EMPEREUR D'OCCIDEXT (395-423). — RUFIN, EUTROPE , STILICON, ALARIC
Après la mort de leur père, Arcadius sous la tutelle de Rufin, Honorius sous celle de Stilicon, allèrent s'ensevelir, le premier à Constantinople , le second à Ravenne.
Ambitieux, perfide, avare et cruel, Rufin, à peine au pouvoir, ne songea qu'à s'enrichir en vendant la justice et les emplois. Son pupille, au dire des chroniqueurs, était chétif, noir, laid et inepte. Rufin ne voyait en cet être disgracié qu'un faible obstacle qui le séparait du trône. Il voulut lui faire épouser sa fille; mais une intrigue de palais, habilement conduite par l'eunuque Eutrope, chambellan du jeune empereur, fit échouer ces projets, et donna pour femme à Arcadius Eudoxie, fille de Rauton, chef frank devenu comte et général romain.
Stilicon, gouverneur d'Honorius, était de race vandale. Par sa bravoure et ses talents militaires, il s'était attiré la faveur
de Théodose, qui lui avait fait épouser sa nièce Séréna. Fier de
tte alliance, le demi-barbare se prétendait appelé à réunir
en ses mains la tutelle des jeunes princes, et ce n'était qu'avec
peine qu'il supportait la puissance que Ru lin s'était faite en
ent Entre ces deux hommes, une rivalité naissait qui ne pouvait s'éteindre qu'avec la vie de l'un d'eux.
Rufin, d'ailleurs, avait dans le chambellan Eutrope et dans l'impératrice Eudoxie des ennemis non moins redoutables que Stilicon. Eutrope, qui aspirait à le remplacer, et Eudoxie, qui naturellement devait se d le celui dont elle avait ruiné
les projets, l'accusaient auprès d'Arcadius d'avoir conseillé aux Barbares l'envahissement de l'empire. L'accusation était d'aulaut pli; . que tout semblait la justifier.
Goths qui s'étaient réunis jadis aux armées de Théodose pour combattre les Huns, et qui avaient secondé ce prince dans son expédition contre Eugène, soulevés par Alaric, leur chef, dévastaient les provinces romaines au sud du Danube, et venaient butiner jusque sous les murs de Constantinople. liuiin sortit de la ville en habit goth pour traiter avec les Barbares, qui l'accueillirent avec de grandes marques de respect; ce qui n'était pas de nature à infirmer les soupçon/.
A la nouvelle de la rébellion des Goths, Stilicon accourut avec l'année qui avait battu Eugène. Mais Kutin, qui voyait dans ce secours inattendu l'écroulement de tous s s plans, sut inspirer des craintes au faible Ajreadius, et lit enjoindre à Stilicon de s'arrêter, s'il ne voulait pas être considéré c rebelle. Le Vandale obéit, et, remettant au capitaine goth
lïnas le commandement des légions, il s'éloigna, après lui avoir confié le soin de sa va liuiin. qui avait prodi
l'or parmi les soldats, croyait toucher au trône; mais ceux:
,|.t Chateaubriand, 0 lui apportaient une autre pourpre »
itinople avec Arcadiua pour aller au-
devant de l'armée d'Occident, Gaïnas le fit envelopper et massacrer aux pieds même de l'empereur. Sa tête et sa main droite furent coupées et promenées dans les rues au bout d'une pique. Les lèvres, maintenues, ouvertes à l'aide d'un caillou, semblaient demander l'aumône que la main attendait ; effroyable satire populaire contre les exactions de l'insatiable ministre.
Eutrope remplaça Rufin et le continua dans ses vices, dans ses violences et jusque dans son hostilité envieuse contre Stilicon.
Alaric avait passé le défilé des Thermopyles, ravagé l'Attique et le Péloponèse, brûlé Gorinthe, Argos, Sparte, pillé et renversé les temples. Stilicon, débarquant sur les côtes de la Grèce, était parvenu à l'acculer au pied du mont Pholoë, dans l'Arcadie ; mais, tandis qu'il se repose au milieu des banquets et des fêtes, Alaric s'échappe et va ravager l'Épire.
Eutrope démontra à Arcadius que Stilicon n'avait pas le droit de venir au secours de la Grèce, la Grèce faisant partie de l'empire d'Orient, et il obtint sans peine, du sénat de Constantinople, un décret qui déclarait l'illustre général ennemi public et confisquait ses biens. Déjà il s'était attaché Gaïnas, en lui prodiguant les titres et les honneurs. Mais il lui fallait un autre auxiliaire; il traita avec Alaric, et lui donna, au nom d' Arcadius, le commandement de la province d'Illyrie, que le Barbare venait de ravager. L'Orient, par les mains d'un empereur imbécile et d'un ministre ambitieux, semblait tout préparer pour hâter la destruction de l'Occident.
Toutefois Arcadius n'avait fait d'Alaric qu'un gouverneur de province; les Goths lui donnèrent un autre titre; ils le proclamèrent roi, sous le nom de roi des Wisigoths. Or il fallait au nouveau monarque un royaume, et c'est sur l'Italie qu'il jeta les yeux. Des oracles qu'il fait habilement répandre annoncent qu'il est destiné à détruire Rome et l'empire. Ses bandes, grossies par l'appât du butin, sont prêtes à marcher.
260 LES IMIEMIERS SIECLES DU CHKISTIAXISME
Les arsenaux de l'Illyrie lui ont fourni des armes et des machines de guerre. Il part (400).
Le v« siècle, qui devait voir s'écrouler à jamais l'empire d'Occident et se fonder les royaumes barbares, s'ouvre donc par l'envahissement de l'Italie. La terreur s'étend partout. Les riches fuient avec ce qu'ils possèdent de plus précieux.
a Les dieux, disent les païens, vengent leurs autels renver-
— Le ciel, disent les chrétiens, punit les crimes de Rome. »
Honorius, réveillé dans son palais au bruit de la tempête, veut se réfugier dans les Gaules. Stilicon le retient, rassemble des troupes, prépare sur tous les points la défense, fond à ['improviste sur les Goths à Pollentia, le jour de Pâques, 29 mars 403, les bat, fait prisonniers la femme, les brus et les fils d'Alaric, et force le chef barbare à évacuer l'Italie, après lui avoir rendu toutefois sa famille et promis, au nom d'Honorius, une somme de quatre mille livres pesant d'or, comme dédommagement pour ses frais de guerre.
Honorius alla à Rome (404) demander un triomphe que Stilicon avail mérité. Il fit des libéralités aux Églises, se montra plein de respect pour le sénat et donna des jeux magnifiques. Rome, qui depuis cent ans n'avait vu que trois fois un empereur dans ses murs, accueillit avec enthousiasme l'hâte généreux qui venait la visiter. Elle l'appela Victorieux, et consacra par un arc triomphal la destruction de la race des Goths.
A la nouvelle des jeux sanglants qui se préparaient dans le cirque, un pieux ermite nommé Télémaque était accouru de sa solitude de l'Orient pour protester, au nom du Christ, contre des fêtes barbares que proscrivait la loi de l'Évangile. De son coté, un poète chrétien, Prudence, avait conseillé en de beaux vers au pupille impérial de renoncer à un projet indigne du fils de Théodose. La voix du poète si perdit dans
les cris de la foule, enivrée de l'esprit du meurtre, et quand l'ermite, descendu dans l'arène, voulut séparer les gladiateurs, le peuple, furieux, le massacra à coups de pierres; « vrai martyr de l'humanité, dit un historien, il racheta de son sang le sang répandu au spectacle de la mort. De ce jour, les combats de gladiateurs furent définitivement abolis. »
Cependant les Barbares avaient pris le chemin de l'Italie. A peine Alaric est-il rentré dans sa province d'Illyrie, qu'un autre Goth, Radagaise, parti des rives méridionales de la Baltique à la tête d'une foule de Vandales, de Suèves, de Burgondes et d'autres peuplades que l'espoir du butin attache à sa fortune, apparaît sur le Danube, traverse sans obstacle la Pannonie, les Alpes, le Pô, arrive en Toscane, dévastant les campagnes, pillant et brûlant les villes, et vient assiéger Florence (405). Stilicon, qui a rassemblé en toute hâte trente ou quarante mille soldats, enferme l'ennemi dans d'immenses et solides retranchements, le laisse se consumer par la famine, et le force à se rendre. Radagaise est décapité; ses compagnons sont vendus à vil prix et meurent presque tous par le changement de nourriture et de climat. D'autres bandes s'étaient arrêtées dans les Alpes; Stilicon favorise leur retraite, s'inquiétant peu qu'ellesaillentravagerles provinces, pourvu qu'il sauve l'Italie, c'est-à-dire tout ce qui reste de l'empire d'Occident.
Tandis que les Alains, les Vandales et les Suèves, auxquels se joignent les débris des armées de Radagaise, envahissent les Gaules (406) ; tandis que les Bourguignons et les Franks leur disputent le pays et s'y fixent, après en avoir expulsé leurs adversaires; tandis que la Bretagne révoltée chasse les troupes romaines, proclame tour à tour empereurs Marcus, puis Gratien, puis un soldat, Constantin, qui débarque à Boulogne, s'établit à Arles, se fait reconnaître ou tolérer par Honorius, et soumet l'Espagne à sa puissance (407), Alaric se relève menaçant et marche de nouveau vers l'Italie.
Soit prudence, soit ambition secrète, Stilicon estima qu'il fallait gagner l'amitié du roi barbare, le détacher du gouvernement d'Arcadius et le désarmer par des faveurs et des titres. Le commandant de lïllyrie orientale fut donc nommé général des arma > dîHonorius dans l'Illyrie occidentale. Devenu ainsi l'auxiliaire du pupille de Stilicon, Alaric non seulement susprojets contre l'Italie, mais offrit d'aller combattre Constantin dans les Gaules, à condition qu'on lui donnerait de l'argent et des terres. Stilicon appuya ces prétentions devant le sénat de Rome; il échoua : l'alliance du roi barbare fut repoussée comme étant, non pas la paix, mais « un contrat d'esclavage » (408). Les légions applaudirent aux résolutions du sénat La puissance de Stilicon venait de recevoir un coup mortel. Le prestige qui depuis vingt ans entourait ce grand homme s'évanouissait. Olympius, favori d'Honorius, profitant des circonstances pour abattre un rival jusque-là inattaquable. l'accusa auprès de son maître de vouloir se perpétuer dans la tutelle dont l'avait investi Théodose, si même il ne songeait à donner la pourpre à son fils Euchérius, Rien de terrible et de soudain comme la colère des faibles. Honorius se rend au mp de Pavie, travaillé d'avance contre le régent A un signal
donné, les soldats romains se jettent sur les amis de Stilicon et les égorgent Le général était à Bologne quand cette nouvelle lui parvint; il vit accourir auprès de lui les trouj auxiliaires, prêtes à le venger: mais, préférant sa ruine au malheur publie, il refusa leur concours et se retiraà Ravenne. Il y tnmva un décrel d'Honorius qui le condamnait à mort î amis, ses gardes fidèles voulurent le défendre; il les éloiautanl de dignité que de courage, alla lui-même !\ rer au bourreau (23 août 108).
Euchérius, son fils, fut tué; Thermantia, sa seconde fille, qui avait succédé à l'aînée, Marie, comme épouse d'Honorius, M ,i , î,, ée du palais. Tous œui qui étaient oon-
nus pour avoir été les partisans du ministre guerrier furent torturés et mis à mort. La mémoire du sauveur de l'empire
fut déclarée infâme, et celui qui fit tomber sa tc-te, Héraclien, fut anobli et reçut le titre de comte d'Afrique.
h : LES PREMIERS SIECLES DU CHRISTIANISME
« Telle fut, dit M. A Thierry, la fin de celui qu'on
pourrait surnommer plus justement que tout autre le dernier des Romains. Il était Vandale, mais il se crut Romain, et s'obstina à vouloir l'être en dépit de Rome... La politique qu'il i de fonder pouvait seule opérer sans secousse le passage de la société romaine à sa dernière et plus féconde transformation, celle qui devait donner naissance aux nations modernes. Après lui, il ne se trouva plus de Barbare qui voulût abdiquer son origine et la force qu'il tirait d'elle- au profit de cette société ingrate. Au reste, ce représentant de la conciliation entre deux mondes, si impolitiquement sacrifié, eut des funérailles dignes de sa cause. Trois mois après sa mort, Alaric était aux portes de Rome. »
ALARIC ASSIÈGE ROME (408 ET 409). — SAC DE ROME (410). — MORT d'aLAKIC (410)
La mort de Stilicon fut le signal de l'insurrection des Goths. Plein de respect pour son ancien adversaire, fier de son récent allié, Alaric jura de le venger. L'imbécile Honorius se chargea lui-même d'augmenter les forces du roi barbare. Sous prétexte d'épurer les rangs de son armée, il congédia Les officiers auxiliaires suspectés d'arianisine ou d'idolâtrie, et, pour montrer sa force, fit égorger en un même jour, sur les divers points de son empire, leurs femmes, leurs enfants, leurs parents, en ordonnant la confiscation de leurs biens. Trente nulle Barbares, ivres de rage, vinrent se joindre à Alaric.
En face du danger qui la menaçait, la cour de Ravenne
trembla. On envoya des ambassadeurs au roi goth, on le
calma; mais celui-ci fit ses conditions. On crut que cite
modération était de la peur, et toutes ses propositions furent
N'écoutant plus alors que son ressentiment, Alaric
franchit les Alpes Juliennes, montre à ses bandes l'Italie qui les attend avec ses richesses, et, en moins de trois mois d'une marche triomphale, vient dresser ses tentes sous les murs de Rome.
Un ermite se présente devant lui et tâche d'apaiser sa fureur :
« Je ne puis m'arrêter, répond le Barbare; Dieu me pousse en avant. »
Rome, livrée au désespoir, ne trouva pas un seul homme qui tentât de la sauver. Le Tibre fermé, la famine et la peste désolèrent la ville. Chrétiens et gentils, au lieu de se réunir contre l'ennemi commun, ne songeaient qu'à s'adresser d'intempestives récriminations. Le peuple, qui dans les circonstances désastreuses voit la trahison partout, prétendit que Séréna, la veuve de Stilicon, était d'intelligence avec Alaric, et demanda sa tête au sénat, qui s'empressa de la lui donner, en y ajoutant celle de Thermantia, fille du grand capitaine et femme répudiée d'Honorius.
Cependant la famine et la peste faisaient d'horribles ravages. Tout le dévouement des moines, toute la charité de Loeta, veuve de l'empereur Gratien, étaient impuissants à combattre le double fléau. Les rues étaient remplies de cadavres. On se disputait les plus immondes aliments. Rome, se ressouvenant de ses dieux, consulta les oracles; « mais les sibylles, qui avaient prédit l'éternité de la ville à sa naissance, dit un historien, n'avaient plus de voix pour lui annoncer la mort quand elle était à l'agonie. » Du haut de ses remparts, elle regardait du côté de Ravenne, espérant encore des secours d'Honorius; mais elle reconnut bientôt qu'il ne lui restait qu'à implorer la clémence du roi des Goths.
Un sénateur, Basile; le tribun des notaires, Jean, se rendirent au camp des Barbares. Comme ils essayaient de produire quelque impression sur l'esprit d'Alaric, en lui repré-
sentant que Rome avait encore de nombreux défenseurs qui lui permettaient de prolonger la résistance et d'attendre des
secours :
« Plus le foin est ('pais, dit le roi, mieux il se fauche! »
El il leur enjoignit de lui livrer tout l'or, tout l'argent, tous les objets de prix qui se trouvaient dans la ville, ainsi que les esclaves bai haies.
« Mais que nous laisseras- tu donc? demandèrent les députes.
— La vie, » repartit Alaric.
Toutefois, cédanl à des sentiments d'humanité dont il donna plus d'une fois des preuves, Alaric restreignit ses exigences à cinq mille livres d'or, trente mille d'argent, trois mille de poivre, quatre mille tuniques de soie, trois mille pièces de pourpre, et la liberté de bous les esclaves étrangers. La fortune des citoyens ne put fournir cette énorme rançon; on dépouilla les temples, on fit fondre des statues, entre autres celle de la Valeur, symbole vénéré de la vertu romaine.
Alaric s'éloigna avec son butin et quarante mille esclaves qu'il avait délivrés. Il alla en Étrurie attendre la ratification du traité de paix qu'il avait proposé à la cour de Ravenne. Il réclamait des otages, une provision annuelle en argent et en blé, la charge île général des armées d'Occident, et la possession de la Dalmatie, du Norique et de la Venétie. Honorius, ou plutôt Olympius, son ministre, refusa de souscrire à ces conditions. Alaric patienta. Une révolution de palais ayant emporté Olympius. il négocia avec Jovius, son successeur, par l'intermédiaire du pape [nnocenl [«". Honorius, plein de bravoure au milieu de ses marais de Ravenne où il se ci Inexpugnable, écrivit au pape une lettre injurieuse pour les Bar] pour leur roi. A celle réponse qui lui fut com-
muniqué* . Alaric marcha sur l'Italie, s'empara du port d'Ostie, liima Rome de se rendre à discrétion (■i"'.')-
Maître une seconde fois de la Ville éternelle, Alaric lui donna pour empereur Attale, souverain de comédie que le dédain d'un Barbare avait créé comme le digne collègue du ridicule monarque de Ravenne. Il ne tarda pas d'ailleurs à lui enlever la pourpre dont il l'avait revêtu, et, en témoignage suprême de ses intentions pacifiques, il l'envoya à Honorius avec les autres insignes de la royauté.
Honorius, excité par ses ministres dans son orgueil stupide, repoussa toute proposition d'arrangement. Alaric reparut alors pour la troisième fois sous les murs de Rome. Après un long siège, aidé peut-être par la trahison de quelques esclaves, il pénétra enfin dans la ville, et, suivi de ses Goths ivres de sang et ne respirant que le pillage, il passa sous ces mêmes arcs de triomphe qui, sept années auparavant, avaient été élevés à la destruction entière de sa race. Le sac de Rome dura six jours. Sauf les églises, que protégeaient les ordres formels du roi, tout fut pillé, brûlé, détruit. Les richesses immenses conquises dans l'univers et accumulées pendant plus d'un siècle, chefs-d'œuvre des arts, meubles précieux, vaisselle d'or, bijoux, tout devint la proie des Barbares, qui les jetaient pêle-mêle avec les tables d'argent, les tapis et les robes de soie sur la longue suite de chars que traînait derrière elle l'armée des Goths. La flamme dévorait les monuments; la hache brisait les statues et les vases précieux ; la torture arrachait aux vaincus la révélation des trésors qu'ils avaient enfouis.
« Donne- moi ton or, disait un Goth à une pieuse fille qu'il menaçait de son épée.
— Le voici, répondait la chrétienne en ouvrant une armoire qui renfermait des vases d'or d'un grand prix. Mais je vous préviens que ces objets sont consacrés à saint Pierre; si vous les touchez maintenant, que le sacrilège retombe sur vous! »
Le Barbare s'éloigna, et Alaric, prévenu, fit reporter en triomphe ces vases dans l'église du prince des Apôtres,
<- triomphe bien durèrent de ceux qu'avait vus Rome autrefois, et qui annonçait les temps nouveaux prêts à éclore au milieu ruines. » Ton? ceux qui se réfugièrent dans les temples furent épargnés. A cette heure fatale, la religion du Christ fut L'unique sauvegarde des hommes et des choses.
Ainsi finit la Rome des Césars, le vingt-quatrième jour d'août de l'an 410, subissant à son tour, par droit de représailles, ce qu'elle avait fait subir à tant de villes, de pays et de peuples, pendant les onze cent soixante-trois ans qu'avaient dur.: sa grandeur et sa puissance.
Les Goths, chargés de dépouilles, se dirigèrent vers l'Italie méridionale, dévastant sur leur passage la Campanie, l'Apulie et la Calabre. Les Italiens fuyaient devant le destructeur de Rome. Quelques-uns abordèrent en Afrique; d'autres arrivèrent en Egypte, à Constantinople, à Bethléhem, où ils furent accueillis et consolés par Jérôme. Ceux qui avaient pu sauver quelques débris de leur fortune les employaient à soulager les pauvres ou à racheter les prisonniers. Une illustre matrone, Proba, qui avait perdu toutes ses richesses au sac de la ville, étant parvenue en Afrique, distribua aux réfugiés les revenus des vastes propriétés qu'elle y possédait. L'Église mit ses trésors au service des effroyables misères de l'invasion.
Alaric, son œuvre accomplie, se disposait à conquérir la Sicile et l'Afrique. Mais, comme si la Providence eût dit : a Tu n'iras pas plus loin, i au moment même où il réunissait une Hotte dans le détruit de Messine, il mourut tout à coup à Consentis (Cosenza), dans les derniers jours de l'an 110. Son peuple, au rapport de quelques historiens, lui fit des funérailles étranges, que le- Huns devaient renouveler plus tard, au moins en partie, pour leur chef Attila. Les guerriers gotha détournèrent le coure du Buxentiua (Bussentm. qui baigne murs de la ville, creusèrent dans son lit la fosse du héros et l'y dé] i avec de riches dépouilles; puis ils rendirent
le fleuve à ses rives naturelles, après avoir égorgé les esclaves qui avaient été employés à ce travail, afin que nul ne sût jamais où reposait celui qui avait été la terreur de Rome.
Alaric eut pour successeur son beau-frère Ataulphe.
Ataulphe épousa Placidie, fille de Théodose et sœur d'Honorius, que les Goths avaient faite prisonnière à Rome Ce Barbare avait rêvé un instant la pourpre romaine; mais il comprit bientôt qu'avec des hommes comme ceux auxquels il commandait, on pouvait bien faire des ruines, mais non pas édifier; et, abjurant les mœurs et les victoires de sa nation, il offrit à Honorius son alliance et l'appui de ses armes, alla combattre les usurpateurs des Gaules, occupa Narbonne, Toulouse, Bordeaux, échoua devant Marseille, défendue par le comte Boniface; battit et tua Jovin, que les Franks et les Alemans, alliés de Constantin, avaient couronné à Metz; rompit avec l'empereur, oublieux des services rendus; passa les Pyrénées et prit Barcelone, où il périt assassiné par Sigéric, qui avait été son ami avant d'être son meurtrier. Sigéric monta sur le trône d'Ataulphe, dont il fit égorger les six enfants, et fut massacré le septième jour de son élection. Il eut pour successeur Vallia, qui traita avec Honorius et lui renvoya Placidie, moyennant une forte rançon.
Placidie, remariée malgré elle à Constance, ministre d'Honorius, donna le jour à une fille, Justa Grata Honoria, et à un fils, qui fut Valentinien III.
Au moment où Honorius meurt, en 423, à l'âge de trenteneuf ans, après un règne qui en avait duré vingt-huit, l'empire d'Occident a perdu la Bretagne tout entière ; sur les sept provinces d'Espagne, trois lui restent; sur les dix-sept de la Gaule , une s'est rendue indépendante ; les Visigoths en occupent trois ; trois également sont au pouvoir des Franks et des Alemans, leurs alliés.
Vers 418, les Burgondes, traversant la Germanie sous la
conduite de Gondicaire, étaient venus s'établir dans la partie Lentale de la Gaule, que leur avait concédée Honorius. De là ils s'élancèrent dans le riche et beau pays qui prit d'eux le nom de Bourgogne.
Vers La même époque, les Franks, ayant à leur tête Pharamond, fils de Marcomir, passèrent le Rhin, se fixèrent dans le nord de la Gaule, se répandirent peu à peu dans le territoire, et donnèrent à la partie dont ils s'emparèrent le nom de France.
Ainsi s'écroulait le colosse romain. Ainsi s'amoindrissait cel empire d'Occident, semblable à ces fleuves qui ne sont plus qu'un ruisseau quand ils se jettent dans l'Océan.
Gonstantinople, protégée surtout par sa situation topographique, devait résister encore dix siècles à l'invasion.