /■-lises se rouvrirent. Les sacrifices païens cessèrent L'idolâtrie, que la volonté d'un sophiste couronné avait un instant relevée, retomba pour toujours. Les philosophes, tout-puisints la veille, fléchirent aux circonstances avec une merveilleuse docilité. Ils se rasèrent la barbe, quittèrent le manteau et Be turent. Libanius seul déplora, non sans éloquence, La mort de : on élève et celle de l'hellénisme. Jovien, du reste, en rendant aux chrétiens L'existence Légale

dont ils avaient été privés, ne leur avait point permis d'opprimer les païens. Il donna lui-même l'exemple de la modération. Il restitua leurs immunités aux églises, au clergé, aux veuves et aux vierges sacrées; il rappela les évêques exilés, mais il ne persécuta point les idolâtres. Un rhéteur célèbre de l'époque, Thémistius, le loua d'avoir respecté la liberté de conscience, et prohibé seulement les pratiques occultes de la magie.

Les évêques des différentes sectes s'empressèrent d'accourir auprès de l'empereur. Chacun s'efforça de l'entraîner de son côté. Jovien se déclara pour les catholiques. Athanase apprit que son siège d'Alexandrie lui était enfin rendu. L'illustre vétéran de la foi de Nicée sortit de ses déserts, vint remercier l'empereur, le confirma dans ses croyances orthodoxes, et, après lui avoir prédit un long règne, alla affronter les nouveaux orages que l'arianisme ne devait pas tarder à soulever autour de lui.

Les prédictions du vieillard ne s'accomplirent pas. Jovien, après sept mois de marche, était arrivé à Dadastane, petite ville de Bithynie. L'empire l'avait reconnu; Constantinople l'attendait, lorsque un matin on le trouva mort dans son lit. Cette fin extraordinaire fut attribuée à différentes causes, à une indigestion, à la vapeur du charbon allumé dans sa chambre, au poison. Il avait régné sept mois et vingt jours, du 17 juin 363 au 17 février 364.

valentimen ier (364-375). — valens (364-378)

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