Reg. Farf., n» 18 (éd. Giorgi et Batzani, t. II, p
Le pape, ne trouvant pas opportun d'envoyer de nouveau des négociateurs de ciiez lui, dépéclia au roi les abbés du AJont-Cassin et de Saint-Vincent-de-Vulturne, tous deux sujers lombards. De tels ambassadeurs ne pouvaient évidemment faire valoir que des motii's religieux. Aistulf demeura insensible: les moines lurent renvoyés dans leurs couvents, avec ordre de ne point repasser par Rome.
La situation devenait grave : les Romains et le pape étaient menacés chez eux et de très près. Ils ne songeaient guère, on peut le croire, à l'Exarchat disparu, tout préoccupés qu'ils étaient de leur propre danger. A Constantinople il n'en était pas ainsi. On y était incomplètement renseigné sur les changements à vue qui s'opéraient en Italie, et l'on s'imaginait bonnement qu'avec un peu de diplomatie on parviendrait à se faire rendre les provinces annexées. Un haut fonctionnaire, le silentiaire Jean, arriva à Rome, chargé d'une mission pour le roi des Lombards, à qui il devait remettre une lettre impériale. Une autre lettre invitait le pape à s'employer en faveur de cette ambassade. Etienne chargea son frère Paul d'accompagner le silen-
tiaire auprès d'Aistulf. Le roi était à Ravenne. Il répondit d'une façon évasive, mais il députa à l'empereur un ambassadeur lombard, que le silentiaire dut ramener avec lui. En repassant par Rome, l'envoyé byzantin informa le pape de l'échec de sa mission; Etienne lui donna des lettres pour l'empereur, où il lui exposait encore une fois la situation et le pressait d'intervenir efficacement.
L'hiver vint; plus on allait, plus l'horizon devenait sombre. On colportait les bruits les plus sinistres. Aistulf, disait-on, ne parlait <!e rien moins que de faire couper la tête à tous les Romains. Le pape multipliait les exhortations, les prières, les htanies. On portait en procession les <( mystères » les plus sacrés, en particulier la grande image « achéropite » du Sauveur qui est encore conservée au Latran; à la croix stationale était attaché l'exemplaire du traité rompu par le terrible roi des Lombards.
Celui-ci, cependant, se bornait encore à des menaces. Le seul fait de guerre que l'on signale, c'est l'occupation du château de Ceccano, centre d'une exploitation rurale assez importante, qui appartenait au patrimoine
ecclésiastique. Le lieu élait tout près de la frontière sud, du côté du duché de Bénévent. Cette « usurpation » paraît avoir été isolée; elle est à mettre au compte du duc plutôt que d'Aistulf. Celui-ci attendait alors le retour de l'ambassadeur qu'il avait expédié à Constantinople.
Que pouvait-il sortir de cette négociation ? Qu'attendre aussi des instances que le pape venait de l'aire auprès de l'empereur pour qu'il se déciciài à inlorvenir en Italie ? Constantin avait trop à faire chez lui pour s'occuper efficacement de ces provinces lointaines. Il répondrait sans doute par des exhortations à se tirer comme on pourrait. Ce langage était connu. Dès les premiers temps de la guerre lombarde, l'empereur Tibère II l'avait tenu aux Romains.
Or se tirer comme on pourrait, du moment qu'il n'y avait pas à compter sur la bienveillance du roi des Lombards, cela signifiait ou se résigner à l'annexion, ou bien l'empêcher en faisant intervenir les Francs. Pas d'autre solution.
Contre l'annexion, il ne semble pas que l'on
Souveraineté du paI'e et intervention franque. 3U
eût, au point de vue religieux, des objections insurmontables. De cela il n'y a trace, ni dans la correspondance des papes, ni dans les autres documents du temps. Sans doute il y est souvent question de brebis perdues, oves perdiiœ^ que le pape, en bon pasteur, s'eiïorce d'arracher au loup, c'est-a-dire au roi des Lombards. Mais ce style évangélique ne doit pas faire illusion; le bercail dont il s'agit est un bercail politique; les brebis ne sont nullement menacées au point de vue religieux. On entend souvent le pape gémir sur les déprédations commises par les Lombards en terre romaine: mais ce sont là des accidents de guerre, des moyens psychologiques, analogues aux bombardements des temps modernes. Les Lombarde, pour se défendre contre les Romains ou pour les amener à capituler, promènent l'incendie dans leurs campagnes. Ils |)illent pour vivi'c et pour tirer parti de la guerre. C'est l'usage universel. 11 se trouve qu'en plus d'un point les ravages exercés sur les propriétés de l'Eglise prennent un aspect sacrilège: mais où étaient alors les belligérants qui respectaient le bien d'Eglise ? On reproche aux compagnons d'Aistulf d'avoir volé
quelques corps saints dans les catacombes; c'était pour en enrichir leurs monastères. Le vol des reliques a été, au huitième siècle et depuis, pratiqué dans toute la chrétienté; il n'est pas de péché dont on ne s'accordât soimême et dont on n'obtînt de l'opinion une absolution plus complète.
Encore ces faits se rattachent-ils à l'état de guerre. Dans les relations ordinaires, les Lombards étaient devenus des voisins fort supportables. Les éléments ariens ou païens que la conquête avait introduits en Italie se trouvaient assimilés depuis longtemps. Les Lombards étaient tous catholiques; tout récemment encore, ils en avaient donné la preuve, quand ils avaient prêté main-iortc aux Romains pour défendre le pape Grégoire II contre les entreprises des exarques. Leurs princes, Liutprand, Ratchis, Aistulf, Didier, n'étaient point des mécréants. Rien au contraire, c'étaient des princes pieux, enclins aux fondations de monastères, généreux pour les églises, pleins de vénération pour les sanctuaires de Rome et pour le siège apostolique. Entrée dans le royaume lombard, Rome fût demeurée une cité sainte. Elle eût gardé ses
communications avec le reste de la chrétienté. Les pèlerins y eussent aiïlué après comme auparavant. Rien n'eût empêché le pape de s'occuper des affaires religieuses d'Occident A d'Orient, surtout dans la mesure assez restreinte où il s'en occupait alors. Rien ne prouve qu'on y eût transporté le gouvernement du royaume; Aistulf avait sa capitale traditionnelle à Pavie; il venait de conquérir Ravenne, celle des exarques et des rois goths. Dans les conditions qu'il voulait imposer aux Romains, il semble qu'il y ait eu autre chose qu'une annexion pure et simple. Ils auraient gardé quelque chose de leur autonomie sous les auspices de leur pontife. En somme, ils n'auraient pas perdu grand chose à passer du régime byzantin au régime lombard.
Mais voilà bien la difficulté. Les Romains ne voulaient pas être Lombards, et leur chef moral, le premier d'entre eux, le pape, ne pouvait vouloir être Lombard. Depuis si longtemps qu'on luttait pour la garder, la qualité de Romain, de membre de la république sainte, de sujet d'un homme qui, après tout était l'héritier d'Auguste et de Constantin, cette qualité était devenue chose sacrée et in-
tangible. Les Lombards n'étaient que des barbares; on répandait toutes sortes de contes sur leur infériorité; ils sentaient mauvais, ils avaient la lèpre; s'allier avec eux, c'était déroger. Ni leurs lois ni leurs mœurs ne cadraient avec celles des Romains; il y avait un droit lombard, fortement empreint de traditions germaniques, et un droit romain, pieusement conservé depuis les XII Tables jusqu'à Justinien. Un Romain ne s'habillait pas comme un Lombard; il avait une autre manière de porter les cheveux et la barbe. Quand on faisait des annexions, de part et d'autre, un changement de nationalité en était la conséquence immédiate, et on le consacrait aussitôt par une modification dans la tenue. Le barbier s'attachait aux pas du conquérant ou du diplomate, et, la bataille finie ou la paix signée, instrumentait à sa façon.
Ce sont de petites choses. Mais voit-on des Anglais se résigner à porter la queue des Chinois et leurs habits flottants ? Les Chinois témoignent-ils beaucoup d'estime pour la nationalité européenne ?
Donc, pour l'opinion romaine du huitième siècle, échapper aux Lom()ards, c'était près-
SOUVERAINETÉ DU l'W'K ET INTERVENTION FRANQUE. 43
que liiio question de vie ou de mort. Le clergé, pape en tête, outre (|u il partageait les idées de ses compatriotes, était bien obligé de les suivre, sous peine de trancher lui-même les racines de son influence.
Il épousa donc la cause de lautonomie, sans avoir le moins du monde à se faire violence, mais aussi sans y être porté par le sentiment d'un grand intérêt religieux.
Il y en avait un cependant, non point à ce que l'autonomie se constituât sous la protection de tel ou tel souverain extérieur, mais à ce qu'elle ne s'organisât pas, à l'intérieur, sous une autre direction que celle du pape. A Naples et à Venise, encore que l'évêque comptât pour quelque chose dans la politique, c'est le duc byzantin qui était devenu ou resté le modérateur de la petite républicjue. A Rome aussi, il y avait un duc, dont le titre correspondait exactement à celui de ses collègues de Venise et de Naples. Comme eux il était à la fois chef civil et gouverneur militaire; à lui se rattachait toute l'administration, tout le personnel des indices; sous ses ordres était placé tout le corps militaire, tout Vexer-
citiis Romanus, comme on disait : la cavalerie aristocratique, les fantassins des régions urbaines, les garnisons des places avec leurs tribuns. C'était sûrement un grand personnage. Mais à côté du lelicissimus exercitus, le venerabilis clerus taisait aussi une figure imposante. Lui aussi avait son organisation régionale, son aristocratie, les proceres Ecclesiœ, les diacres, les prêtres cardinaux, les dignitaires, les chefs de service, les évêques suburbicaires. Cette hiérarchie se terminait au seigneur apostolique, au vicaire de saint Pierre, au grand-prêtre des sanctuaires romains, au « primat des évêques du monde entier, docteur de l'Eglise universelle ^ », c'est-à-dire à un personnage dont non seulement la situation religieuse, mais l'influence morale et politique étaient, en Italie, audessus de toute comparaison. Que le pape eût à compter avec le duc comme avec une autorité supérieure à la sienne; qu'il fût, par rapport à lui, dans la situation du patriarche vé-
1. Formule de 1 ordination du pape, en usage dès ce temps-là. Voir mes Origines du culte chrétien, 3^ édit., p. 363.
nitien par rapport au doge, c'eût été une véritable incongruité.
De fait, même dans les préliminaires lointains de la situation qui nous occupe, on ne voit pas que les choses aient eu la moindre tendance à prendre ce pli. Pendant la crise monothélite, puis lors de l'affaire du concile in Trullo, enfin au commencement de la querelle des images, il y eut des chocs entre \e Saint-Siège et l'empereur de Constantinople: des coups de force se produisirent alors; les uns réussirent, les autres échouèrent. Mais c'étaient des attentats passagers, des violences tyranniques, et non le résultat d'institutions fonctionnant régulièrement. Dans la prati([uc ordinaire, la condition vej's laquelle tendait la situation du pape, c'était la condition souveraine. Et ceci devient de plus en plus clair, à mesure que l'on se rapproche du moment où ce terme fut atteint. C'est bien ainsi que les documents nous représentent les papes Grégoire II, Grégoire III, Zacharie. Nous avons vu celui-ci négocier à l'extérieur pour le duché de Rome. A l'intérieur, sa situation est caractérisée par un trait que son biographe jette en passant dans le récit du voyage à
46 LES PREMIERS TEiMPS DE L'ÉTAT PONTIFICAL.
Havenne et à Pavie. Il partit, dit-il, « laissant la ville de Rome au gouvernement d'Etienne, patrice et duc ». Le duc est le chef du gouvernement quand le pape n'est pas là. On n'aurait pas parlé ainsi du doge de X'enise ni du duc de Naples.
Ainsi la pente naturelle et traditionnelle des choses conduisait à la solution que recommandait, qu'exigeait même la dignité du pontificat.
Ajoutons que cette solution était la seule acceptable, la seule concevable pour les princes francs avec lesquels on allait avoir à s'expliquer.
Ce n'était pas la premièi^e fois que les Romains songeaient à invoquer le secours des Francs. Au temps du roi Autharis, les Fran ^s Austrasiens étaient descendus plusieurs fois (584-590) en Italie, appelés par l'exarque et l'empereur. Le pape Pelage II, de son côté, faisait ^ expliquer au roi Contran que, les Francs étant catholiques tout comme les Romains, ils devaient considérer les Lom-