SAINT GREGOIRE DR NAZIÂNZE ET SAINT RASILE
Ces deux noms sont inséparables. Grégoire et Basile avaient même âge; ils eurent même ardeur pour l'étude, mêmes aspirations religieuses, même enthousiasme pour la vie calme et libre de la solitude. Ils s'aimèrent au delà du tombeau. Basile mort, ce fut Grégoire qui prononça son oraison funèbre, une des plus belles pages et des plus touchantes de la littérature religieuse, ou plutôt de toutes les littératures.
Grégoire, fils de l'évêque de Nazianze, naquit dans un petit bourg de Cappadoce, en 329. Son père l'envoya achever ses éludes à Athènes; il y trouva Basile, l'ainé de dix frères, dont l'un fut Pierre, évêque de Sébaste, et l'autre Grégoire, évoque de Nysse. Ils eurent pour condisciple Julien, qui fut Julien l'apostat. Nous avons dit ailleurs comment le fils de Constance préludait, au milieu des rhéteurs et des philosophes d'Athènes, au rôle qu'il devait jouer un jour. Veut-on maintenant savoir comment s'écoulaient pour les deux jeunes amis i heures fortunées des premières études dans cette cité toute pleine encore du souvenir de Platon, et comment ils s'aimaient, et quels sentiments faisaient battre ces nobles cœurs; écoutons Grégoire :
« Noua poursuivions, dit-il, avec une égale ardeur, un objet
extrêmement envié parmi Les hommes, le savoir; mais il n'y
avait pas de jalousie en nous, et l'émulation seule nous était
connue. Nous disputions, non pas à qui des deux obtiendrait
emier rang, mais à qui le céderait à l'autre; car nous
regardions chacun les succès de l'autre comme nos propres succès; il semblait que nous n'eussions qu'une seule âme pour animer nos deux corps. Notre occupation commune était de pratiquer la vertu et de vivre pour les espérances éternelles, en nous isolant de cette terre avant de l'abandonner... Confondus au milieu d'une foule de jeunes gens poussés aux excès par leurs penchants et par l'âge, nous passions des jours tranquilles, semblables à cette source qui, dit-on, conserve la pureté de ses eaux au milieu même de l'onde amère... Nous ne connaissions que deux heures, celle de l'Église et celle des maîtres. »
Basile, né à Césarée, la même année que Grégoire (329), reçut dans sa famille même une éducation chrétienne et libérale. Son père était l'un des hommes les plus vertueux et les plus éloquents de Césarée. Son aïeule Macrine, sa mère Emilie, ses frères Grégoire et Pierre, furent mis au nombre des saints.
« Je n'ai jamais oublié, dit-il, quelles fortes impressions faisaient sur mon âme encore tendre les exemples que j'avais sous les yeux. »
Après avoir parcouru à vingt-cinq ans tout le cercle des connaissances profanes, grammaire, éloquence, philosophie, dialectique, géométrie, arithmétique, médecine, il quitta Athènes, y laissant son ami, et vint ouvrir à Césarée une école de rhétorique. Il parut au barreau, et s'y distingua. La gloire humaine ne put le séduire. Il vendit ses biens, fît d'abondantes aumônes et alla visiter les solitudes de l'Egypte, de la Syrie et de la Mésopotamie. Au retour (357), il fixa sa retraite dans le Pont, sur une montagne baignée par l'Iris, en face même du monastère de femmes que venaient de fonder sa mère et sa sœur. Il se hâta d'appeler Grégoire auprès de lui.
« Mon habitation, lui disait- il, est sur la saillie la plus avancée d'une haute roche, de sorte que toute la vallée se
déploie sous mes yeux. et de là je puis contempler le cours
du fleuve... Que le dirai-je des douces exhalaisons de la terre,
et de la fraîcheur qui monte du fleuve? Un autre admirerait
la variété des fleurs, le chant des oiseaux; mais je n'ai pas le
loisir d'y faire attention..., ce séjour me donne le plus doux
os, la tranquillité. Non seulement il est exempt du
tumulte des cités, mais on n'y voit pas même de voyageurs,
quand il nous arrive quelque chasseur égaré... »
deux amis se réunirent. L'ermitage se peupla. Basile
lui donna une règle, celle qui subsiste encore de nos jours
dans les monastères de la Grèce et de l'Orient.
« La petite communauté était pauvre, dit M. Villemain. mais la sobriété et le travail des mains suppléaient à tout; on bêchait, on arrosait la terre, on exploitait des bois, des car-
Une partie de la journée était consacrée à l'étude des lettres chrétiennes, aux prières, aux chants religieux, à l'instruction des disciples. Sage mélange de la vie contemplative qui élève Pâme et des travaux du corps qui rappellent à l'homme l'une des premières lois du Créateur.
La Providence mit un terme à la vie cénobitique des deux amis (365). Une famine était survenue dans la Cappadoce; le vola au secours de ses compatriotes. Grégoire, rappelé par son père, le vieil évoque de Nazianze. dut se rendre auprès de lui pour l'aiilei- à diriger son troupeau et consoler ses derniers jours. L'un et l'autre avaient immolé' leur passioB au devoir. Ils lurent ordonnés prêtres malgré eux.
« I.'u homme I "ire. peut-il souffrir qu'on le
mette à la tète du troupeau de Jésus-Christ sans s'y être long-
préparé par la méditation delà parole de Dieu, sans
r acquis l'intelligence des divines Écritures, et y avoir
i • 'l'i Drichir les autii b1 Mais, puisque la chose
est joutait Grégoire, il tant bous résigner. >•
Ils éblouirent le monde de l'éclat de leurs vertus et de leur talent. Sous le règne de leur condisciple Julien, ils se tinrent
Saint Basile dictant sa doctrine. (D'après Herrera.)
à l'écart, suivant la règle qui fut celle des premiers chrétiens, et que Grégoire formula nettement ainsi :
« C'est une loi du martyre de ne pas s'exposer volontaire-
ment à la lutte, par égard pour les faibles et par compassion pour les persécuteurs. »
Mais quand L'apostat eut interdit aux chrétiens le culte des lettres profanes, tous deux furent indignés de cette mesure ;,u->i habile qu'odieuse. Grégoire protesta en poète dont la jeunesse s'était abreuvée aux larges fleuves de la poésie antique; il consola les amis des Muses en composant ses Carmina, chefs-d'œuvre religieux où, sous la forme des anciens poèmes, on sent l'inspiration chrétienne, tendre, rêveuse, empreinte de cette ineffable mélancolie qui depuis lors ne s'est retrouvée qu'une fois dans les Méditations de notre Lamartine. Julien tombé, le doux poète redevint l'orateur foudroyant dont nous avons déjà parlé. C'est à cette époque (363) que se rapportent les deux discours (invectives) qu'il prononça contre l'ennemi des chrétiens, et dont nous avons cité des passages.
Proclamé par les catholiques évêque de Césarée, en 370, après la mort d'Eusèbe, qui lui avait conféré les ordres sacrés, le se consacra tout entier au gouvernement de son Église. Austère comme un anachorète, n'ayant qu'une seule tunique, vivant de pain et de légumes, il fit des prodiges de zèle et de charité. Il fonda des fabriques et des écoles, ouvrit un hospice pour les indigents et les étrangers, sans distinction de croyances, bâtit à Césarée une église magnifique, et, puisant dans son âme une énergie surhumaine, il suffisait à toutes les lourdes charges de son ministère. 11 prêchait assidûment, publiait de savants traités de controverse ou de morale, visitait son dioi il combattait l'hérésie. VaJens mit tout en œuvre pour L'attirer dans son parti. Quelques évêques, séduits ou effrayés, avaient fléchi. Basile fut appelé devant le tribunal du préfet Modeste.
« Il s'y rendit comme à une fête nuptiale, » dit Grégoire.
L'agent de Valcns, entouré de licteurs, le menaça de coulis-
cation, d'exil, de tortures, de la mort, s'il refusait de se réunir à la religion du prince.
« La perte de mes richesses? répondit Basile; je n'ai que mes vêtements et quelques livres. La mort? Je ne fais cas que de la vie éternelle. L'exil? Ma patrie est partout où l'on adore Dieu.
— On ne m'a jamais parlé de la sorte, dit Modeste.
— C'est que vous n'aviez jamais rencontré d'évêque, » reprit Basile.
Valens voulut essayer de la séduction. Il se rendit à l'église un jour de solennité. Un peuple immense remplissait le temple; l'évêque, calme, recueilli, auguste, officiait au milieu de toute la pompe du culte catholique. Le prince demeura immobile et comme glacé d'une sainte terreur. Puis, s'avançant au pied de l'autel, il présenta son offrande; Basile la reçut comme celle des orthodoxes.
Ce grand caractère de prudence dirigea constamment la conduite du saint évêque. Sa modération sans faiblesse et sa charité sans bornes lui firent des amis dans toutes les sectes dissidentes. Quand il mourut (1er janvier 379), tout le peuple de la province accourut à ses funérailles.
« Les païens et les juifs, dit M. Villemain, le disputaient aux chrétiens par l'abondance de leurs larmes, car il avait été le bienfaiteur de tous. Plusieurs personnes ayant péri dans la foule prodigieuse qui se pressait à son convoi, on les trouvait heureuses d'être mortes un tel jour; et plus d'un enthousiaste, dans son christianisme idolâtre, les nommait des victimes funéraires. »
Les Lettres de saint Basile sont le monument le plus curieux, le plus savant, le plus pur de la littérature ecclésiastique. Ce sont des modèles par le style et par la pensée. Ses Homélies sont d'admirables traités de morale contre l'avarice, l'envie, l'abus des richesses, et d'éloquentes exhortations à la charité.
■ sur les Six jours de la cré sans nul doute,
inspiré les Études de la de Bernardin de Saint-Pierre.
i,i. sur la terre encore quelques années; sa mis-
sion n'était pas acl et Dieu semblait d'ailleurs vouloir
ver à Basile an panégyriste digne de lui. La douleur que lui causa la mort de son ami se peint dans une lettre qu'il écrivit alors à Grégoire de Nysse, frère de Basile.
Évoque de Sasime, puis de Nazianze, Grégoire, après la mort de son père, fut élevé, comme nous l'avons dit, au siège archiépiscopal de Gonstantinople par l'empereur Théodose. Mous avons raconté ailleurs les tribulations qui affligèrent son copat, et rappelé les travaux auxquels il consacra, dans sa retraite, les dernières années de sa vie. Un jardin, une source d'eau vive et l'ombre de quelques arbres, faisaient les délices du vieux solitaire. 11 jeûnait et priait; une natte était son lit, un sac grossier lui servait de couverture. Revêtu d'une simple tunique, nu-pieds, sans feu, il n'avait pour compagnons que ses livres et les animaux des champs. C'est dans celle retraite qu'il mourut, on 389, à l'âge de soixante et un ans.